SERMON PRONONCE PAR M. L'ABBE STEPHEN EDGE
Ego sapientia quasi trames aquae immensae exivi de paradiso et ecce factus est fluvius appropinquans ad mare.
Ces paroles de l'écrivain sacré me paraissent répondre fidèlement au sentiment que cette fête excite dans tous les cœurs : admiration pour l'œuvre que, il y a un siècle, Dieu inspirait aux fondateurs de cette communauté, et reconnaissance envers ceux qui furent les premiers ouvriers de cette œuvre.
J'aurais le droit peut-être, on me le pardonnerait dans tous les cas, de formuler des préoccupations plus personnelles, et d'évoquer d'abord les chers souvenirs que les
noms de ces bons Frères rendent précieux à mon cœur d'ancien élève et de protégé. Mais puisque précisément, ces souvenirs sont à chacun de nous inséparables de Thistoire même de cette Communauté, ce m'est un devoir plus impérieux encore de me faire l'écho de voix plus augustes et qui veulent être entendues, dès lors qu'officiellement on fait mémoire de cette fondation de 1821 pour mettre en regard de ses humbles débuts ce qu'elle est devenue depuis. C'est d'abord la voix de l'Eglise qui, seule par sa vertu divine, pouvait opérer une telle merveille ; c'est la voix de mon pays qui, si abondamment, a bénéficié de votre oeuvre, ô bons Frères du Sacré-Cœur ; c'est la voix de Monseigneur de Nicolet qui, de tout temps, vous aime et vous bénit, qui, sachant mieux que nous tous, l'histoire de votre communauté, porte en son cœur d'évêque les sentiments de la plus profonde admiration ; c'est la voix du clergé du diocèse qui remercie la Providence de la coopération que votre œuvre, chaque jour, apporte à l'œuvre de son ministère à lui. Et je n'irai pas oublier, en cette circonstance, la grande voix émue, admiratrice et pleine de gratitude de vos anciens élèves aux yeux desquels, durant un siècle, vous avez maintenu si haut et si pur l'idéal de l'enfant vraiment chrétien.
Et toutes ces voix attestent qu'il faut du bien accompli par les fondateurs de cette communauté, qu'il faut exalter les vertus de dévouement et d'abnégation de ceux qui les premiers ont apporté l'hommage de toute leur vie au travail de l'éducation, si lourd et si méritoire aux premiers jours de cet Institut ; qu'il faut enfin assurer à votre œuvre une place d'honneur dans les annales de ce pays et plus particulièrement de ce diocèse. Saluons donc, Mes Frères,
avec un cœur plein de reconnaissance, le souvenir de tous ceux qui, du haut du ciel et au spectacle de cette belle communauté, peuvent s'écrier avec la sagesse divine : V^oilà que le ruisseau est devenu une mer. Ecce factus est fliwius appropinqiians ad mare.
Et, maintenant, mes bons Frères qu'il me soit permis, pour la satisfaction de ceux qui vous entourent, de rappeler le rôle incomparable que vous avez rempli à la suite de cette intrépide phalange des fondateurs. Au profit du bien que l'exaltation de la vertu produit dans les âmes, que votre modestie me permette de rappeler à tous que l'œuvre de Dieu et l'amour des âmes nourris et sustentés en vous par une grande puissance d'énergie et de bonté naturelle furent tout l'objectif de votre sainte vocation.
C'est le Christ que vous aimiez quand vous avez quitté votre famille éplorée pour vous donner, sous la garde du Sacré-Cœur, à l'œuvre de l'éducation de la jeunesse, et c'est les âmes que vous aimez quand, presque aussitôt, vous vous engagiez solennellement à n'avoir d'autre mission ici-bas que celle d'instruire et d'édifier les âmes soumises à votre direction.
