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ŒUVRE DES ANCETRES

La situation physique, les conditions d'existence, le ■nombre des habitants empêchèrent le mouvement colonisateur de prendre, sous la domination française, l'ampleur qu'on a su lui donner depuis un demi-siècle environ. Ce fut le mérite très grand des Canadiens français de disputer pouce par pouce cette terre à la forêt et, durant les trois cents dernières années, de n'avoir pas cessé leur marche admirable à travers monts et vallées. Pendant longtemps cependant le Saint-Laurent, la plus importante de leurs voies de communication, les retint sur ses bords. Si, avant 1760, les Français explorèrent toute l'Amérique du nord, de la baie d'Hudson à la Nouvelle-Orléans, si, par héroïsme, leurs missionnaires et gouverneurs, capitaines et explorateurs, attachèrent des noms français aux arbres qui se balançiiient à la tête des monts ou sur les rives des rivières et

des lacs, si lointains qu'ils fussent, ils ne colonisèrent pourtant qu'une bande étroite le long du Saint-Laurent, la rivière Chaudière et le Richelieu. L'on peut s'en étonner, l'on peut même blârner les politiques de leur parcimonie dans le peuplement de la Nouvelle-France, de n'avoir pas prévu qu'une heure viendrait où l'immensité des territoires occupés nominalement par les Français ne suffirait point à les défendre contre les Anglo-Saxons, cantonnés, eux, sur la petite bande côtière où commençaient de se fonder les treize colonies entre la mer et les Alleghanys.

Les regrets étant vains, trouvons plutôt des excuses à cette lenteur dans l'établissement des premiers habitants de la colonie et surtout reconnaissons que leur initiative mérite toute notre admiration, que nous devons voir en elle la base, petite si l'on veut, mais solide et durable, du progrès dont nous nous flattons aujourd'hui.

Commençant en 1617, quand, de sa bêche, Louis Hébert remue, en un coin de la Haute-Ville, à Québec, la terre d'où sortent ''ces beaux bleds" qui enchantent l'âme de Champlain, continuant avec la concession accordée le 15 janvier 1634 à Robert Gif fard,qui reçoit "une lieue de terre à prendre le long de la côte du fleuve St-Laurent sur une lieue et demie de profondeur ", à T'endroit où la rivière est appelée Notre-Dame de Beauport, la colonisation va se poursuivre durant 1.50 ans près des rives du grand fleuve et prendre pour base d'opérations Québec, les Trois-Rivières et Montréal. En 1683, 25 curés et missionnaires ont sous leur juridiction un territoire qui va du haut de l'Ile de Montréal à la baie St-Paul, de l'Ile aux Oies à Cham-

bly. (1) 82 paroisses existent en 1722. Elles vont de Ste- Anne de la Pocatière à Châteauguay. (2) Bientôt les anciennes seigneuries ne suffisent plus et il faut en ouvrir d'autres dans la profondeur des terres.

De 1733 à 1739, on distribue en grand nombre des fiefs sur le Richelieu ; on accorde des concessions sur la rivière Chaudière et c'est le commencement du peuplement de la vallée de la Beauce. (3)

La tourmente de 1760, qui modifia si profondément la situation politique et sociale des habitants de la Nouvelle-France, leur laissa du moins leur caractère de laboureurs. Et c'est à leur sujet que l'on pourrait écrire ce qu'un écrivain français notait naguère à propos des paysans de France.

'' Le capital pour eux, c'est, avant tout, la terre, cette terre où se rejoignent le passé et l'avenir de la race et dont tant d'hommes sentent l'attraction mystérieuse et forte ; c'est le produit du labeur persévérant et patient de toute une vie ajouté au labeur d'autres vies des âges précédents ; c'est tout un ensemble qui se tient, maison, jardin, champs, pâturages, agrandis, amendés, soignés avec amour ". (4) L'épreuve affermit chez nos ancêtres leur vocation paysanne. Les groupant autour de leurs églises,elle leur fait mieux comprendre quelle urgence il y a pour eux de s'enraciner au sol. Depuis la conquête, ils ont gardé vivace ce dessein et n'ont fait que développer leur caractère d'agri-

(1) Emile Salonc, — La colonisation de la Nouvelle France, pp, 273 et

(2) Ivanhoe Caron, — La colonisation du Canada, Dom. Fr. p. 51.

