LES PETITS
Allons-y aussi; Camille, viens au potager, je t'en prie. Ce sera bon, du raisin après des marrons. »
Camille les mena au potager, où ils trouvèrent les cousins et cousines montés aux échelles et cueillant les grappes de raisin, qu'ils mettaient dans des paniers.
CAMILLE
C'est joli de nous abandonner comme vous l'avez fait! Nous vous attendions là-bas, pensant que vous deviez revenir.
— Comment, vous étiez restés en arrière à nous attendre! dit Elisabeth. Pauvres malheureux ! nous ne le savions pas.
JACQUES
Et vous n'avez pas eu de marrons?
CAMILLE
Si fait, le cuisinier vient de nous en donner.
JACQUES
Prends ma place pour cueillir du raisin, c'est très amusant. »
Et Jacques descendit de l'échelle, tenant son panier de raisin, qu'il offrit à Camille; elle en prit une grappe; ensuite les petits se jetèrent dessus et en prirent tant que leurs petites mains pouvaient en tenir.
CAMILLE
Mon petit Jacques, veuxtu me rendre le service d'appeler les bonnes? je suis fatiguée de garder les enfants. »
èfZ^^^^
Jacques posa son panier à terre, et courut chercher les bonnes, qui déhvrèrent Camille de sa charge. Chacun des enfants vint offrir du raisin à Camille, qui prit un grappillon à chacun.
(( Et nos marrons, dit-elle, que vont-ils devenir?
LÉONCE
On les a envové chercher avec une charrette, et on nous les mettra dans les coins du hangar.
3IARGUERTTE.
Ce sera très commode ; nous en prendrons qliand nous voudrons.
HENRIETTE
Et nos fleurs, où sont-elles? Tout a disparu! fleurs, paniers, tout.
CAMILLE
C'est moi qui les ai rangées après avoir effeuillé les fleurs et rempli chaque panier.
Merci, Camille; que tu es bonne! C'est pour cela que tu es venue si tard nous rejoindre aux marronniers?
CAMILLE
Oui, je voulais que ce fût fini pour demain. » Les enfants la remercièrent tous, et demandèrent à voir leurs paniers.
(( Ils sont dans vos chambres, dit Camille; chacun a le sien avec son nom écrit sur un papier attaché à l'anse du panier. »
LENDEMAIN était la fête du village; on devait faire une procession avec des bannières portées par des petites filles en blanc ; Camille devait être à la tête de la procession, comme lapins âgée. Maiscomment pouvait-elle sans fleurs et sans panier se mettre en tête des petites filles. C'était elle qui devait donner le signal des temps d'arrêt en jetant des fleurs, ") devant les bannières de la sainte Vierge. Elle aurait pu faire part de son embarras à ses cousins et
cousines, mais elle savait que tous viendraient lui céder leur panier et se priver du plaisir qu'ils attendaient depuis huit jours.
« Et c'est ce que je ne veux pas, se dit-elle, car je sais par moi-même le chagrin qu'ils en auraient. C'est moi qui suis la plus âgée, je dois être la plus raisonnable et savoir me priver pour le plaisir des autres; le bon Dieu saura bien me dédommager de mon sacrifice. »
L'heure avançait pourtant; Camille ne savait comment faire; enfin elle trouva un moven.
Une demi-heure avant le départ général, elle demanda à sa maman la permission de partir d'avance pour allonger le chemin en passant par le bois et voir un pauvre vieux bonhomme qui était très malade.
« Il vaut mieux y aller au retour de l'office et de la procession, lui répondit sa maman. N'oublie pas que tu as ton panier à emporter; il t'embarrassera pendant une si longue route.
CAMILLE
Oh non ! maman ; on emportera tous les paniers ensemble, et nous les retrouverons à la sacristie.
LA MAMAN
Camille, ce n'est pas raisonnable; tu ne peux pas aller seule par le bois ; il n'y a personne pour .t'accompagner.
CAMILLE
Oh! maman, je vous en prie.
LA MAMAN
Qu'est-ce qui te prend, de demander avec tant
d'insistance une chose si peu raisonnable? 11 y a quelque chose là-dessous. Voyons, Camille, avouemoi la vérité. Pourquoi ne veux-tu pas aller avec tes cousins et cousines? »
Camille ne crut pas devoir cacher plus longtemps la vérité à sa maman ; elle lui raconta ce qui était arrivé pour les paniers et comment elle avait voulu renoncer à être de la procession.
« Vous m'avouerez, maman, ajouta-t-elle en prenant un air riant, que je ne serai pas bien malheureuse de marcher derrière la procession avec vous, au lieu de marcher en avant; au contraire, ce sera même plus agréable pour moi, car je verrai l'effet qu'ils produiront en lançant leurs fleurs.
— Tu es une excellente petite fille, lui répondit sa maman en l'embrassant, et tu mérites bien la surprise que veulent te faire tes cousins et cousines, et tous les enfants du village
CAMILLE
Quelle surprise, maman? On ne m'a rien dit.
LA MAMAN
Puisque c'est une surprise, on ne devait te rien dire ; mais je suis dans le secret, moi.
CAMILLE
Et vous l'avez un peu trahi, maman, par bonté pour moi.
