‹ Les Bois-Francs (volume 3)Chapitre 70 sur 127 · REPONSE DE S. G. MGR J.-S.-H. BRUNAULT · texte numérisé non relu

REPONSE DE S. G. MGR J.-S.-H. BRUNAULT

Mes Révérends Frères,

Vers Dieu d'abord monte votre reconnaissance pour ce qu'il a fait, par son Eglise, en faveur de votre Institut centenaire. Vous avez raison. Il reste avec l'Eglise jusqu'à la consommation des siècles. Il lui inspire à quels courants de la dévotion populaire elle doit donner l'impulsion au moment opportun, quels instituts religieux elle doit susciter ou approuver pour être, avec le clergé séculier, comme des organes de son action auprès du peuple.

Après la grande tourmente de la fin du 18ème siècle il fallait reconstruire. Votre Congrégation a paru au moment où se creusaient les tombes illustres de deux génies constructeurs : celle de Napoléon, le signataire d'un Concordat avec l'Eglise, et celle de Joseph de Maistre, l'auteur d'ouvrages puissants destinés à livrer à l'élite des penseurs la pure doctrine catholique. L'œuvre du premier apparaît à distance mêlée de bien et de mal, frappée de caducité par ce mélange même. L'œuvre du second ne connaît pas la vieillesse. Sa doctrine est toujours d'actualité. Il dit aux races catholiques où est le remède aux blessures vives creusées par l'erreur au flanc de tous les peuples.

Ces deux centenaires font réfléchir. La coïncidence du vôtre n'est pas sans grandeur. Modestement, sans prévoir peut-être tout ce qu'il y avait de fécond et de restaurateur dans leurs progrès, vos Pères fondateurs se sont attribué la tâche d'instruire l'âme populaire des vérités du salut et des connaissances nécessaires à la vie courante des affaires.

Le titre que vous portez précise le caractère de la dévotion que votre Institut se donnait officiellement dès sa fondation. Frères du Sacré-Cœur, vous serez auprès des jeunes gens les apôtres d'une doctrine qui doit prendre corps à corps l'hypocrite hérésie du Jansénisme. Attachés au Pape par une piété que vous inspire votre vénéré père fondateur, André Coindre, vous travailleriez à guérir l'âme populaire d'un mal profond qui se dissimule sous les couleurs du patriotisme, l'erreur gallicane. Eniin, donnant l'exemple du renoncement et de l'obéissance, vous seriez autorisés à prêcher à vos élèves le culte de la Providence, de l'autorité légitime, battus en brèche par l'impiété voltairienne et l'instinct de révolte de nos temps modernes.

A tous ces titres, vous receviez comme mission de vulgariser auprès des humbles les grandes doctrines que d'autres défendaient dans des sphères plus élevées, pour le triomphe du bien.

Il se peut que le dix-neuvième siècle, décernant ses palmes, n'ait pas toujours discerné les héros que furent nos ascendants spirituels. Souffrez que nous vous le disions : l'Eglise sait reconnaître quels sont ses plus utiles ouvriers. Comme l'Ecriture, elle range parmi ceux qui brilleront là-haut comme des astres, les religieux voués à l'éducation, défenseurs de l'âme de l'enfance, apôtres de la lumière, hommes du Dieu et de son Evangile, et je me fais un devoir de remercier l'éloquent prédicateur du jour de ce qu'il a rendu à votre œuvre un éclatant hommage, hautement mérité.

Je me souviens d'avoir entendu, à plusieurs reprises, feu Mgr Suzor raconter l'arrivée à Arthabaska des Frères Cyrinus, Hugues, Théodule, Théophile et Edmond. Ce

fut en 1872 : il y aura bientôt 50 ans. Dans notre pays, venus trop tard au gré de nos vœux, vous vous êtes associés à l'histoire de notre expansion catholique et française dans les Bois-Francs, dans les Cantons de l'Est et jusque dans la NouYelle-Angleterre. Vous ne vous étonnerez pas si j'insiste sur l'importance de la doctrine qui vous a guidés dans votre apostolat. A une région qui s'ouvrait, il importait que les hommes chargés de façonner l'esprit et le cœur de tant de chefs de famille et de citoyens influents, fussent eux-mêmes inspirés par l'Evangile, sans lequel on sème et l'on bâtit en vain.^ Plus d'une fois, il nous a été donné de constater quelles qualités distinguent les classes dirigeantes de nos populations des Cantons de l'Est : esprit d'initiative, sens du bien public, cordialité et sens pratique dans les afifaires, urbanité des manières, hospitalité généreuse, bienveillance d'accueil à quiconque veut aider au bien commun. Je ne crois pas exagérer en disant que vous avez contribué à donner ce cachet à la physionomie distinctive de ces braves populations. Soyez-en remerciés au nom de l'Eglise et de la patrie. Pour l'avenir, le même sens des réalités qui vous a fait adopter vos méthodes européennes et nos programmes d'études aux besoins de notre peuple, vous aidera à favoriser tous les progrès désirables. Je me plais à rappeler que ce qui a été votre force, c'est, avec votre attachement à vos constitutions, votre fidélité à la dévotion spéciale qui vous distingue, envers le Divin Cœur de Jésus. C'est encore votre courage au travail et votre largeur de vues quand il s'agit d'accepter un mode d'action approprié aux nécessités de notre temps et de notre milieu. C'est enfin votre inaltérable dévouement à l'autorité diocésaine et votre respectueuse déférence à l'influence sacerdotale de vos aumôniers.

