‹ Les Bois-Francs (volume 4)Chapitre 86 sur 145 · CONFERENCE DE M. ARTHUR CANNON · texte numérisé non relu

CONFERENCE DE M. ARTHUR CANNON

'* La Providence, dont les vues sont insondables, voulut que le jeune Wilfrid Laurier, né dans le district de Montréal, gradué à l'Université McGill, fiit forcé, par le mauvais état de sa santé, de quitter la métropole commerciale pour chercher dans les Bois-Francs, à mi-chemin entre Québec et Montréal, l'air pur dont avait besoin sa poitrine fatiguée par un travail trop assidu. Laurier alla d'abord à l'Avenir recueillir la succession d'Eric Dorion, *' l'Enfant Terrible " de Drummond et Arthabaska, l'un des pionniers du libéralisme, qui avait fondé le '' Défricheur ", journal destiné à faire disparaître la forêt des préjugés presque inextricable qui s'opposaient alors au progrès des idées du parti libéral canadien. Plus tard il ouvrit son étude d'avocat à Arthabaskaville, car le journalisme à l'Avenir ne lui donnait pas de quoi vivre, malgré sa frugalité.

Pour moi, Arthabaskaville est sans contredit le plus bel endroit de la province, puisque c'est mon village natal. Mon témoignage peut être suspect, mais tous les étrangers s'accordent à en vanter le charme. Deux rues principales, se coupant au centre à angle droit, le composent ; l'une, descendant des Alleghanies, conduit jusqu'à la gare de Vie-

toriaville ; l'autre, allant de Téglise à l'avenue des Erables, est celle où vécut Laurier et où était situé son bureau. Des érables superbes, des peupliers majestueux, aux frondaisons splendides, forment dès le mois de juin un dôme magnifique de verdure au-dessus de la chaussée ; des résidences modestes mais très propres, entourées de fleurs et

de gazon, percent à travers cette verdure.

Le climat est doux, l'air pur ; on semble y être à l'abri de ce terrible vent de nord-est qui fait mon désespoir depuis que le Destin m'a fait citoyen de Québec.

La petite rivière Nicolet serpente à travers les prairies qui entourent le village et semble, du haut du mont St-Christophe qui domine toute la vallée, un mince filet d'argent serti dans un vaste tapis vert.

C'est dans ce coin charmant que Laurier amena sa jjeune épouse pour y commencer en 1868, cette belle existence conjugale qui a fait l'admiration de tout un peuple. Arthabaska. est le chef -lieu du district de ce nom, compreliant les comtés de Drummond, Arthabaska et Mégantic. Un Barreau peu nombreux, mais distingué, accueillit avec empressement le nouveau venu.

Ce dernier, par sa probité, son caractère enjoué et facile, sa scrupuleuse attention à ses devoirs professionnels, sa belle culture intellectuelle et légale, ne tarda pas à briller au premier rang ; dès le début une clientèle nom- (breuse lui confia la sauvegarde de ses intérêts.

Au civil comme au criminel, ses succès furent nombreux ; devant le juge, son éloquence et la dignité de son caractère en faisaient une puissance. Ses rapports professionnels étaient toujours corrects. Jamais il ne consen-

tit, quelle que fût la provocation, à s'abaisser à des personnalités, soit envers ses confrères, soit envers leurs clients. On raconte un incident qui démontre bien, chez le jeune praticien, la noblesse de caractère, la possession de soi que nous avons tous à admirer chez l'homme d'Etat. Un avocat de talent mais très agressif, au cours d'une audience, lança à l'adresse de Laurier une injure qui piqua ce dernier au vif. Il pâlit ; ses intimes le virent alors pris d'une de ces colères blanches qui lui venaient sous l'empire d'une indignation profonde. Il se contint cependant et, s'avançant vers son adversaire, le toisant bien en face, il se contenta de lui dire en lui touchant l'épaule : '' Monsieur considérez-vous comme souffleté ;" c'est le seul incident du genre dont ait souvenance l'un des anciens confrères de Laurier.

On me permettra une réflexion. Il m'a toujours semblé, au milieu de l'existence fébrile que les exigences de la vie moderne imposent à l'avocat pratiquant dans les grands centres, que la vie idéale est bien celle du praticien à la campagne.

Ce fut la bonne fortune de Laurier. Il put pratiquer le droit sans agitation et sans heurt, sans devenir un esclave toujours attaché à sa besogne.

