‹ Les bons contes font les bons amisChapitre 2 sur 5 · SM · texte numérisé non relu

SM

POLICHINELLE

Ah! tant mieux, madame, tant mieux! Mais vous avez sans doute quelque chose à me communiquer ?

LA MORT

En effet, j'ai deux mots à te dire.

POLICHINELLE

C'est bien aimable à vous, madame. [A part.) Je voudrais la voir à tous les diables

Trêve de compliments. Parlons raison... Polichinelle, est-ce que la vie que tu mènes ne te fatigue pas ?

POLICHINELLE

Moi!

LA MORT

Je croyais...

POLICHINELLE

Vous vous trompiez, chère madame.

LA MORT

Tout a

une fin.

POLICHINELLE

J'ai peu

réfléchi à ce détail.

LA MORT

Tu n'as

donc jamais pensé à l'Éternité ?

POLICHINELLE

Pardon,

, à l'éternité de la bouteille.

LA MORT

La plus

grosse bouteille se vide.

POLICHINELLE

Hélas ! je ne le sais que trop.

LA. MORT

Et cette bouteille vide ne t'a pas ouvert les yeux ?

POLICHINELLE

Jusqu'ici, les dames m'ont trouvé les yeux assez

ouverts.

LA MORT

Songe que je ne suis pas venue ici pour plaisanter.

[Elle brandit sa faux.

POLICHINELLE

Madame est d'humeur maussade ce matin, [il prend un

bâton.)

LA MORT

Polichinelle, ton heure a sonné.

POLICHINELLE

A quelle horloge, madame?

LA MORT

Tu as cinq minutes pour manifester tes dernières volontés.

POLICHINELLE

Ma dernière volonté est de rester ici,

C'est impossible.

POLICHINELLE

Napoléon a dit qu'il fallait rayer le mot Impossible du Dictionnaire.

LA MORT

Si tu as quelques affaires à régler, dépèche-toi. '

POLICHINELLE

Madame, je vous lègue ma maison après ma mort... Laissez— m'en seulement la nue-propriété.

LA MORT

Mais puisque tu vas mourir.

POLICHINELLIi Est-ce vraiment écrit là-haut?

LA MORT

Ton arrêt est au bout de ma faa.w

POLICHINELLE, n n'y a pas à revenir là-dessus ?

LA MORT

Il faut mourir.

POLICHINELLE

Comment, entre amis, on ne pourrait pas s'arranger?

LA MORT

Me prends-tu pour ton amie ?

POLICHINELLE

Vous vous êtes présentée sous ce titre, madame; et je ne croyais pas qu'une personne de votre sorte descendît à prendre le masque de l'affection.

LA MORT

Dépêclie-toi, te dis-je.... Tes prières sont inutiles. Bien d'autres plus haut placés que toi voudraient se soustraire à ma puissance. J'emmène tous les jours des rois et des empereurs....

POLICHINELLE

Un empereur, chère madame, vaut-il Polichinelle?

LA xMORT.

Trêve à tes sottes comparaisons.

POLICHINELLE

Dame! Les rois et les empereurs font pleurer plus d'un mortel, et moi je les divertis.

LA MORT

Bouffon !

POLICHINELLE

Une belle àme, madame, se cache souvent sous une enveloppe disgracieuse.

LA MORT

PoHchinellc, tu vas me suivre.

POLICHINELLE

Permettez-moi, madame, de changer de chaussures.

iM n îf?

LA MORT

Eu route !

POLICHINELLE

Prenez- vous à droite ou à gauche, madame ?

LA MORT

Suis-moi.

POLICHINELLE

Mais vous prenez un ton!....

LA MORT

Assez de verbiage. Tiens! [Elle lui hmccun coup de faux.

POLICHINELLE

Brrrr! Pas touché.

LA MORT

Es— tu touché, cette fois? [Second coup de faux.)

POLICHINELLE [il chante).

Air de la Dame blanche.

Recommencez, je vous en pi'ie, Recommencez, je vous en prie....

LA. ]MORT

Pau î [Troisième coup de faux.)

POLICHINELLE {U chante).

Quand le Champagne Fait en s'échappant Pan pan.

LA MORT

Je vais t'en donner du Champagne ! Toc ! [Quatrième coup de faux . )

i'OLICMLM-LLE.

Toc, toc, qui valu? Personne.

LA MORT

Tu vas voir qu'il y a quelqu'un. Pouf ! [Cinquième coup

de faux.)

POLICHINELLE

Il n'est pas possible ! madame, votre faux estébrécliée. Il y a au bout de la rue un fort bon rémouleur. {// imite le rémouleur.] SssSSS !