LA MAMAN
C'est vrai ! mais je ne pouvais pas et je ne devais pas te laisser dans l'embarras que tu m'as confié et dans la tristesse que je voyais sur ta pauvre figure, ordinairement si gaie. Partons, mainte-
liant, pour rejoindre les autres, qui nous attendent.
— Camille! où est donc Camille? criaient les enfants au moment où elle entra
CAMILLE
Me voici, mes amis; j'arrive avec maman.
ELISABETH
Et ton panier ,où est-il ? Nous avons chacun le nôtre.
— Je n'en ai pas, dit Camille avec un peu d'hésitation.
— Comment, tu n'en as pas? 11 faut que tu en aies un. Va le chercher, dépêche-toi
— Je n'en ai pas », répéta Camille.
Les enfants la regardèrent avec étonnement.
LA MAMAN
Camille a trouvé un panier de moins qu'il n'en fallait, mes enfants; comme c'est elle qui les a remplis et marqués pour chacun, elle s'est sacrifiée, selon son habitude; elle s'est privée d'un plaisir pour qu'aucun de vous n'en fût privé.
— Bonne Camille! dirent les enfants les uns après les autres avec un attendrissement visible. Bonne Camille ! » répétaient-ils.
Tous voulurent lui faire accepter leur panier, comme elle l'avait prévu; elle avait beau refuser, ils la suppliaient avec tant d'instances et, il faut le dire, avec un tel vacarme, une telle importunité, qu'elle ne savait plus auquel entendre. La maman, après avoir ri un instant de leurs clameurs et de leurs sauts, les appela, en disant qu'elle avait un secret à leur confier, et que Camille ne devait pas l'entendre. Ils accoururent tous, et, après avoir écouté
ce que Mme de Fleur ville avait à leur dire, ils devinrent calmes et tranquilles, souriant avec malice.
MARGUERITE
C'est vrai, Camille n'a pas besoin de panier.
SOPHIE
Tais-toi donc, tu parles toujours trop!
MARGUERITE
Moi ! je n'ai rien dit. N'est-ce pas, Camille, que tu ne sais rien?
SOPHIE
Là! la voilà qui recommence! Tais-toi, je te dis.
JACQUES
Laisse-la, Sophie; elle n'a rien fait de mal; elle est si petite!
LA MAMAN
Voyons! pas de disputes. Nous sommes en retard; partons et marchons vite. »
Tous se mirent en route pour aller se joindre aux enfants du village, qui attendaient sur la place; ils les trouvèrent rassemblés. Les enfants prirent leur rang pour entrer à l'église. Quand on fut à quelques pas de la porte, on vit paraître le curé, tenant à la main une bannière légère en soie blanche, sur laquelle était peinte une image de la sainte Vierge ; au-dessous était brodé en lettres d'or :
OFFRANDE AFFECTUEUSE DE TOUS LES ENFANTS ASSISTANT A LA PROCESSION DU 16 OCTOBRE 1861 A MADEMOISELLE CAMILLE DE ROUVILLE, LA MEILLEURE DE TOUTES.
Le curé s'avança et chercha des yeux Camille,
qui, ne portant pas de panier, s'était retirée derrière les enfants et près de sa maman.
(( Mademoiselle Camille, dit-il, ayez la bonté de venir recevoir le présent des enfants du village, de vos cousins, cousines et amies, en signe de reconnaissance et d'affection. »
Camille, fort surprise, avança et reçut des mains du curé la jolie bannière, dont il lui fit lire l'inscription. Des larmes de bonheur vinrent mouiller les yeux de Camille; elle se retourna vers les enfants rassemblés.
« Merci, mes amis; mille fois merci. C'est vous qui êtes bons et aimables : c'est moi qui dois être reconnaissante. Quelle bonne et aimable surprise! Merci, monsieur le curé, ajouta-t-elle en se retournant vers lui. Ayez la bonté de bénir la bannière et celle qui la portera. »
Et, s'agenouillant aux pieds du curé avec sa bannière inclinée vers lui, elle reçut sa bénédiction.
Les rangs se reformèrent, Camille marchant en tête de la procession. Chacun admirait la bannière et la charmante petite fille qui la portait avec tant de recueillement. Camille se sentait heureuse, mais pas fière : car elle n'était pas du tout orgueilleuse, et prenait pour un acte de bonté ce qui n'était que la juste récompense de sa propre bonté, de son dévouement et de sa modestie.
Quand la cérémonie fut terminée, Camille demanda au curé la permission d'offrir sa bannière à la sainte Vierge et de la laisser toujours près de son autel. Le curé v consentit, et Camille alla
porter sa jolie bannière près de l'autel de la sainte Vierge.
VALENTINE
Pourquoi n'as-tu pas rapporté à la maison le présent que nous t'avons fait? Cette bannière t'aurait fait honneur.
CAMILLE
Elle m'aurait fait trop d'honneur; dans quelque temps on aurait pu me croire bien meilleure que je ne le suis. Et puis, une bannière doit être dans une église, et pas dans une chambre.
VALEXTIXE.
Comment fais-tu pour être si bonne?
Jamais tu ne te fâches, jamais tu ne te plains de personne.
CAMILLE
Et de quoi pourrais-je me fâcher? Et
134 lp:s bons enfants
de quoi poiirrais-je me plaindre? Vous êtes tous si bons avec moi !
VALENTINE
Pas toujours. Ainsi, quand je t'ai mis de la cire sur ta belle tapisserie, ce n'était pas bon cela?
