AVANT-PROPOS
La plupart des pionniers des Bois-Francs, originaires de Bécancour, de Gentilly, de Saint-Grégoire, de Saint- Pierre-les-Becquets, de Saint-Cutlibert, descendaient des malheureux Acadiens, chassés de leur patrie par les Anglais, en 1755.
Avant de donner leurs généalogies, rappelons, en quelques mots, Thistoire de TAcadie ; faisons connaissance avec les ancêtres, suivons-les dans leur, pénible voyage de T Acadie au Canada, et assistons à leur établissement dans les vieilles paroisses du fleuve, particulièrement à Bécancour.
-on tff
a'j'/AMH-aioa anj os s
-■^a\- . jfi9*inl o'j ,oirnoibj:or; rioijr,ri i^I ob ^'<i?JM\\ irg Irjvè ifip binpi^è^ 9b i'J '"i*^ • rti/rO sb ,fr>vo5î-:tTO*l ab r^Johi ,??7T ob aèîToqèf^ ^ ^r^^^rr hm-fo :^f!frj ^[ inoTinTuo]
^.i . - '^. :to «t^in'i'^l ^iifol trroftiuiiobri/idxî ,"io^iif:b uh
'■■ ' ),[ c-.éiqK fS^^r fT3 .Bè^éir>iIo lnoTij] afi jjo^b,r:r.9^ jr?.
'"oq ,38rB9nm} ^ibr.oA^f ab zusO .^Tuodf^.ujoJ
'j.^r vrr; r> rrrrl "t ' r ■ ir rt |> f p' if t p tTOCîOh r[ H '">*frGTl
Fi' histoire est une résurrection- Rien de plus vrai, surtout pour l'histoire aes familles. i . ' , .i^..v^ i/. v/y ^.^ -N'est-ce pas, en effet, ressusciter un peu les
,.>,.;.',.) rnoi'dOl ,ci5l(i ;9!tict'.tres et vivre de leur vie que d^ re^her-^
ACADIE compte 150 ans d'existence. ". \
Ces années, passées au milieu des ti*acasseries,
des harcèlements et des attaques fréquentes de la part des; x\nglais, ne sont que le prélude des mRn^^<^xù^y^ç>ntr.iorxp^ dre sur ce petit peuple martyr. ..^ irr^iéfjrrobfTrdi;
Jusqu'ici, l'Acadien s'est vu dépouiller de ses biens;î Il a été la victime de ses oppresseurs ; mais la patrie lui restait ; aujourd'hui, c'est .pj^j^bieflji^cpîiip^a^aljjp^qu^ l'anglais va lui enlever. •" .. ..r ;,,,-: ,.,.:,..
Comment s'est accomplie cette épopée . triste et-lur^ gubre ? .; r - ♦ : - - .j
On estime qu'en 1755 la population acadienne, tant de la Nouvelle-Ecosse que du Nouveau-Brunswick, s'élevait à 14000 ou 15000 âipes. C'est cette population pai- , sible et tout à fait inofïensive qui fut un jour inhumainem^jjt,,aiTa,çhçp,{|g, ses fçyefs .^t jetée éparse ;Sjjï},le3 côtes
inhospitalières des diverses colonies anglaises. Dans cet éveil en masse de la nation acadienne, ce furent les districts de Port-Royal, de Grand-Pré et de Pégiquid qui fournirent le plus grand nombre des déportés de 1755, environ six mille. Les habitants de Cobequid, prévenus du danger, abandonnèrent leurs fermes et s'enfuirent à St -Jean, d'où ils furent chassés, en 1758, après la prise de Louisbourg. Ceux de l'Acadie française, pour se soustraire à la déportation, durent fuir dans les bois et s'y tenir cachés.
Cette dispersion des Acadiens, accompagnée d'un cynisme et d'une barbarie inqualifiables, restera toujours, quoiqu'cm en dise, une tache pour la nation anglaise.
Dès 1750, l'année même de la descente de Lawrence à Beaubassin, et, après les dévastations dont ils venaient d'être les victimes, presque tous les Acadiens qui avaient leurs propriétés à l'est de la petite rivière Messagouetche ou Ste-Marguerite, dans la paroisse de Beaubassin, les abandonnèrent et vinrent chercher refuge sous la protection du fort Beauséjour.
