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LETTRE DE M. BENJAMIN SULTE (1), HISTORIEN CANADIEN-FRANCAIS

Ottawa, 6 mai 1922,

Cher Monsieur Mailhot,

Trois gros volumes remplis de renseignements sur ce vaste domaine de la province de Québec dont Ihistoire a commencé il y a plus d'un siècle et qud porte un nom peu ordinaire, un nom parlant aussi, poétique enfin : les Bois-Francs.

Le contenu de ces livres, c'est JEAN RIVARD multiplié par dix mille et davantage.

La carrière de ce colon typique n'a rien d'imaginaire puisque des milliers d'autres ont fait la même chose : ce n'en est que plus admirable. A ceux qui croient que le roman de Gérin-Lajoie dépasse la réalité, je recommande " les Bois-Francs " de Monsieur l'abbé Charles-Edouard Mailhot ; ils y trouveront preuve sur preuve de tout ce que dit ou fait entendre la lecture de JEAN RIVARD.

Selon la marche ordinaire, l'historien ouvre la voie par ses études, puis le romancier analyse l'ouvrage et en tire la substance d'un récit nouveau, d'une peinture impressionnante, parfois il se contente du simple épisode. Ici nous avons l'inverse: le conteur a devancé l'historien et le dernier arrive comme garant de la vérité au tribunal de l'opinion

(1) Benjamin Sulte« an de nos historiens Canadiens Français les plus distingués, est décédé à Ottawa, le 6 août 1923. âgé de 82 ans.

publique, il confirme tout, abonde en détails précieux, en expositions de faits, en témoignages irréfutables.

Le premier auteur s est servi de ce qui se passait sous ses yeux, le second, soixante ans plus tard, a fouillé les vieux papiers, il a découvert des masses de faits perdus dans V oubli et, agrandissant le sujet jusqu'aux limites quil comporte, il expose la question entière dans toute sa vérité.

C'est un travail tellement ardu que, sur vingt personnes qui s'y livrent, dix -neuf y renoncent bientôt, effrayées de la tâche, arrêtées par la lenteur des résultats, par des obstacles regardés comme impossibles à franchir. La ténacité, la clairvoyance nécessaires à ces travaux compliqués sont des vertus de naissance ; il est rare qu'on puisse les acquérir.

Je veux bien croire que l'énergie de certains hommes leur permet de produire quelque chose de ce genre, mais ils ne vont pas loin sans se fatiguer.

M. Mailhot a le don de naissance et je ne pense pas qu'il épuise ses forces autant que cela. Il est dans son élément et n'en souffre que peu ou pas du\ tout.

Les sources historiques nous semblent, au commencem^ent de pareils travaux, asses incomplètes, dispersées, en petit nombre, mais à mesure qu'on avance il se fait comme un jour nouveau et l'on voit venir à nous les renseignements, ce que les écrivains de moyenne habileté n'éprouvent jamais puisqu'ils perdent courage avant que d'en arriver là.

On fait, sans trop de peine, un roman quelconque. Un chapitre d'histoire exige un outillage bien plus difficile à manier. Rien que pour amasser les matériaux, la dépense

de temps, de pensées, d'examen de recherches, d' élucidât ion, est énorme.

L'historien mine ici et là pour trouver un filon. Il découvre avec peine et misère des pépites qu'il entasse pour en former un tout. Le romancier imagine, et va comme je te pousse !

Que de fois j'ai rencontré en conversation ces paroles dites avec la plus parfaite candeur : îhistoire vaut bien le roman.

Ceux qui s'expriment ainsi ne sont pas de vulgaires lecteurs, ils ont le sens du sérieux plutôt que le goût des futilités, mais ils ne sont pas encore assez avancés, ils ne savent lire qu'un brin et ne poussent pas assez loin leurs réflexions. Un peu plus, ils atteindraient la grande vérité, qui est celle-ci : l'histoire est le fonds du patriotisme ; sans elle point d'esprit national, point de sentiment de race, rien qui nous distingue des autres groupes humains, plus de fierté patriotique, plus d'émulation comme peuple caractéristique.

