‹ Les Bois-FrancsChapitre 91 sur 117 · GÉNÉALOGIE DE CHARLES CORMIER- DIT-ROSSIGNOL · texte numérisé non relu

GÉNÉALOGIE DE CHARLES CORMIER- DIT-ROSSIGNOL

Charles CoRMiER-dit-Rossignol, l4ème enfant de Pierre et de Marie-Elisabeth Landry, b. à St-Grégoire, le 22 juin 1813, marchand résidant à Plessisville en 1849^ conseiller-législatif pour la division de Kennebec, de

L'HONORABLE CHARLES CORMIER Sénateur.

1862 à 1867, séuateur pour la même division de 1867 à 1887 ; s. à Plessisville, le 7 mai 1887 ; m. à Montréal, le 5 novembre 1838, à LuciLLE Archambault (fille de Pierre et de Joseplite Faucher), b. à St-Rocli-de-l'Aclugan le 29 avril 1809 ; s. à Plessisville, le 30 janvier 1893.

Charles Cormier était le père de Charles-NapolÉon Cormier, né à Montréal, le 26 avril 1844, arrivé à Plessisville, âo^é de 5 ans ; conseiller législatif pour la division de Kennebec,de 1889 à 191 5 ; décédé à Québec, le 7 mars 1915, et inhumé à Plessisville le 10 du même mois ; m. à Fraserville, le 22 juin 1870, à AglaÉ LarochellE (fille de Pierre-Eugène et d'Henriette Dion), née à Fraserville, le 18 décembre 1850 ; aujourd'hui (1920) résidante à Plessisville.

Esquisse biographique de l'honorabi^e Charles Cormier

Charles Cormier, le treizième enfant de Pierre Cormier et de Marie-Elisabeth Landry, naquit à St. Grégoire, le 22 juin 181 3. Orphelin, à peine âgé de huit ans, sa mère relativement pauvre, le confia à une de ses filles, Marie-Madeleine, veuve de Isaac Campbell, en son vivant cordonnier, de St. Grégoire. Ce Campbell, étant un jour parti de St. Grégoire pour aller acheter du cuir aux Trois- Rivières, sa voiture revint chez lui, vide, et l'on n'a jamais su ce qu'il était devenu. Avait-il été assassiné, s'était-il suicidé, s'était-il noyé ? La présomption d'une noyade accidentelle a fini par prévaloir.

Le jeune Cormier fréquenta une école élémentaire,

330 LES BOivS-FRANCS

jusqu'à l'âge de onze ans, époque où il fit sa première communion. A 13 ans, il partit pour Montréal, et s'engagea dans un magasin pour y faire les commissions. Peu de temps après, il entra comme commis chez une Dame Casavant, place qu'il occupa pendant une douzaine d'années. Pendant ses moments de loisirs, il fréquenta une école du soir pour augmenter son instruction, qui alors laissait à désirer.

En 1837, Charles Cormier fit cause commune avec *' Les Fils de la Liberté", société formée en 1834 dans le but de défendre les intérêts des Canadiens-français contre les anglais et les irlandais. Les armes à feu étaient assez rares dans ce temps-là. On en était encore au fusil à pierre, et ils étaient en petit nombre. Aussi la plupart des " Fils de la Liberté" étaient-ils armés de bâtons d'agents de police.

Le 5 novembre 1838, Charles Cormier épousa, à Montréal, Demoiselle Lucille Archambault. Il y avait, ce jour-là plusieurs autres mariages. Or, à la sortie de l'église, voilà que des soldats anglais, qui les attendaient, s'emparèrent de deux des nouveaux mariés qui, eux aussi, appartenaient à la société des " Fils de la Liberté " Charles Cormier se mêla à la foule et put ainsi échapper à ces bandits, (i)

En 1839, Cormier prit magasin à son compte, grâce à l'aide que lui donnèrent ses deux cousins Victor et

(1) Ce fait ne s'est pas déroulé dans les Bois-Francs, où les Canadiens sont accusés, bien à tort, on le sait, d'avoir maltraité les anglais ; mais tout de même, messieurs les fanatiques de l'Ontario voudront bien'en prendre note.

