‹ Les Bois-Francs (volume 4)Chapitre 98 sur 145 · ROMEO POISSON · texte numérisé non relu

ROMEO POISSON

Roméo Poisson, fils du docteur Modeste Poisson et de Delphine Buteau, né à Arthabaska, le 13 décembre 1852, décédé à Arthabaska, le 2 janvier 1914. R. Poisson avait épousé mademoiselle Alice Côté, fille de feu M. le notaire T. Côté, d' Arthabaska.

Biographie de Roméo Poisson, par M. J.-E. Prince, avocat à Québec.

Roméo Poisson n'est plus. Avec lui descend dans la tombe Tun des descendants de cette société à laquelle Arthabaska doit un cachet de distinction original, unique parmi toutes les petites villes congénères des Cantons de l'Est.

Après l'avoir vu à sa tâche de tous les jours pendant un si long temps, puis, le travail fini, aux heures de délassement, alors que sa verve mettait partout la bonne humeur et qu'au travers de la bonté son esprit jaillissait comme d'une source, combien sentiront avec tristesse le vide de son départ ! Combien, après l'avoir connu, si loin même de lui, qu'à certain temps ils aient vécu songeant au passé auquel toujours la mort ramène, regretteront le vieux compagnon d'antan, l'ami disparu ! Si tu pars des premiers, disaient les anciens, ton voyage est le meilleur ; tu t'en vas muni du nécessaire et sans avoir d'ennemis.

Celui qui tarde, ajoutaient-ils, se fatigue et perd ses ressources. Il vieillit, rencontre les ennemis qui lui dressaient des pièges et s'en va péniblement parce qu'il a trop vécu .

Mais pourquoi, lui, notre ami, serait-il parti des premiers ? Plus jeune, son départ eut-il été plus heureux ? Eût-il eu moins d'ennemis celui qui jusqu'à son dernier jour ne comptait que des amis ? Aurait-il trop vécu, enfin, celui qu'une douce philosophie inclinait au précepte '' totum vanum existima '' et qui, préférant le calme des choses au souci de l'ambition, laissait comme de lui-même le rêve de sa vie remplir ?

Combien sont rares ceux qui, possédés par le tourment de l'idéal, savent sourire avec cette grâce au cours du voyage qu'on appelle la vie !

Roméo Poisson n'est plus ! Il est des êtres dont l'existence éloigne de la pensée qu'ils ne finiront jamais. On ne revient pas de l'étonnement quand la mort frappe un jour à leur porte et qu'on apprend qu'ils sont partis, tant de place qu'ils occupaient semblait naturelle. O fragilité de l'illusion ! Il n'est que trop vrai qu'il n'est plus, qu'un soir s'étant assis à table parmi les siens, un dernier souffle a pris notre ami. comme le vent d'automne prend la feuille et l'emporte.

On lit avec mélancolie qu'un long cortège l'a suivi à l'église et qu'il repose maintenant au penchant de cette colline oti dorment depuis longtemps des êtres aimés.

Plus heureux que tant d'autres, Roméo Poisson aura eu la fortune de vivre et de mourir dans son village natal.

Arthabaska, où il naquit, est situé sur le versant de cette chaîne de montagnes d'où s'étend vers le nord la grande vallée laurentienne. A une extrémité domine l'église d'où l'on aperçoit ki plaine sans fin qui se déroule à nos

pieds. Une petite rivière sinueuse s'y promène, pleine de charmes, au milieu d'ombres qui l'ombragent.

Le panorama d'été est gracieux comme une idylle. Le village, semé d'habitations élégantes, est chef -lieu de district et nulle part au pays peut-être, la population qui l'habite n'a mérité plus justement la réputation de posséder chez elle plus d'intellectuels, de savants légistes, de poètes et d'artistes. C'est là que demeure l'aimable auteur qui a rimé " Sous les Pins ", M. Adolphe Poisson, frère du défunt. C'est le village qu'habita un jour Edouard Richard, l'auteur de l'Acadie " ; là que demeura longtemps l'honorable juge Plamondon, l'un des fondateurs de l'Institut Canadien de Québec, et tant d'autres personnages. Sir Wilfrid Laurier y garde toujours sa maison. Tous les ans, l'éminent homme d'Etat, cédant à l'attrait du souvenir, vient là se délasser quelques jours au milieu d'anciens amis qu'il a connus et qui l'attendent.