CAMILLE
Oh! tu l'as fait par maladresse, pas par méchanceté.
VALENTINE
Hem! hem! Un peu par méchanceté, parce que tu n'as pas voulu me laisser te couper tes aiguillées de soie. Et lorsque Paul t'a pris et mangé ta part de biscuits?
CAMILLE
Il est si petit, ce pauvre Paul ! Est-ce qu'on peut se fâcher contre lui?
VALENTINE
Vois-tu, comme tu trouves toujours des raisons pour ne pas accuser !
CAMILLE
Prends garde que je n'en trouve une pour me à cher contre toi.
VALENTINE
Pourquoi? Qu'est-ce que je te fais?
ïu cherches à me donner de l'orgueil. C'est mal. » Valentine sourit de ce reproche; elle embrassa
ensuite la charmante Camille et alla rejoindre ses
amis.
LA SOURICIERE.
RMAND. Ma bonne, entends -tu ce petit bruit? Qu'est-ce que c'est? Tiens ! il recommence.
LA BONNE
C'est une souris qui grignote dans l'armoire Quel train
elle fait!
ARMAND
Je voudrais bien la voir, ma bonne. Veux-tu m'ouvrir l'armoire?
LA BONNE
Mais si je l'ouvre, la souris se sauvera, et vous ne verrez rien. »
Armand ne voulut pas croire ce que lui disait sa bonne : il ouvrit lui-même l'armoire, entendit un petit irou-frou dans des papiers qui se trouvaient en bas, et puis rien. Il regarda, chercha de tous côtés et ne vit pas de souris.
ARMAND
Où esi-eile donc, cette bête? Par où s'est-elle sauvée?
LA BONNE
Il faut à une souris un si petit trou pour passer, que vous ne trouverez pas la |)lace.
AHMAM).
Et comment faire pour l'attraper?
LA BONNE
II faut mettre une souricière.
ABMAND.
Qu'est-ce que c'est que ça, une souricière?
LA BONNE
C'est une petite maison dans laquelle on met du beurre, du fromage ou une noix attachés à une ficelle, et, quand la souris entre dans la maison et grignote ce qu'on a mis dedans, elle est prise.
ARMAND
Oh! ma bonne, je t'en prie, attrape-moi une souris.
LA BONNE
Je vais tout de suite arranger une souricière; nous allons tacher de prendre cette souris de tout à l'heure. »
Armand courut avec sa bonne, pour voir comment elle arrangeait sa petite maison. Il rencontra Henriette, qui lui demanda où il courait.
ARMAND
Je vais avec ma bonne arranger une maison pour attraper des souris.
HENRIETTE
Oh! ce sera amusant! Je veux voir aussi. • — • Et moi aussi! » s'écria Paul, qui jouaiî dehors, devant la cuisine.
Us entendirent un petit tVou-tVou. (Page lo'ô.)
En moins de cinq minutes, tous les enfants furent rassemblés et remplirent la cuisine; ce n'était pas, heureusement, le moment du diner, de sorte qu'ils ne gênèrent personne, excepté la bonne, qu'ils entouraient de si près qu'elle ne pouvait venir à bout de tendre ses ficelles : l'un lui poussait le coude, l'autre lui marchait sur le pied, un troisième lui tirait les mains pour mieux voir. Elle était heureusement douce et patiente, de sorte qu'elle ne se fâchait pas; elle finit par arranger sa souricière.
(c A présent, dit-elle, que personne n'y touche. Je vais la monter et la placer dans l'armoire. »
Les enfants la suivirent tous.
LA BONNE
Si vous faites ce train dans la chambre, la souris se sauvera à l'autre bord du château et nous ne pourrons pas l'avoir.
— Chut! chut! dirent les enfants en s'efforcant de ne pas faire de bruit. — Ne me pousse donc pas, Léonce. — Tu m'écrases les pieds, Henri. — ■ Tu me fais mal aux épaules, Elisabeth. — Aïe! aïe! tu m'étoufïes ! » criait Paul.
Enfin ils parviennent à se caser et à rester tranquilles. Au bout de quelques instants ils entendirent le petit frou-frou dans l'armoire, puis un bruit sec et plus rien.
« La souris est prise, dit la bonne quelques instants après.
— Elle est prise ! elle est prise ! » crièrent les enfants tous à la fois.
La bonne ouvrit l'armoire, tira la souricière; il V avait une grosse souris étranglée qui pendait par un des trous de la souricière.
« Tenez, la voilà! » dit la bonne en détachant le fil de fer qui avait étranglé la souris.
ARMAND
Mais elle ne bouge pas ! ses yeux sont fermés !
LA BONNE
Parce qu'elle est morte; le fil de fer l'a étranglée.
ARMAND
Mais je ne veux pas qu'elle soit morte ! Pauvre 30uris! je la voulais vivante.
LA BONNE
Pour la prendre vivante, il faut une souricière d'un autre genre, avec une petite porte et un grillage à l'autre bout.
ARMAND
Oh ! ma bonne, je t'en prie, va chercher une souricière d'un autre genre, comme tu dis. Je voudrais tant avoir une souris vivante!
LÉONCE
Qu'est-ce que tu en feras?
ARMAND
Je la garderai dans une boîte.