LKvS BOÏS-FRANCS 321

Eplirem Hudou. Ce magasin qui, jusqu'alors, avait appartenu à Madame Casavant, était situé au coin des rues St-Paul et St-Gabriel, Montréal. Certaines circonstances firent que le commerce n'eut pas tout le succès voulu ; aussi, en 1849, Charles Cormier fit cession de ses biens. Vers 1853, il put payer tous ses créanciers.

François-Bruno Cormier, oncle de Charles, établi dans les Bois-Francs depuis 7 à 8 ans, s^ adonna à aller à Montréal, en ce temps-là. Après avoir fait connaître à son neveu les avantages qu'il y aurait pour lui de faire du commerce dans cette nouvelle localité, il le décida à venir ouvrir un magasin à Somerset. Charles Cormier loua, une goélette, pour transporter de Montréal à St- Grégoire sa famille et son ménage. On prit quinze jours à faire ce trajet sur le Saint-Laurent. Après avoir passé quelques jours chez les parents de Saint-Grégoire, Charles Cormier se mit en route pour sa nouvelle destination. La caravane se composait de quelques charrettes à deux roues, sans ressorts. Les sièges pour les passagers consistaient en des bottes de foin. Après avoir traversé les paroisses de Bécancour et de Gentilly, il fallait s'aventurer dans la célèbre route du Domaine de Gentilly à la rivière Bécancour. La rivière Bécancour traversée, il fallait reprendre une autre route du genre de celle du Domaine, pour arriver au village de Stanfold, d'où on pouvait se rendre assez facilement à Somerset. Le village de Somerset se composait alors d'une quinzaine de maisons. Il y avait un moulin à scies, un moulin à cardes et un moulin à farine. Les deux marchands étaient Hyacinthe Jutras et Michel Caron. Pierre-Célestin

322 IvES BOIS-FRANCS

Boiirqiie était maître d'école.

En 1852, Somerset fut visité par un ouragan des plus terribles. Sur une largeur de deux cents pieds environ, et sur une distance de plusieurs milles, le vent renversa tout sur son passage, arbres, bâtisses, clôtures. Deux personnes perdirent la vie.

C'est au printemps de 1852 qu'on commença dans Somerset les travaux du chemin de fer, le Grand-Tronc. En 1853, la compagnie ouvrit la route qui conduit du village à la station. Ces chars circulaient de Montréal à Lévis, en 1854.

En 1855, Charles Cormier fut élu premier maire du nouveau village de Plessisville.

En 1862, il fut choisi comme candidat à l'élection d'un conseiller législatif, pour la division de Kennebec : les comtés de Lotbinière, de Mégantic et d'Arthabaska. Il fut élu le 2 octobre 1862, par 275 voix de majorité sur son adversaire, M. Louis Richard, de Stanfold.

M. Charles Cormier avait été élu conseiller législatif pour huit ans, mais en 1867, ^^ ^^^ nommé sénateur pour la même division de Kennebec.

Lors du grand feu à Somerset,le 16 mai 1885, Charles Cormier subit de lourdes pertes. Sa maison privée et son magasin devinrent la proie des flammes. Au mois de novembre 1886, Charles Cormier entrait dans sa nouvelle demeure,mais il n'en jouit pas longtemps. Le 3 mai 1887, il avait une troisième attaque de paralysie, et quatre jours après, il rendait son âme à Dieu.

Le sénateur Cormier était un homme doux, sobre et charitable. Il fut un grand travailleur toute sa vie. Le

LES BOlS-KRANCvS 323

commerce a été sa principale branche d'action, mais il aimait aussi la culture de la terre. Dans les dernières années de sa vie, lorsque son fils Napoléon-Charles eût pris l'administration du magasin, on voyait souvent le Sénateur Cormier se diriger sur sa terre et prendre part au défrichement et à la culture.

