‹ Les Bois-Francs (volume 4)Chapitre 130 sur 145 · DISCOURS DE L'HONORABLE J.-C. POULIOT, JUGE · texte numérisé non relu

DISCOURS DE L'HONORABLE J.-C. POULIOT, JUGE

Monseigneur,

Madame la Supérieure Générale,

Révérendes Jubilaires, Messieurs,

Il y a quelques semaines, avec une pompe et une splendeur inaccoutumées qui mettaient en relief le décor incomparable dans sa touchante simplicité de la chaumièreétable qui constituait le monastère primitif, on célébrait à Montréal, au foyer même de la maison-mère, dans une magnifique apothéose, le tricentenaire de la Vénérable Marguerite Bourgeois, fondatrice de la communauté des Dames de la Congrégation de Notre-Dame.

C'était la fête de Taïeule, profondément vénérée, dont on faisait revivre aux yeux des générations actuelles les traits, la mémoire, les vertus. Tel un pastel antique, talisman pieusement conservé que l'on ne découvre qu'aux plus solennels anniversaires.

Aujourd'hui, à l'ombre des érables et des pins chantés par le barde des Bois-Francs qui l'ont vu naître, grandir et étendre ses rameaux bienfaisants, ce qui était jadis un modeste couvent de campagne célèbre le cinquantenaire de sa fondation.

Enfin délivrée de l'angoissant cauchemar qui menaçait d'assombrir la sérénité de cette fête jubilaire, la population des deux villes sœurs Arthabaska et Victoriaville se livre avec une allégresse sans mélange aux réjouissances auxquelles on m'a fait l'honneur de me convier à titre de juge du district.

Quelle est donc cette institution qui a pu ainsi, durant cinq décades d'années, se maintenir, se développer, prospérer, en dépit d'obstacles et de difficultés sans nombre et qui n'a cessé, même dans les temps les plus critiques de la guerre, de répandre chaque jour sur les jeunes plantes — nouvelles tiges de Jessé — confiées à sa sollicitude, la douce et fraîche rosée de l'éducation et de l'instruction ?

Dans le regard limpide de la religieuse, on dirait qu'à défaut de miroir un coin du ciel se mire et se reflète, les parents sont heureux de lire la fidélité à la consigne, de veiller avec un soin jaloux à la sécurité morale et physique des enfants qu'ils lui ont confiés. Sur son front rayonnent les qualités de l'esprit et les dons de l'intelligence. Dans son cœur ne cesse de vibrer une maternelle sollicitude dont les élans se manifestent à la manière pratiquée par un François de Sales. Suaviter in modo, fortiter in re.

Si imparfait que soit ce portrait et qu'il vous est loisible de compléter de détails intimes, vous mesdames qui avez eu le privilège d'admirer de plus près les Révérendes Dames de la Congrégation, vous qui en retracez si bien à vos foyers le charme et la distinction de l'éducation que vous y avez reçue, il vous est facile, n'est-ce pas, de reconnaître dans chacune des bonnes religieuses, sinon la ressemblance physique, du moins la physionomie de famille avec la Vénérable Mère Marguerite Bourgeois.

Je me plais à retrouver dans les filles les qualités et les vertus de l'aïeule : C'est le même dévouement, le même désintéressement continué, comme une traînée lumineuse, à travers les âges, consacré au développement moral et intellectuel de notre actif national le plus précieux, le plus

gracieux ; la femme, que Dieu a placée sur le chemin comme une oasis rafraîchissante, pour réjouir et consoler le cœur de l'homme profane à travers les vicissitudes inséparables de cette pauvre vie.

Merci donc à vous, Monseigneur, et Monsieur le curé de St-Christophe d'Arthabaska, de nous avoir ménagé la jouissance d'un écho des fêtes inoubliables de Montréal, d'avoir fourni à cette région des Cantons de l'Est l'occasion de retrouver, au Couvent de la Congrégation de Notre-Dame d'Arthabaska, dans le plus agréable épanouissement, les traits vénérés de la fondatrice de l'œuvre, et l'honneur de déposer aux pieds de Madame la Supérieure l'hommage de leur admiration et de leur reconnaissante affection.