ELISABETH
Elle la rongera et s'échappera par le trou qu'elle mra fait avec ses dents.
ARMAND
Alors je l'attacherai par la patte.
MARGUERITE
C'est dégoûtant, une souris; ça sent mauvais.
ARMAND
Je l'attacherai dehors à un arbre.
HENRIETTE
Mais elle sera très malheureuse; serais-tu content si l'on t'attachait par une jambe et qu'on te laissât tout seul dehors, et la nuit encore?
La souricière.
ARMAND
Moi, c'est autre chose. Je pense, moi; une souris ne pense pas.
MADELEINE
Non, mais elle souffre.
ARMAND
Eh bien, je ne l'attacherai pas. Je t'en prie, ma bonne, attrape-moi une souris vivante.
LA BONNE
Je le veux bien; mais vous ne l'aurez qu'un jour;
après quoi nous la tuerons, parce qu'elle finirait par s'échapper. »
Armand ne répondit pas; mais il se dit en luimême qu'il cacherait si bien sa souris, qu'on ne la trouverait pas.
La bonne alla demander une souricière à grillage et à bascule; elle ne tarda pas à en remonter une, avec un petit morceau de lard cpii devait attirer les souris. Elle la mit dans l'armoire, comme l'autre, et les enfants attendirent. On ne fut pas longtemps sans entendre la bascule retomber : la souris était prise.
Les enfants avaient attendu avec beaucoup de patience, tant ils avaient envie de voir la souris vivante. Quand la bonne ouvrit l'armoire et en tira la souricière, ils se groupèrent tous autour pour la mieux voir. La pauvre souris ne paraissait pas trop rassurée au milieu de ces cris de joie et do cet entourage, terrible pour elle; car elle se croyaiï: perdue, et on va voir qu'elle avait raison.
ARMAND
Comment faire pour la tirer de là?
LOUIS
Ouvre la petite porte et prends-la.
AiniAND .
C'est que... je n'ose pas.
LOUIS
Tu as peur d'une souris?
ARMAND
Je crois bien! Une souris a des griffes ot rlor. dent:^ !
LOUIS
Oh! de si petites griffes et de si petites dents !
ARMA>,D
Petites, mais pointues. Regarde; vois-tu, quand elle ouvre la bouche, comme on voit de petites dents aiguës?
Alors il vaut mieux la tuer, si tu n'oses pas Y toucher. Ce ne sera pas amusant du tout; qu'est-ce que nous en ferons?
ARMAND
Tu vas voir. Attachelui une ficelle à la patte.
HENRIETTE
Je veux bien; quand tu l'auras tirée de sa prison.
ARMAND
Mais puisque je te dis que j'ai peur.
ELISABETH
Ecoutez, mes amis; si vous me promettez de ne pas faire de mal à cette pauvre petite bête, je vais ouvrir tout doucement la petite porte, et je la prendrai dans ma main.
LA BONNE
Non, mademoiselle Elisabeth, vous vous saliriez les mains; ça sent si mauvais, une souris! Laissezmoi faire, je vais la prendre et lui attacher un cordon à la patte, sans lui faire de mal. )>
Et la bonne s'enveloppa la main d'une serviette, souleva doucement la trappe et saisit la souris au moment où elle allait s'échapper; puis elle lui attacha la patte avec le cordon qu'elle tenait tout prêt de l'autre main.
(c Voilà, dit-elle en remettant à Armand le bout du cordon. Tenez bien; ne lâchez pas, »
Et elle posa à terre la souris, qui, se croyant libre, se précipita en avant de toute la vitesse de ses jambes. Sa course ne fut pas longue : le cordon l'arrêta; alors elle se mit à tourner autour d'Armand, qui commença à s'effrayer de voir la souris si près de ses pieds; bientôt il poussa un cri horrible en lâchant le cordon, car la souris grimpait le long de sa jambe. La bonne saisit le cordon et tira; la souris se raccrocha à la jambe d'Armand, qui criait de plus belle; les enfants s'étaient tous réfugiés sur les chaises, les lits et même les tables. La bonne fut obligée de prendre
la souris à deux mains pour lui faire lâcher prise.
« Vous voyez, Armand, que ce n'est pas déjà si
La souris grimpait le long de sa jambe.
amusant d'avoir une souris vivante. Youlez-vous que je la tue?
— Oh non! ma bonne; descends-la devant la maison : tu l'attacheras à un arbre.
— Je n'aime pas ce jeu-là, dit Yalentine; c'est cruel !
LA BONNE
Mlle Yalentine a raison ; il vaut mieux tuer cette bête, déjà à moitié morte de peur. »
Armand supplia tant sa bonne de ne pas la tuer, qu'elle consentit à la descendre et à l'attacher à un arbre. Tous les enfants allèrent voir l'opération, qui ne fut pas longue, et ils regardèrent avec pitié la pauvre souris courir effarée à droite, à gauche, et faire des efforts désespérés pour s'échapper.
Tout à coup la souris s'arrêta comme pétrifiée; tout son corps frémissait; elle poussa quelques cris faibles mais aigus, sans quitter la place où elle était. Les enfants la regardaient avec surprise, ne comprenant pas ce redoublement de terreur. Il leur fut bientôt expliqué quand ils entendirent derrière eux un miaulement féroce, suivi immédiatement d'un bond prodigieux. C'était le chat de la cuisine, qui s'était approché sans bruit et qui regardait avec des yeux flamboyants la malheureuse souris, dont il comptait se régaler. En effet, avant que les enfants eussent eu le temps de l'arrêter, il s'était élancé sur la souris et lui avait broyé la tête. Les enfants poussèrent un cri d'horreur.