Le motif qui détermina ces Acadiens à prendre cette
grave résolution n'était autre que la connaissance qu'ils
venaient d'avoir du traité d'Aix-la-Chappelle, en vertu
duquel la France abandonnait définitivement à l'Angle-
fterre le territoire sur lequel ils étaient établis, (mai 1748).
Ils désiraient rester sujets français et surtout ils ne voulaient pas prêter serment d'allégeance à l'anglais sans condition, pour la sauvegarde de leur foi, ni sans avoir la garantie qu'on ne les forcerait pas à porter les armes contre leurs frères, les Canadiens, ni contre la France.
LES BOIS-FRANCvS 221
Ils ne tardèrent pas à s'apercevoir que les conséquences du dernier traité allaient être pins sérieuses et plus menaçantes pour eux que ne l'avaient été celles des traités antérieurs. Tya fondation d'Halifax, en 1749, et l'arrivée d'un grand nombre de colons anglais allaient bientôt les noyer au milieu d'une population étrangère qui avait une souveraine aversion de tout ce qui était catholique et français, population avec laquelle nos pères ne pouvaient par conséquent pas du tout sympathiser.
Les Acadiens des environs de Port-Royal et ceux de Beaubassin avaient des raisons particulières de redouter les Anglais, car bien souvent ils avaient été rançonnés par les partis de guerre ; leurs fermes avaient été pillées et brûlées.
Ruiués par l'invasion de Lawrence, les habitants de peau bassin passèrent alors dans l'Acadie française et allèrent commencer de nouveaux établissements sur l'une ou l'autre des rivières Chipoudy, Péticoudiac et Memramcook, que les Français prétendaient leur appartenir.
En 1752, il y avait déjà 51 habitants à Memramcook, 56 à Petitcoudiac et 60 à Chipoudy. Or, on sait que toutes les habitations françaises des dites rivières furent à leur tour dévastées et brûlées par les soldats de Monckton, en 1755.
Quoique ruinés par la guerre et quelque désireux qu'ils fussent d'échapper à la domination du glaive, les malheureux Acadiens hésitaient encore à s'expatrier d'eux-mêmes. Pour prendre une telle détermination, ils avaient à faire des sacrifices excessivement pénibles à la
^22 J-HS BGISrFRANCS
n^tiu^r^. Il i leur fallait abandonner des fermes magnifiques jqu'euxejtj^jeurs: pères avaient défrichées à la sueur dç le^^rs ffpnts, ou arrachées à la mer par des travaux gigantesques, /es aboiteaux. Les aboiteaux étaient d'immense^ ^haussées élevées le long des rivières pour empêcher les rnarées de couvrir les prairies. ^<ii£;
j,^ î-Il leur fallait s'exposera des misères dont on ne pouvait prévoir ni la grandeur ni le terme. Il leur fallait vaincre des difficultés de toutes sortes, dont les moindres .étaient de pourvoir aux besoins de plusieurs familles
|jdont les chefs avaient été faits prisonniers, au soin des ^vieillards, des malades des jeunes enfants...... Il ne faut
donc pas s'étonner si tant 4^ iamilles de Chipoudy, dç Petitcoudiac et de Memramcook qui s'étaient soustraites/ par la fuite dans les bois, à la chasse des Anglais, persistèrent si longtemps à rester dans le voisinage de leur^^ propriétés, avant de se décider à passer en Canada. j^^
Que les craintes et les appréhensions des Acadiens fussent bien fondées, le trait suivant, rapporté par M. l'abbé H.-R. Casgrain, dans son ouvrage '* Un pèlerinage au pays d'Evang-elin^" suffira à le. prouver.
]?■ ;- ' 'iVJ L oo ]') 0£rbiJOoJfJ54 k ôp^
^oi^OYAGE DE NOËL BRASSARD, DE PETI- "'^ .h ;^ifibio coUDIAC Â RESTIGOUCHE , , .
■ rr-^i Ut) ,fl:oi>l'3n(>M
rij^èb arjpBnp :i9 srigTTTJ — t.\ 'im aèrrrri! ?>/;[ L'expulsion des habitants de Chipoudy, de Peticoudiac et de Memramcook n'avait pas été effectuée par la i ruse comme à^ Grand-Pré<fet rà Pigiquit, mis par la force ouverte. t'I-fîn^r/ 1^^^-30x9 HooftÎTorjR r'.'^h -jr^^
Un fort détachement des troupes anglo-américaines, sous le commandement du major Frye, avait fait une descente à Cliipoudy et avait brûlé toutes les maisons sur le bord de l'anse, ne laissant intactes que celles qui sel trouvaient à Tentrée du bois, où les habitants purent les protéger en faisant fen sur les assaillants.