Le témoignage de reconnaissance que vous voulez bien donner, dans votre belle adresse, à ces prêtres dévoués, me va droit au cœur et je tiens à vous en remercier, car j'attache à leur action une importance exceptionnelle pour votre bien et pour celui de vos élèves, puisque, comme le dit S. Jean Chrysostôme, " nul ne peut aller à Dieu sans le Christ, et nul ne peut parvenir au Christ sans le prêtre."

Vous voulez bien associer mon humble personne au souvenir reconnaissant que vous donnez à l'illustre Mgr Laflèche et l'homme de grand cœur que fut Mgr Gravel, mon vénéré prédécesseur. Je suis touché plus que je ne puis le dire de cette délicate attention. Héritier de leur manteau, j'ai tenu, en effet, à ne pas méconnaître, à leur suite, la valeur de vos services. Et comment l'aurais-je pu, quand vous apportiez à vos fonction d'apôtres, la première qualité que doit posséder tout éducateur, tout meneur d'hommes : la maîtrise de soi ? Dans votre règle austère, en effet, règle qui vous apparente aux grands ordres modernes, vous trouvez une discipline intérieure qui \ous permet de vous posséder vous-même, et donc, de vous donner sans lassitude et sans dégoût au service des autres. En nos temps de vertus amoindries par le goût du confort et la peur du sacrifice, c'est là une qualité peu courante et d'autant plus précieuse aux éducateurs.

Si je cherche encore le secret de vos succès, je crois, avec ceux qui vous connaissent, que vous avez le privilège de comprendre vos élèves. La chose n'est pas si facile qu'elle y paraît tout d'abord. A mesure que l'on vieillit, tant d'études, tant d'années, tant d'évolution dans les goûts vous séparent de l'enfance. Et pourtant, l'on ne saurait exercer sur elle d'action salutaire, ni l'amener à la con-

fiance, à Touverture du cœur, si on ne la comprend et si Ton ne compatit aux faiblesses de son âge. Je me rappelle Taveu d'un professeur vieillissant : — " A vingt-deux ans, j'étais assez bon professeur ; à trente ans, j'étais excellent; à quarante ans, je devins médiocre ; à cinquante ans, je ne valais plus rien." Sous une apparence plaisante, cet aveu n'est pas sans mélancolie. Or, il n'y a qu'un moyen d'échapper à la loi qu'il énonce, c'est de ne pas vieillir, c'est, du moinS) de garder au cœur la flamme de l'enthousiasme communicatif, faute duquel l'atmosphère de la classe devient louide et sans vie. Certes, vous usez prématurément vos forces à l'âpre labeur de l'enseignement, mais tous vous rendent ce témoignage que vous ne perdez pas contact a\'ec l'âme de vos jeunes gens. Dieu vous accorde la grâce de garder à vos âmes la juvénile ardeur qui vous donna à lui avec vos vingt ans, et c'est pourquoi votre maturité et votre vieillesse même savent comprendre que l'on puisse être jeunes à l'âge de l'écolier.

