‹ Les bons enfantsChapitre 25 sur 30 · POUCETTE · texte numérisé non relu

POUCETTE

Me voici, maman, je suis dans ma chambre. »

Poucette descendit lestement et fit semblant d'être excessivement désolée de la perte des marrons.

« Où sont Boursouflé et Joufflue? dit la mère en regardant autour d'elle.

— Ils travaillent dehors ; ils ne tarderont pas à rentrer pour diner », répondit Poucette.

En effet, ils revinrent peu de temps après avec une charge de bois qui fît croire à la mère qu'ils avaient travaillé toute la matinée.

Poucette avait la mauvaise habitude de courir après toutes les personnes de la maison qui allaient à la cave, au grenier; souvent on ne la voyait pas

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à cause de sa petite taille. Bien des fois sa mère le lui avait défendu : mais Poucette se moquait d'elle et n'obéissait pas.

Un jour, elle suivit une servante qui allait sécher le linge au grenier. Quand le linge fut étalé, la servante sortit et ferma la porte.

Voilà Poucette enfermée; elle crie, elle crie tant qu'elle peut; mais elle avait une si petite voix que personne ne l'entendait; pendant qu'elle courait çà et là en criant, un chat entre par la lucarne, la prend pour une souris et s'élance sur elle ; Poucette se sauve; mais le chat était leste et adroit : il attrape Poucette, lui donne un coup de dent et lui coupe la tête. Les cheveux de Poucette étaient très longs, ils étranglent le chat, qui tombe étouffé près du corps sans tête de Poucette.

Quelques heures après. Boursouflé et Joufflue ne manquèrent pas de faire une sottise qui leur fit appeler Poucette comme d'habitude ; mais Poucette n'arrivait pas. Effrayés de sa longue absence, Boursouflé et Joufflue la cherchèrent partout et montèrent au grenier; ils virent en entrant le chat mort et Poucette sans vie; leurs cris furent mieux entendus que ceux de Poucette, car ils étaient perçants et terribles. Tout le monde accourut; mais que faire? On ne pouvait refaire une tête à Poucette, ni lui rendre la vie; alors on fit un petit cercueil, on y mit le corps de Poucette, qu'on enterra, et l'on jeta le chat sur le fumier. Boursouflé et Joufflue furent plus battus que jamais, car ils étaient gourmands, voleurs, menteurs et pares-

seux, et Poucette n'était plus là pour réparer leurs sottises. Quand ils furent grands, ils se firent voleurs et on leur coupa la tête; de sorte que les trois enfants de la mère Frottant moururent sans tête.

« J'ai fini ; je crois que mon histoire est très jolie.

Un chat entra par la lucarne.

J'aurais bien voulu voir Poucette. » Les enfants s€ mirent à rire.

MARGUERITE

Comme je voudrais avoir une poupée comme Poucette !

JEANNE

Pas moi, par exemple, elle me ferait enrager du matin au soir.

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HENRIETTE

Mais VOUS ne me dites pas si mon histoire est jolie

CAMILLE

Très jolie, ma pauvre petite, et tu es bien gen tille de l'avoir si bien racontée.

HENRIETTE

Merci, Camille; mais je voudrais savoir ce qu'e: pense Sophie.

SOPHIE

Pourquoi moi plutôt que les autres?

HENRIETTE

Parce que les autres feraient comme Camille par l)onté; mais toi tu diras franchement ce que tu penses.

SOPHIE

Oh bien!... alors,... tiens, franchement, elle est un peu bête.

HENRIETTE

Comment? Pourquoi?

SOPHIE

Parce que Poucette est en même temps bonne et méchante, et qu'elle est punie d'une façon terrible, comme si elle était une scélérate. Parce que Boursouflé et Joufflue ne sont pas punis de leur tromperie envers leur maman. Parce qu'ils se font voleurs on ne sait pourquoi. Parce qu'on ne coupe pas la tête à des voleurs, mais qu'on les met en prison. Enfin, parce que rien dans ton histoire ne mène à rien.

HENRIETTE, pleurmit.

Tu vois bien que j'avais raison de ne pas vouloir

raconter. Je savais bien que je ne savais pas. C'est votre faute à tous; vous m'avez forcée quand je ne voulais pas.

JACQUES

Sophie, pourquoi fais-tu de la peine à cette pauvre Henriette, qui a fait de son mieux, et dont l'histoire nous a beaucoup amusés?