Pierre CoRMiER-dit-RoSSiGNOL, fils de François et de Marie-Jeanne Leprince, b. à Bécancour, le 2 décembre 1770, agriculteur établi d'abord au lac St. Paul, puis alla demeurer au village de St. Grégoire, et enfin aux Trois- Rivières; marchand et navigateur; mort du choléra à bord de sa barge, en septembre 182 1, se rendant des Trois- Rivières à Montréal ; s. à Montréal le 8 du même mois ; m. à Bécancour, le 3 juin 1793, à MariE-EliSAbeth LANDRY-dit-BERCASE (fille de Joseph et de Marie-Anne Arseneau) b. à Bécancour le 18 mai 1774 ; s. à St. Grégoire, le 15 août 1853.

Elle était la tante de Pierre Landry-dit-Bercase, décédé à St. Norbert d'Arthabasba, le 11 octobre 1891.

François CoRMiER-dit-RossiGNOL, fils de Pierre et de Marie Cyr, né à Beaubassin vers 1735 ; s. à St. Grégoire le 15 mars 1810. François Cormier était maîtrecharpentier de navires et agriculteur; il prit son établissement au lac St. Paul, entre Jacques Bourg à l'ouest et J. Bte. Alain à l'est ; il épousa en premières noces, à Bécancour, le 7 janvier 1760, MariE-Jeanne-Victoire Leprince (fille de Honoré et de Isabelle Forest), née à Port-Royal en 174 1 ; s. à St. Grégoire le 21 mars 1795,

324 LES BOIvS-FRANCS

âgée de 54 ans ; en secondes noces, François Cormier épousa à St. Grégoire, le 8 février 1796, Geneviève Richard (fille de Joseph et de Françoise Cormier), b. à Bécancour le 12 septembre 1767, décédée à Plessisville le 10 septembre 1845.

Pierre CoRMiER-dit-RoSSiGNÇLv fils de François et de Marguerite Leblanc, marié vers 1760, à Marie Cyr (fille de Jean et de Françoise Melanson), née vers 1696, à Beaubassin. Ce Pierre Cormier fut le premier à prendre le surnom de Rossignol.

François Cormier, fils de Thomas et de Marie Madeleine Girouard, né à Beaubassin en 1672, marié vers 1692 à Marguerite Leblanc (fille de Jacques et de Catherine Hébert).

Thomas Cormier, né en France vers 1636, arrivé à Port-Royal, Acadie, vers 1654, âgé de 18 ans. Au recensement de 1671, il est habitant et charpentier à Port- Royal, âgé de 35 ans, avec sa femme Madeleine Girouard, âgée de 22 ans, et une enfant. Au recensement de 1686, il est à Beaubassin avec neuf enfants, 011 il décède en 1703 ; marié à Port-Royal, vers 1669, à MariE-MadeLEinE Girouard (fille de François et de Jeanne Aucoin), née à Port-Royal, vers 1649, décédée à Beaubassin avant 1707.

LA FAMILLE LANDRY-dit-BERCASE Généalogie de Pierre LANDRv-dit-BERCASE

Le grand-père de Pierre Landry-dit-Bercase, Joseph Landry, fils de Alexis Landry et de Marguerite Aucoin,

Or

PIERRE-LANDRY BERCASE De St-Norbert.

LES BOlS-FRANCvS 325

fut le premier Landry qui prit le surnom de Bcrcase.

En voici la raison :

Jean-Baptiste Benoit-dit-Bercase, époux de Isabelle Leblanc, habitant du lac St. Paul, n'avait pas d'enfants ; il adopta deux orphelins : Marie Landry, fille de Paul e de Marie Bourg, et Joseph Landry, fils de Alexis et de Marguerite Aucoin, de Kamouraska. Dès lors Joseph Landry ajouta à son nom celui de Bercase. J. Bte.Benoitdit-Bercase fut inhumé à Bécancour, le 11 janvier 1777.

Pierre LANDRV-dit-BERCASE, cordonnier, fils de Joseph et de Madeleine Vigneault, b. à St. Grégoire-le- Grand, le 2 avril 1806 ; s. à St. Norbert d'Arthabaska, le II octobre 1892 ; m. à St. Grégoire le 30 juin 1830, à OviLE Gaudet (fille de Michel et de Françoise Lemay, de Bécancour), b. à Bécancour vers 181 1 ; s. à St. Norbert d'Arthabaska, le 20 avril 1891, âgée de 80 ans. Pierre Landry-dit-Bercase monta dans les Bois-Francs vers 1837. Etabli d'abord à Stanfold, vers 1840 il se fixa à St. Norbert.