De là, Frye avait jeté une partie de ses hommes sur st rive gauche du Peticoudiac, pour faire mettre le feu à l'église et an village ; mais les habitants avaient eu le Uemps de se reconnaître et de se réunir avec un parti de sauvages, sous les ordres de M. de Boishébert. Ils les surprirent, les cernèrent et en firent un affreux massacre. La moitié resta sur la place ou fut prise ; le reste s'enfuit vers le rivage et s'abrita derrière les digues, oii il se défendit jusqu'à ce que Frye eût le temps de débarquer et de les rejoindre. Il voulut inutilement reprendre l'offensive ; après un combat acharné, il fut obligé de se rembarquer en toute hâte.
Mais que pouvait cette poignée d'hommes sans espoir de secours, contre des régiments armés de toutes pièces ? Ils se virent forcés d'abandonner leurs terres et de se réfugier dans les bois, emportant avec eux les objets les plus précieux. Si vous entrez aujourd'hui chez certaines familles acadiennes originaires de Cliipoudy, de Peticour. diac et de Memramcook, vous entendrez le récit des scènes navrantes qui se passèrent alors et dont elles ont srardé la tradition. . , •
Un des détachements qui avait le plus harcelé les. Bostonnais et les avait forcés de se rembarquer était commandé par Noël Brassard-dit-Beausoleil, vieux chas-
2 24 ^^'^ BOIvS-FRANCS
seur et milicien accoutumé aux guerres de partisans.
Aucun habitant du lieu n'avait plus d'intérêt que lui à défendre ses foyers. Il était père de dix enfants, dont le dernier avait à peine huit jours ; il avait avec lui sa vieille mère octogénaire. Son père, l'un des premiers polons de Peticoudiac, lui avait légué, avec la maison pa- Wnelle, une grande et belle terre en pleine culture, qui lui donnait une honnête aisance. Aussi Noël Brassard ne pouvait se résigner à la pensée de quitter Peticoudiac pour aller errer dans les bois avec sa famille, aux approches de nos terribles hivers. Il savait quelles misères les y attendaient ; il savait que les plus faibles y trouveraient hxne mort certaine.
Dans l'assemblée des habitants oir le départ fut décidé, Noël Brassard opina pour une lutte à outrance, et ce fut seulement après que la paroisse eût été abandonnée qu'il Se décida à rejoindre les fugitifs.
Tandis que sa femme, qui pouvoit à peine se traîner, se dirigeait vers la lisière de la forêt, suivie de ses enfants, et portant le dernier né dans ses bras, il entassait dans une charrette le peu d'effets qu'il pouvait emporter, et y étendait sa vieille mère que les émoti(ms des derniers jours avaient réduite à l'extrémité. Il eut bientôt rejoint sa famille sur le haut de la colline d'où l'on apercevait le village à moitié incendié et l'entrée du Peticoudiac.
Ils s'arrêtèrent là, silencieux ; les enfants se pressaient autour de leur mère en étouffant leurs sanglots ; pour Noël Brassard, il ne pleurait pas, mais il était pâle comme un mort, et ses lèvres tremblaient quand il regardait sa femme qui soupirait en essuyant ses larmes. Le
soleil se couchait en arrière d'eux sur la cime des arbres, un beau soleil clair d'automne qui rejouissait tout le paysage. Ses rayons obliques allumaient des reflets d^incendie aux fenêtres des maisons et allongeaient leurs ombres dans la vallée.
La mère Brassard, épuisée de force, avait paru à peu près insensible pendant le trajet : mais alors elle ouvrit les yeux, et comme si l'éclat des objets la ranimait, elle se mit à examiner l'une après l'autre chacune des maisons du village ; elle jeta un long regard d'adieu sur le toit où fclle avait si longtemps vécu ; puis ses yeux restèrent fixés sur le cimetière, dont les tombes et les croix blanches brillamment illuminées se dessinaient en relief sur l'herbe du gazon.
— Je n'irai pas plus loin, soupira-t-elle à son fils ; je .;me sens mourir. Tu m'enterreras là, près de ton père.