La discipline intérieure qui vous permet de comprendre vos élèves vous fait une loi de les respecter, et c'est un autre secret de vos succès dans l'art d'élever l'enfance. Dans leurs âmes, vous voyez ce qu'y voyait l'œil attendri du Sauveur : un coin du royaume de Dieu, qu'il s'agit de défendre contre le mal et de cultiver pour les vertus qui ont au ciel leur prolongement. L'Eglise est la grande école du respect, et elle est, de ce chef, la grande puissance éducatrice restée sans rivale. Vous êtes des exemples vivants de cette puissance. Il y a pourtant mieux encore. Vous savez, non seulement comprendre et respecter, mais vous savez aimer Dieu et vos élèves. Ce n'est pas en vain que vous préconisez le culte du Sacré-Cœur. Vous y ap-

prenez à laisser votre cœur compatir comme le sien aux indigences du peuple. Il n'y en a pas de comparable à celle où il serait réduit, faute de quelqu'un qui lui rompît le pain de la vérité. Il n'y a pas non plus d'amour plus grand à vouer au peuple que de sacrifier sa vie à la tâche de nourrir l'intelligence et le cœur des enfants du peuple des vérités de la raison, de l'expérience et de la foi. Vos élèves, parce qu'ils savent par intuition quels sont ceux qui aiment l'enfance, vous prouvent aujourd'hui avec nous combien ils vous rendent votre affection. Notre peuple, de même, ne s'y trompe pas. " Pour persévère: à l'enseignement, disait Veuillot, il faut ou un fort salaire ou une immense charité surnaturelle." Or, vous y persévérez jusqu'à la limite de vos forces, et, pour salaires, vous avez votre table frugale, l'austérité de la vie commune sous les vœux de pauvreté, de chasteté, d'obéissance, et l'usage de votre tunique et de vos livres. Nous sommes ici, mes Révérends Frères, pour proclamer que nous admirons en cela la réalisation de l'idéal évangélique au service du prochain.

Je vous ai dit ces choses un peu longuement, peutêtre, mais il m'a semblé qu'en une occasion comme celleci, je ne pouvais pas me dérober aux devoirs de ma charge. A ceux d'entre vous qui ont déjà vieilli à la tâche, j'ai voulu laisser entendre un encouragement paternel comme ceux que le bon Dieu adresse de là-haut à ses bons et fidèles serviteurs, fidèles aux moindres de leurs devoirs. A ceux qui commencent, il m'a semblé que cet hommage rendu à leur vocation leur serait un réconfort et une invitation à y persévérer avec la ferveur de la piété qui les y a engagés.

A tous je souhaite longue vie, prospérité, succès, et je prie Dieu de bénir vos efforts dans l'œuvre de votre sanctification et de l'édification de notre jeunesse.

Par l'entremise du Cher Frère Octavius, la communauté a ensuite présenté ses hommages au Très Cher Frère Albéric, Supérieur Général. Dans sa réponse, le Révérend Frère s'est dit très touché de l'accueil bienveillant dont il était l'objet. Il a signalé les progrès constatés dans ses différentes visites et il a tenu à souligner l'action salutaire de l'Episcopat et du clergé dans le développement extra ordinaire de l'œuvre sur le sol canadien.

Pour payer un juste tribut d'admiration et de gratitude aux pionniers de l'Institut et à tous ceux qui ont contribué à sa conservation et à son développement on a tenu à faire revivre leur mémoire en présentant à l'auditoire un court historique de la Société ; dans ce récit, le narrateur s'était appliqué à faire ressortir l'action de la Providence qui se plaît à marquer les œuvres durables du sceau de l'épreuve et qui souvent vient à leur secours quand tout espoir humain semble s'évanouir. Il nous a présenté les hommes de mérite venus au moment marqué par le Bon Dieu pour retirer l'Institut des redoutables crises qui ont plus d'une fois mis son existence en péril ; il a mis en lumière les progrès de l'œuvre et son extension rapide surtout au milieu des populations canadiennes des Cantons de l'Est, où elle a trouvé les éléments d'une existence féconde et vigoureuse ; nous l'avons vue enfin arrivée au jour de son premier Centenaire grandie et consolidée par les coups de la tourmente.

De magnifiques solennités religieuses ont marqué la journée du 14 juillet ; toute la Communauté et les invités ont assisté à une messe pontificale célébrée par Sa Grandeur Mgr J.-S.-H. Brunault dans l'Eglise paroissiale gracieusement mise à la disposition des Frères par Mgr O. M ilôt. Les Frères ont été heureux de voir la sympathique population de Victoriaville s'asseoir aux Fêtes du Centenaire en assistant à l'office divin.

Après avoir offert ses hommages au vénérable Evêque de Nicolet, Mgr O. Milot souhaita la bienvenue aux prêtres et aux religieux en termes pleins de délicatesse et de bienveillance ; il expliqua ensuite les circonstances particulières qui réunissent dans le temple paroissial tous les membres de la grande famille religieuse des Frères du Sacré-Cœur. M. l'abbé S. Edge, curé de St-Bonaventure, ancien élève et ancien Chapelain des Frères, donna le sermon de circonstance. Voici cette pièce d'éloquence que nous sommes heureux de présenter à nos lecteurs :

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