EPILOGUE
N 1869, — je commençais mes études classiques dans i les Vieilles Casernes du Platon des Trois-Ri-
vières, — en 1869, dis-je, madame Day publiait à Montréal un ouvrage, en anglais, il va sans dire, sur les Cantons de TEst, " Eastern Townships ".
Dans la livraison de la Revue Canadienne du mois de décembre de la même année, M. Benjamin Suite faisait, en marge de ce petit volume, les observations suivantes :
" Il y a plusieurs manières de faire un livre ; il n'y en a qu'une bonne. Dans le domaine de l'histoire il est aussi difficile que partout ailleurs d'élever un monument qui reste inébranlable sous les yeux de la postérité. Avant de produire un historien doué des qualités requises pour porter ce beau titre, une littérature se ménage les services d'une foule d'écrivains, qui préparent laborieusement les matériaux de la grande œuvre et qui disparaissent ensuite sans presque laisser de trace. Chacun, dans la mesure de ses forces, de son penchant naturel, de ses talents, ou du point de vue momentané où il se place peut contribuer à enrichir les cartons historiques ; rarement un individu réunit en sa personne les Conditions suprêmes qui en font un historien véritable. Ces réflexions nous viennent à l'esprit en lisant le livre de Madame Day.
Le but évident de l'auteur a été de rassembler en un
faisceau les renseignements les plus utiles qui concernent les Cantons ou Townships de l'Est, autrement dit la région qui s'étend depuis la ligne frontière des Etats-Unis jusqu'au vpisinage de la ville de Québec, côté sud du fleuve Saint- Laurent.
Dans ce cadre qui,au premier abord,paraîtra restreint, plus d'une question importante trouve naturellement sa place. Nous n'oserions dire que l'auteur a embrassé tout ce que nous entendons par ces mots, et c'est pourquoi son livre ne nous semble pas complet. Tel qu'il est cependant, il ne saurait manquer d'avoir sa valeur parmi les archives de l'histoire du Canada. Un premier pas est toujours difficile à exécuter ; il faut, en justice, tenir compte de ce fait.
La préface renferme un passage propre à intéresser les Canadiens-français :
*' Une littérature nationale est un élément essentiel pour former un caractère national ; c'est une vérité confirmée par l'histoire. Chez les nations de l'antiquité, la renommée des poètes, des philosophes, des héros, et des hommes d'état appartient au peuple, — elle est célébrée dans leurs chants, elle fait partie des sentiments du cœur de la nation, devient le lien de l'unité nationale ". Voilà qui est parfaitement juste. Mais comment se fait-il que l'auteur parte de là pour dire tout aussitôt que le Canada ne possède point de littérature nationale ? Nous nous arrêtons sur cette affirmation, parce qu'elle reflète, pour la centième fois sous la plume des écrivains anglais de ce pays, une opinion erronée sur le compte des Canadiens-français. Nos compatriotes anglais ignorent systématiquement l'existence de la littéra-
ture française nationale du Canada ; ils le prouvent, ou pour parler plus exactement, ils le disent avec un accord tel, que l'on se demande s'il n'y a pas un mot d'ordre au fond de cette tactique singulière. Il nous paraît impossible que. demeurant parmi nous, ayant besoin pour écrire leurs livres de consulter nos propres livres, les Anglais de ce pays aient besoin qu'on leur dise en quoi consiste aujourd'hui notre bibliothèque nationale. Alors, pourquoi dire, répéter et affirmer à tout propos qu'il n'y a rien d'écrit sur le Canada, et que tout est encore à faire en ce genre ? Certes, plus d'un livre est resté inachevé, plus d'une page d'histoire attend encore son historien, nous le savons. La France et l'Angleterre n'ont pas comblé jusqu'ici les lacunes qui s'ouvrent dans leur propre histoire ; nous ne saurions être parfaits, mais entre la bibliothèque canadienne-française et le petit nombre de volumes qui composent la collection canadienneanglaise la différence est énorme ; qu'on l'apprenne et que Ton ne s'en cache pas. Le moindre examen conduira Madame Day à se convaincre que nous avons une littérature nationale et que nous avons aussi une nationalité, la plus ancienne, la plus solidement assise sur le sol,et la plus versée dans les lettres que n'importe quelle branche de la nation anglaise établie en Canada. Les paroles de la préface que nous citons plus haut peuvent s'adresser aux canadiensfrançais si nous parlons des faits accomplis, et aux canadiens-anglais si nous parlons des faits à accomplir. Voilà la vérité.