A part la période des séances de la cour, espacées de mois en mois, l'avocat à la campagne a des loisirs qui lui permettent de se faire une vie agréable, de cultiver les lettres, d'orner son esprit et aussi de prendre part à des réunions sociales, oii les relations de bon voisinage ne tardent pas à créer des amitiés précieuses qui font tout le charme de la vie. De nos jours, la vie inten.sc nous fait

faire bien des "connaissances''; combien il est difficile, combien rare de trouver, de cultiver l'amitié, ce don divin, dont a si éloquemment parlé Cicéron.

Laurier eût des loisirs comme ses collègues du Barreau d'Arthabaska. Les luttes du prétoire finies, tous, les Crépeau, les Felton, les Barwis, les Lavergne, les Cannon, les Pacaud, les Côté se rencontraient intimement et coulaient des jours heureux au milieu de relations cordiales.

De retour d'Arthabaska, en août 1883, M. L.-O. David écrivait dans la " Tribune " : Il est certains villages où il fait bon passer quelques jours, où l'on voit réuni tout ce que l'on peut désirer : Talent, esprit, générosité, patriotisme, hospitalité, gaieté, bonnes manières, etc.

Arthabaska est un de ces endroits privilégiés. C'est là que demeure Laurier, l'un des trois orateurs les plus distingués du pays, le caractère le plus élevé de notre temps. Voulez-vous converser avec deux des causeurs les plus agréables de notre province : voici le juge Plamondon et M. Edouard Pacaud. Passez avec eux une couple d'heures et vous irez loin pour trouver leurs pareils. Quels feux d'artifice ! quelles charmantes effusions ! De l'esprit jusqu'au bout des ongles et du cœur des pieds jusqu'à la tête

Voulez-vous maintenant de la poésie ! Allez voir M. J.-A. Poisson. Aimez-vous le chant et la musique ? Ecoutez M. Roméo Poisson, un véritable artiste, modeste et aimable comme son frère.

Le doyen du Barreau d'Arthabaska, quand Laurier y arriva, était M. Louis-Edouard Pacaud, qui devint l'ami et l'admirateur de son jeune confrère.

Né à Batiscan, le 19 janvier 1815, M. Pacaud avait été admis au Barreau le 25 mai 1836, conseil de la Reine le 1er juin 1878, bâtonnier général du Barreau de la province en 1885 ; il fut nommé conseiller législatif pour la division de Kennebec le 25 août 1887.

Il jouissait d'une belle influence dans tout le district des Trois-Rivières, où il avait pratiqué, et dans toute la région des Bois-Francs ; allié à la famille Dumoulin par son mariage, il avait pour gendres le juge L.-B. Caron, de Québec, et M. Henri Taschereau, qui mourut juge en chef de la province de Québec. La plus jeune de ses filles est la veuve de feu Errol Bouchette, écrivain et économiste distingué. Il appartenait à une race de patriotes dont les hauts faits, en 1837, ont été racontés par L.-O. David et Louis Fréchette. Son frère Philippe, notaire à St-Norbert, paroisse voisine d'Arthabaska, l'arrière grand'père de celui qui vous parle, avait été le banquier de la République Canadienne, et avait signé le papier monnaie des patriotes ; il était le père de Ernest Pacaud, fondateur de l'Electeur, Gaspard Pacaud, ancien député d'Essex et orateur de rassemblée législative d'Ontario ; de MM. Auguste, Aurèle et Alphonse Pacaud, qui ont tous joué un rôle distingué.

Un autre de ses frères, Joseph-Narcisse Pacaud, était aussi retiré à Arthabaska, quand Laurier fit sa connaissance. Il commandait, en 1837, un bateau à vapeur, sa propriété,nommé le "Swan", qui faisait le trajet régulier entre Montréal et Chambly. Sommé un jour de prendre à son bord les '' King's Dragoons ", il refusa de se soumettre à Tordre du général anglais, et fit lâcher ses amarres. On le

menaça de tirer sur lui : '' Tirez, dit-il, j'aime mieux cela que de vous amener pour tirer sur mes compatriotes." Parmi les amis de Laurier nous devons mentionner aussi deux autres frères, MM. Georges Pacaud, de Stanfold, et Charles Pacaud, d'Arthabaskaville.

M. Edouard Pacaud était le centre de ralliement de cette famille nombreuse, distinguée, originale, et des nombreux amis qu'elle comptait dans toute la province.