Me permettez-vous. Monseigneur, et Mesdames, de vous faire une confession publique et de vous dire la raison toute spéciale des sentiments de reconnaissance que je professe pour les Dames de la Congrégation de Notre- Dame ?

Je n'ai pas oublié le spectacle d'une première communion à laquelle j'ai assisté à votre couvent de Sher brooke. Rarement ai-je ressenti une émotion plus douce que celle qui envahit alors mon âme à la vue d'un cortège de neuf petites fillettes, parmi lesquelles notre Marcelle, s'avançant vers la Sainte Table, accompagnées d'un chœur d'Anges, si bien symbolisés par neuf religieuses.

Vous concevez facilement, Révérendes Dames, vous dont le cœur a vibré si douloureusement à l'unisson du nôtre, (|uelques semaines plus tard, (ju'il m'est impossible

de dissassocier cette délicieuse réminiscence du tragique ■événement d'une séparation inopinée.

C'est des hauteurs du Mont Notre-Dame, à votre Couvent de Sherbrooke, que Tâme de Marcelle s'est envolée au Ciel, dans la parure de pureté et de grâce dont vos soins l'avaient revêtue.

Son corps repose dans le cimetière de St-Christophe d'Arthabaska, à un jet de pierre et à l'ombre du Couvent de la Congrégation de Notre-Dame.

Nous serait-il permis d'espérer que les religieuses de ce couvent, qui ont si bienveillamment accueilli mes cinq derniers nés, qui leur ont donné cette excellente formation dont ils ne sauraient se départir, ne délaisseront pas tout à fait le coin du cimetière où dort notre fillette bien-aimée ? Pour tempérer nos regrets de la quitter temporairement, daignerez-vous, mes Dames, jeter parfois un regard tutélaire sur la tombe de l'écolière du Mont Notre-Dame ?

Faisant trêve à une discrétion qui n'a plus sa raison d'être, me permettrez-vous, Mme la Supérieure générale^ au souvenir de la tendresse dont Marcelle a été l'objet à votre couvent de Sherbrooke, de vous prier d'assumer le culte de sa tombe à Arthabaska, d'y venir chaque année, en ce beau mois de la Vierge, raviver son souvenir en rafraîchissant le tertre où elle repose, en déposant auprès de cette tige prématurément transplantée dans les jardins célestes, une fleur de votre parterre du Couvent d'Arthabaska ?

Anticipant que vous ne refuserez pas cette consolation -à celui qui bientôt devra quitter, et dans l'espérance que

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VOUS condescendrez à accepter cette charge, j'ai fait part à mon notaire d'un secret, que je vous livre maintenant.

Me ferez-vous, Madame la Supérieure du Couvent d'Arthabaska, l'honneur d'accepter, comme humble tribut d'hommages et de reconnaissance de la part de ma femme et de la mienne, cette légère offrande qui vous dira en même temps l'intérêt que je porte à votre Couvent d'Arthabaska et combien j'apprécie la distinction qui caractérise l'éducation qu'on y reçoit ?

Une législation récente, d'impérieuses circonstances m'obligent, vous le savez. Messieurs, à fixer ma résidence à Québec, sans cependant que cela puisse détacher mon cœur de la ville d'Arthabaska où j'aurai vécu dix des meilleures années de ma vie.

J'ai tenu, avant qu'un de ces événements imprévus ne puisse venir contrecarrer un désir intime, à vous témoigner, Mesdames et Messieurs, mon sincère attachement, mon affectueux intérêt à votre couvent d'une manière tangible et, pour qu'elle ne puisse être entachée d'illégalité, j'ai donné à la disposition le caractère d'une donation entrevifs.

J'ai cependant un pardon à réclamer publiquement de ma femme de lui avoir tu ce secret. C'est le seul qu'elle n'eût pas, encore partagé avec moi.

Daigne Mme la Supérieure du Couvent de la Congrégation de Notre-Dame d'Arthabaska, avec le gracieux assentiment de Madame la Supérieure générale, en commémoration de cet heureux jubilé, me permettre la fondation à perpétuité d'un prix à être décerné chaque année à l'élève finissante la plus méritante du Couvent d'Arthabaska.

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