La voiture se remit en marche ; mais quand elle eut fait quelques arpents sur le chemin cahoteux et mal tracé qui plongeait dans la forêt, Noël Brassard s'aperçut que le visage de sa mère devenait plus blanc que la cire ; une sueur froide perlait sur ses joues.
Sa femme et lui s'empressèrent autour d'elle pour la ranimer, mais ce fut en vain : elle était morte.
Le lendemain au soir, deux hommes étaient occupés à creuser une fosse dans le cimetière de Peticoudiac. A côté d'eux attendait le missionnaire, M. Le Guerne, qu'ils avaient eu le temps d'aller prévenir. Noël Brassard et son beau-frère se hâtèrent d'achever leur besogne, car la lune, alors dans son plein, montait rapidement à l'horizon et aurait pu facilement trahir leur présence.
Quand la fosse fut terminée, le missionnaire revêtit son surplis avec son étole noire, et récita à voix basse les prières de Tabsoute. Il aida ensuite les deux hommes à combler la fosse.
— Avant de partir, leur dit-il, nous allons réciter un De profundis au pied de la grande croix, afin de mettre nos morts sous la protection de Dieu et les défendre contre la profanation des hérétiques.
Un instant après, la porte du cimetièie grinça sur ses gonds, et tout rentra dans le silence.
Noël Brassard n'était qu'au commencement de ses peines. Malgré ses sinistres pressentiments, s'il avait pu prévoir tous les malheurs qui l'attendaient, il aurait reculé d'épouvante.
Dans le cours de cet affreux hiver, il perdit sa femme et tous ses enfants, hormis deux, un garçon et une fille. De Peticoudiac à Restigouche, oil il arriva dans les premiers jours du printemps, on aurait pu suivre sa marche à la trace des tombes qu'il avait laissées derrière lui.
Dans son désespoir, il ne pouvait entendre prononcer le nom d'un Anglais sans être saisi d'une espèce de frénésie. Il confia les deux enfants qui lui restaient à sa sœur Marguerite d' Entremont, qui elle-même avait perdu tous les siens, et il se remit à son ancien métier de chasseur ; mais cette fois, ce n'était pas pour faire la chasse aux animaux des bois, c'était pour faire la chasse à l'homme, la chasse à tout ce qui portait le nom d'Anglais. A la tête de quelques partisans, habiles au tir comme lui, et comme lui exaspérés par l'excès du malheur, il n'épargna rien pour faire à ses ennemis tout le
LES BOlS-FRANCvS 227
mal qu'il en avait souffert. Pendant les cinq années qui suivirent, il se mit à la disposition des officiers français, qui remployèrent à soulever les tribus sauvages et à les accompagner dans leurs sanglantes expéditions. Chaque fois qu'il abattait un ennemi, il faisait une entaille sur la crosse de son fusil. Ce fusil a été conservé par ses descendants, et Ton n'y compte pas moins de vingt-huit marques.
Au printemps de 1760, Noël Brassard était de retour à Restigouche. Quand le marquis de Danjac vint s'y réfugier avec ses quatre vaisseaux, il réclama le privilège de servir un des canons qui furent débarqués sur la pointe à la Batterie pour défendre l'embouchure de la rivière. Les artilleurs se firent tuer sur leurs pièces, et Noël Brassard, qui s'était battu comme un lion, pointait le dernier canon resté sur son affût, quand il fut coupé en deux par un boulet.
ANNÉE DU GRAxND DÉRANGEMENT
L'Anglais a cru disperser ce peuple lidèle. Il n'eu a pas changé le cœur.
(Paroles écrites par Montcalm lui-même, en 1758.)
Nous sommes en 1755 ; la persécution bat son plein. Les Acadiens affolés, poursuivis par un ennemi arrogant, barbare, ne savent où se réfugier. Traqués comme des
228 LKS BOIS-FRANCS
îbêtes fauves, la plupart sont errants dans les bois, sur les bords des rivières.
Entendons l'abbé Leguerne, missionnaire à l'Acadie française, de 1752 à 1757. C'est un témoin oculaire de cette hécatombe perpétrée par des fils de la fière Albion. Voici ce que nous lisons dans les lettres de M. l'abbé Leguerne : nous résumons.
