MORT A SON POSTE
Cet apôtre, mes frères, est tombé au poste du devoir, au milieu de ses chers soldats, comme en font foi les dernières nouvelles venues d'Europe. Il est tombé victime de son dévouement, non pas tant pour défendre la civilisation menacée par les hordes barbares de la Germanie, — ce refrain lui déplaisait, — que pour accomplir un devoir sacerdotal et s'offrir en victime d'expiation pour les crimes des nations contemporaines.
J'ai parlé de devoir sacerdotal, et je crois pouvoir affirmer que ce fut là le principal motif qui l'a déterminé à partir. A la pensée des dangers d'ordre moral que présente la vie des camps et auxquels est exposée la fleur de notre jeunesse, il s'est rapplé la grande loi de la charité chrétienne qui nous fait une obligation de nous immoler, quand le salut des âmes l'exige. L'abbé Crochetière a aimé les âmes ; pour se dévouer comme il Ta fait, pour accomplir jusqu'au bout son devoir de prêtre, sous le feu de la mitraille, il faut aimer beaucoup. C'était un homme de cœur, sensible aux moindres marques d'amitié qu'on lui donnait,
sensible aux moindres services qu'on lui rendait, incapable de reculer quand il fallait soulager la souffrance, et il est permis de croire qu'il a été frappé à mort parce que son grand cœur lui a fait mépriser le danger. C'était là le dénouement que pressentaient tous ceux qui Font connu.
Le regretté défunt a accepté son sacrifice pour une autre raison encore. Il voyait, et avec raison, dans les crimes des nations contemporaines la cause véritable du conflit qui ensanglante présentement l'Europe, et il a voulu s'offrir en victime d'expiation, comme il m'en fit part dans un entretien intime. N'est-il pas vrai que son sacrifice lui donne droit à la reconnaissance de la patrie canadienne ? Car nous avons péché comme peuple, nous aussi, puisque Dieu nous a châtiés. Le libéralisme doctrinal, en exagérant outre mesure la liberté humaine, a affaibli considérablement chez nous le prestige et l'influence de l'autorité religieuse. Trop de fois nous avons fait obstacle aux initiatives prises par l'Eglise pour le bien des âmes, sous le faux prétexte que les dépositaires de la vérité religieuse n'ont rien à voir dans le gouvernement des peuples. Dans les questions purement matérielles, nous ne le nions pas. Mais les nations ont encore besoin de justice et de vérité, et c'est à leur foyer qu'il faut aller chercher ces deux grandes choses, seules capables d'opérer une régénération sociale. Trop souvent aussi, dans l'accomplissement de nos devoirs sociaux, nous avons foulé aux pieds les droits de la conscience et méprisé les enseignements de l'Eglise. Inutile de préciser davantage. Si nous voulons éviter à notre malheureuse patrie des maux
plus grands encore, si nous voulons mériter cette paix durable dont parle le Vicaire de Jésus-Christ, il est grand temps que nous reconnaissions les droits souverains de Dieu sur les nations comme sur les individus. C'est pour défendre ces principes de haute portée sociale qu'un héros vient de tomber sur les champs de bataille. Devant la tombe de ce martyr du devoir, dont la figure nous apparaît auréolée d'une gloire immortelle, souhaitons que le peuple canadien comprenne ces vérités et surtout les mette en pratique.