ENTENTE PARFAITE
Unissons nos initiatives. Laissez-moi souhaiter qu'une entente parfaite règne entre tous ceux qui consentiront à donner de leur talent, de leur énergie, de leurs ressources à cette œuvre de colonisation : le gouvernement, les individus, les sociétés patriotiques, de colonisations ou autres.
La meilleure manière d'agir est sans doute de combiner l'action des pouvoirs publics avec celle des particuliers, surtout des associations d'intérêt général et, pour ma part, je désire notamment faire appel à ces dernières
LES BOIS-FRANCvS 89
pour obtenir leur concours à la réalisation de nos projets de colonisation.
Que Topinion publique ne reste pas étrangère à cette (question. C'est elle souvent qui crée l'atmosphère bienfaisante, qui encourage ceux qui luttent et peinent.
Notre histoire nous apprend que la colonisation a déjà profité de l'attention que le pviblic lui a parfois donnée ; en 1851, par exemple, quand parut une brochure signée par douze missionnaires des Cantons de l'Est, demandant la suppression du monopole des terres, quand l'abbé Trudelle publia l'histoire de cette région, quand des écrivains mirent au service de cette question leur plume, Chauveau, avec son " Charles Guérin ", Gérin La joie, avec son " Jean Rivard ", Arthur Buies, avec les Hvres où il a magnifiquement décrit certaines parties de notre province.
La presse, qui se donne la mission de tout comprendre, de tout voir et surtout de tout dire, peut rendre d'utiles services en aidant à la diffusion des idées, des projets, des travaux de toutes sortes qui se rattachent à l'œuvre de colonisation.
Envisageons cette œuvre avec ampleur, sans rivalité déprimante, sans étroitesse. Elle demande d'être exécutée dans la lumière et la générosité.
Vers 1916, parut à Paris un livre dont l'auteur, se préoccupant des lendemains de la guerre, recherchait les moyens de faire, selon le titre qu'il donna à son ouvrage, (* La plus Grande France ". On a cru percer le pseudonyme dont il s'était couvert et lire dans son nom de Probus celui d'un universitaire et d'un historien, Ernest Lavisse.
Après avoir assigné à chacun sa tâche, aux politiques et aux ouvriers, aux artistes et aux paysans, il indique l'arme commune dont chacun pourra user.
Et il nomme la volonté, dont la puissance permettra d'utiliser la victoire comme elle permit de la remporter.
Sortie souveraine des batailles, c'est elle qui, plus que jamais, mettra des différences entre les peuples lout cjmme entre les individus. Pas de marche en avant, dans les affaires privées ou les affaires publiques, si l'on ne sail pas déployer la volonté nécessaire, dût-elle aller jusqu'à l'audace. Tous ceux qui travaillent pour l'avenir doivent donc déterminer l'essor des volontés individuelles et de la volonté collective.
Et, comme le rappelle l'auteur dont je viens de parler, l'éducation des volontés individuelles relève de la morale, mais la volonté collective ressort de la polititiue au sens que l'on donnait autrefois à ce mot : l'art de bien administrer la cité, de bien gouverner la patrie.
Pour remuer la volonté collective, la politique doit pouvoir formuler sur les points essentiels, des principes, des réformes que tous les groupements puissent admettre. Il faut que les questions vitales ne soient livrées ni aux factions, ni aux querelles intestines, ni à Tégoïsme des ambitions. Et les questions vitales, ajoute Probus, ce sont celles qui concernent la grandeur nationale, la valeur morale d'une population, la justice sociale, la liberté des âmes, la prospérité matérielle. C'est là le domaine de la haute politique, la politique du premier ordre. Pour amener la volonté collective à s'attacher à ces questions, il faut que la politique fasse agir sur elle les sentiments et les
intérêts — ces durables mobiles d^action chez les peuples comme chez les individus — les sentiments de générosité, de justice, de courage, de travail, les intérêts d'ordre économique et social. Visant ce but, usant de ces moyens, quelles œuvres la volonté collective, éveillée, stimulée, guidée, par la politique ne peut-elle pas accomplir ?
. C'est cette pensée, M. le président, qui m'incite à me livrer de tout cœur à la tâche qui vient de m'être confiée.
Permettez-moi de vous dire que je voudrais placer dans le domaine de la politique telle que je viens de la préciser la branche de l'administration publique dont je suis chargé, la colonisation.
A l'aide de l'appui que le patriotisme portera individus et associations à donner à cette œuvre, j'ai confiance que mes efforts ne seront pas perdus, mais qu'ils s'ajouteront efficacement à tous ceux que l'on prodigue pour l'accroissement des richesses de notre province de quelque nature qu'elles soient, matérielles, intellectuelles et morales ".
Aimons la terre ! Ne craignons pas de la travailler avec courage, avec foi, et avec dévouement. Car s'il est un travail vrai, utile, nécessaire, qui ne trompe point, qui n'humilie pas, et dont l'homme ne doit jamais rougir, c'est assurément le travail de la terre, le travail du champ, le travail du laboureur et de l'agriculteur. C'est le travail vraiment honorable. C'est le travail moral par excellence.
A la première heure de la colonisation du Canada, quand tout était à faire, nos pères travaillaient par euxmêmes et pour eux-mêmes. Leurs femmes, robustes et fières, partageaient leurs travaux, leurs soucis, leurs peines, leurs espérances et leurs joies.