N. B. — A St. Grégoire, le 10 octobre 1836, il fait baptiser Joseph. A Stanfold, le 16 janvier 1839, il fait suppléer aux cérémonies de baptême de Philomène, née le 2 novembre 1838, laquelle devint l'épouse de Ambroise Luneau.

Joseph LANDRV-dit-BERCASE, fils de Joseph et de Marie-Anne Arseneau, b. à Bécancour, le ler avril 1779 ; m. à Bécancour le 16 février 1801, à sa parente du 4 au 4, Madeleine Vigneault (fille de Abraham et de Marie Bourg). En 1839, ils résident à Stanfold.

Joseph LANDRY-dit-BHRCASE, (fils adoptif de J.-Bte. Benoit-dit-Bercase), fils de Alexis Landry-dit-Landreville, acadien, et de Marguerite Aucoin, né vers 1742, probablement à Kamouraska ; s. à St. Grégoire le 6 septembre 1831, âgé de 89 ans ; m. à Bécancour en janvier 1773, à MariE-Anne ArsenEau (fille de Pierre et de Françoise Poirier). Le premier Landry qui prit le surnom de Bercase.

Alexis LANDRV-dit-LANDREviLLE, acadien, fils de Jean-Baptiste et de Josette Leblanc, marié à Marguerite Aucoin, résidant à Kamouraska probablement de 1742 à 1775. Pendant ce laps de temps, il aurait épousé en secondes noces Marie Anne Turgeon.

Jean-BapTiSTe Landry, fils de Jean et de Marguerite Melanson, b. le 15 août 1721 ; marié à Josette Leblanc (fille de François et de Jeanne Hébert).

Jean Landry, né à Port-Royal, vers 1687, décédé à Québec de la petite vérole pendant l'iiiver de 1758 ; marié le 22 janvier 1714, à Marguerite Melanson (fille de Cbarles et de Marie Dugas), née vers 1694 ; s. à Québec, le 13 février 1758, âgée de 64 ans ; morte de la petite vérole.

Pierre Landry, fils de René et de Perrine Bourg, né vers 1658, marié vers 1682 à Madeleine Robichau. Au recensement de 1686, ils sont à Port-Royal, ayant un enfant, Pierre, âgé de 3 ans. Pierre Landry est âgé de 38 ans et son épouse Madeleine Robichau, 21 ans.

René Landry, baptisé en France, vers 1634, marié

LES BOIvS-PRANCS 327

à Port-Royal, vers 1657, ^ PkrrinkBourg. Au recensement de 1671, il est à Port-Royal, avec son épouse Perrine Bourg, leur fils Pierre âgé de 13 ans. En 1686, il est encore à Port-Royal, âgé de 52 ans et marié à Anne Besnard, âgée de 41 ans. En 17 14, il est à la rivière aux Canards, en Acadie, ayant pour troisième femme Anne Thériot.

Pierre Landry-Bercase exerçait le métier de cordonnier à St-Grégoire. Ne nous étonnons pas s'il a laissé la cordonnerie pour venir ouvrir une terre dans les Bois Francs. Dans ce temps-là on ne faisait pas une spécialité de la chaussure. Le cordonnier n'était pas accablé par l'ouvrage. Autre temps, autre mœurs, autres modes ! On ne faisait pas un usage continuel de la chaussure ; pendant l'été les enfants étaient la plupart du temps nu-pieds, souvent même les grandes personnes. On employait aussi pour aller aux bâtiments et au jardin les sabots de bois.

La chaussure la plus en vogue, au moins la semaine, était faite en cuir rouge, cousue avec de la babïchgào: peau de chat. Les souliers des hommes avaient des hausses en peau de veau ou de mouton, que l'on ramenait sur le bas du pantalon replié. Beaucoup de cultivateurs ne portaient pas d'autres chaussures et la plupart les confectionnaient eux-mêmes. On ne faisait travailler le cordonnier que rarement. Il fallait que ce fût un dépensier, un homme très fier et orgueilleux pour se servir de chaussures dites françaises les jours de semaine.