Presqu'un demi-siècle de fidélité à votre vocation, pour quelques-uns d'entre vous, et, pour tous, des années de labeurs féconds dans l'enseignement, sont là devant le bon Dieu et la patrie pour attester la profondeur et la sincérité de vos résolutions de jeune homme. C'est au spectacle de semblables merveilles que le grand Montalambert écrivait ces belles paroles : ''Ce sera l'immortel privilège du Christ de prêcher partout et toujours sur la race d'Adam le tribut de ces vies rayonnantes comme le printemps dont rien n'a encore terni la pureté et de maintenir, pendant toute
une vie, Tessor généreux d'une âme dans ces régions supérieures où elle trouve son immortelle grandeur." Assurément c'est Dieu qui maintient les âmes, même les plus nobles, dans les' hauteurs du sacrifice, c'est Dieu qui conserve les volontés à la conquête de la vertu. Detis qui incumentiim dat. La grâce de Dieu, au surplus, est un don gratuit, mais, ne sait-on pas aussi que la coopération humaine est la condition de son épanouissement dans l'âme de ses serviteurs ? A l'heure où cet institut prenait naissance, des énergies de caractères n'étaient-elles pas l'appoint le plus solide à la rosée céleste ? C'est la gloire de Dieu et l'honneur de vos illustres fondateurs que ce concours ait été effectué et ne se soit jamais rompu au cours du siècle parcouru.
Et cette énergie fut bienfaisante toujours parce qu'elle s'appuyait sur un grand fonds de bonté. Ce fut le secret de votre sanctification personnelle, mes bons Frères, et des grandes amitiés qui vous ont entourés. Car, ne nous lassons jamais de le répéter, la bonté est ici-bas la maîtresse des cœurs, l'amant des âmes et la reine de toute société. Et cela pourquoi ? Parce que c'est ce qui ressemble le plus à Dieu, et qui illustre le plus les âmes. C'est ce qui ressemble le plus à Dieu, parce que Dieu est la bonté par essence, la charité par excellence. C'est ce qui popularise le plus les hommes, parce que si la science, la gloire ou la beauté donnent la célébrité, seule la bonté donne la popularité sainte et de bon aloi. La lyre humaine l'a chanté tout comme les écrivains sacrés.
Et c'est en vain que je voudrais taire ici les effets de bienfaisance et de salutaire cordialité que nous, vos anciens élèves, avons ressentis à votre contact, pourtant lointain
parfois. Et je suis sûr que le bon Dieu n'aura pas pour désagréable que je proclame, en ce moment, qu'après sa grâce toute puissante et les leçons d'amour et de foi de ma mère et de mon père, c'est encore au rayonnement de cette bonté dans ma vie d'enfant que je dois ce qu'il y a de meilleur en moi. Merci, ô bons Frères, merci d'avoir été les âmes sœurs de celle de mon père et de ma mère. Merci du soutien que vous avez su donner aux jours heureux et aux jours sombres de leur existence !
Merci, au nom de cette communauté, pour toute l'édification et tous les services qu'elle a reçus de vous, de votre carrière dans l'enseignement ! Merci, au nom du vénérable chef de ce diocèse, au bonheur duquel vous avez si longuement contribué en déposant au fond des âmes les sentiments de foi et de piété qui feront d'elles des sources de bénédiction pour leurs enfants et l'élection pour le ciel ! Merci au nom du clergé du diocèse qui vous admire parce qu'il a vu à l'œuvre ceux que vous avez formés.
Et maintenant à l'hommage de notre vénération et de notre gratitude, veuillez me permettre d'ajouter un dernier vœu : Le Prophète royal chante quelque part les jours pleins de ceux qui grandissent simples et craignent Dieu. Ce sont des tiges plantées dans la maison du Seigneur, ditil, et ceux-là auront de longs jours. A leur jeunesse parée de fleurs à leur virilité chargée de fruits succédera une vieillesse pleine de sève avec la gloire d'une floraison inépuisable. Adhuc multiplicabuntur in sefwcta uberi. Que Dieu vous accorde la plénitude des années, voilà le souhait de tous ceux qui vous entourent en ce moment, et de ceux qui aussi sont privés du bonheur de cette réunion et dont les cœurs vibrent à l'unisson des nôtres! Ad multos annos!
