A ST-EUSEBE DE STANFOLD, EN
\^ EUF années s'étaient écoulées depuis Tenlèvement '^ de l'enfant d'Elie Desharnais. On avaic presque
mis en oubli ce drame terrible ; on avait la certitude que pareille chose ne se renouvellerait jamais. Les défrichements étaient agrandis ; on vivait maintenant dans une campagne ouverte de tous côtés, les bois étaient plus éloignés des maisons, les voisins vivaient plus rapprochés, la population était presque double de ce qu'elle était neuf ans auparavant, la circulation dans le chemin public était presque continuelle. Il semblait qu'on n'avait plus rien à craindre des incursions des sauvages, que l'on ne voyait d'ailleurs que très rarement. Comme il n'y avait plus de chasse, ils ne venaient dans les parages de Stanfold que pour vendre leurs paniers et autres marchandises. Enfin, on vivait dans la plus complète sécurité.
Le 25 avril 1855, un brave citoyen du 9ième rang du canton de Stanfold, Monsieur xA^ntoine Grenier, cultivateur, était occupé à des travaux de défrichement, à quelques arpents de sa demeure.
Son épouse était restée à la maison avec ses enfants, au nombre de trois. Elle eut à s'absenter chez une voisine, pour chercher un instrument dont elle avait besoin pour travailler au métier à tisser.
Madame Grenier revint de suite reprendre le soir, de sa maison.
Mais quelle ne fut pas sa stupéfaction, son horreur, en entrant chez elle, de trouver deux de ses enfants en pleurs, tout transis d'effroi, incapables de proférer une parole, et le troisième, son fils âgé d'environ quatre ans, disparu !
A l'instant, l'enlèvement de l'enfant de M. Desharnais lui revint à la mémoire et le récit des tortures endurées par la pauvre petite martyre repassa devant ses yeux, imprimé en lettres de sang. Quel moment pour une mère !
L'aînée des enfants laissés à la maison pendant son absence, déclara, aussitôt qu'elle fut revenue de sa frayeur et put parler, que son frère avait été emporté par un gros homme noir, qui était entré dans la maison aussitôt après le départ de sa mère. La petite fille ajouta qu'elle avait eu tant peur, qu'elle n'avait pas regardé partir le voleur de son petit frère et qu'elle ne savait pas de quel côté il était allé.
L'événement fut connu à l'instant de toute la population de Stanf old et de Blandford. Ce fut comme un courant électrique, atteignant tous les pères et les mères de famille de toute la région.
On sentait que tous les parents étaient menacés, exposés au même danger. Aussi, il fallait voir l'empressement que l'on mettait à faire des recherches dans toutes
les directions ; les grandes forêts de Stanfold, Bulstrode et Aston étaient littéralement couvertes d'hommes armés de pied en cap.
Vains efforts. Toutes les courses organisées furent inutiles. L'enfant était perdu, sans espoir, semblait-il, de le retrouver jamais.
Plusieurs années se sont écoulées. Madame Grenier, devenue veuve, émigra aux Etats-Unis avec ses enfants. Pendant son séjour à Lewiston, un jeune homme, logeant dans la même maison de pension que la famille Grenier, entra en, relations assez intimes avec une des demoiselles Grenier. Madame Grenier, voulant se renseigner sur ce jeune homme, interrogea la maîtresse de la maison. Celleci lui répondit que le jeune homme lui semblait un gentil garçon et qu'il leur avait raconté une histoire assez étrange. Etant enfant, il aurait été enlevé par des sauvages. Devenu plus grand, il serait parvenu à s'échapper de leurs mains et se serait rendu aux Etats-Unis.
Ce récit intrigua tout naturellement Madame Grenier, qui ne put s'empêcher de penser immédiatement à son eni3.X^t qu'elle savait avoir été volé par les sauvages alors qu'elle demeurait à Stanfold. Une lueur d'espérance traversa son âme et pénétra son cœur de mère.
Il n'est pas impossible, se disait-elle, dans son vif désir de retrouver son enfant, que ce soit lui.
Anxieuse d'éclaircir cette affaire un peu mystérieuse, Madame Grenier, prudemment, prit de nouvelles informations, employa tous les moyens à sa disposition pour arriver à la solution de ce problème qui l'intéressait au suprême degré.
Enfin, elle arriva à la certitude que ce jeune homme était bien son enfant.
Cette coïncidence, cette reconnaissance, qui semble un peu romanesque, n'en est pas moins, selon la version d'un brave homme, ancien citoyen de Stanfold, l'exacte vérité. Cet homme, que j'ai tout lieu de croire digne de foi et bien renseigné, me disait qu'il avait bien connu la famille Grenier, alors qu'il était à Stanfold, qu'il demeurait dans le même canton. Il pouvait avoir une quinzaine d'années quand l'enfant Grenier fut volé par les sauvages. Emigré lui aussi aux Etats-Unis, il eut connaissance et fut, pour ainsi dire témoin de cette heureuse et inattendue rencontre. Ce bon vieillard me racontait encore que vers le même temps où le jeune Grenier fut enlevé par les sauvages, une petite fille de M. François Vasseur et de Mme Josephte Verville, âgée de six ans, avait failli être la victime d'un pareil enlèvement. Elle était allée cueillir des framboises, non loin des bâtiments. Un sauvage, en embuscade, était sur le point de s'emparer de l'enfant et de s'enfuir avec elle, lorsque, tout à coup, un homme, allant à course de cheval, chercher le prêtre pour un malade, arriva providentiellement à cet endroit. En voyant cet homme, le sauvage abandonna sa proie et prit la fuite en se dirigeant vers la forêt.
Grâce à cette heureuse circonstance, la petite fille échappa à toutes les misères de la vie des bois, et à toutes les souffrances que ces ravisseurs barbares avaient l'habitude de faire endurer aux enfants des blancs malheureusement devenus leurs victimes.
Hécatombe à Saint-Eusèbe de Stanfold