‹ Les bons enfantsChapitre 26 sur 30 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

UAND on fut réuni, Louis se plaça clans le fauteuil de celui qui devait raconter.

(( Sophie, ditil, je te prie de ne pas m'interrompre.

SOPHIE

Sois tranquille, je ne dirai pas un seul petit mot.

LOUIS

Bon ! car si tu parles, je me tais.

SOPHIE

Ce ne sera peut-être pas un malheur.

LOUIS

Pourquoi cela, mademoiselle?

SOPHIE

Parce que nous ne sommes pas sûrs que Lu nous amuses.

LOUIS

Eh bien! bouche tes oreilles, si je t'ennuie.

Je préférerais te fermer la bouche.

LOUIS

Mon Dieu! quel esprit a mademoiselle! Comme mademoiselle est aimable et encourageante!... Je demande qu'on te chasse et qu'on t'empêche de m' écouter.

SOPHIE

Gomment donc, monsieur! mais très volontiers! Je m'en vais avec grand plaisir! J'ai l'honneur de saluer monsieur, qui ne veut pas souffrir une observation, qui ne permet que des applaudissements! »

Sophie fait une grande révérence à Louis, lui donne une chiquenaude sur le nez et se sauve en riant. Louis veut la poursuivre, mais les autres l'arrêtent, lui disant que Sophie est gaie et rieuse et pas méchante; Louis se calme et commence.

« Je vais vous raconter le voyage d'une de mes tantes qui allait en Allemagne et qui avait une forêt à traverser. Une forêt! Quelle forêt! Vous allez voir ! Par un temps affreux ! Vous allez voir ! Et des chemins affreux! Vous allez voir! »

On entend un soupir long et bruyant ; les enfants 3e retournent et voient Sophie, rentrée par une petite porte, qui écoute d'un air malin et qui continue à soupirer.

LOUIS

Te voilà donc revenue, toi ! Pourquoi me déranges-tu?'Pourquoi soupires-tu? *

Je reviens, parce que j'aime à t'entendre. Je ne te dérange pas du tout. Je soupire parce que je crains, avec tout ce que nous avons à voir, que nous n'ayons pas le temps de tout voir ni de rien entendre. »

Louis ne sait pas s'il doit rire ou se fâcher. Camille prend la parole.

(( Sophie, tues réellement trop taquine; je t'assure que ce n'est pas bien.

— Pardon, pardon, Camille; je ne le ferai plus », répond Sophie en riant.

Elle saute au cou de Camille et l'embrasse; elle se retourne en pirouettant vers Louis, l'embrasse aussi, s'élance sur la chaise qu'elle avait quittée, croise les bras, baisse les yeux.

« Parle, dit-elle, parle, je suis muette,... mais pas sourde : je t'entends.

— Tant pis, dit Louis en souriant; j'aimerais mieux que tu fusses sourde : tu ne rirais plus de mon histoire. Je commence. »

Sophie le regarde d'un air malicieux ; elle grille de parler, mais elle mord ses lèvres et reste silencieuse et immobile. Louis continue, tout en lu: lançant parfois un regard méfiant.

« Ma tante voyageait donc en Allemagne. Elle était pressée d'arriver à Prague, qui était encore à plusieurs journées de route, car dans ce temps on voyageait avec des chevaux : on n'avait pas encore inventé les chemins de fer. On lui avait conseillé de coucher dans une ville dont j'ai oublié le nom,

mais elle croyait avoir le temps d'arriver avant la nuit dans une autre ville qui était à dix lieues plus loin. Il avait beaucoup plu depuis quelques jours; les chemins étaient horribles; des ornières, des trous, des pierres! La voiture sautait, penchait à faire croire qu'elle allait tomber; les chevaux allaient au pas, s'arrêtaient à chaque instant. Pour rendre le voyage plus difficile encore, voilà un orage terrible qui commence; le vent souffle avec une telle violence que de tous côtés on entend des branches se briser et tomber ; la pluie tombe à torrents, la grêle fouette le nez et le dos des chevaux; le postillon, le domestique sont trempés; le tonnerre commence à gronder; les éclairs se suivent sans interruption; les chevaux refusent d'avancer. Ma tante était désolée d'avoir continué sa route; elle appelle son domestique.