Il est évident que ce faux point de vue a contribué à refouler dans l'ombre la partie de l'histoire qui se rattache aux cantons appelés les Bois-Francs. L'auteur s'occupe par-
tout soigneusement de relever les informations relatives aux missions protestantes ; c'est à peine si les missionnaires catholiques ont une mention de dix lignes dans tout l'ouvrage. Les premiers colons du district de Bedf ord, en grande majorité parlant la langue anglaise, lui sont particulièrement redevables d'une série de chapitres plus élaborés que tous les autres. En arrivant au district de Saint-François, où l'élément français se fait sentir, l'enthousiasme baisse, il ne se rallume que dans les alentours de Sherbrooke, en présence du noyau de population anglaise qui domine en ces endroits. Ce n'est pas dans ce livre que l'on apprendra l'histoire des colons français des comtés d'Arthabaska, Drummond et Mégantic. Il faudra un autre historien, plus riche en renseignements et plus disposé à parler de tous les Cantons ; celui-là supplantera sa devancière, à qui il restera l'honneur d'avoir la première rassemblée des notes et posé quelques jalons dans ces terrains nouveaux. C'est toujours un mérite, ne le méconnaissons pas.
Dans ces cantons, ouverts à la colonisation depuis un très petit nombre d'années, il y a un vaste champ pour celui qui observe et étudie. L'avenir seul nous dira quelles ressources peuvent en sortir, mais dès ce moment le spectacle qu'ils nous offrent mérite d'attirer l'attention. Qui nous racontera l'histoire de la marche que les colons d'origine française ont suivie dans les Bois-Francs? Un jour,preuve3 en main, l'on montrera comment ces terres avaient été données à des groupes écossais et anglais, sorte de clans organisés en vue d'implanter au centre du Bas-Canada une population d'origine et de mœurs étrangères aux nôtres et professant une foi politique hostile à nos intérêts les plus chers.
Puis, nous verrons que, malgré tous les désavantages auxquels étaient astreints nos compatriotes, malgré les persécutions, les exactions et mille difficultés nées de la malveillance du pouvoir ou d'autres causes, petit-à-petit, courageusement, sans relâche, et au prix de sacrifices innombrables, ils ont fini par reprendre possession de ce sol oix nous les voyons maintenant commander par leur nombre. Bien des gens ont lu Jean Rivard sans croire à la véracité de ce beau récit ; il est temps de changer d'opinion et de voir dans le roman de M. Gérin-Lajoie le tableau fidèle des luttes héroïques de nos colons des Bois-Francs ".
Qui nous racontera l'histoire de la marche que les colons d'origine française ont suivie dans les Bois-Francs, demandait alors M. Benjamin Suite ?
I Cinquante années s'étaient écoulées et personne n'avait encore répondu à ce patriotique désir.
Un jour, je succombai à la tentation et je me mis à l'œuvre. La moisson était abondante, mais le moissonneur était de bien faible taille. Je me fis donc chercheur. Je m'enfonçai dans le dédale des greffes des anciens notaires ; je feuilletai les registres des premiers temps de la colonie ; j'interrogeai les quelques anciens, seuls vestiges de la tradition ; j'utilisai les notes laissées éparses, ci et lA, par les annalistes de jadis.
Ce travail accompli, j'essayai de raconter l'envahissement pacifique et irrésistible des Bois-Francs par la population française, les mœurs et le courage indomptable des
pionniers défricheurs, la sainteté et le zèle des premiers missionnaires.
" Radieux débris d'une grande époque *'.
Les chauvins devront admettre qu'au moins j'ai jeté trois charretées de cailloux dans le sentier de Thistoire des Bois-Francs.
Telle qu'elle est, malgré ses multiples défauts, cette compilation est un arsenal pour ceux qui aiment à connaître notre petit pays, ce pittoresque pays qui, au dire du poète Louis Fréchette, nous fait rêver de vallons perdus,de collines boisées, de montagnes abruptes, de chênes robustes et d'érablières sans fin.
Cet ouvrage historique avait-il sa raison d'être ? A-til pu produire quelque bien ? Est-il utile ou inutile ?
Sans gloire, je citerai, en réponse à ces questions, quelques extraits de lettres reçues dans le cours de la publication de cette monographie des Bois-Francs.