Monckton était maître du fort de Beauséjour depuis le 16 juin 1755. Or, le 10 août, il y manda tous les habitants de l'Acadie française, sous prétexte de prendre arrangement pour les terres : ils s'y rendirent presque tous ^et ils furent arrêtés. C'était pour avoir les femmes et les enfants.
''Sur ces entrefaites", dit Le Guerne, "j'étais à Chipoudy, et voyant bien que les affaires prenaient un mauvais tour, j'exhortai les jeunes gens, les femmes et les enfants à se retirer dans les bois et à tout souffrir plutôt que d'exposer leur religion en se rendant à l'Anglais. ... .Je donnai les mêmes conseils partout où il fut possible. Mes avis réussirent, grâce au Seigneur, de façoa que des 4 missions que je desservais depuis 3 ans, oii il y kvait an-dessus de 300 familles, il ne s'est embarqué que 4 femmes, qui furent surprises par les Anglais quand ils vinrent brûler Chipoudy."
"Il n'en fut pas de même de la mission de MM. Leloutre et Vizien, je veux dire les environs de Beauséjour. ... Je leur fis dire cependant plusieurs fois de ne point s'embarquer ; mais les malheureuses pour la plupart furent sourdes à mes laisons ; elles ne purent se résoudre à se séparer de leurs maris ; il s'en embarqua donc par
LIÙS BOlS-FRAN'CvS 229
dilTérciites raisons au-dessus de deux ceuts avec leurs enfants."
Le Guerne mit ses soins à sauver tout d'abord nne centaine de femmes avec leurs enfants, des environs de Beauséjour et de Tintamarre, lesquelles, n'ayant pas voulu s'embarquer, se trouvaient dès lors les plus exposées. Il les conduisit lui-même à travers les bois et les marais du 21 septembre au 20 octobre, jusqu'au bord de la mer, vis-à-vis l'Ile St-Jean, où elles purent traverser dans le cours du mois de novembre, grâce aux soins de M. Villejoint, qui y commandait au nom du roi de France.
Pendant ce temps-là, le 15 octobre,? Anglais avait expédié à la Caroline les prisonniers qu'il tenait dans ses forts de Beauséjour et de Beaubassin, ''à la réserve de 86 pour la plupart des rivières Cliipoudy etc., qui s'étaient sauvés le 30 septembre du fort de Beaubassin par un souterrain qu'ils avaient creusé avec des précautions surprenantes."
Revenu à Memramcook vers la fin de novembre, LeGuerne y apprit les instructions de M. le Général.
, *' Chaque habitant devait se tenir caché dans les bois à environ une demi-lieue de son habitation." De Boishébert,avec quelques soldats et un parti de sauvages, avait eu ordre d'aller hiverner à Cocagne pour y être à portée de harceler l'ennemi, protéger les Acadieus et favoriser
à leur exode vers une terre française. Mais cette fois encore la trahison d'un misérable, nommé Daniel, Suisse de nation qui, depuis quatre ans, vivait au milieu des Acadieus, qui avait eu toute la confiance des missionnaires et
230 LKS BOIS-FRANCS
des principaux ofi&ciers français, qui connaissait parfaite- X ment le pays et les instructions données aux Acadiens et / aux soldats, causa un mal immense aux Français et fit
échouer entièrement la principale expédition que de Boishébert avait organisée contre l'Anglais en janvier 1756. wLe traître servait de guide aux corps expéditionnaires de frennemi et comme l'habitant gardait fort mal la retraite, Chaque patrouille anglaise réussissait à faire quelques prisonniers. Trois fois dans le cours de l'hiver, les Anglais parurent dans le haut de la rivière Memramcook. A La première fois, ils surprirent deux hommes qui étaient LS\ à faire un enterrement dans le cimetière. '*Si j'avais été à Memramcook" dit à ce sujet M. Le Guerne, "j'aurais été infailliblement pris à cet enterrement. " La 2ème fois ils firent encore trois prisonniers et la 3ème fois, ils poussèrent leur reconnaissance jusqu'à un grand campement qu'avaient abandonné quelques jours auparavant 80 familles auxquelles les captures précédentes avaient inspiré plus de crainte et de prudence. Grâce à une protection spéciale de la Providence, la neige qui tomba V la nuit même oiÀ les Anglais firent cette expédition, les empêcha de voir la direction qu'elles avaient piise et de mettre à exécution le projet qu'avait suggéré le traître Daniel de mettre à mort tous les hommes en état de porter les armes et d'emmener prisonniers les enfants et les femmes. Ces familles finirent par se rendre à Cocagne on les appelait leur missionnaire et où elles achevèrent d'hiverner "avec assez de misère". Au printemps on les fit passer à l'Ile St-Jean.