LA MOUT

Drôle, ta ne te moqueras pas de moi plus longtemps. Toung ! [Sixième coup de faux.)

POLICHINELLE

Vous avez certainement, madame, un commencement de rhumatisme dans le bras.

Je vais te faire passer tes rhumatismes présents et futurs. Heing ! [Septième coup de

faux.

POLICHINELLE

Maintenant, madame, vous ne refuserez pas de vous rafraîcliir?

LA MORT

Ouais ! [Hititième coup de faux.)

POLICHINELLE

Un peu de courage, chère madame, pour arriver à la douzaine.

LA MORT

Bing ! [Neuvième coi/p de faux.)

POLICHINELLE

Vous êtes un maladroit faux...soyeur, madame, [llrit.) Ah! ah! ah! ah!

LA MORT

IIoup là ! [Dixième coup de faux.)

POLICHINELLE

On parle ainsi aux chevaux; àPolichinelle, jamais. Assez

d'injures, vieille camarde! [Il montre son bâton, la Mort recule.)

Numérote tes os pour les reconnaître, sorcière. [D'un coup de bâton, il' fait sauter la tète de la Mort. ) Là, bicn^

tu ne ris plus. Tiens ! [Vuncoup de bâton, il enlève un bras.) Es-tu touchée? [Coup de bâton qui fait sauter une jambe.) Pan! [Le bras gauche vole en éclats.) Toc ! [Idem, la jambe gauche.) Poui ! (// fait sauter les os de la poitrine.) Toung ! (// envoie en Tair la colonne vertébrale.) HeiUg ! [Il brise la faux) "^

Ouais ! voilà pour le sablier. [Coup de bâton

au sablier, dans un coin.) Bing! [Il prend\la tête et la

pulvérise.) Houp là ! Iras-tu à ton eaterrement? Pleureras-tu à tes obsèques? Condui-

ras-tu le deuil? Va retrouver le notaire, le commissaire, le gendarme, le juge, le bourreau, le magicien, le diable... Ali! j'ai soif. [Il boit à la bouteille.) Ce n'était pas là une petite aflfaire, et je l'ai échappé belle! Mais maintenant je peux chanter : Hurrah! la Mort est morte!

GUILLAUME k MARTIN

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Guillaume et Martiu étaient deux petits paysans pleins de malice, qui ne pensaient qu'à marauder, à s'introduire dans les clos pour y voler des fruits, à dénicher des nids et à jeter des pierres aux oiseaux de bassecour.

Deux mauvais garçons, pour tout dire.

Leurs parents, qui les avaient souvent pris en faute, leur recommandaient par-dessus tout de ne pas s'approcher des ruches des abeilles; mais, ainsi qu'il arrive trop souvent, cette recommandation produisit l'effet contraire.

Et voilà Martin qui entraîne son cousin Guillaume du côté des ruches.

— Nous verrons la Reine des abeilles, dit Martin.

— LaReine! s'écria Guillaume enthousiasmé, quis'imagina qu'elle portait une couronne d'or sur la tète. Mais si les abeilles nous piquaient?

IM 26 ]g| — Laisse donc, reprend Martin, les abeilles ne piquent que les mains, et voilà, dit-il en montrant les moufles vertes de son grand-père, de quoi nous moquer d'elles.

Toi qui n as pus de moufles, tu resteras derrière moi.

Martin et Guillaume arrivent devant la ruche, Martin étalant avec ostentation ses moufles vertes ; et tous deux, la bouche béante^ attendent que la Reine des abeilles leur apparaisse dans toute sa majesté.

A l'ouverture de la ruche se montrait tantôt une abeille revenant chargée de butin, tantôt une autre qui allait en recueillir sur les fleurs. Ce spectacle ne répondait pas aux imaginations de Guillaume et de Martin, qui avaient espéré voir sortir en calèche la Reine des abeilles, précédée d'éclatantes fanfares; mais on n'entendait à l'intérieur de la ruche ni cors, ni hautbois, ni trompettes, et rien n'annonçait la prochaine apparition de la Reine.

— Puisque la Reine se cache, dit Martin, je la forcerai bien à se montrer.

D'un coup de pied il renversa la ruche; mais les abeilles, irritées d'être dérangées dans leurs travaux,

s'attaquèrent aux deux polissons, et Martin, malgré les moufles de son grand-père, reçut des atteintes si cruelles

à la figure, qu'il ne put distinguer si la Reine s'en mêlait ou si ses sujets obéissaient à ses commandements. Et tous deux poussaient de tels cris qu'ils eussent attendri des rochers.