Voici d'abord comment Mgr J.-S.-H. Brunault, évêque de Nicolet, accueillait l'annonce de l'apparition de l'histoire des Bois-Francs, le 28 janvier 1914 :
'' Vous m'annoncez que votre " Histoire des Bois- Francs " paraîtra sous peu, et je m'en réjouis vivement.
Je vous félicite d'avoir entrepris un travail qui vous a coûté tant de recherches et qui doit être si précieux pour toutes nos paroisses des Cantons de l'Est. C'est mon espoir qu'il recevra du public l'accueil favorable qu'il mérite ".
Mgr F.-X. Clouticr, évêque des Trois-Rivières, m'écrivait le 5 novembre 1914 :
" Ce sont vos loisirs que vous avez voulu rendre utiles par cette étude et c'est dans un sentiment patriotique que vous avez travaillé, cherché, collectionné et rédigé ; cela accroît encore votre mérite aux yeux de Dieu et de vos concitoyens.
Combien de familles vont pleurer de joie, en voyant les labeurs, les souffrances des leurs, retracés avec exactitude, livrés à la postérité et proposés à Timitation des jeunes ! Combien de cœurs animés de patriotisme et désireux de la prospérité nationale seront réjouis lorsqu'ils constateront avec quelle générosité et quelle efficacité le domaine de la patrie a été agrandi, et sa population accrue en nombre, en force et en vaillance !
On peut augurer un bien notable de cet ouvrage. On y trouvera particulièrement un stimulant nouveau à consigner dans des écrits signés les faits et gestes de ceux qui furent nos devanciers et qui nous donnèrent l'exemple de la fermeté, du courage et du dévouement ".
Et, le 22 juillet 1920, à l'apparition du tome deuxième des Bois-Francs, Mgr l'évêque des Trois-Rivières voulait bien encore me dire :
'' Vous faites là une œuvre utile et méritoire. Vous avez en vue de faire mieux connaître et mieux aimer un des coins les plus beaux de notre cher pays canadien-français.
Eh bien ! vous y réussirez pleinement et je ne pense pas trop dire en affirmant que " Les Bois-Francs ", malgré le peu de prétention de leur auteur, lui donnent droit à l'admiration de tous nos compatriotes des Cantons de l'Est et d'ailleurs ".
Mgr L. A. Paquet, V. G., et P. A. a bien voulu, le 30 janvier 1921, m'adresser la lettre suivante :
*'Vous avez fait,en écrivant l'histoire des Bois-Francs, œuvre très noble, très honorable pour vous, ainsi que pour nos compatriotes dont le génie colonisateur et les progrès économiques sont admirables et apparaissent dans une vive lumière.
Je me félicite d'avoir déjà inscrit votre nom sur la liste glorieuse de ces curés canadiens qui, non-seulement par leur zèle pastoral, mais par leur culte de l'histoire, savent si bien servir les intérêts de leur pays et de leur race ".
Lettre de Mgr L. Lindsay, archiviste de l'archevêché de Québec :
Québec, 23 juillet, 1920.
La réception du second volume de l'histoire des Bois- Francs, dont vous m'adressez gracieusement un exemplaire, m'a convaincu, une fois de plus, que vous savez mettre à profit les loisirs d'une retraite bien méritée et que vous réalisez noblement le conseil de l'orateur romain : " Otio tu fiieris cum dignitate ".
Ce n'est pas une médiocre contribution à la littérature régionale de notre chère province que ce volume aux proportions solides que vous consacrez à l'histoire de quelquesunes des plus florissantes paroisses des Cantons de l'Est.
Quelle démonstration vécue de la vitalité de la race franco-canadienne que cet envahissement progressif, irré-
sistible,par nos énergiques et persévérants compatriotes,des terres fertiles réservées,dans la pensée des anglo-canadiens, à une exploitation destinée à enrayer Texpansion de la race des pionniers de la colonisation de la Nouvelle-France !
Je regrette que la disparition de notre humble revue ** La Nouvelle-France " me prive de l'occasion de vous remercier en consacrant une de ses pages à un éloge mérité de votre travail.
Je compte que cette agréable tâche trouvera dans la collaboration du '' Canada Français " une plume digne de s'en acquitter avec honneur.
Agréez de nouveau, cher et vénéré monsieur, avec mes félicitations et mes remerciements, l'assurance de mon entier dévouement.