Quand à vous, mes jeunes frères, les benjamins de la communauté, ne laissez pas jmsser cette journée sans en retirer un motif de sanctification personnelle ! ce sera répondre aux vues du bon Dieu et dégager la leçon que doit comporter un si beau spectacle.
On raconte que les hommes de Sparte, à certains jours, conduisaient leurs fils sur un sommet d'une montagne de leur pays. Leur ayant fait admirer la splendeur incomparable de leur patrie, ils leur désignaient ensuite les endroits rendus fameux par Théroïsme de leurs ancêtres. " Fils de la Grâce, disaient-ils, souvenez-vous que vous êtes d'une noble race ". Et Ton regagnait Athènes, après ce pèlerinage vibrant d'émotions, et les fils de la Grèce, le cœur gonflé de patriotisme et de fierté nationale, accomplissaient, dans les arts et sur les champs de bataille, les grands gestes dits par l'histoire. Mes bons Frères, les exemples de vertus de vos prédécesseurs dans votre Institut sont aussi quelque chose d'élevé et d'éducateur. Ils sont au sommet du haut duquel la série des devoirs d'éclat vous apparaissent avec netteté et précision. Au spectacle donc de ces bonnes vies d'immolation et de sacrifice, souvenez-vous ! Souvenez-vous de vos vœux, de vos promesses ! Souvenez-vous du prix des âmes qui vous sont confiées, souvenez-vous aussi de la récompense qui vous est promise. Qu'elle soit abondante pour chacun d'entre vous.
Ainsi soit-il.
Les autres cérémonies religieuses eurent lieu à Arthabaska.
On voulut d'abord payer un tribut de pieux souvenir aux 90 disparus qui y dorment leur dernier sommeil ; le
joli cimetière de la Communauté dernièrement agrandi, restauré et embelli, fut le théâtre d'une touchante cérémonie funèbre. De là, on se dirigea en procession vers le monument du Sacré-Cœur ; une foule nombreuse de citoyens d'Arthabaska se pressait déjà autour du parterre pour prendre part à la pieuse démonstration.
Après le chant d'un cantique, le Rév. Père Sigouin, S. J., qui avait prêché la retraite préparatoire, s'efforça de prouver, dans une allocution vibrante d'enthousiasme et d'émotion, que dans la dévotion au Sacré-Cœur se trouve la source de la force de caractère. Ses paroles émurent bien des cœurs jusqu'aux larmes lorsque, dans un élan oratoire, il évoque le souvenir de M. l'abbé R. Crochetière, ancien élève des Frères, aumônier du 22ème bataillon canadien, tombé glorieusement sous les balles allemandes. L'orateur s'écria tout à coup : '' Crochetière, lève-toi, et dis-nous oii tu as puisé cette force de caractère qui a fait de toi un héros ! Ah ! J'entends d'ici ta réponse : c'est l'amour du Sacré-Cœur qui, de l'âme de tes Maîtres, a rayonné dans ton cœur d'enfant qui t'a inspiré l'héroïsme de sacrifier ta vie pour sauver l'âme de tes frères." L'éloquent prédicateur montra à la foule attendrie la statue du Roi-Sauveur qui, du haut de son piédestal de granit, tend ses bras vers elle comme pour lui réitérer cet appel suave : " Venez tous à moi ".
Sa Grandeur Mgr Brunault procéda ensuite à la bénédiction du monument. Pour donner une marque de sa bienveillance toute paternelle il attacha une indulgence de cinquante jours à la récitation, devant le monument du Sacré-Cœur, de l'invocation : Ametur Cor Jésus !