'* Cependant", dit encore M. LeGuerne, ''je n'étais pas tranquille pour ceux qui restaient aux trois rivières,
LKS BOIS-FRANCS 23 1
je leur faisais dire de temps en temps de songer à se retirer. Mais l'acadien n'aime point absolument à quitter son pays, et plusieurs ne m'en aimaient pas davantage, mais je les regardais comme des malades, sans les priver de ces avis que je leur croyais nécessaires. ''J'écrivis même une lettre fort longue aux habitants de Chipoudy, où l'e leur marquais fort au long les dangers qu'ils couraient à rester dans leurs quartiers et que le père Labrosse leur expliqua de ma part. Ils firent la sourde oreille et ce que je leur avais prédit leur arriva. L'ennemi vint à la Pentecôte 1756 à Chipoudy, en trouva une vingtaine qui travaillaient autour de leurs masures, en tua 2, leur leva la chevelure et emmena deux jeunes gens qu'il prit ià la course.
''Cet accident leur ouvrit les yeux. Ils vinrent me consulter et je les fis sortir de leur endroit, de concert avec M. de Boishébert, après quoi je les fis passer sur ri.sle St-Jean."
M. LeGuerne leur avait conseillé de se rendre à la mer avant la fin du printemps,pour profiter des glaces des rivières et se trouver plus à portée de recevoir des secours ou d'être transportés ailleurs. Seules les familles de Memramcook avaient suivi ce conseil et étaient rendues à Cocagne quand,le 10 mars i756,LeGuerne écrivit sa lettre au gouverneur de Louisbourg pour lui faire le tableau de la situation de ces 250 familles encore éparses le long des trois rivières de Memramcook, Chipoudy et Petitcoudiac et pour demander des secours. Il déclare que la plus gi'ande partie des familles ont dû vivre uniquement de viande tout l'hiver et que ce régime alimentaire a amené
232 LES WOIS-FRANCS
une maladie épidémique longue qui a enlevé plusieurs personnes. Les secours qu'on promet de lui envoyer du Canada arrivereront trop tard et il craint que la famine ne lui fasse voir le plus cruel des spectacles. *'Nous sommes déjà'^ dit-il, *'dans une grande misère . . . Nous avons besoin de tout, farine, lard, pois, graisse, poudre, A plomb royal surtout, (des balles aussi, un peu de vin, mêlasse, eau de vie pour les malades. . . hameçon.s, lignes, toiles, avec un peu de tabac pour nos pauvres gens'' ....
Avec les secours qu'ils reçurent de Louisbourg et du Canada, les x\cadiens purent encore passer l'été de 1756 dans le voisinage de leurs propriétés. Leur nombre même s'accrut d'une cinquantaine de familles de Port-Royal et des Mines qui, durant le cours de l'été abordèrent heureusement à Peticoudiac. Pour prévenir les horreurs de ia famine, il aurait fallu faire passer immédiatement tout ce monde-là au Canada avec les familles qui restaient encore dans l'Acadie française. C'était l'avis de M. Le- Guerne, et il travailla de toutes ses forces à le faire prévaloir.
