AUMONIER MILITAIRE
Quand Sa Grandeur, à la demande du colonel Girouard, veut savoir s'il accepterait de remplir les délicates et périlleuses fonctions d'aumônier militaire, il hé-
site un instant, non pas parce que le sacrifice lui fait peur, mais parce que cette mission lui paraît au-dessus de ses forces. Il demande donc quelques jours de réflexion, puis se rend immédiatement à Québec pour y faire une retraite avec le révérend Père Hage. C'est là qu'il fit définitivement son sacrifice. De retour à Nicolet, il s'occupe déjà de concilier ses devoirs de piété filiale avec les nouvelles obligations qu'il vient d'assumer. Je me rappelle encore le sourire qui rayonnait sur sa figure quand il vint me faire part de cette nouvelle. Comme je lui en manifestais de l'étonnement, il me dit : " C'est une belle œuvre, je suis prêt à partir ".
Pendant son séjour à Sherbrooke, à Victoriaville et à Valcartier, il se dépense avec un dévouement qui laisse déjà prévoir ce qu'il sera en face de l'ennemi. Mais l'abbé Crochetière n'en était pas encore rendu au plus amer du calice. Il le comprenait, et, pour ne pas manquer à sa parole donnée, pour ne pas forfaire au fiât déjà prononcé, il voulut se retirer à l'écart pour prier le Dieu qui donne la force et le courage. Pendant l'été 1916, il assiste à la retraite sacerdotale à Nicolet et y renouvelle ses promesses cléricales. On a souvent parlé de la ferveur avec laquelle il suivit tous ces exercices.
Quelques jours plus tard, il disait adieu à son cher JDays, qu'il ne devait plus revoir. En Angleterre, il se donne tout entier à ses soldats, à ses chers gars, comme il se plaisait à les désigner. Il se donne au point de s'oublier luimême. S'il fait appel à la générosité de ses amis et de ses compatriotes, c'est toujours pour adoucir les privations
et les souffrances de ses soldats. Il s'impose même des sacrifices pécuniaires pour remédier aux lacunes d'une administration qu'il ne condamne pas, mais qui laisse tout de même à désirer.
S'il ne néglig-e pas leurs besoins temporels, il pourvoit encore davantage à leurs besoins spirituels. Au lieu de prendre des congés pourtant si bien mérités, il reste constamment sous la tente, entreprend de longues marches avec ses soldats, leur donne en tout l'exemple de la soumission à l'autorité militaire, au point que son bataillon passe pour le mieux discipliné et le mieux entraîné qui soit en Angleterre. " J'ai confiance, me dit-il, que nos hommes feront honneur à la province de Québec et soutiendront hautement la réputation établie du 22ième bataillon ". (Lettre du 27 mars 1917).
A l'approche du printemps il songe aux confessions pascales. C'est une rude tâche, dit-il, que d'amener ces
pauvres diables au tribunal de la pénitence Il faut
intéresser les prêtres du Séminaire, les Sœurs Grises et les autres à cette importante question. Si nous devons aller au sacrifice, je veux que nous y aillions proprement ". (16 fév. 1917).
Le 6 mai, il consacre officiellement son bataillon au Sacré-Cœur de Jésus. " La cérémonie a été belle, m'annonce-t-il ; les Anglais me disent qu'ils n'ont jamais été témoins d'une aussi imposante fête religieuse". (16 mai 1917).
Avant de passer en France, ce qu'il fit vers la fin
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d'août 1917, il veut encore aller se retremper dans la prière. Il se dirige donc vers un monastère de Chartreux,au sud de TAng-leterre, pour y implorer la grâce de la fidélité à son sacerdoce, puis il nous demande de penser à lui, " pour qu'il fasse son devoir selon les vues de Dieu et le besoin des âmes". (26 août 1917).
DANS LES TRANCHEES
Son devoir, il y est resté fidèle pendant les six mois qu'il a passés dans les tranchées, puisqu'il y endure de grandes souffrances morales. Dès le premier mois, il se plaint amèrement de ce que les soldats outragent Dieu, alors qu'on aurait tant besoin de sa protection. '' Je fais mon possible, me dit-il, pour attirer mon monde à la prière en commun et à la réception des sacrements. Il en vient un bon nombre, mais il en reste encore trop en arrière. Et l'on blasphème, cher ami ! Ton blasphème même sous le feu ennemi. C'est affreux et je me refuse à en dire davantage. (29 sept. 1917).
Après avoir passé plusieurs semaines à la ligne de feu, il me donne ses impressions comme suit : '' La guerre est un fléau de Dieu ; j'en connais maintenant l'effroyable horreur et la diabolique furie. Hâtez-vous de lasser le bon Dieu par vos supplications et vos prières. Le ciel est irrité contre la terre ". Plus loin il ajoute qu'il a échappé à de grands dangers, et, comme pour éviter un reproche de ma part, il me prévient qu'il s'est exposé pour Dieu et le bien des âmes. (12 oct. 1917).
Un mois plus tard, en novembre dernier, il se demande
s'il y aura des opérations militaires en hiver. " Je n'en sais rien, me dit-il. Dieu exigera-t-il, avant de rendre la paix au monde, le broiement des peuples ? Il en a le droit. Son secret n'est pas connu des hommes. Combien de prières pourtant montent chaque jour jusqu'au trône de sa miséricordieuse bonté ! Peut-être, en dépit de leur nombre et de leur ferveur, le poids de nos iniquités l'emporte-t-il dans la balance de son éternelle justice. Ne nous lassons pas cependant ; au contraire, redoublons de ferveur et de confiance ". (21 nov. 1917).
Au mois de décembre, il me fait remarquer qu'il n'a pas encore manqué une seule fois la récitation de son bréviaire et que la messe se célèbre plus régulièrement que jamais, puis il poursuit : " C'est ma manière à moi de faire la guerre, en ministre de Jésus-Christ. N'ai-je pas raison ?" (18 déc. 1917). — Il accomplit donc fidèlement ce devoir de la prière liturgique, malgré qu'il en soit dispensé. Et au milieu d'un ministère absorbant, alors qu'ils ne sont que deux aumôniers pour pourvoir aux besoins spirituels de plus de 10,000 soldats, il trouve encore le moyen d'aller enseigner la vérité religieuse aux chers petits enfants de France.
Un autre détail que je crois devoir vous signaler, c'est que jamais, à partir de son départ pour l'Europe, il n'a ouvert la bouche pour se plaindre. Son sacrifice est fait et il veut ne rien perdre du mérite de son immolation. S'il lui échappe une parole capable de laisser soupçonner qu'il souffre physiquement, il se corrige immédiatement en disant que c'est le contraire qui est vrai. Jamais non plus une
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parole de haîne contre rAllemagne. Il est allé au combat en ministre de Jésus-Christ, et Jésus-Christ aime tous les hommes. Il le dit même à un officier supérieur, pendant son séjour en Angleterre : " Je suis venu en Europe comme pacificateur et non comme guerrier ". (27 mars 1917). — Reconnaissez- vous le prêtre fidèle dont ii est parlé au 1er livre des Rois : " Suscitaho niilii sacerdotem fidelem, qui juxta cor tneum et animan meam faciet f"