« Ma souris! ma souris! criait Armand.
— Pauvre bête! Méchant animal! » s'écriaient les autres.
Et tous se mirent à poursuivre le chat, qui emportait dans sa gueule les restes sanglants de la souris; il avait coupé de ses dents la patte attachée au cordon, et il se sauvait devant les cris des enfants.
Il ne tarda pas à grimper le long d'une échelle
LES BONS EXPWNTS 147
qui le conduisit au grenier, où il put achever tranquillement son diner improvisé.
Les enfants étaient furieux contre le chat, dont la cruauté les indignait.
« Nous voilà bien en colère contre le chat, di' enfin Elisabeth, et pourtant il n'a rien fait de mal.
MARGUERITE
Comment, rien de mal! il a mangé notre souris, et tu trouves que ce n'est pas mal.
ELISABETH
Mais non; le chat mange les souris comme nous mangeons les poulets; seulement nous avons des cuisiniers qui les tuent et les font cuire, tandis que le chat est lui-même son cuisinier.
SOPHIE
Mais il lui a fait un mal affreux avec ses vilaines dents !
ELISABETH
Pas si mal que nous le pensons, car il lui a broyé la tête en une seconde. Et croyez- vous que nous ne lui ayons pas fait beaucoup plus de mal par la frayeur que nous lui avons causée?
JACQUES
C'est vrai; elle avait l'air si effrayée, qu'elle me faisait pitié.
ARM-vXD.
Je ne veux plus avoir de souris vivantes ; je demanderai à ma bonne de remettre les autres souricières qui les étranglent.
Tu feras très bien, car je vois que ces amuse
148 LES BONS P:NFANTS
sements sont très méchants. On s'amuse à faire souffrir des bêtes! c'est mal; le bon Dieu n'aime pas cela : c'est Camille qui me l'a dit.
— Et Mlle Camille a bien raison, mes enfants, dit la bonne, qui venait d'entrer.
— Et qu'allons-nous faire à présent? dit Sophie.
— Vous allez tous vous arranger pour le diner, qu'on va sonner dans dix minutes. »
Les enfants rentrèrent chacun chez eux et se retrouvèrent au salon quelques instants après. Ils racontèrent la fin cruelle de la pauvre souris et promirent de ne plus recommencer des jeux pareils.
(( Vous aurez raison, dit Camille; cette souris me rappelle un conte de fées que m'a raconté ma bonne quand j'étais petite.
— Raconte-nous-le, Camille, je t'en prie, s'écrièrent les enfants.
— Je ne demande pas mieux, mais pas à présent; quand nous serons sortis de table. »
SSBROUFFK, LAMALIGE ET LA SOURIS.
PRÈS le dîner, les enfants allèrent s'asseoir sur rherbe, près de Camille, qui* leur raconta l'histoire qu'ils attendaient avec impatience.
Il y avait une fois une petite fille nommée Lamalice; elle était pauvre et orpheline; elle avait été recueillie par charité chez des parents pauvres; aussi quelquefois on manquait de pain à la maison, mais jamais Lamalice n'avait l'air de s'en inquiéter.
Ces parents, nommés Sanscœur, traitaient Lamalice avec froideur , et pourtant elle était très bonne.
Tout le monde l'aimait dans le pays, à l'exception d'un gros garçon appelé Esbrouffe, qui avait une maison près de celle des pa
rents de Lamalice. Il était riche, avare et méchant; il faisait toutes sortes de méchancetés à Lamalice et à ses parents : tantôt il arrachait lem^s légumes, tantôt il couvrait d'ordures le linge qu'ils faisaient sécher dans leur jardin. 11 leur avait demandé de lui vendre la moitié de ce jardin pour agrandir le sien, et surtout pour avoir un poirier qui donnait de si beaux fruits, qu'il était connu sous le nom de poirier merveilleux. Esbrouffe était gourmand et avare; il voulait manger et vendre ces poires merveilleuses. Plusieurs fois il avait essayé d'en voler; chaque fois il lui était arrivé un accident fâcheux : une fois il tomba de l'arbre et se démit le poignet; une autre fois il culbuta dans un baquet d'eau sale.
Lorsque Sanscœur refusa son jardin et son poirier à Esbrouffe, celui-ci jura de s'en venger.
(( J'aurai votre poirier, ou je vous ferai mourir de misère et de chagrin! » dit-il avec colère.
Sanscœur leva les épaules, sa femme aussi; Lamalice sourit. EsbroufiPe, n'osant s'attaquer aux parents, se tourna vers la petite :
« Tu me payeras ton sourire insolent! dit-il en lui montrant le poing.
— Vas-tu nous laisser tranquilles, faiseur d'embarras, amateur de poires! » dit Sanscœur en se levant et en marchant sur Esbrouffe.