Sir Wilfrid, dans une conférence devant le Barreau de Québec, en 1897, (1) avait lui-même fait Téloge de son vieil ami ; malheureusement je n'ai pu en trouver le texte. J'ai entendu Sir Wilfrid, il y a trois ou quatre ans, à un dîner chez l'honorable M. Turgeon, tenir sous le charme pendant une grande heure, tous les convives, en leur parlant presqu'uniquement de M. Pacaud et des amis de ce qu'il appelait '' le beau temps d'Arthabaska ".

M. Edouard Pacaud était certainement l'une des figures les plus sympathiques et les plus intéressantes de sa génération. C'était déjà un beau veillard, portant sur des épaules robustes une tête singulièrement imposante ; il ressemblait beaucoup à Thiers. Il charmait tout le monde ^ar l'aménité de ses grandes manières, la vivacité, l'originalité de sa conversation toujours pétillante d'érudition, fie verve et de finesse.

Dans ses plaidoiries, son éloquence se distinguait par une précision, une facilité et un choix d'expressions remarquables.

(1) Cette conférence est intitulée ** Le premier avocat des Bois-Frasea Edouard Pacand. Noos en donnerons un résumé pins loin.

Plusieurs avocats ne manquèrent jamais d'aller Tentendre quand il venait à Québec plaider en revision ou en appel.

Son esprit délié savait tirer parti de toutes les complications d'une cause.

I II avait un esprit gaulois du meilleur cru, une mémoire prodigieuse, c'était un raconteur incomparable. Il n'avait qu'un rival, le juge Plamondon, autre voisin de Laurier dont je vous parlerai plus tard. M. Pacaud jouissait de ce que nous appellerions aujourd'hui une honnête aisance, et qui, à l'époque dont nous parlons, passait pour ;une jolie fortune. Son bonheur était de réunir ses parents et ses amis chaque soir autour de la table, pour déguster un verre de madère. Un journaliste d'Ontario écrivait à ce sujet : " Qui peut goûter à l'hospitalité si française de M. Pacaud, doyen du Barreau de la province, sans en emporter un souvenir impérissable ? M. Pacaud, malgré sa vieillesse, est d'un caractère jeune et gai, son esprit est pétillant et raffiné ; sa conversation brillante et pleine de fraîcheur ; il constitue encore le foyer, l'âme de cette charmante société qui chaque soir laisse éclater la franche gaîté sous son toit hospitalier ".

Laurier était l'un des assidus de ces réunions. L'on discourait de tout :, Littérature, histoire, politique. M. Pacaud avait voyagé beaucoup, lu et beaucoup retenu et quand il lançait ces mots : Un trait ! De suite un silence religieux se taisait. L'aimable vieillard racontait une histoire ou une aventure de voyage : comment, lors de son voyage à Londres, on avait voulu absolument le conduire

à la galerie des ambassadeurs, tant il ressemblait à M. Thiers, le fameux homme d'Etat français.

Il disait aussi Taventure qui lui était arrivée à Paris, lors de sa visite à la bibliothèque nationale. Il avait lu dans une édition d'Hérodote, ouverte par hasard sur une table, un passage où Tauteur parlait du récit merveilleux d'un voyageur qui prétendait avoir vu, au cours de ses voyages, un pays où deux soleils paraissaient à la fois au firmament.

De retour à son hôtel il fit la connaissance d'un savant Russe délégué à un congrès scientifique. Au cours de la conversation, après lui avoir dit qu'il était un indigène du Canada, il s'arrangea de façon à lui mentionner ce qu'il avait lu dans Hérodote. " Comment, monsieur, au Canada vous lisez Hérodote, s'écrie le Russe ébahi ?" '' Sans doute, lui répondit M. Pacaud, j'ai retenu ce passage et J'étais l'un des plus faibles en grec de tous les élèves de -ma promotion au collège ". Inutile de vous dire que le professeur Russe retourna chez lui avec une haute idée du degré de culture intellectuelle des indigènes du Canada !

Vous le voyez, M. Pacaud n'aurait pas été classé parmi les dénigreurs de sa nationalité !