SOPHIE

Elle m'interroge. Que veux-tu que je fasse? Veux-tu que je mente?

MADELEINE

Non; mais tu pouvais juger moins sévèrement. Moi aussi, l'histoire de Poucette m'a amusée.

— Et moi aussi, moi aussi )>, dirent Marguerite, Valentine et Jeanne. Camille, Pierre, Léonce et Louis ne disaient rien et restèrent immobiles pendant que les autres entouraient Henriette, la consolaient et l'embrassaient, repoussant Sophie et la traitant de méchante. Sophie les regardait d'un air moqueur, et dit enfin, en levant les épaules :

« Aurez-vous bientôt fini vos simagrées? Est-ce bête de faire tant d'efforts pour consoler Henriette, qui pleure parce qu'elle est vexée de n'avoir pas fait une histoire très spirituelle !

— Méchante! mauvaise! veux-tu te taire? s'écrièrent les enfants avec indignation.

SOPHIE

Demande à Camille, à Léonce, à Pierre et à Louis s'ils trouvent que j'ai tellement tort et que vous ayez si fort raison. »

Jacques se retourna, et, v^yant le silence et l'im-

mobilité de ceux dont il estimait l'opinion, il leur demanda qui avait tort, de Sophie ou d'Henriette. Il y eut un moment d'hésitation. Camille, voyant que personne n'osait dire l'entière vérité, prit la parole.

CAMILLE

Je crois que mes cousins trouvent, comme moi, que vous êtes injustes pour Sophie, qui n'a parlé que lorsque Henriette l'y a presque forcée. Son jugement a été sévère, mais juste au fond; et je crois qu'il y a effectivement plus de dépit que de chagrin dans les larmes d'Henriette. En somme, Sophie ne mérite pas votre colère ni vos reproches.

Je pense comme Camille. J'ajoute seulement qu'Henriette ne me semble pas mériter tant de caresses et de consolations.

PIERRE

Je dis comme Léonce et comme Camille; Henriette n'avait qu'à ne pas interroger Sophie, si elle ne voulait pas avoir une réponse franche.

LOUIS

Et moi aussi, je pense comme eux. Seulement j'aurais mieux aimé que Sophie n'eût pas dit tout ce qu'elle pensait, et qu'elle se fût rappelée qu'Henriette racontait son histoire par complaisance et avec répugnance.

SOPHIE

Et moi, je trouve que vous avez tous les quatre très bien jugé, et que j'ai parlé trop rudement, comme je fais toujours. Pardonne-moi, ma petite

Henriette, de t'avoir blessée par mon injuste sévérité ; console-toi par la pensée que ton histoire est beaucoup plus jolie et mieux racontée que ne l'a été la mienne, dont ils se sont tous mocjués avec raison. Mais voilà la différence : toi tu pleures, et moi je me bats et je dis des injures. Tu es bonne et douce, et moi méchante et colère. Yois-tu, c'est encore du remords pour moi.

CAMILLE

Non, ma bonne Sophie, pas de remords, je t'en prie; car si tu as été un peu rude, tu n'as pas hésité à réparer ta rudesse, et je suis bien sûre qu'Henriette ne t'en veut plus.

— Non, non, Sophie, je t'aime comme avant, je t'assure », dit Henriette en se jetant à son cou.

L'attendrissement gagna tous les coupables, tous se jetèrent au cou de Sophie, qui finit par demander grâce ; car ce qui avait commencé avec un sentiment de tendresse et de justice devint un jeu, et Sophie était écrasée par les bras et les têtes qui l'entouraient, d'abord avec des larmes dans les yeux, avec le sourire aux lèvres, et enfin avec des éclats de rire et des cris de joie.

(c Au secours! criait Sophie, riant elle-même à perdre haleine. A moi, les grands! à moi, les raisonnables! »

