POUR LA COLONISATION
Monsieur l'Orateur,
Le projet de loi qui est présenté à cette Chambre est le commencement de l'exécution d'une promesse.
Au cours de la dernière campagne électorale, le premier ministre de cette province a plus d'une fois ramené l'attention des électeurs sur le problème de la colonisation. Après en avoir marqué l'importance, dans son manifeste du 23 mai 1919, dans ses discours prononcés à Québec et à Montréal, il déclarait le 11 juin, à Sherbrooke, que son gouvernement avait " l'intention de dépenser cinq millions pour aider l'œuvre de la colonisation. " Le premier ministre et ses collègues tiennent parole et vous demandent l'autorisation d'emprunter ce montant qui servira à cette entreprise, si étroitement liée au progrès de notre province.
Ceux qui ont suivi les efforts accomplis depuis quinze ans par le premier ministre et ses collaborateurs ne seront pas surpris de les voir placer ce sujet au premier rang de leurs préoccupations, au premier rang du programme de reconstruction. L'historien du régime politique des quinze dernières années reconnaîtra que le mérite de Sir Lomcr Gouin aura été d'avoir compris les exigences de l'heure, de s'être clairement rendu compte des nécessités les plus pressantes auxquelles notre province devait faire face, d'avoir eu ensuite le courage de réaliser les réformes qui pouvaient y satisfaire.
Relisez le programme qu'il formulait à l'école Montcalm, à Montréal, le S avril 1905, au lendemain du jour où il commença de présider aux destinées de cette province.
Ce qui s'en dégage c'est l'attention portée à quatre sujets demeurés essentiels :
L'équilibre du budget.
L'instruction publique.
La classe ouvrière.
La population agricole et colonisatrice.
Il a su persévérer dans cette voie qu'il s'était tracée
Pas un instant il n'a oublié l'objet propre de tout vrai gouvernement qui est de diriger pour l'ensemble de toute la nation, mais il s'est souvenu également que si les chefs, dignes de ce nom, ne doivent pas concentrer en un point leur attention et négliger le reste de l'organisme, il leur faut parfois tourner toute leur énergie à développer telle ou telle partie de l'administration.
Avec le coup d'œil qui en fait un homme d'Etat, le
premier ministre a compris que, tout en continuant le développement des diverses branches de l'organisation publique, l'heure était venue d'intensifier davantage l'action colonisatrice.
Certes, ce n'est pas d'aujourd'hui que ce sujet préoccupe les dirigeants de cette province. Depuis 1897, depuis que le parti libéral conduit avec tant de succès les affaires publiques, il peut se rendre le témoignage de lui avoir consacré une large part de ses travaux. D'importants progrès ont été réalisés sous son prédécesseur immédiat au ministère de la colonisation, l'honorable ministre des Terres et Forêts, M. Honoré Mercier.
D'année en année, il amena cette chambre à augmenter les sommes qu'elle affecte à ce service, il a su en faire bon emploi. Je n'en veux citer qu'un exemple : celui que nous fournit l'Abitibi. Cette région vit arriver ses premiers habitants vers 1912. En moins de sept ans, seize paroisses s'y sont fondées, seize conseils municipaux s'y sont organisés, 4,700 lots ont été concédés, 40,000 à 50,000 acres de terrain sont en abatis, en défrichement et en culture.
Une population de près de douze mille âmes y vit, avec sans doute le souvenir des efforts, des sacrifices mêmes, consentis à l'agrandissement de leur province, mais aussi avec la joie d'avoir donné à leurs compatriotes l'une des meilleures preuves du patriotisme. C'est leur exemple qui nous incite aujourd'hui à faire davantage pour la colonisation, œuvre essentielle.
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L'heure est propice pour cette préoccupation. A au^ cune époque de l'histoire de cette province, il n'a paru plus nécessaire de tourner les regards de tous vers les plaines qui attendent les bras vigoureux qui voudront y jeter les blés et y faire germer les moissons futures.
Quand les peuples, au sortir de la grande guerre, se sont soulevés ; que certains d'entre eux, par le fer et le sang, ont renversé les dynasties régnantes, quand l'ordre établi a, en maints pays, vacillé sous les assauts et que le progrès a paru pour longtemps arrêté, à quelles causes a-ton attribué ces malaises ? et quel contre-poids a semblé nécessaire ?
La tuerie effroyable des dernières années n'avait pas ]jeu contribué à un tel état de choses.
Les douleurs sont de mauvaises conseillères. Sortant des tranchées, humides de sang, recherchant leurs foyers, écrasés sous le feu des batailles, combien ont senti leur esprit se révolter, leur cœur se gonfler de haine contre une société qui leur apparaissait responsable de tant de maux ?
D'autres causes pourtant peuvent être assignées à ces désordres. L'industrie, en accumulant près de l'usine des familles nombreuses, a multiplié les raisons de plaintes. Et l'on a compris que pour l'ordre social il n'était pas bon de })lacer tous les travailleurs derrière le comptoir ou la machine, mais qu'il était nécessaire à un pays de posséder nombreux les paysans, aux mœurs calmes, aux vertus simples et fortes.
Avez-vous réfléchi aux louanges qu'en ces derniers temps maintes gens ont adressées à la province de Québec ?