Les jeunes filles avaient des bottines faites par le cordonnier, et dont elles ne se servaient que les jours de

fête. Bien souvent il arrivait que pour garder ces chaussures en bon état, si on était obligé d'aller à l'église à pied, (pour ménager les chevaux), on allait pieds nus ou avec ses souliers de bœuf, jusqu'aux premières maisons du village, et là, on chaussait sa bottine, que l'on avait eu soin de noircir avant le départ ; pour le retour à lamaison, on avait la précaution de rechanger de chaussures pour reprendre ses souliers de bœuf qu'on avait laissés sous la clôture.

Il va sans dire que dans les premiers temps des Bois- Francs, le cordonnier n'avait pas beaucoup de clients, aussi Pierre Landry-Bercase exerçait rarement son métier, au moins pour les autres car chacun faisait sa petite besogne à la maison. Chacun était un tant soit peu cordonnier, quelques-uns cependant étaient obligés de faire travailler notre cordonnier. La chaussure était bien faite, mais jamais huilée ni noircie, pour la bonne raison qu'il manquait d'huile ou de matière à noircir.

Dans la suite, quand quelqu'un étrennait des chaussures sans les huiler et noircir, on disait : "Tu as graissé tes bottes avec de l'huile à Bercase".

Au temps de Pierre Landry-Bercase, voici comment, dans nos vieilles campagnes, on préparait et employait le cuir. J'emprunte le récit de Jean Sans Terre : un moyen comme un autre de rompre la monotonie et de donner du courage à ceux que la lecture des généalogies ennuirait.

^ Autrefois les vieilles paroisses possédaient toutes une boutique étrange surmontée d'un long tuyau, et entourée d'une grande cour garnie d' étend-perches chargées à se

LES BOIS-FRANCvS 329

rompre de côtes de cuir qui sécliaieut. Des rangées immenses de rouleaux d'écorce de pruclie attendaient l'heure des transformations chimiques.

Vous avez tous connu la vieille tannerie d'autrefois, bâtie à l'entrée àw faubourg. Elle existe encore en certains endroits, mais les personnes délicates n'ont plus besoin de s'enfouir le nez dans leur mouchoir parfumé avant de la dépasser, aucune odeur caractéristique ne s'échappe de la cour, les perches vermoulues et cassées pendent en désordre au bout des fourches à moitié arrachées, le grand tuyau ne fume plus, seules les roues delà voiture qui s'enfoncent sans bruit dans le tan qui assèche les ornières de la deva^iture nous rappellent que la tannerie eut un temps de prospérité.

C'est reconnu, les manufacturiers de chaussures et les marchands détailleurs s'en réjouissent, toutes les tanneries de paroisses sont fermées, et c'est rare de voir un homme qui achète tout un côtè-de-cuir.

D'oLi vient cela ?

Tout simplement parce qu'il ne se porte plus de bottes sauvages^ ni de souliers-à-bas-quar tiers.

Les habitants d'aujourd'hui s'en vont par les champs avec de grosses bottines lacées haut, ou encore les pieds bouclés dans de pesantes claques caoutchoutées très malsaines, et les femmes à la mode se dandinent dans la cuisine en souliers fins ^ les talons haut.

On ne voit même plus de ménagères en souliers, les talons bas. Les planchers des maisons récentes sont tout picotés de la marque des gros clous de bottes ferrées, et on entend venir un voisin d'un mille sur les cailloux du

chemin. J'aimerais autant qu'on fût retourné sans façon aux sabots de bois d'Anne de Bretagne.

La mode changeant, plus d'une industrie est disparue. Le tanneur, un quart-de-métier qui vivait à l'aise, s'est mis à ses rentes avec dépit, les apprentis ont déserté les cuves mal odorantes, et les femmes d'habitant ne savent plus monter un bon soulier de cuir. Il est vrai qu'il nous est venu un cordonnier blême pour raccomoder ces grosses bottes que personne autre que lui ne peut radouber^ mais bien des pauvres femmes qui faisaient vivre leur famille du travail de leurs mains ont gémi en voyant leur couteau bien coupant se rouiller dans l'inaction et leurs alênes pointues restent toujours piquées à la poutre au-dessus de la fenêtre. Personne ne vient leur commander une bonne paire de chaussures.

