LE VIEILLARD ACADIEN
LE deuil règne partout sur la ten'e acadienne, Comme à l'heure fatale où le crime et la haine. Dans l'exil entraînant un peuple tout entier, En un désert changeait ce sol hospitalier. Sous les buissons cachant à peine leurs ruines, Beàubassin et Grand Pré, jadis orgueil des mines, Semblent pleurer encor sur leurs champs désolés, Pleurer sur leurs tombeaux, sur leurs fils exilés ; Comme autrefois Sion pleurait, triste et plaintive, Sur ces murs abandonnés, sa nation captive. Seul, un vieillard, dont l'âge a blanchi les cheveux, Erre d'un pas tremblant dans ces funèbres lieux. De lointains souvenirs nourrissent ses pensées : Il lui semble revoir mille scènes passées. Tantôt son front s'anime, un sourire joyeux Vient effleurer sa lèvre, et tantôt de ses yeux Tombent des pleurs brûlants, mais soudain son visage Exprime tour à tour, l'effroi, l'horreur, la rage. Près des débris épars du temple vénéré,
Où jadis tout un peuple h Dieu fut consacré,
Une humble croix de bois, la croix du cimetière,
Au milieu des cyprès se dresse solitaire.
C'est là que TAcadien aux approches du soir,
Pour pleurer ses destins, pour gémir, vint s'asseoir.
"Mes vœux sont exaucés ! Ma vieillesse flétrie
Dans ces plaines en deuil te retrouve, ô patrie !
0 lieux aimés, témoins des jours de mon printemps,
Enfin je vous salue après tant de tourments !
Hélas ! Je reviens seul ; ma race infortunée,
Aux douleurs de l'exil à jamais condamnée,
Sous des climats lointains pleure en vain son berceau
Pour moi seul je reviens demander un tombeau.
Et sur ce sol baigné des sueurs de nos pères,
De nos vainqueurs vivront les familles altières.
O vous qui reposez sous ces froids monuments,
Ancêtres, écoutez la voix de vos enfants !
Ancêtres, levez-vous ! Par quels crimes terribles
Avez-vous mérité ces châtiments horribles ?
Dites, quels attentats, quel sacrifice affreux
Ont attiré sur vous les colères des cieux ?
Vous, coupables î Hélas ! pardonnez cette injure,
Rien ne ternit jamais votre honneur sans souillure.
Pour garder de la foi les saints enseignements.
Et pour ne pas prêter de criminels serments :
— C'est là votre forfait — , contre une race inique,
Faibles, vous souteniez une lutte héroïque.
0 valeureux enfants de la noble Albion,
Quel honneur désormais s'attache à votre nom !
Il faut, pour triompher de la faible Acadie,
Ouvrir tous les trésors de votre perfidie !
Ah ! vous êtes toujours ce peuple meurtrier
Qui traîna Jeanne d'Arc sur l'ignoble bûcher !
Vous nous avez trahis ! ô moment déplorable
Qui maintenant encore de désespoir m'accable !
Acadiens dont la ruse a désarmé les bras,
Voyez vous accourir ces infâmes soldats ?
Quel n'est pas leur courage à répandre les flammes,
A frapper sans pitié de malheureuses femmes !
0 ciel ! je le crois voir dans toutes ces horreurs, Au milieu des soupirs, des sanglots et des pleurs, Egorger les enfants sur le sein de leur mère, Séparer les époux et le fils et le père. Ma mère dans ses bras me tenait enlacé ; Un soldat l'aperçoit, il en est offensé. Quitte ton fils, dit-il, d'une voix menaçante : Ma mère à ses genoux se jette suppliante Pour fléchir le cruel, par ses cris douloureux ; Il répond seulement par un sourire affreux, M'arrache de ses bras, me rejette loin d'elle Et déjà dans sa main, son épœ étincelle. Plus prompte que l' éclair, elle vole entre nous Pour me sauver au moins, en recevant ses coups . Le barbare en hurlant : c'est ton heure dernière î Il la frappe, un sang pur arrose la poussière, Et bientôt elle expire en murmurant : Adieu î Et je m'évanouis dans ce funeste heu.
Je m'éveillai bien loin de ma douce Acadie, Orphelin, seul au monde et lassé de la vie. Dès ce jour, pour moi le bonheur s'évanouit, Le vent de l'infortune et m'agite et me suit, Soixante ans dans l'exil, j'ai traîné mes misères. Mes souvenirs cruels et mes peines amères. Loin de tous mes amis emporté par le sort, J'ai vécu soixante ans en appelant la mort. J'ai voulu te revoir, ô ma belle patrie. Avant que de mes ans la source fût tarie. Dans le vieux cimetière, à l'ombre des cyprès, Je viens chercher ma tombe et dormir dans la paix. Mon père ! auprès de vous reposera ma cendre, Sous ce sol où bientôt la mort va me descendre î
Mais le corps de ma mère où l 'ont-ils déposé !
Aux vautours dévorants a-t-il été laissé ?
Ou des loups affamés, dans un repas immonde. . . •
Ah ! je me sens frémir, la rage en mon cœur gronde.
Peuple, des innocents le cruel oppresseur,
Peuple, tigre altéré de sang et de douleur,
Race, qui fut toujours à l'honneur inlidèle,
LKS BOIvS-FRANCvS
Qui porte à ton front une tache éternelle,
Qui pour plaire aux tyrans renonças à ta foi,
Que tant de sang versé s'élève contre toi.
Auprès d'un Dieu terrible obtienne enfin vengeance !
Que dis-je malheureux ! Dieu pardonne l'offense !
Anglais, je vous pardonne, et pour vous vers les cieux
Vont monter d'un mourant la prière et les vœux.
Arbitres des bontés, veillez sur l'Angleterre,
Et faites la grandir, forte, heureuse, prospère,
Convertissez son peuple à vos dogmes divins.
Et qu'elle soit un jour encore le sol des saints."
Le vieillard à ces mots se couche sur la pierre,
Et le dernier sommeil vient clore sa paupière.
Il repose aujourd'hui sous l'humide gazon,
Mais sa tombe ignorée est sans croix et sans nom.
Ce qui précède n'est, sans doute, qu'une pâle analyse, un résumé bien sommaire du grand drame acadien. Pour en faire une étude plus approfondie, en outre de plusieurs autres ouvrages, lisons :
, " Au Pays d'Evangeline " par M. Tabbé Casgrain. I '^ Jacques et Marie " par M. Napoléon Bourassa.
'' Acadia " par M. Edouard Richard, — traduction par M. Henri d'Arles.