(3) Caron, pp. 61 et 62.— Salone p. 363.

(4) Four la plus grande France, par Probus, p. 169.

culteurs. M. William Moore leur en rendait naguère le témoignage.

Dans '' The Clash ", ce livre empreint de tant de loyauté et de courage, dans sa conférence, prononcée à Montréal le 20 novembre 1919 sous les auspices du Young Men's Canadian Club, il a bien voulu déclarer que, de tous les citoyens du Canada, les Canadiens-français étaient ceux dont l'amour de la terre était le plus réel et qui apportaient à la culture du sol le meilleur appoint. M. Moore voudrait même que des Canadiens-Français aillent s'étaiblir en grand nombre dans les provinces anglaises afin d*y accroître la richesse que produit Tagriculture. Il nous permettra bien, tout en le remerciant, de vouloir commencer par nous-mêmes et de chercher à retenir chez nous nos compatriotes dont on se plaît à reconnaître la bienfaisante aptitude à la profession d'agriculteurs.

Il semble bien que le conquérant anglais pensait en 1760 tout comme le fait M. Moore en 1919. Les lords du commerce, chargés, le 5 mai 1763, par le comté d'Egremont^ d'étudier le traité de Paris et d'indiquer quels profits l'Angleterre en pourra retirer, mentionnent, au chapitre des avantages, celui qui '' consiste dans la colonisation assurée de toute la côte de l'Amérique du nord aussi avantageuse, disent-ils,par ses produits, que par les facilités d'installation,, depuis l'enbouchure du Mississipi jusqu'aux frontières des établissements de la Baie d'Hudson ". (1) Aussi, les premiers gouverneurs anglais obtiennent le droit de faire des concessions. En 1783, Haldimand reçoit instructions de concéder des terres aux loyalistes, notamment dans la sei-

(1) Documents constitutionnels par Doughty et Short,1759 et 1791,p. 76.

gneurie de Sorel. (1) C'est alors que commence le mouvement qui va tendre à peupler la région des cantons de l'Est.

Des sujets anglais, ne pouvant souffrir que le drapeau étoile remplace le drapeau de l'Angleterre au-dessus des treize colonies, nous arrivent et s'établissent sur la bande étroite qui sépare la rive sud du fleuve Saint-Laurent de la frontière américaine. Leur arrivée ne rencontra pas l'approbation générale. Sir James Craig écrivait même, le premier mai 1810, à Liverpool, au secrétaire pour les colonies :

" Le grand sujet de leur jalousie (aux Canadiens) à l'heure actuelle est le progrès des townships, ou, en d'autres termes, l'introduction de colons de toute nationalité excepté de colons canadiens que ces derniers considèrent comme des éléments, — et c'est ce qu'ils ne craignent pas d'affirmer à l'égard de toutes les autres races, — Cjui tendent à entraver l'établissement complet de la nation canadienne.

Ces townships sont généralement colonisés par les Américains dont une partie se compose de loyalistes qui ont du quitter leur pays lors de la paix de 1784, mais la très grande partie se compose d'Américains qui sont venus s'établir sur ces terres depuis cet événement. Jusqu'à quel point il est de bonne politique d'admettre des colons de toutes sortes, c'est une autre question. En tous cas, les Canadiens protestent énergiquement contre cet état de choses. (2)

Par bonheur, nous avons eu moins à souffrir nue

(1) Même volume, pp. 89 et sq. et p. 474.

(2) Documents cpntitutionnels, vol. II (de 1791 à 1818) p. 397.

ces protestations, ces craintes ou ces doutes ne le laissaient entendre.

Cette partie de la province s'est développée, elle a considérablement augmenté ses richesses et elle est habitée par des centaines et des centaines de citoyens dont le Canada entier a le droit d'être fier. Au début de la colonisation des Cantons de l'Est, il y eut de regrettables abus, et cette région a connu, dans son histoire, des difficultés dont furent heureusement exemptes nos autres régions de colonisation. Vers le milieu du 19ème siècle, plus de justice commença de présider à la distribution des terres dans cette partie de la province et cette riche contrée fut enfin ouverte à tous les braves et honnêtes citoyens, de quelque race, de quelque religion qu'ils fussent.