Malheureusement, il avait à lutter, d'une part contre le mauvais vouloir des autorités canadiennes qui craignaient de se charger de ce surcroît de population, parce que le Canada lui-même était menacé de la disette, la récolte y ayant manqué en cet été de 1756 ; d'autre part ce projet contrariait fort l'attachement que les Acadiens avaient pour leur pays, lesquels n'étaient jamais plus contents que quand on leur proposait d'en rester le plus proche possible. Enfin, M. LeGuerne rencontrait un troisième obstacle à la réalisation de son plan dans l'inté-
I,ES BOIvS-FRANCvS 233
rêt de quelques particuliers qu^il ne veut pas nommer, mais qui voulaient profiter de la distribution des secours pour faire un peu de péculat (du boodlage) I (i)
Ces personnages intéressés, s^appuyant sur une requête des Acadiens eux-mêmes, les firent placer à Miramiclii, "à dix lieues au-dessus de la mission des sauvages, dans un lieu affreux où Ton n'avait jamais rien semé et où il n'y avait point de chasse et très peu de pêche.'' Aussi la famine ne tarda pas à y faire sentir ses rigueurs, et voici le tableau effrayant que l'abbé LeGuerne a tracé de la situation de ces Acadiens durant l'hiver de 1756-57. ^'Ces pauvres gens sont morts l'hiver dernier en grande quantité de faim et de misère, et ceux qui ont l échappé à la mort n'ont point échappé à une horrible \ contagion et ont été réduits par la famine qui y règne à manger du cuir de leurs souliers, de la charogne "
Les Acadiens qui étaient à Miramichi et à la rivière St-Jean restaient toujours plongés dans la misère la plus profonde ; les plus vigoureux d'entre eux allaient faire des courses dans les environs de Beauséjour et de Port- Royal ; ils tuaient les animaux domestiques restés dans les bois ou les chassaient devant eux vers les bords de la mer, d'où ils les conduisaient vers Miramichi. Cette ressource cependant était encore bien faible. M. de Boishébert, commandant sur la rivière Saint-Jean, s'était intéressé dans les vivres : ceux qu'on lui envoyait consistaient en morue salée ou sèche ; ils s'en contentaient ; on n'en paya pas moins au raunitionnaire des rations com-
(1) Ce sont les aines des profiteurs de nos jours.
plètes, et, quoiqu'il mourût beaucoup d'Acadiens, îe nombre était le même.
La troupe commandée par De Boisliébert,qu'on n'avait laissé à la rivière Saint-Jean que pour sauver les familles acadiennes qui avaient échappée à la déportation, fut rappelée à Québec à l'automne de 1757. Près de deux cents
\i.„ familles acadiennes passèrent au Canada en même temps que les soldats. Mais les circonstances ne pouvaient être plus défavorables pour ces malheureux réfugiés dont la situation réclamait les plus urgents secours et qui cependant durent supporter les plus grandes rigueurs de la famine qui régnait alors par tout le pays. '^ A Québec", dit l'abbé Ferland, ''on était réduit à quatre onces et même
\j à deux onces de pain par jour. On donnait aux Acadiens de vieux chevaux et de la viande en partie gâtée. On payait pour le pain dix sous la livre, pour le bœuf vingt sous." Le 26 février 1758, M. Doreil écrivait : 'Xe peuple périt de misère ; les Acadiens réfugiés ne mangent, depuis quatre mois, que du cheval et de la morue sans pain : il en est mort plus de trois cents. "
Le fléau de la petite vérole vint mettre le comble aux infortunes des malheureux exilés. Du 27 novembre 1757 au ler mars 1758, nous trouvons dans les registres de Notre-Dame de Québec plus de 250 sépultures d'aca- ^ diens, morts victimes de la petite vérole. Des familles entières furent décimées par ce fléau.
Terminons le récit de ce drame odieux par une lettre de M. l'abbé Daudin, une des victimes des spoliateurs de IWcadie ; nous la ferons suivre d'un extrait d'une lettre de Mgr Pontbriand, 6ème évêque de Québec ; nous ver-
rons ce qu'ils pensaient, comment ils appréciaient la conduite des Anglais au lendemain même de la dispersion des malheureux Acadiens, les martyrs de 1755.
LETTRE DE M. l'ABBÊ DAUDIN
Ce n'était pas assez pour les Anglais de harceler les habitants, ils pensèrent qu'en enlevant les prêtres ils disperseraient plus aisément le troupeau. En conséquence, le conseil donna ordre, le premier août, d'enlever les trois missionnaires qui étaient dans la Province ; et l'on envoya pour cela trois détachements de chacun cinquante hommes. Celui des Mines fut enlevé le 4 août. Celui de la Rivière-aux-Canards se cacha pendant quelques jours pour aller dans les églises consommer les saintes hosties, et se rendit lui-même au fort de Pigiquit, le dix, pendant que son détachement le cherchait encore. Celui de Port-Royal (l'abbé Daudin lui-même) fut pris le 6 août, en disant la messe, qu'on lui laissa achever. Heureusement qu'en entendant tomber les crosses des fusils tout à l'entour de l'église ; il se défia de l'aventure et consomma les Saintes-Hosties. A peine eut-il achevé la messe que l'officier commandant lui signifia de la part du Roi de le suivre.