Les grands répondirent à l'appel ; Camille, Léonce, Pierre et Louis se jetèrent dans la mêlée, et le combat devint sérieux. La quantité était pour l'attaque; la qualité, c'est-à-dire la force et l'âge, était pour la défense. Les plus jeunes se glissaient dans

les jambes, sautaient aux mollets, tiraient par derrière. Les grands forçaient les retranchements, pénétraient jusqu'à Sophie, dont ils se retrouvaient séparés par la masse des petits, qui se coulaient partout. Enfin, Léonce parvint à saisir une main de Sophie, Camille attrapa ses jupes, et, tirant, poussant, riant, criant, aidés de Pierre qui faisait l'avant-garde, de Louis qui était à'I'arrière-garde, ils parvinrent à la dégager et à l'emmener en triomphe. Quelqu'un qui serait entré dans le salon en ce moment aurait cru à une bataille sérieuse, tant les cheveux étaient épars, les habits, les robes en désordre : l'un avait perdu sa cravate, l'autre son peigne; un troisième n'avait plus de boutons à son gilet, une quatrième avait une queue à sa jupe arrachée dans toute sa largeur; celui-ci cherchait son soulier, celle-là son col; tous étaient rouges et suants.

C'est au beau milieu de ce désordre que la porte s'ouvrit et que Mme de Rouville fit entrer de nouveaux voisins, qui étaient venus faire une visite et qui désiraient faire connaissance avec les enfants.

Mme de Rouville fut interdite à l'aspect général des enfants.

« Qu'y a-t-il donc? Qu'arrive-t-il, mes enfants, pour que vous soyez dans cet état? Où est Camille? ))

Mme de Rouville espérait que Camille au moins serait présentable. Camille avança, les cheveux épars, une manche déchirée, le visage suant, et fort embarrassée de sa personne.

(c Veuillez excuser, madame, dit Mme de Rouville, le désordre dans lequel se trouvent ces enfants.... Pourquoi êtes-vous comme au sortir d'un combat? ajouta-t-elle en jetant un regard mécontent sur Camille.

CAMILLE

Nous jouions, maman, à délivrer Sophie d'une bande qui l'entourait, et nous sommes un peu clecoiiies.

— Un peu est joli! Décoiffés, déshabillés; vous avez l'air de gamins des rues. Nous vous laissons à vos jeux désordonnés. Quand vous serez présentables, vous viendrez au grand salon. »

Mme de Rouville se retira avec les personnes qu'elle avait amenées ; les enfants restèrent un peu confus, puis ils sourirent en se regardant, puis ils rirent à gorge déployée et ils coururent s'arranger chacun chez soi.

Quand la nouvelle voisine, Mme Delmis, fut partie, Mme de Rouville appela les enfants.

« Comment se fait-il, leur dit-elle, que vous ayez joué si brutalement et avec une telle violence? Vous aviez l'air tous de déguenillés et de fous quand j'ai fait entrer Mme Delmis. Les habits déchirés, les visages emflammés, les cheveux hérissés ou épars; le parquet couvert de souliers, de mouchoirs, de lambeaux de vêtements : tout cela vous donnait un aspect si affreux, que j'ai été honteuse de vous et pour vous.

— Maman, dit Camille, nous ne pensions pas que personne entrât dans le salon où nous étions;

nous avions commencé par être très sages et très tranquilles, et puis nous nous sommes animés en défendant et en attaquant Sophie, et vous êtes malheureusement entrée au plus beau moment de la bataille.

MADAME DE ROUVILLE

De la bataille? Vous vous battiez donc?

CAMILLE

Une bataille pour rire, maman; les uns tiraient Sophie, les autres voulaient la dégager, et aucun de nous ne voulait céder.

MADAME DE ROUVILLE

Ce sont des jeux qu'il ne faut pas recommencer, mes enfants; Mme Delmis a dû croire que vous vous battiez tout de bon, et j'en suis fâchée pour vous ; elle a deux filles qu'elle m'avait promis d'amener à sa première visite; je crains qu'elle ne veuille pas leur faire faire connaissance avec des enfants qui se battent.

SOPHIE

Ma tante, dites-lui que c'est ma faute, et que mes cousins et cousines sont bien innocents.

MADAME DE ROUVILLE

Pourquoi veux-tu que je lui dise un mensonge, ma pauvre Sophie? Tu es trop généreuse.

SOPHIE

Mais ce n'est pas un mensonge dit tout, ma tante ; je ne dis que la vérité ! »

Et Sophie raconta à sa tante ce qui était arrivé, et comment, en réparant une sottise, elle avait attendri ses cousins et cousines, qui avaient failli

l'étouffer, et comment les autres étaient venus à son secours.

Mme de Rouville sourit, embrassa Sophie et les quitta en leur conseillant des amusements plus calmes. On voulut recommencer les histoires. C'était au tour de Louis; mais, comme il était trop tard, on remit au lendemain.

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