Si beaucoup sont partis, ils y ont laissé des souvenirs que chaque pas réveille à l'aspect des lieux. N'est-il pas naturel que celui qui, comme notre ami, avait vu le jour dans ce village charmant, qui y avait vécu à travers tant de séductions, aimait à y fixer sa tente pour toujours ?

Si nous remontons le cours des années, nous trouvons d'abord Roméo Poisson au collège, où déjà se dessine sa vocation.

A Nicolet, Roméo se distingue par une douceur inaltérable, par l'amabilité, la politesse et cet esprit de sociabilité qui devait rester l'un des traits de son caractère.

La Providence avait doté notre ami des dons les plus

variés, les plus riches de Tesprit. Mais parmi ses aptitudes, il en était une, la musique qui devait, à la fin, le prendre tout entier. Quel contemporain sous ce rapport pouvait lui être comparé ? Roméo faisait de la musique avec à peu près n'importe quoi. L'on se rappelle ce fameux canon de fusil au moyen duquel, on ne sut jamais comment, le prestigitateur faisait de la mélodie. A un âge où les études musicales, chez nous, sont toujours sommaires, ie jeune artiste improvisait, composait, à un point qu'on eût pu confondre l'une de ses valses avec une de celles de Waldteufel, l'un de ses caprices avec une étude de Stephen Heller ou de Mendelssohn.

Et quel talent d'accompagnement ! Puis quel plaisir encore de l'entendre dire une chansonnette ! O le joyeux ami, le gai compagnon !

A l'Université Laval, de son temps, une élite de jeunes gens de toutes les parties du pays affluait aux cours. Qui, parmi tous ces étudiants encore vivants, n'a gardé souvenir du jeune et brillant pianiste d'Arthabaska ? Les années 1876, 1877 et 1878 sont restées célèbres dans les fastes universitaires. Il était facile de prévoir que notre ami, ayant plus d'inclination pour l'art de la musique que pour celui de médecin, finirait par échanger le scalpel pour le clavier. Après avoir quitté l'Université, il tentait un voyage dans l'Ouest, mais pour revenir peu de temps après dans ses foyers. C'est alors qu'il rentrait au bureau d'enregistrement, dont son frère était déjà titulaire. Le curé d'Arthabaska, M. l'abbé Héroux, s'empressait de lui offrir l'orgue de la paroisse. Roméo Poisson devait occuper ce

double office jusqu'à sa mort, c'est-à-dire un espace d'environ Z2 ans.

Inutile de louer sa cornpétence et sa fidélité dans ces emplois, où alternait si bien l'utile à l'agréable.

Pendant sa carrière d'organiste, à l'instar des maîtres, il put se livrer à une étude approfondie de l'instrument qu'il jouait.

Il laisse des messes, des cantiques et nombre d'autres compositions pour orgue ou pour piano, qui, nul doute, \ font honneur à son talent et méritent d'être conservées.

Je ne puis oublier qu'en 1894, il épousait, à Arthabaska, Demoiselle Alice Côté, fille de feu le notaire Théophile Côté et de Cécile Suzor, et que de ce mariage devaient naître quatre enfants qui lui survivent avec leur mère éplorée.

Puisse le souvenir de celui qui fut doux envers la vie et que la mort n'a pris si vite que parce qu'il était prêt, puisse ce souvenir consoler leur deuil !

Et puisqu'il est dans la destinée de mourir, puisque aussi il a rempli sa carrière, ''mensnram nominis implevif , que notre ami repose en paix sur ce coin de terre, où il a vécu et aimé, d'où son cœur a fait jaillir vers l'infini tant d'harmonies qui lui seront comptées ! C'est la prière qu'avec ses regrets celui qui écrit ces lignes adresse à sa mémoire en témoignage d'une vieille et fidèle amitié.

Page 1