Parmi les amis de Laurier, parmi ceux qui ont contribué à lui rendre cher son séjour à Arthabaska, il faut citer son premier associé, Edouard Richard, écrivain distingué, ancien député ; un autre associé, M. Joseph Lavergne, de la cour du Banc du Roi ; Louis Fréchette, ami intime de la famille Pacaud, notre poète Lauréat, député de Lévis, un grand lutteur du parti ; L.-O. David, son vérijtable ami, dont le plus grand chagrin doit être d'avoir 'survécu à celui qu'il aimait tant, mais dont la douleur doit

être adoucie par le sentiment d'avoir pu lui rendre le plus bel hommage funèbre que nous avons tous lu et relu avec tant d'émotion ; Thonorable Isidore Thibodeau, président de la Banque Nationale, qui venait souvent à Arthabaska jouir de l'hospitalité de M. Pacaud ; c'est sans doute par l'entremise de ce dernier que le siège de M. Thibodeau, de Québec-Est, fut offert à M. Laurier, après sa défaite jde 1877 ; M. J. J. Perrault, Charles Langelier ; J. Canpon ; Hector Fabre ; Louis Bonaventure Caron ; Henri ^Taschereau, alors député de Montmagny. F.-X. Lemieux, aujourd'hui juge en chef de la cour supérieure, venait à Arthabaska visiter son beau-père, le juge Plamondon, dont il me tarde de vous parler.

Imaginez-vous ce que pouvait être une réunion chez M. Pacaud ou chez le juge Plamondon, de cette élite des littérateurs, des raconteurs, des politiciens les plus distingués de Québec et de Montréal, mis en verve par la présence et l'encouragement d'un homme somme Laurier.

Marc-Aurèle Plamondon ! Voilà un nom qui probablement n'est pas très connu dans le district de Montréal aujourd'hui du moins. Il y a soixante ans, c'était dans le district de Québec,avec Fournier et Letellier,le champion le plus courageux de l'élite libérale ! Plamondon naquit à Québec, le 16 octobre 1823. Après un brillant cours d'études au séminaire de Québec, il choisit la profession d'avocat ; l'étude du droit ne l'empêcha pas de cultiver les muses. Dans le commerce des grands maîtres il acquit une élégance de langage, il donna à son esprit un brio admirable qui en fit, non seulement un causeur charmant, mais aussi Tun des orateurs les plus entraînants de son époque.

La politique et le journalisme !

Voilà deux carrières qui devaient attirer Plamondon. Il collabora au '' Canadien '', se mit en rapport avec les amis de Montréal, fut l'un des fondateurs de l'Institut Canadien, si célèbre plus tard, et en devint le correspondant à Québec. C'est dans ce milieu qu'il se lia d'amitié avec les Dorion, les Papin, Charles Laberge, Labrèche-Viger, Huston, P. Blanchet, Pierre Lafrenaye, Joseph Doutre, Euclide Roy, Rouer Roy et bien d'autres qui, à cette tépoque, constituaient une génération d'élite.

C'est encore à Plamondon que revient l'honneur d'avoir fondé l'Institut Canadien de Québec, qui est devenu l'un des centres intellectuels de la vieille capitale.

Plamondon en fut le premier président, en 1846-1847. Il lui fut donné d'assister, en 1897, à une séance solennelle organisée pour fêter le cinquantenaire de cette institution. Avec son ami Fournier, Plamondon prit part à toutes les luttes politiques du district de Québec : tous deux, d'un désintéressement admirable, dépensant leur santé et leur argent dans les luttes qu'ils faisaient pour le triomphe de leur parti, vécurent pauvres. Bien des fois, en ces jours d'épreuves, la misère leur apparut sous ses formes les plus repoussantes. Rien ne put abattre ces deux grands caractères : leur bourse comme leur cœur étaient en commun, et une imperturbable confiance dans l'avenir et la justice de leur cause réconfortait leurs âmes. L'avenir ne les a pas trompés : Fournier, devenu ministre de la justice, nommait Plamondon juge de la cour supérieure à Arthabaska, en septembre 1874.

C'était récompenser le dévouement admirable à la grande cause libérale de toute une existence désintéressée. Plamondon n'a jamais siégé au parlement, parce que les électeurs de Québec, à deux reprises, virent la fraude la plus éhontée les empêcher de l'élire comme député.

Candidat en 1857, Plamondon reçut à St-Roch, ce boulevard toujours fidèle du parti libéral, une immense majorité.

Mais, pendant la dernière demi-heure, les valets des hôtels de la Haute-Ville, enrégimentés par les torys, à moitié ivres, firent le tour des poils de la partie haute, votant partout des dizaines de fois chacun. Les torys volèrent cette élection, la canaille officielle arrangea dans les bureaux du shérif une majorité de trente voix pour l'adversaire de M. Plamondon, qui fut ainsi privé de représenter la ville de Québec qui l'avait élu par au moins cinq cents voix de majorité.