Autrefois, l'habitant ne vendait pas ses peaux vertes pour enrichir les commerçants finauds. Au printemps,il salait bien proprement les peaux de veaux et les gardait soigneusement roulées sur une pièce de l'étable. Aux alentours des Avents,'lors des grandes boucheries, il descendait ensemble la peau de bœuf tué et de la brebis immolée, chez le tanneur du village.

Quelques semaines plus tard, le dimanche après la messe, il montait ses côtès-de-aiir enroulés comme de larges parchemins anciens avec son adresse en écriture bien lisible sur le luisant des peaux et son numéro en chifFres cabalistiques dans un coin mal uni des pattes.

Au grenier de la petite maison de tout habitant il y avait du cuir à l'année pour tous les usages : Le côté-decuir pour les souliers neufs, la peau-h-babiche taillée bien

LKvS BOIvS-FRANCS 331

droit, lui reste de goicdrier pour fournir des pièces aux bottes percées, et les peaux de veaux et de moutons pour faire des jambes-de-boties et des hausses-de-souliers sauvages.

Aujourd'hui, on serait émerveillé de voir autant de richesses dans nos greniers.

A rautomne, c'était de mode, tout le monde de la maison devait être chaussé en neuf.

Un jour qu'il pleuvait trop fort pour aller aux champs, papa partait avec le côté-de-cuir et toute la série de nos patrons de chaussures taillés dans de larges bardeaux de cèdre. Il se rendait chez madame Firmin et lui demandait de vouloir bien lui monter plusieurs paires de souliers de toutes dimensions, tant avec des langues pour y accoupler dans la suite des jambes et autant sans langue pour y coudre des hausses de souliers.

Une semaine ou deux après, suivant la presse, un samedi sans école, papa m'envoyait à pieds, à travers les champs, pour rapporter les souliers et le reste du cuir.

Il me confiait l'argent pour payer la monture^ vingt sous par paire, et tout le long du chemin je tenais la / . monnaie dans ma main au fond de ma poche pour ne pas ^ la perdre. Et je revenais tout fier avec les souliers sur mon dos, accouplés deux à deux par un bout de ligneul i incassable, et le rouleau de cuir sous mon bras.

I C'était réjouissance à la maison parmi les enfants

quand arrivaient les souliers neufs. Chaque petit examinait les siens, les essayait. Comme ils étaient bien faits, avec leur forme ajustée au pied, leur bout artistement plissé, leur ligneul noir bien caché dans le demi-trait du

couteau, et les renforts-h-côtès bien fermés, ils ne prendraient certainement pas l'eau.

La première journée de mauvais temps, papa posait les jambes aux souliers des petits garçons et les hausses aux souliers des petites filles. Le soir après l'école nous trouvions nos bottes finies.

Elles n'étaient pourtant pas encore prêtes à porter.

Il fallait les couperoser pour les teindre en noir.

On achetait des cristaux de vitriol bleu, du poison, qu'on faisait dissoudre dans l'eau chaude, et on en lavait ensuite les souliers jaunes.

Le cuir bientôt tournait irrévocablement au noir. Ensuite papales embibait d'une copieuse couche d^huile y à graisser^ et le lendemain, avec de bons bas de laine tri- / \ cottes pendant l'hiver précédent par maman, nous étrennions nos bottes neuves.

Si elles étaient trop grandes, ce que papa jugeait vite en nous tâtant les orteils à la pointe de nos bottes, nous ajoutions une paire de chausettes^ et alors le père le déclarait solennellement à chacun de nous : "Vous voilà chaussé pour l'hiver !"

Si les jambes de veaux avaient une tendance marquée à nous 7'avaler sur les talons^ avec générosité papa f\ nous taillait dans la peau-à-babiche des cordes-de-bottes larges du petit doigt, il les huilait pour les assouplir et nous nous ceinturions les jambes à force de bras pour tenir à )a fois nos bas relevés et les jambes de nos culottes d'étofïe-du-pays dans les jambes de nos bottes sauvages.