I On s'en est étonné. Notre province était, il est vrai, plus habituée à recevoir des critiques que des éloges. Ce qui, en fin de compte, a frappé certaines gens du dehors, ce furent sans doute Tesprit religieux, le souci de la justice, le sens des traditions qui animent la grande majorité des habitants du Québec, mais est-il exagéré d'affirmer que c'est en poursuivant leur enquête chez notre population rurale que ces vertus leur apparurent sous un jour plus lumineux, et que c'est en partie à nos paysans, à leurs qaalités d'ordre et de travail, que nous devons les hommages qui nous furent récemment prodigués ?
A cet appui que la classe agricole fournit à l'ordre social s'ajoute la richesse qu'elle procure à la société Le merveilleux développement qui, depuis le 18ème siècle, a transformé le commerce et l'industrie, n'a pourtant pas réussi à contenter les économistes.
Chez tous les peuples, on est forcé de reconnaître, surtout aujourd'hui, la justesse du principe posé au début du 17ième siècle par Sully, le ministre de Henri IV : '' Labourage et Pâturage sont les deux mamelles de tout le pays ", c'est de ce principe que s'inspirent les appels vivants qui poussent nos gens au labeur de la terre et les veulent détourner de l'abandon des campagnes. On sent partout les effets désastreux qu'entraîne la rupture de l'équilibre entre la production et la consommation, et il n'est pas besoin de longs arguments pour comprendre qu'à diminuer le nombre de ceux qui font sortir du sol les choses nécessaires à l'existence, celle-ci en devient tout de suite gênée, difficile, pleine d'angoisses.
On a drainé hommes et femmes de la ferme à l'usine ; il y a malaise ; il faut essayer de faire un retour en arrière et ramener vers les champs aux sillons abandonnés ou aux plaines encore neuves les bras qui ensemencent.
Conserver au sol ceux qui le mettent en valeur, diriger sur des terres neuves l'excédent de notre population rurale qui ne trouve pas de place dans la vieille paroisse, ramener vers la terre ceux qui l'ont quittée pour les villes, c'est à ce mouvement que le gouvernement veut s'associer, et c'est à ce patriotique et si vital effort qu'il veut joindre ses efficaces initiatives.
Nécessité morale, nécessité économique nous engagent à entrer dans cette voie et à accélérer le mouvement vers la terre.
L'on peut diviser en deux classes les moyens qu'il convient d'adopter pour retenir nos gens dans les hameaux ou y diriger les familles qui ne trouvent plus dans les villes un travail rémunérateur ; ceux qui s'appliquent aux vieilles paroisses, aux centres ruraux depuis longtemps ouverts à la culture, et ceux qui tendent à élargir l'aire des champs ensemencés, à reculer la forêt, à coloniser, à rendre productrices des terres demeurées jusqu'à présent incultes.
Le législateur doit non seulement s'efforcer de maintenir l'importance de la population rurale, mais il doit encore l'augmenter.
Nous connaissons tout le travail accompli chaque jour par le ministre de l'agriculture, l'honorable J.-E. Caron, pour venir efficacement en aide à la culture du sol, et pour adapter aux nécessités nouvelles l'existence des habitants
de nos paroisses afin d'en accroître la richesse. Nous savons aussi les succès qui couronnent ses efforts.
Mais si florissantes que soient ces paroisses, devonsnous y concentrer tous les efforts voués chez nous à la culture du sol ?
Non ; nous devons doubler leur importance en augmentant précisément le nombre de ces paroisses, et accélérer notre marche en avant en poussant davantage nos valeureux pionniers à la conquête de la forêt.
Où placera-t-on le trop plein de nos paroisses les plus riches, les plus prospères ? Quand les foyers se sont multipliés, que les enfants nombreux cherchent à s'établir, quel domaine offrez-vous à leurs activités et quels espoirs à leurs ambitions ?
Les mouvements de population existent, amenés par la nécessité, parfois aussi par un simple sentiment de migration auquel les habitants de cette province ne sont pas étrangers. S'il y a le besoin du changement causé par les circonstances — le patrimoine paternel trop exigu force le fils à quitter la maison familiale pour fonder ailleurs un foyer, — il y a aussi les développements nés du goût de l'aventure.
A ces mouvements de migration intérieure s'ajoute le courant de l'immigration qui nous apporte parfois des éléments venus de l'extérieur et qu'il nous est possible d'utiliser. Pouvons-nous abandonner au hasard ces môilvements de population et nous refuser à les méthodiquement diriger ? Pourquoi ne pas profiter de toutes ces forces pour élargir le champ d'action de notre province, nous emparer de tout son sol, obtenir enfin de ses ressources leur plein
rendement ? En agissant de la sorte non-seulement nous continuerons la tradition mais nous assurerons le développement normal de cette province, nous maintiendrons l'équilibre nécessaire entre les activités commerciales et industrielles et l'activité agrcole.
J'ai dit que nous continuerions la tradition : notre province en est une agricole. Depuis trois siècles ses habitants,refusant de se cantonner en un coin, ont cherché,avec des progrès plus ou moins rapides, des succès plus ou moins grands, à répandre la vie civilisatrice sur cette partie du nord de l'Amérique. Et c'est nous mieux préparer à poursuivre l'œuvre des ancêtres que de bien connaître ce qu'elle fut dans le passé.