Sans la connaissance de notre passé, allant jusqu'aux anciennes générations, rien ne nous sépare de la masse du monde ignorant et nous n'avons plus que la commune vie terrestre qui est bien près de l'animal, soit dit sans forcer la note.

Il est très vrai que l'histoire vaut le roman, à titre de lecture intéressante. C'est déjà une bonne raison pour s'y attacher. Si on la regarde de plus haut, elle est immensément supérieure puisqu'elle renferme notre éducation nationale. N'allons pas croire que notre passé est vide d'instruction, ou encore, comme c'est souvent le cas, ne

pensons jamais à lui substituer la tradition, puisque celle-ci ne recule guère au-delà de trente ans.

Tout ce qui dépasse cette courte mesure est perdu, oublié, introuvable : il faut le livre pour pénétrer dans les ombres du passé lointain.

Si idonc vous lisiez l'histoire, que ce soit pour vous instruire. Quant à la simple curiosité, elle a de quoi satisfaire les plus difficiles. Ne vous en tene:^ point à ce niveau, élevés votre intelligence à la hauteur du sujet, allez-y en patriote sincère et grand bien vous en retirerez, tant pour vous-même que pour vos compatriotes.

Assez souvent j'ai posé cette question à mes interlocuteurs : en 1800, 1810, 1820, quelle idée les Canadiens avaient-ils du premier siècle de la colonie ? et toujours on m'a répondu : bah ! ils ne devaient pas en être ignorants.

La vérité cest qu'ils n'en savaient rien. Je ne parle pas des exceptions. Le peuple était dans les limbes à cet égard et les étrangers qui lui disaient : '" Vous sortez des classes les plus méprisables de la France " étaient crus sur parole. Nous n'avions pas de livres expliquant nos origines. L'extraordinaire crédidité des ignorants ne doit pas nous surprendre. On peut leur faire gober n'importe quel conte.

Alors, sans nos historiens où en serions-nous f Qui a mis dans la cervelle de notre peuple la juste connaissance de nos origines et, de plus, la révélation de nos faits et gestes depuis trois cents ans et, encore plus, le sentiment si bien fondé que nous valons n'importe quelle race fîère de son passé et glorieuse de son rang dans le monde civilisé ? Nos historiens : pas d'autres.

U œuvre nationale de ces écrivains nous a sauvés de la décadence, de l'oubli de nous-mêmes et nous a attiré le respect des nations. Le premier devoir d'un Canadien est de lire les ouvrages historiques, qui sont la sève, la moelle, l'essence de notre vie intellectuelle.

Si mes observations s appliquent aux Canadiens Français et surtout à la province de Québec en général, on peut également les faire servir aux localités, surtout aux grandes divisions territoriales : vallées de l'Ottawa, du Saint-Maurice, du Saguenay, région des Bois-Francs. Qui nous instruira du début et du développement des trois premières divisions f II est grand temps qu'on y pense : le souvenir en est déjà presque effacé dans la mémoire des vivants. Pareille chose arrivait à l'égard des Bois-Francs, mais l'homme désiré était là, juste à point, ni trop tôt ni trop tard, et il nous donne plus du double de ce que, dans trente ou quarante ans d'ici, un autre parviendrait à recueillir. Cette base solide, construite une fois pour toujours, sera à l'usage des générations futures des Bois-Francs, qui auront ainsi leur histoire spéciale, encadrée superbement dans celle du Canada. Le patriotisme de cette région n'en sera que plus vivace. C'est un bel exemple à imiter pour dautres sections de la province, et il me semble que cela aura lieu bientôt, parce que nous ne manquons plus, à présent, de bons et courageux ouvriers capables de mener à bien ces sortes d'entreprises. Allons ! courage et suivez les pas de monsieur l'abbé Mailhot.

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