Comme nous étions légers avec nos nouvelles bottes, souples et bien noires ! Papa en profitait.

luvariablemeiit, il disait pendant inic semaine au moins :

" A cette heure que tu es bien chaussé, viens me toucher les bœufs après ton école ; rentre le bois pour le poêle, ou bien encore, cours chez le voisin me faire cette commission."

Et nous allions partout sans fatigue avec nos bottes neuves.

En nous rendant à Técole nous marchions en plein dans le ruisseau, de l'eau aux genoux, pour prouver à nos petits compagnons que nos bottes étaient étanches.

Ces sortes de chaussures ne menaient pas plus de bruit que des pantoufles de chamois : on aurait dit que la personne ainsi chaussée marchait toujours sur la pointe des pieds. Les femmes bardassaient à la journée dans la cuisine sans qu'on les entende.

Après des mois et des mois, surtout si vous aviez la détestable habitude de vous traîner les pieds en marchant, la semelle s'amincissait graduellement, et bientôt un trou se déclarait au talon ou sous le quartier de devant.

Le soir, après souper,papa trempait la botte dans une cuvée d'eau tiède, il faisait une babiche^ taillait une pièce de goudrier ^i il la cousait à la surgette. La botte, un peu apesantie, ne prenait pas plus l'eau qu'auparavant.

Mais malheur à vous si vous glissiez à la cachette l'hiver sur la croûte verglassée, et qu'il vous prît envie de conduire votre traîneau en laissant traîner la pointe du pied.

D'abord rien n'y paraissait, sauf que le ligneul devenait blanc et mousseux, mais bientôt le bout de la botte

s'' c gueulait lamentablement avec une tendance exagérée à s'ouvrir davantage.

Papa disputait bien un peu, mais bientôt, avec patience, il sortait la pelotte de fil à ligneuL en enroulait quatre brins ensemble, les cirait d'un gros brai noir enveloppé dans un morceau de cuir, il soudait aux deux bouts de son ligneul nouveau de grosses soies de porc pour lui aider à les faire passer en sens inverse dans le petit trou de Paierie à ligrieul et l'accident trop souvent répété dans le cours de l'hiver était vite réparé. Pour ceux qui étaient trop biHse-fer^ au lieu de ligneul, il se servait de fil de laiton et le bout de la botte résistait à tous les assauts.

A notre lever, papa veillait avec scrupule à une opération très désagréable à mon sens. Tous les jours, avant de nous chausser, il fallait graisser les bottes et les souliers. Le côté-de-cuir était apporté près du poêle pour étendre les chaussures, l'huile bouillait dans le plat de ferblanc, et, avec une navette^ nous cirions nos chaussures. La maîtresse d'école n'aimait pas beaucoup cela, à cause de son plancher blanc, mais papa passait outre sans s'occuper des semonces que nous attrappions.

Personne dans cet heureux temps ne se plaignait du froid aux pieds.

Nos bottes ne gelaient pas et la neige ne s'introduisait jamais dans nos jambes-de-bottes bien fermées. Quand venaient les dégels du printemps, les hommes né se faisaient pas scrupules d'aller à la grand' m esse en raquettes avec leurs bottes sauvages, surtout si elles étaient neuves et si les jambes étaient encore jaunes.

LKS BOIS-FRANCvS 335

C'était une cliaiissurc idéale, parfaite en tout point, qui n'usait point les bas au talon, qui ne donnait jamais de cors et ne blessait jamais les pieds.

Rassemblez vos souvenirs, jeunes sporime^i des villes, rappelez-vous le bien aise qui vous envahit l'hiver quand vous chaussez de chauds mocassins blancs pour aller en raquettes ; comme vous vous sentez légers !

Il vous prend des envies folles de sautiller, de frapper du talon, de courir, de galopper, et de sauter en l'air.

Vous avez les pieds si libres, vous vous sentez si dispos !

Il en était toujours ainsi au temps des bottes-sauvages et des soulier S'à-bas-quar tiers.

Quand donc la mode retournera-t-elle aux chaussures d'autrefois ?

Page 1