J'emprunte ces détails à une biographie de Plamondon publiée par '' Le Soleil " lors de sa mort.

Voici ce qui se passa la même année 1857, à une deuxième élection : *' Quelques mois plus tard, une autre élection eut lieu. Les candidats étaient MM. Plamondon, Eventurel et Huot, contre MM. Alleyn, Simard et Dubord. On fit, du côté tory, la même organisation pour cette lutte. La boisson et les billets de banque furent répandus à foison. Ce fut une orgie en règle, une débauche électorale bien plus scandaleuse. On enregistra 45,000 voteurs, c'est-à-dire, • plus qu'il n'y avait à Québec d'hommes, de femmes et d'enfants ".

Cette élection fut signalée par de regrettables scènes

de violence. Les Irlandais, au nombre de plus de mille, s'emparèrent d'un poil dans le faubourg St-Jean.

Les partisans de M. Plamondon, environ trois cents, informés de la chose, se portèrent à cet endroit et les en chassèrent en peu de temps. Malheureusement, à part beaucoup de blessés, deux Irlandais furent tués dans la bagarre. Ce regrettable incident excita les pas ions à un degré qu'il est facile d'imaginer ".

'' La nouvelle de ces meurtres se répandit comme une traînée de poudre. Partout les contrevents furent posés aux fenêtres ; les rues étaient désertes. On aurait dit que la ville était assiégée, tant la frayeur régnait de toutes parts.

Les esprits étaient montés à un diapason incroyable. Les jjlrlandais avaient juré de venger la mort de leurs comationaux.

'' M. Plamondon, qui ignorait ces violences, retournait chez lui vers cinq heures et demie du soir. Il occupait alors la maison actuelle du Dr Vallée. Il marchait à une mort certaine quand on vint lui apprendre sur la rue de la Fabrique que sa demeure était cernée par cinq à six cents Irlandais qui voulaient le tuer et qui avaient mis sa maison en état de siège ".

'' Force lui fut de rebrousser chemin et de retourner ar les rues St-Jean et Ste-Ursule, jusque chez M. Fournier, qui résidait alors à l'endroit 011 demeure le Dr Couture, sur la rue Desjardins. "

" On comprend qu'il ne pouvait pas être question pour lui d'aller forcer le blocus, sans s'exposer à être assassiné. Pendant tout ce temps-là, madame Plamondon, toute jeune

femme, seule avec une servante et des petits enfants, s'était barricadée de son mieux dans la maison.

Les contrevents étaient fermés et les portes verrouillées. Les coups de bâtons et de cannes pleuvaient drus dans les fenêtres pendant que les détonations de carabines éclataient de tous côtés et que les balles trouaient les contrevents et allaient émietter le plâtre du plafond. Les vociférations iqui accompagnaient cette scène rappelaient les plus mauvais jours de la Terreur.

^ '* Fort heureusement, madame Plamondon s'était réfugiée au second étage occupé par la famille Colfer. Au bout d'environ une demi-heure, le Rév. M. Georges Drolet se présenta à la fenêtre et, grâce à son intervention et à l'assurance qu'il donna aux assaillants que M. Plamondon n'était pas là, ils se dispersèrent ".

Charles Langelier, ce héros légendaire de nos luttes politiques dans le district de Québec, venait souvent à Arthabaska, car il était l'ami intime de Ernest Pacaud, qui y pratiquait alors le droit.

Voici ce qu'il disait : "Pour bien connaître le juge Plamondon, il faut l'avoir vu chez lui, avoir reçu sa chaude hospitalité. C'est l'un des hommes les plus charmants que Ton puisse rencontrer. Causeur intarissable, spirituel Comme Alphonse Karr, avec cela, un cœur d'or, une gaieté inépuisable, ses hôtes sont sûrs de ne pas s'ennuyer en sa compagnie.

Il est surtout heureux lorsque tous ses enfants se réunissent autour de lui, quand la maison est remplie de monde, la table bien entourée et bien garnie, ce qui ne

manque jamais ".

Pour terminer cette esquisse bien incomplète d'une carrière mouvementée, je vous donnerai un passage de Louis Fréchette :

*' Jusque là, le parti libéral de Québec s'était personiiifié dans trois hommes : Fournier, Plamondon et Pierre kuot.

Ils étaient de l'école de Papineau. On les appelait les trois patriotes, et durant bien des années sur tous les hustings du district et dans les colonnes de leur journal, ** Le National ", ils combattirent comme Rolland à Roncevaux, tenant tête à tout le parti tory du pays.