Leurs enfants, élevés dans Tamour du travail et de la sioiplicité, ne se croyant point vaillants sans œuvres, n'avaient aucun des vices de la civilisation, du luxe et de la vanité.
Et c'est au champ, à la terre, avec la pioche, la charrue et Toutil du charpentier ou du bûcheron, que tout ce mondelà travaillait.
Personne ne s'en sentait humilié. On y trouvait l'honneur et la santé. Mais tout cela est quelque peu changé. Nous avons subi d'autres moeurs. Le travail, un certain jour, au jour de la jouissance et de la richesse, a cessé d'être une vertu, et, de là, une gloire. Les fils des aïeux Tout considéré comme une opprobe et comme une honte. Seules, à partir de cette heure mauvaise, les professions dites libérales ont passé pour honorables.
La terre est bien notre mère, et nous devons l'aimer, l'honorer et la servir avec toute la dévotion d'un fils. La terre est vraiment la seule chose qui ne trompe pas. C'est elle qui nous fait riches et libres, heureux et fiers. Nous lui devons tout, depuis le pain que nous mangeons jusqu'à l'habit qui nous couvre et nous enorgueillit.
Aussi, au nom de la pioche et de la charrue, au nom de la terre et du champ, au nom de la liberté et de la dignité humaine, trouvons-nous souverainement absurde le préjugé
qui cherche à ravaler l'homme de la pioche, de la charrue et du champ, car cet homme-là n'est pas le second dans In vie sociale et politique, mais le premier. Tous les autres doivent passer après lui, et la femme qui a le sentiment du vrai, la suprême délicatesse du devoir, ne saurait refuser son respect et sa tendresse à Thomme des champs qui bâtit sa maison sur le sol du laboureur et qui met sa famille et son foyer sous la protection de la ferme.
L'éclat des villes, avec leur faux luxe et leurs misères réelles, est un mirage. Il nous trompe, il nous entraîne tous hors de la voie, hors de la sagesse et hors de la vertu. C'est plutôt aux citadins à quitter la ville, où Tair est infect, où les petits métiers ont de grandes souffrances, où la famille pousse et grandit mal, où Ton paie souvent terriblement cher rhonneur d'être un bourgeois, de porter des gants, tout en mangeant quelquefois du pain sec.
Aimons donc la terre, le travail honorable des champs.
Ah ! que le déserteur s^arrête et qu'il revienne Vers la ferme i l'endroit où ses pères sont morts ! Du métier désappris que l'absent se souvienne ! C'est le travail des champs qui nous rendra les forts.
F.VlL HAREL.
Méditons, clamons bien haut dans toutes nos comices agricoles ces paroles d'un de nos plus grands hommes canadiens, Sir Georges-Etienne Cartier, pour les graver dans toutes les mémoires des Canadiens-Français.
'' Canadiens-Français, s'écriait-il au cimetière de la Côte-des-Neiges, le 21 octobre 1885, lors de la translation des restes mortels de Ludger Duvernay, Canadien-Français, n'oublions pas que, si nous voulons assurer notre
existence nationale, il faut nous cramponner à la terre. Il faut que chacun de nous fasse tout en son pouvoir pour conserver son patrimoine territorial. Celui qui n'en a point doit employer le fruit de son travail à l'acquisition d'une partie de notre sol, si minime qu'elle soit. Car il faut laisser à nos enfants non seulement le sang et la langue de nos ancêtres, mais encore la propriété du sol. Si plus tard on voulait s'attaquer à notre nationalité, quelle force le Canadien-Français ne trouvera-t-il pas pour la lutte dans son enracinement au sol ? Le géant Antée puisait une vigreur nouvelle chaque fois qu'il touchait la terre : il en sera ainsi de vous.
*' Voilà un siècle, nous étions à peine mille Canadiensfrançais disséminés sur les rives de notre beau St-Laurent, et aujourd'hui nous sommes au-delà de six cent mille propriétaires d'au moins les trois-quarts de nos fertiles campagnes. Je ne vois pas d'éventualité possible qui prisse donner le coup de mort à notre nationalité tant que nous aurons la pleine possession du sol. Compatriotes, souvenons-nous toujours que notre nationalité ne peut se maintenir qu'à cette condition ".
" Il faut nous cramponner à la terre ", " Avant tout, soyons Canadiens !"
L'histoire rapporte que l'empereur Frédéric Barberousse, allant guerroyer contre notre Saint Père le Pape, parcourait, à la suite d'une grande armée, les plaines de la Lombardie. Les populations se courbaient sur le passage du grand empereur qui, entouré d'un brillant état major, recevait avec hauteur leurs hommages.
Tous se prosternaient, moins cependant un vieillard qui, debout, sous un chêne, les bras croisés et tenant haut le regard, refusait l'hommage à Barberousse.
Informé du fait, ce dernier, irrité, se dirigea vers le vieillard et lui demande d'une voix terrible :
— Qui est-tu, toi, qui me refuse la foi ?
— Un franc homme, répond fièrement le vieillard..
— De qui relèves-tu ?
— De Dieu et de ma terre.
Passons, dit l'empereur, cet homme est plus grand que moi.