On visita la sacristie et le presbytère, d'oii on enleva tous les papiers, registres, lettres et mémoires. Le missionnaire fut conduit dans une habitation distante d'un quart de lieue, où il fut consigné jusqu'au lendemain matin, alors que devait venir un autre détachement pour l'accompagner.
On rassembla les trois missiounaires dans une prison commune, au fort de Pigiquid, et de là on les conduisit à Halifax, avec cent-cinquante hommes de troupes. On ne peut exprimer quelle fut la consternation du peuple lorsiqu^il se vit sans prêtres et sans autels. Les missionnaires donnèrent ordre de dépouiller les autels, de tendre le drap mortuaire sur la chaire et de mettre dessus le crucifix, voulant par là faire entendre à leur peuple qu'ils n^avaient plus que Jésus-Christ pour missionnaire.
Aussitôt que les prêtres furent enlevés, les Anglais arborèrent pavillon sur les églises et en firent des casernes, pour servir au passage de leurs troupes.
Les missionnaires arrivèrent donc à Halifax dans ce bel accompagnement, tambour battant. On les conduisit sur la place d'armes, où ils furent exposés pendant trois quarts-d'heure aux railleries, mépris et insultes.
Ils furent détenus ensuite séparément sur les vaisseaux de l'amiral Boscawen, puis envoyés à Portsmouth, en Angleterre, où il leur fut permis de noliser un petit navire, qui les transporta à St-Malo, France.
EXTRAIT d'une LETTRE DE MGR PONTBRIAND, ÉVEQUE DE QUEBEC, EN DATE DU 15 FEVRIER 1756
"Les Acadiens, dit-il, sur le sort duquels nous ne pou- Tons assez nous attrister, ont été tout-à-coup désarmés et ^appelés sur des prétextes spécieux dans différents forts ; ils y vinrent avec confiance, et à peine y sont-ils arrivés, qu'à l'instant ils sont arrêtés, emprisonnés et de là transportés dans des pays éloignés et étrangers. Les femmes éplorées se retirent avec leurs enfants dans les bois, exposées à l'injure des temps et aux suites funestes d'une
LEvS BOlS-FRANCvS 2.37
disette presque générale, sans secours et sans soutien, maux qu'elles préfèrent au danger de perdre leur foi. Cependant l'ennemi en enlève un certain nombre ; pour intimider les autres, il menace de mettre les maris en une espèce d'esclavage ; quelques-unes,effrayées de cette mesure, se rendent au lieu de l'embarquement ; le plus grand nombre, dépourvu de tout, se réfugie sur nos terres ; les villages sont brûlés, les églises ont le même sort, on n'épargne que celles qui doivent servir de prisons à ceux qu'on n'a pu embarquer ; les pasteurs sont saisis avec violence et renvoyés pour toujours.
Telle est la triste situation de l'Acadie, quoique les Traités les plus solennels et les conventions faites tout récemment, lors de l'évacuation du fort de Beauséjour, semblassent lui en promettre une plus heureuse : tant il est vrai qu'il ne faut pas compter sur toutes promesses^ quelque sincères qu'elles puissent paraître."
L'Acadie est envahie, conquise par la ruse, l'astuce et la violence, elle gémit sous le joug de son rival, de son ennemi séculaire : l'Anglais. Il s'en est emparée par la force brutale,au détriment du droit et de la justice. Le mobile de son acte a été la cupidité. Il pourra bien anglici ser, pour un temps, le sol acadien, mais le cœur, l'âme de l'Acadien, il ne l'aura jamais. Il le jettera en exil, séparera inhumainement les familles, les dispersera dans les diverses colonies anglaises de l'Amérique. Un jour viendra— et il est venu — oii le peuple acadien renaîtra plus fort, plus glorieux.
Les paroles prophétiques de Montcalm : ^X'anglais
a cru disperser ce peuple fidèle, il n'en a pas changé le cœur'', vont se réaliser.
Dans toutes ses douloureuses pérégrinations, l'Acadieu aura toujours les yeux tournés vers le pays de ses aïeux : son cœur sera là. En effet comment l'Acadien pourrait-il oublier Port Royal, Beaubassin, Beauséjour, Graud-Pré ?
C'est bien cet attachement inébranlable au "Pays d'Evangéline" que le poète J. O. Fontaine a voulu chanter dans son ode intitulée : *' Le Vieillard Acadien,^^ cet autre Jérémie pleurant sur les ruines de sa patrie.