Dans ce trio célèbre, si Plamonoon n'était pas le plus fort, c'était certainement le plus brillant.

Quel prestigieux tribun ! On ne savait ce qu'il fallait le plus admirer chez lui, la grâce de sa diction, le feu de sa parole ou l'éclat spirituel de ses foudroyantes réparties. Il avait dans la voix, dans le geste, dans l'attitude, une émotion communicative qui empoignait les assemblées. Nul ne pouvait l'entendre et rester froid ; il fallait s'attendrir, se fâcher ou rire aux larmes.

Au " National ", c'est lui qui portait le drapeau des grands jours. Quand il fallait un article flamboyant à Temporte-pièce, une charge à fond de train sous les boulets rouges, une sortie humoristique à décrocher la mâchoire des lecteurs, c'était Plamondon qui prenait la plume ; et les vieux en parlent encore.

Plamondon mourut à Arthabaska, le 4 août 1900, dans sa 78ème année ; son ami, son voisin, Laurier devait lui aussi disparaître au même âge.

M. Laurier s'occupait aussi des affaires municipales de son village.

II fut conseiller et maire d'Arthabaska. En ces temps- /\ là, la politique régnait partout et les luttes municipales étaient très âpres et contestées.

Une fois cependant, Tun des candidats mis sur les rangs se retira, ce qui amena une complication dont Sir Wilf rid s'amusait beaucoup et qu'il aimait à raconter. Un organisateur dont je tairai le nom, mais qui est encore vivant et a joué un grand rôle dans le monde politique des Cantons de l'Est, avait cru devoir s'assurer le vote d'un individu reconnu pour n'exercer son droit de suffrage que moyennant finances.

La chose était conclue quand on apprend de sources certaines la retraite du candidat adverse. L'organisateur fait venir l'électeur et lui dit :

'. " Baptiste, j'apprends que l'autre côté paye jusqu'à |$40.00 pour un vote ".

'' Et penser que je me suis lié pour $15.00 ; mais un marché est un marché .... vous pouvez compter sur moi ;"

" Je sais, Baptiste, mais c'est de valeur pour toi de perdre $25.00. J'ai pensé à ton affaire. Nous sommes certains de gagner, même si tu votes de l'autre côté ; je te rends ta parole ;"

L'électeur remet les trois billets de $5.00 et court à l'autre comité pour constater que leur candidat s'était retiré. Laurier riait de bon cœur en nous répétant les imprécations de l'individu qui, d'une voix de stentor, se lamentait en pleine rue au public :

i '' Cest-il Dieu possible ! Mes quinze piastres, je les Savais là, dans mon portefeuille ! et j'ai été assez bête pour les remettre. . . pour rien !"

L'influence de son entourage s'est fait sentir chez Laurier par Ténergie, le courage à toute épreuve, le calme au milieu des contradictions, la belle humeur impertutable, l'acceptation digne et fière du revers de la fortune politique. L'exemple des Pacaud, des Plamondôn et de tous ses amis, leur fidélité aux principes, lui avait appris qu'il ne fallait jamais désespérer de l'avenir, que l'idée libérale, comme la justice et le droit, devait avoir son jour de gloire. D'un autre côté, il a influencé cet entourage en ramenant certains d'entre eux du radicalisme farouche du vieux parti rouge, aux principes plus modérés du libéralisme anglais. L'œuvre de réconciliation qu'il ébaucha à Arthabaska, il l'étendit à toute la province par sa superbe conférence " Sur le libéralisme politique ", qui dissipa tant de préjugés et permit enfin au parti libéral de lutter en i|:ette province, à armes à peu près égales, avec ses adversaires.

De sa retraite d' Arthabaska, à égale distance de Québec et Montréal, il a commencé à exercer cette influence bienfaisante qui en a fait l'idole du district de Montréal, où il était né, et aussi du district de Québec, qui s'honore de l'avoir envoyé au Parlement pendant quarante années consécutives ".

Au début de sa conférence, M. Cannon a cité les noms de plusieurs autres personnages qui ont joué un rôle assez important à Arthabaska et qui furent les contemporains de Sir Wilfrid Laurier. Dans une seule conférence, il est facile de comprendre que M. Cannon ne pouvait faire la biographie de tous.

A l'aide de documents cueillis ci et là, je consacrerai quelques pages à la mémoire de ces hommes qui, eux aussi, ont contribué à illustrer les Bois-Francs.

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