— Ah! vauriens, c'est bien fait, dit le fermier, qui, attiré par les cris, arrivait sur le lieu du désastre. Hors d'ici tout de suite, mauvais sujets! Vous mériteriez un coup de fusil pour avoir renversé ma ruche.

Guillaume et Martin ne se le firent pas dire deux fois

et s'enfuirent pleins de confusion ; mais, à peine sortis du clos, ils sentirent comme une montagne s'élever sur leur nez, et une montagne tellement cuisante qu'elle aurait tiré toutes les larmes de leurs yeux, s'ils avaient encore eu des yeux. En un instant, un énorme bourrelet de chair s'était formé comme par enchantement; ainsi ils arrivèrent au village, se rendant à peine compte de la route qu'ils suivaient.

— Seigneur Dieu! s'écria la mère de Guillaume, qui t'a mis dans un état pareil ?

Elle reconnaissait son garçon seulement à ses habits.

— Je gagerais que ton mauvais sujet de cousm t'a entraîné dans quelque mauvaise affaire.

Sans répondre, Guillaume et Martin sanglotaient, trépignaient des pieds et portaient la main aux cruelles bouffissures de leur visage.

— Il faut qu'ils soient tombés dans une haie d'orties, disait la brave femm(\

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Mais Gomme les deux polissons ne faisaient que de geindre :

— Allons, sous la pompe, méchants sujets, dit-elle, il n'y a pas un moment à perdre.

A tour de bras, la brave femme fit couler sur leur figure des flots d'eau qui, sur linstant, calmaient la douleur sans enlever la cause du mal .

Trempés jusqu'aux os, Guillaume et Martin rentrèrent à la maison, que remplissait une suave odeur de fricassée de pois au lard et de boulettes de viande. Ce régal avait été préparé pour les deux cousins, et ils s'étaient fait une fête de ces boulettes et de ces pois au lard; mais, quand- bien même la douleur n'eût pas communiqué la fièvre à tout leur corps, leur nez était de-

venu si colossal qu'il cachait les yeux et la boruche, et qu'il eut fallu des béquilles pour soutenir ces tubercules de chairs désordonnées.

Les pois au lard, les boulettes de viande et de pomme de terre restèrent intacts, et le délicat parfum qui s'en dégageait rendait encore^ plus amer le martyre des deux cousins.

La nuit fut dure à passer. Les garnements dormirent à peine; s'ils sommeillaient, d'atroces cauchemars leur montraient, au lieu de la brillante Reine des abeilles, une hideuse mégère, lançant des dards j>énétrants dans leur figure.

En effet, seulement le lendemain, la mère de Guillaume s'aperçut que c'étaient les aiguillons des abeilles qui, enfoncés dans les chairs, occasionnaient cette enflure considérable, et, malgré son désir de soulager les deux enfants, la paysanne ne put arracher les aiguillons.

— 11 n'y a que le maréchal-ferrant qui saurait enlever

M ^1 W ça avec ses outils, dirent les commères du village consultées.

Le matin, Guillaume et Martin furent donc conduits chez le charron, qui, après de nombreux efforts,

put tirer ces aiguillons à l'aide de solides tenailles.

— Ma parole, disait le charron en s'essuyant le front, je n'ai pas plus de mal à ferrer un cheval.

Mais ce n'était pas tout que d'avoir extirpé les aiguillons. Il existait une inflammation qui demandait des onguents particuliers, et ceux-là, le maréchal-ferrant ne pouvait les fournir. Le maître d'école du village, qui savait un pen de médecine, fut appelé à son tour, et il appliqua sur le visage de Guillaume et de Martin deux emplâtres composés de substances caustiques, dont l'effet consistait à appeler l'irritation au dehors. Ce furent encore des cris de rage et de douleur; mais il fallait en passer par là, sous peine de garder pour la vie d'effrayants tubercules au milieu du visage.

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Le maître d'école ordonna que les deux cousins gar-

deraient ic lit trois semaines sans bouger, avec un emplâtre qui les empêchait de voir clair.

On pense quel châtiment ce fut pour deux garçons habitués à courir les champs, et combien ils se repentaient de leurs méchancetés vis-à-vis des abeilles.

Aussi qui fut heureux au bout de ces trois semaines ?

Guillaume et Martin, corrigés, guéris, pouvant manger à leur faim, frappaient de joie leurs cuillers sur la table et goûtaient enfin au régal que leur avait préparé, pour leur convalescence, leur brave mère : des pois au lard et de succulentes boulettes de viande et de pomme de terre.

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