C'est vers 1850 aussi qu'un premier courant de colonisation s'établit du côté du lac St-Jean, pour gagner peu après d'autres régions. Combien fécondes furent les initiatives de ces générations d'hommes qui, après avoir peuplé toutes les seigneuries militaires,débordèrent de toutes parts, élevant églises et écoles, bâtissant les fermes et les villages, dans les Cantons de l'Est et dans la Gaspésie, dans le cirque du lac St-Jean et sur les bords de l'Ottawa, dans la vallée de la Matapédia et sur l'autre versant des Laurentides,dans la vallée qui de l'Abitibi court vers la baie d'Hudson ! Comme les avantages de la colonisation apparaissent évidents quand l'on songe que des centres florissants datent de 50 ans à peine.

L'histoire d'Arthabaska remonte à 1835, celle de Roberval à 1870, celle de Ville-Marie à 1877, Ste-Florence,

dans la Matapédia, à 1898. Les progrès n'ont pas cessé depuis 1867.

Grâce à l'intéressant ouvrage de Stanislas Drapeau, publié en 1863, Ton peut se rendre aisément compte de rétat de la colonisation en notre province à la veille de la confédération.

Dans ses '' Etudes sur les développements de la colonisation du Bas-Canada de 1851 à 1861 ", et où il a fait tenir l'inventaire complet de nos richesses agricoles, industrielles et commerciales, cet écrivain a montré à quel point en était arrivé le peuplement de notre territoire au dernier jour du régime de l'Union. Prenant, selon la coutume, le fleuve Saint-Laurent comme centre, il divise en quatre régions les terres placées au sud : Région de la Gaspésie, Région Est du St-Laurent (de Rimouski à Lévis), Région centrale du St-Laurent (de la Beauce à Richmond). Région ouest du St-Laurent (de Sorel à Huntingdon) et il divise en trois régions les terres situées au Nord : Région de rOutaouais et du Nord de Montréal (de Vaudreuil à Berthier, comprenant Pontiac à Deux Montagnes), Région du St-Maurice, Région du Saguenay et du Labrador. iAu sud du fleuve l'on comptait Zl comtés et au nord 23. \i Sur 1,110,664 âmes habitants alors le Bas-Canada,95 1,203 /' formaient la population rurale. En comprenant les terrains des seigneuries non-concédées, on évaluait à 17,375,500 les acres possédés, dont 4,804,235 en culture.

Les pouvoirs publics avaient été forcés, une dizaine d'années auparavant, de prendre la direction de la colonisation, laissée jusque-là aux soins des individus. C'était aux jours où tant de familles quittaient notre province pour les centres manufacturiers des Etats-Unis.

Faute d'avoir eu la prévoyance d'ouvrir à la classe agricole de nouvelles régions, le trop-plein des vieilles paroisses du Québec ne savait où se déverser. Et ce fut al( rs cette procession regrettable des nôtres vers les villes américaines. Ce n'étaient partout que lamentations provoquées par ces départs nombreux. Les comités que le parlementuni chargeait d'étudier la situation ne parvenaient pas à trouver une solution. A la pénurie de régions nouvelles, s'ajoutait la méfiance des paysans à Tégard de la forme donnée aux concessions de terre consenties par la Couronne. Plusieurs préféraient la tenure en censive au système de tenure inauguré peu de temps après la conquête. A la division en fiefs et seigneuries, conservée sous la domination française, avait succédé, après 1760, la division en cantons ou townships ; au lieu de recevoir une concession du seigneur, à charge de certains droits et rentes, l'habitant la recevait du gouvernement en pleine propriété. Les deux systèmes eurent leurs avantages, mais il vint un temps où, sous l'évolution pacifique des mœurs, le second supplanta le premier et obtint la préférence de tous les Canadiens (1). Si ce changement de régime terrien se fit sans bouleversement social, l'on peut attribuer ce résultat en grande partie à un organisme qui s'est si heureusement développé dans la province de Québec, la paroisse. L'nité incomparable d'organisation, la paroisse a été chez nous le moyen dont se servirent les habitants pour s'adapter sans heurt et avec succès à toutes les transformations politiques et sociales que connut notre pays.