Ce dernier était poltron; il crut prudent de ne pas trop laisser approcher son ennemi, et, ouvrant la porte avec empressement, il sortit en la refermant avec violence. Un petit cri doux, mais
aigu, se fit entendre. Lamalice regarda d'où il avait pu venir, et aperçut une souris dont la patte se trouvait prise dans la porte et qui se débattait vainement pour se dégager. Un cri plaintif lui échappait par moments; Lamalice courut à elle, entr'ouvrit la porte et la mit en liberté; mais, la douleur l'empêchant de se sauver, Lamalice la prit et vit sa petite patte sanglante et à moitié coupée.
« Pauvre petite bête ! comme elle souffre ! Cousine , donnez-moi, je vous prie, de l'huile de mille-pertuis.
— Pour quoi faire enfant? Tu sais que j'en ai bien peu et que je la ménage.
— Cousine, c'est pour en mettre quelques gouttes à cette pauvre souris, qui a eu la patte écrasée dans la porte.
— Tu crois que je vais user mon huile pour une souris ! Jette cette vilaine bête ! qu'elle se guérisse comme elle pourra! »
Lamalice ne répondit pas ; dans la chambre à côté, quelques parcelles de beurre restaient sur
« Tu me payeras ton sourire insolent! «
une assiette; elle les ramassa, les mit délicatement sur la patte malade de la souris, et l'enveloppa d\m petit chiffon (pii traînait dans un coin; puis elle la posa à terre.
(c Lamalice! » dit une petite voix fïatée.
Lamalice se retourna de tous côtés et ne vit rien.
« Lamalice! répéta la même petite voix.
— Qui donc m'appelle? je ne vois personne ,dit Lamalice avec surprise.
— Par ici! en bas, à tes pieds », dit la petite voix.
Lamalice regarda à ses pieds, et ne vit que la souris, qui la regardait fixement.
« C'est moi qui t'appelle, dit la souris; je te remercie de m'avoir délivrée, d'avoir soulagé ma souffrance, au lieu de me tuer, comme l'auraient fait tant d'autres. Je veux te témoigner ma reconnaissance; demande-moi ce que tu voudras, je te l'accorderai.
LAMALICE.
Vous êtes donc fée, petite souris, que vous parlez si bien?
LA SOURIS
Oui, je suis fée, et je peux beaucoup.
LAMALICE.
A votre place, je profiterais de mon pouvoir pour me donner une autre forme que celle d'une pauvre souris, que tout le monde poursuit et que mange le chat
LA SOURIS
Ce n'est pas moi qui ai choisi mon tris ce état,
LES BONS P:NFANTS 153
c'est la reine des fées, qui m'a condamnée à rester souris pendant mille ans, pour me punir d'avoir résisté à ses ordres.
LAMALICE.
Quels ordres?
LA SOURIS
Tu es bien curieuse, Lamalice; au lieu de tant parler,, tu devrais me demander ce que tu désires avoir : je t'ai dit que je te l'accorderais. Veux-tu de l'or, des terres, des bijoux, des maisons?
— ^on, dit Lamalice en secouant la tête d'un air réfléchi; à quoi servent la fortune, l'or et tout cela?*à rendre paresseux, méchant, orgueilleux. Non, je ne veux rien de ce que vous m'offrez.
LA SOURIS
Tu ne désires rien?
LAMALICE.
Pardonnez-moi, je désire quelque chose, mais vous ne pouvez pas me l'accorder.
LA SOURIS
Qu'en sais-tu? Essaye. Dis ce que tu veux.
— Je voudrais, dit Lamalice en rougissant légèrement, débarrasser mes parents du voisinage d'Esbrouffe et l'obliger à s'en aller si loin que nous n'en entendions plus parler.
— Ce sera facile, répondit la souris. Ouvre la porte et suis-moi. »
Lamalice ouvrit la porte; la souris s'élança dehors avec la même vitesse que si elle n'avait pas eu la patte cassée; elle courait si vite que Lamalice avait peine à la suivre : mais elle n'alla pas
loin. Au bout du jardin, au pied du poirier, la souris entra dans un petit trou et disparut.
« 11 m'est impossible de vous suivre dans ce trou, madame la souris, cria Lamalice en riant. Adieu donc, portez-vous bien, vous et votre patte.
— Tu es bien vive, ma fille », dit une voix derrière elle.
Lamalice se retourna et vit un équipage, qu'elle examina avec la plus grande surprise. Quatre gros rats étaient attelés à une énorme carapace (ou coquille) de tortue, dans laquelle était assise la souris sur un coussin de peau de chat. Devant elle était un coffret à barreaux, au travers desquels on voyait un chat garrotté et muselé, et qui ne pouvait exprimer sa fureur que par ses regards étincelants.
« C'est pour te rendre service que j'ai disparu, continua la souris. J'ai pris et muselé le protecteur de ton ennemi Esbrouffe, qui ne pourra plus résister à mon pouvoir et au tien. Voici, ajoutât-elle, un dé que tu garderas soigneusement : quand il sera à ton troisième doigt, il te fera travailler avec une vitesse et une adresse merveilleuses; si tu le mets au second doigt, il te rendra invisible; au c[uatrième, il te donnera une force extraordinaire et la puissance de te transporter où tu voudras ; au petit doigt, il te donnera tout l'or que tu voudras avoir. Au moyen de ce dé, tu pourras effrayer et tourmenter Esbrouffe au point de lui faire fuir le pays. »
Lamalice sourit malicieusement, remercia la
fée avec toute la vivacité de son caractère et se disposait à s'en aller, lorsque la souris la rappela.
