PONT, ROM
Monseigneur,
Mes Frères,
Nous allons assister à l'une des cérémonies les plus augustes de la liturgie catholique.
Des vases de bronze vont être bénis et consacrés par les mains du Pontife ; et cette consécration va avoir pour effet de donner à ce métal, sonore et précieux par nature, une âme religieuse et en quelque sorte divine. Il sera désormais messager de Dieu et de l'Eglise, Ange du Seigneur, annonciateur des choses d'en haut. Sous l'ancien testament, Dieu députait à son peuple choisi des ambassadeurs appelés Anges, du nom de leur mission, qui veut dire envoyés.
Sous la loi nouvelle, la voix de Dieu retentit dans les espaces et frappe les oreilles des peuples par l'intermédiaire de la cloche.
Le son des cloches a quelque chose de mystique ; comme il est beau, puissant, ample, nombreux !.... comme il s'épand dans les airs, en ondulations majestueuses, qui sont comme des battements d'ailes !
Un homme d'état protestant a dit de l'église catholique qu'elle était *^ une grande école de respect. " Nous ajoutons, sans crainte d'être contredit, qu'elle est une
grande école de beauté : elle, et elle seule, pouvait trouver ce moyen de transmettre aux âmes les échos de son enseignement, de porter jusqu'aux extrémités de son bercail les battements et les soupirs de son cœur maternel.
Nous allons donc étudier pendant quelques instants le sens de la cérémonie qui va se dérouler, préciser le rôle, la mission qui seront assignés, désormais, à ce métal vierge et sonore, qui a jailli, brûlant et purifié, du creuset du fondeur, et qui s'est cristalisé en une matière solide et éternelle.
La cloche est une voix ; il n'y a rien de plus grand, de plus magnifique dans le monde que la voix, parce qu'elle sert d'expression à l'âme. Pourquoi dit-on de l'éloquence qu'elle est le premier des arts, si ce n'est parce que l'esprit, la pensée se communique par l'intermédiaire de la parole ; que la parole, la voix rend en quelque sorte sensibles et tangibles les moindres nuances des sentiments, tous les mouvements de la pensée ?
Souvenons-nous d'ailleurs que Jean-Baptiste, le précurseur, l'homme ''le plus grand qui soit né de la femme," s'est défini lui-même d'un mot : ''Je suis, a-t-il dit, je suis une voix. . . . ego vox " ; — l'extraordinaire grandeur de sa mission, l'importance de son rôle tenait dans cette seule formule: ''Je suis une voix — ^je suis une voix." Et le Fils de Dieu, comment s'appelle-t-il de toute éternité ?-- Le verbe, c'est-à-dire la voix, la parole de Dieu. Notre- Seigneur Jésus-Christ c'est la voix, le Verbe de Dieu incarné.
L'Eglise a aussi besoin d'une voix pour proclam ^2r in ses joies etses peines, ses triomphes et ses deuils:
LES BOIS-FRANCvS 105
la voix de ses ministres n'a qu'une portée restreinte, elle se limite aux bornes d'un sanctuaire ; il lui faut un instrument plus sonore et plus large, capable de répandre par les espaces les messages surnaturels qu'elle veut adresser à ses fidèles, un instrument qui jamais ne se fatigue, qui puisse retentir nuit et jour, dans le silence et le bruit, dans le calme comme dans la tempête, et cet instrument c'est la cloche. Une fois muni de la bénédiction pontificale, empreint des onctions saintes, embaumé d'encens, consacré par les rites liturgiques et les prières les plus belles, le bronze reçoit une âme, une âme divine : du haut de ses tours, il inaugure une mission qui peut durer des siècles.
Il frémit d'abord, il s'ébranle, chaque matin, au lever du jour, pour nous rappeler le mystère qui a été pour nous la source du salut.
C'est la Rédemption du Christ qui nous a rachetés et qui perpétue son mystère de régénération à travers les âges.
L'Incarnation est donc un fait initial, le plus gros de coUvSéquence qui ait jamais été posé: c'est de lui que découlent la grâce et toute la gloire. C'est en ce fait que l'humanité avait espéré pendant quarante siècles ; c'est de la réalisation de ce mystère qu'elle vivra toujours. Nonseulement il nous importe de ne pas l'oublier, mais il faut remercier tous les jours les personnages augustes qui ont concouru à son accomplissement, à savoir : —
L'Ange, la Vierge Marie, le Verbe de Dieu. Et c'est celn que le bronze nous annonce chaque jour, et plus d'une fois le jour, avec des modulations, légères comme
lOÔ LES BOIS-FRANCS
la brise du matin, ou calmes et attendries comme les murmures du soir ; elle vient nous rappeler un souvenir qui doit être toujours présent à nos pensées, puisque c'est de lui que nous tenons toutes les bénédictions du temps et que nous attendons les récompenses de l'éternité. Et quand on apporte un enfant pour lui faire recevoir la grâce du baptême, à peine l'eau a-t-elle touché son front et lui a-t-elle donné la naissance à l'ordre surnaturel, que la cloche retentit à toute volée ; les notes s'échappent joyeuses. L'Eglise, notre mère, veut dire l'allégresse qui déborde de son cœur. Lorsqu'une mère a mis au monde un enfant, elle oublie vite ses douleurs, comme dit Notre- Seigneur dans l'Evangile, pour embrasser avec ivresse le fruit de ses entrailles. Ainsi fait notre mère l'Eglise : un enfant vient de lui être donné: il faut qu'elle dise, qu'elle chante son bonheur, que sa voix aille jusqu'au ciel, pour demander aux anges de préparer une place à un futur citoyen de la patrie céleste.
Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que la cloche puisse se plier à l'expression des sentiments les plus divers et les plus opposé?. Si elle n'avait pas une âme, si l'esprit de Dieu n'était pas en elle, comment expliquerait-on qu'elle puisse chanter si bien les joies et les deuils de l'Eglise ? — Ainsi, entendez-la la nuit de Noël : ses sons ne rappellent-ils pas les chants des anges au-dessus de la crèche de Bethléem, ou les mélodies rustiques des bergers venant adorer l'Enfant-Dieu ?
Il y a quelque chose d'adorable ment doux et berceur dans ces notes qui s'égrènent dans la nuit claire comme des chants maternels Entendez-laie matin de Pâques :
que d^allégresse dans ses carillons ! comme ses vibrations
nombreuses et folles se mêlent à celles de la lumière I
Quand même on ne saurait pas que c'est Pâques, et que l'église célèbre la résurrection de son Sauveur, Ton devinerait, rien qu'à entendre palpiter, dans les espaces lumineux, ces myriades de sons comme ivres de leurs propres harmonies, qu'un événement extraordinaire est commémoré et que les peuples sont invités à se réjouir, à se livrer à Fenthousiasme, à oublier toutes leurs peines, à mettre de côté toutes leurs préoccupations, pour goûter à l'avance les délices de l'infini.
Et entendez-la maintenant à la mort de l'un de ses enfants : c'est la même cloche, le même bronze, mais quelle différence dans la tonalité ! le son est martelé, les notes s'épandent une à une, séparées par un long intervalle ; elles tombent comme de grosses larmes, on dirait nn cœur maternel suffoqué par de longs sanglots. C'est Rachel qui a perdu son fils et elle ne veut pas être consolée, parce qu'il n'est plus : l'Eglise pleure. Comme elle a chanté sa joie à la naissance d'un enfant^ elle clame sa douleur quand cet enfant est arraché de son sein et plongé dans la mort. C'est un roulement de sons qui ont la gravité d'une marche funèbre, l'ampleur, la solennité d'un dernier adieu ; et comme cette harmonie douloureuse se fait suppliante, comme elle sait insister^ s'infiltrer en quelque sorte dans les cœurs, goutte à goutte, comme une eau d'amertume, pour demander aux fidèles une prière, l'aumône d'une prière en faveur du trépassé ! — Qui n'a frémi en entendant tinter le glas ! Dès son premier écho, on se dit : quelqu'un vient de mourir. La
Io8 I,ES BOIS-FRANCS
cloche pousse comme des soupirs, on dirait le dernier soupir de l'âme qui vient de s'exhaler : le bronze semble avoir accueilli ce souffle suprême, il lui donne un retentissement extraordinaire, il l'agrandit, il va le porter partout, il va le semer jusqu'aux extrêmes limites d'une paroisse qui ne forme qu'un cœur et qu'une âme — car il faut que tous implorent miséricorde et pardon pour celui qui n'est plus ; et ce sont des pleurs, une pluie de larmes qui tombent dans les espaces, mais l'on sent à travers la tristesse profonde de ces vibrations, passer un souffle d'espérance, quelque chose de divin ; un rayon de salut vient éclairer ces grosses larmes pesantes, l'aube de l'éternité bienheureuse dore déjà de ses reflets le cercueil à peine fermé.
Joies, deuils, les Noëls et les Pâques, fêtes paroissiales et fêtes de famille, douleurs communes oii douleurs de chacun, épreuves et triomphes de notre mère l'Eglise, appels intimes à la prière, souvenirs donnés aux grands mystères de la Religion, la cloche chante donc tout cela, elle se mêle à nos vies, elle devient en quelque sorte notre guide, notre inspiratrice, c'est elle qui, dans le deuil même, vous anime d'espérance, sa voix, comme un grand souffle, épure les espaces autour de nous et y fait régner comme une brise céleste.
Cloches virginales, travaillées comme des bijoux, enguirlandées comme des fiancées qui marchent à l'autel, recevez donc la bénédiction et la consécration du Pontife ; que votre métal se sature d'huile sainte et de chrême ; ces rites augustes vont vous donner une âme divine ; et
hUS BOIvS-FRANCS lOÇ
puis montez dans vos tours, ascendez dans les espaces, et là commencez votre mission éternelle, votre rôle de sonorité, de musique, d'harmonie ; réjouissez nos cœurs, enivrez-les de vos carillonnements, bercez nos deuils de vos notes pleines d'espoir : lancez-nous vos invitations à la prière : toujours nos âmes fidèles seront attentives à vous écouter et à comprendre le sens de votre voix, écho de la voix même de Dieu,
Ainsi-soit-il.
Il ^