(1) Voir deux articles de Bouffard sur les origines de la propriété privée dans Québec, le Canada français, livraison d'octobre et do nov.

M. Emile Salone, critiquant Tarrêt du 21. mars 1663 par lequel l'intendant Talon, au nom du roi de France, ordonnait que la population fût désormais groupée dans les bourgs et des bourgades, écrit qu'il n'y a jamais eu au Canada l'équivalent du village de France, parce que, l'habitant voulant l'accès direct au fleuve ou à quelque rivière, les maisons s'alignent le long des rives et qu'en conséquence l'unité géographique naturelle est la côte. Il ajoute même que '' la seigneurie et la paroisse n'ont jamais été que des divisions artificielles. (1) L'éminent historien a-t-il bien compris le rôle qu'a joué chez nous la paroisse ?

Faut-il qu'il y ait division réelle, efficace, que les maisons soient placées en un sens plutôt qu'en un autre ? N'est-il pas plus exact de reconnaître que, loin d'être artificielle, la paroisse a été, avant comme après la conquête, l'unité la plus réelle, la plus féconde de toute notre organisation publique et qu'elle fut la cause du développement continu de cette contrée ? C'est par elle que nos ancêtres corrigèrent ce que les seigneuries avaient de trop ample, qu'ils consentirent à user de la nouvelle tenure des terres et à peupler les cantons aussi bien que les fiefs ; c'est par elle qu'ils se préparèrent à tirer si bon parti de l'organisation scolaire et municipale. Il en pst aujourd'hui comme autrefois : le mouvement de la colonisation est facilité par le développement de l'organisation paroissiale. Le missionnaire accompagne quand il ne précède pas le défricheur ; une chapelle rustique est construite ; le groupe augmente, et un jour tout le rouage de notre administration locale est

(1) E. Salone, ouvrage cité, pp. 191 et 192.

en fonction, fabrique, commission scolaire, conseil municipal.

Ce n'est pas sans doute par pur hasard que la colonisation a commencé sérieusement au milieu du 19ème siècle, à l'heure où précisément s'organisait notre système scolaire et municipal. C'est en effet en 1854, avec l'arrivée de l'honorable M. Morin au ministère des terres de la Couronne, que fut organisé le service de la Colonisation; $120,- 000. furent mises à sa disposition. Sous l'Union, MM. Cauchon, Evanturel, Letellier de St-Just et Chapais continuèrent l'œuvre commencée avec toutefois des subsides diminués, les subventions aux chemins de fer prenant une si large part du trésor public. ( 1 ) Mais c'est sous la Confédération, surtout après 1888, que la colonisation devait prendre son plein essor. Et vous auriez raison de me blâmer si je ne mentionnais ici un homme qui s'est dévoué à cette œuvre plus que personne, Mgr Labelle. Appelé, en 1888, à prendre la direction officielle de la Colonisation, il continua les efforts accomplis lorsqu'il était curé de St-Jérôme '' Démolir, c'est aisé, répétait-il souvent, mais on rencontre rarement ceux qui fondent et qui édifient ". (2) Il eut le mérite d'être du nombre de ceux qui fondent et qui édifient, et d'avoir, par son labeur incessant, son patriotisme éclairé, ses sacrifices, contribué à l'avancement de cette question, inséparable de tout vrai progrès en notre province.

Ce n'est que justice d'associer au nom de Mgr Labelle

(1) Voir discours de Siméon Lesage, au congrès de la colonisation en 1898, à Montréal.

(2) Voir éloge de Mgr Labelle par l'abbé Rouleau, au congres de la colonisation en 1898, à Montréal.

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celui de tous nos missionnaires agricoles qui mirent et qui mettent encore à seconder les efforts de notre classe colonisatrice tant de zèle et de dévouement.

C'est à bon droit que M. André Siegfred a écrit en 1898, dans la Quinzaine coloniale, que " les prêtres restent les vrais chefs, en tous cas le véritable centre, de Toeuvre de colonisation ". ( 1 )

Ce sont donc tous ces efforts que nous voulons continuer, c'est cette entreprise que nous tenons à développer et augmenter ainsi la richesse de notre province. I^.Iais, à l'heure où la colonisation nous apparaît sous un jour plus engageant, comment ferons-nous progresser cette branche de notre administration publique ?

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