(( J'ai oublié de te dire que si tu as jamais besoin de moi, tu n'as qu'à toucher ton pied gauche en disant : « Patte cassée, viens à mon secours ». Conserve soigneusement ton dé et n'en parle à personne. Si tu le perdais ou si tu en faisais connaître la puissance, ton ennemi reprendrait tous ses avantages.
— ■ Merci, madame la souris; je n'oublierai pas vos recommandations. »
La souris et son équipage disparurent, laissant Lamalice enchantée du présent de la fée; elle voulut l'essayer sur-le-champ, et, le mettant au quatrième doigt, elle souhaita d'être près d'Esbrouffe. Aussitôt elle se trouva en face de lui et d'un gros tas de pièces d'or qu'il comptait avec avidité.
Quand il vit Lamalice souriante devant lui, il fut saisi d'une grande frayeur.
« Comment es-tu entrée? Toutes les portes sont fermées! »
Pour toute réponse, Lamalice passa son dé au second doigt et disparut aux yeux d'Esbrouffe terrifié.
« Lamalice! dit-il d'une voix tremblante.
— Par ici », dit Lamalice en lui appliquant un violent souftlet sur la joue droite.
Esbrouffe se retourna avec colère, et, ne voyant personne ni auprès, ni devant, ni derrière lui, il resta tremblant et immobile.
« Je Tai pourtant vue, cette maudite enfant! là, devant moi, regardant mon or.
— Qui est plus beau que toi, dit Lamalice.
— Où est-elle, cette petite insolente, que je la fustige de la bonne façon?
— Par ici, dit Lamalice en lui appliquant un second vigoureux soutïlet sur la joue gauche.
— Aïe! aie! Oh! là la ! Que veut dire cela? s'écria Esbrouffe en retombant sur sa chaise.
— Hou ! kou ! »
lui cria Lamalice dans l'oreille, en répandant d'un coup de main tout son or, qui alla rouler de tous côtés.
Esbrouffe tomba par terre, et, se jetant à plat ventre sur son or, il étendit les bras pour en
Soufflet sur la joue droite.
ramasser le plus possible. Lamalice, satisfaite de ce premier essai des vertus de son dé, souhaita de se trouver chez elle, et, se plaçant près de la porte d'entrée, elle mit le dé dans sa poche.
« Te voilà, petite, dit la mère Sanscœur. Tu as perdu bien du temps. Où as-tu été?
— Dans le jardin, cousine; je vais réparer le temj3s perdu.
— Le temps perdu ne se rattrape pas, petite. ïu auras beau faire, tu ne finiras pas ton jupon aujourd'hui.
— Vous allez voir, cousine. Quand je m'y mets, mon ouvrage avance. »
Et Lamalice, s'assejant près de sa cousine, prit son jupon, à peine commencé et qu'une ouvrière habile aurait difficilement terminé en une journée.
Ses mains, son aiguille allaient, allaient avec une telle promptitude qu'elle excita l'attention de la mère Sanscœur.
« Pas si vite, pas si vite, petite; tu vas gâcher l'ouvrage, et ce sera à recommencer. Ca a-t-il du bon sens, deux coutures en un quart d'heure!
— Pas de danger, cousine ; voyez si c'est mal. »
La mère Sanscœur prit l'ouvrage, l'examina, regarda la petite avec un étonnement qui fit sourire Lamalice, et le lui rendit en disant :
Soufflet su. la joue gauche.
(c Je ne te croyais pas si habile que cela, ma fille; je ne t'ai jamais vue faire de si bon ouvrage et si vite. »
Lamalice ne répondit pas et reprit son travail en souriant; deux heures après, le jupon était entièrement fini. La mère Sanscœur n'en pouvait croire ses yeux.
« C'est pourtant vrai, disait-elle à mi-voix en tournant et retournant le jupon dans tous les sens. Elle a fini!... Et très bien cousu!... C'est que je
n'en ferais pas autant Où donc a-t-elle appris
à si bien faire? Et comme c'est venu vite! .. Ça ne
ressemble pas à son ouvrage d'hier Enfin, c'est
comme ça. »
La journée s'avançait; le père Sanscœur allait rentrer de son travail pour souper. Pendant que la mère Sanscœur préparait la soupe et les pommes de terre, Lamalice mit son dé au quatrième doigt.
« Une petite visite à Esbrouffe, se dit-elle ; voyons où il en est. »
Elle se trouva en face d'Esbrouffe, qui soupait : devant lui était une assiette de soupe aux choux, à côté un poulet rôti et une tarte aux cerises. A peine eut-il aperçu Lamalice qu'elle disparut.
(f Quel cauchemar! dit-il à mi-voix. Je croyais encore voir devant moi cette petite sotte de ce matin! Heureusement que je m'étais trompé.
— Pas tout à fait, dit Lamalice en jetant à terre son assiette de soupe
— Au secours ! Le diable ! c'est le diable !
— Pas tout à fait, reprit Lamalice, enlevant le poulet et la tarte, qui devinrent invisibles comme elle.
■ — Minet! Minet! viens à mon secours. Où es-tu, mon fidèle Minet? »
Lamalice, laissant Esbrouffe en face de son pain sec, se souhaita chez une pauvre famille dans le besoin; elle se trouva dans une misérable chaumière; une pauvre femme partageait entre ses quatre enfants un morceau de pain qui aurait à peine suffi à un seul de ces petits affamés. Le père, pâle et hâve, se cachait le visage de ses deux mains et priait le bon Dieu de venir à son secours.