« Fritz, dit-elle, n'y a-t-il pas un village ou une ferme près d'ici, où nous pourrions nous arrêter pour la nuit?

— Je ne sais, madame; je vais demander au postillon. »

Il revint un instant après pour annoncer à ma tante qu'à cent pas plus loin il y avait une auberge habitée par deux hommes et une femme, mais que cette auberge manquait de tout, et qu'on y serait très mal.

« Nous serons toujours mieux qu'ici, sur la grande route, dit ma tante. Tâchez, Fritz, d'y faire arriver nos chevaux, pour que nous y passions la nuit. »

Avec des peines infiniei, on parvint à faire avancer les chevaux, et on arriva à la porte de l'auberge. Malgré le bruit que faisaient les gens et les chevaux, personne ne paraissait; la porte restait fermée. On continua d'appeler, de frapper; enfin un homme entr'ouvrit la porte et demanda d'un ton bourru ce qu'on voulait. Le postillon et le domestique expliquèrent ce que demandait ma tante, et déclarèrent à l'aubergiste que s'il ne voulait pas les laisser entrer de bonne grâce, ils entreraient de force. L'aubergiste ne répondit pas et ouvrit la porte ; ma tante descendit de voiture avec sa femme de chambre, le postillon détela les chevaux à l'écurie, Fritz aida la femme de chambre à monter les sacs de nuit et la cassette qui contenait l'argent et les bijoux de ma tante.

L'aubergiste, toujours silencieux, mena ma tante dans une chambre au rez-de-chaussée, où se trouvaient un lit, une table, deux chaises et un buffet.

« Je voudrais avoir une chambre à deux lits, pour que ma femme de chambre couche auprès de moi, dit ma tante.

— Je n'en ai pas, répondit brusquement l'aubergiste.

MA TANTE

Je veux au moins que ma femme de chambre couche tout près d'ici

l'aubergiste.

On la mettra dans la chambre à côté.

MA tante.

Et mon domestique?

l'aubergiste.

Avec le postillon.

MA TANTE

Est-ce près de ma chambre?

l'aubergiste. Non; là-bas, aux écuries.

MA tante.

Mon Dieu! mais je serai donc seule? »

L'homme la regarda d'une façon singulière, sourit à moitié, et lui dit avec rudesse :

« Est-ce que vous avez peur? Vous craignez pour votre cassette?

— Pas du tout, dit ma tante d'une voix tremblante; je n'ai rien de précieux dans ma cassette. »

L'homme la regarda encore avec un demi-sourire féroce et lui dit :

(c Alors, pourquoi l'avez-vous fait monter avec tant de soin?

— C'est... parce qu'elle contient... mes effets de toilette, répliqua ma tante, de plus en plur, effrayée.

— Voulez- vous souper? demanda l'homme toujours souriant.

— Oui, non, comme vous voudrez », répondit ma tante, qui ne savait plus ce qu'elle disait.

L'aubergiste sortit; à peine était-il parti que la femme de chambre entra, pâle comme une morte.

« Madame!... madame!... »

Ses dents claquaient tellement qu'elle ne pouvait parler.

« Quoi! qu'avez-yous, Pulchérie? dit ma tante non moins effrayée qu'elle.

— Madame,... nous sommes chez des biigands;... dans ma chambre,... sous le lit,... un homme mort un cadavre! »

Ma tante mit son mouchoir sur sa bouche pour étoufïer le cri qui allait s'échapper ; elle tomba sur un fauteuil.

« Un... cadavre i^tes-vous bien sûre?

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