« Hélas! mon Dieu! disait-il, je n'ai plus la force de travailler sans manger. Du pain, mon bon Dieu! du pain pour mes enfants, pour ma femme et pour moi! :»
Un cri joyeux lui fit lever la tête ; quelle ne fut pas sa surprise en voyant un gros poulet rôti et une belle tarte ! Au moment où il allait demander qui leur avait apporté ce secours si nécessaire, un gros pain, une bouteille de vin et une vaisselle complète vinrent se placer près du poulet. La faim se faisant sentir cruellement, toute la famille commença par manger pain, poulet et tarte, et boire de ce bon vin qui leur donna des forces. Ils se demandèrent ensuite comment tout cela était venu, sans pouvoir répondre à cette question, L'étonnement du père redoubla quand il aperçut quelques pièces d'or au fond d'un verre.
« C'est le bon Dieu qui nous envoie ces trésors.
Mes enfants, remercions-le du fond de nos cœurs. » Lamalice, enchantée d'avoir si bien employé le souper du méchant Esbrouffe, se souhaita bien vite à la maison; elle s'y retrouva au moment où la mère Sanscœur apportait leur modeste souper : elle en mangea sa part, et de bon appétit, ne regrettant ni ne désirant le poulet gras et la tarte, et se réjouissant d'en avoir régalé la pauvre famille.
(( Je suis fatiguée, dit Camille en s'interrompant; il y a longtemps que je parle.
VALENTINE
Quel dommage! c'est si amusant!
MARGUERITE
Quand pourras-tu achever?
CAMILLE
Demain soir, si vous voulez.
soniiE.
Il faut bien que nous voulions, puisque tu ne veux pas ce soir.
CAMILLE
D'ailleurs il est trop tard; nous allons nous coucher tout à l'heure.
ELISABETH
Dites-moi, mes amis, ne trouvez-vous pas, comme moi, que Lamalice est un peu méchante?
JACQUES
Un peu, mais pas trop ; elle a fait peur à ce méchant Esbrouffe; il n'y a pas grande méchanceté à cela.
Non ; mais pourtant il a eu une peur terrible, il reçoit deux soufflets et il soupe avec du pain sec.
PIERRE
Bah! on n'est pas mort pour cela. En voyage,
Elle partageait un morceau de pain entre ses quatre enfants.
(Page 161.)
on n'a même pas toujours du pain.
VALENTINE
Où donc? dans quel pays n'a-t-on pas du pain sec?
SOPHIE
D'abord chez les Chinois, puis chez les Arabes,
puis chez les Grosses-Têtes, puis chez les Grosses Jambes.
LÉONCE, riant.
Qu'est-ce que c'est que tous ces gens-là? Où as= tu pris des Grosses-Têtes, des Grosses-Jarobes?
SOPHIE
Je les ai pris où je les ai trouvés, monsieur. Si vous ne savez rien, ce n'est pas une raison pour que je sois comme vous. Je sais des choses très amusantes sur les Chinois.
HENRI, crim air moqueur.
Où les as-tu apprises? Dans ton dernier voyage en Chine.
Non, monsieur; je les ai entendu raconter par un ancien missionnaire en Chine, qui s'appelait l'abbé Hue.
HENRI
Et que te racontait ce missionnaire?
SOPHIE
Vous ne le saurez pas, monsieur; je le raconterai aux autres, mais pas à vous.
HENRI
Qu'ai-je donc fait, pour te mettre en colère contre moi?
SOPHIE
Ce que tu as fait? Tu t'es moqué de moi, comme tu fais toujours; je voudrais avoir le dé de Lamalice pour te donner quelques tapes sans que tu pusses me les rendre.
HENRI
Tu n'as pasbesoin du dé de Lamalice pour taper : nous en savons tous quelque chose.
SOPHIE
Bah ! bah ! Quand j'ai le malheur de vous toucher, vous savez bien me le rendre; et c'est pourquoi je voudrais être invisible pour vous taper à mon aise quand vous m'impatientez.
Heureusement pour nous que tu es très visible, et, heureusement pour toi, tu es plus méchante en paroles qu'en actions : à t'entendre, on croirait que tu es en colère, injuste, égoïste, et au fond tu es très bonne et très aimable.
SOPKIE,
Merci de le dire, et surtout de le penser, ma bonne Camille; c'est bien toi qui es bonne et aimable.
MARGUERITE
Quand finiras-tu Esbrouffe et Lamalice'l Je voudrais bien savoir si Lamalice parvient à le chasser.
CAMILLE
Demain j'espère finir; mais c'est très long; je ne sais si je pourrai. »
Des bâillements commençaient à se faire entendre ; les plus jeunes se pelotonnaient ou s'étendaient sur l'herbe pour dormir; les plus grands même cherchaient à appuyer leurs têtes et leurs coudes. Ces mouvements, accompagnés de silence, attirèrent l'attention des mamans, qui les en-
voyèrent tous se coucher, ce que firent les enfants avec empressement.
Le lendemain soir il faisait un temps superbe: on s'assit de nouveau sur l'herbe, et Camille reprit son histoire.
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