CHAPITRE VI
De Cologne à Aix-la-Chapelle la distance est petite.
Quoique habitée par une grande ombre, il faut avouer qu'Aix-la-Chapelle est un triste séjour, et, comme dit l'autre, « plutôt que d'être enterré comme empereur dans ses murs, mieux vaudrait vivre tout petit poète sur les bords riants du Neckar. » De grandes rues tirées au cordeau, avec des trottoirs déserts et une chaussée herbue; des hôtels de fabrique moderne , rangés sur deux lignes , avec leur façade insignifiante et leur personnel de valets officieux, à qui je n'ai jamais vu faire autre chose que bâiller et regarder l'heure; un théâtre qui se croit grec, l'infortuné! et qui dédie ses vaudevilles et ses opéras-comiques à « Apollon Musagète et au chœur des Muses » ,
MUSAGETVE HELICONIADUMQUE CHORO ;
une place carrée, où viennent deux fois le jour les languissantes victimes du rhumatisme, de la paralysie, de la scialique et de bien d'autres pestes; une piscine d'eau thermale, qui dégage avec ses vapeurs la fétide odeur des œufs pourris; un air de tristesse et d'ennui répandu par toute la ville; je ne sais quoi dans l'air qui fait qu'on bâille et qu'on se sent dormir : voilà,
sans y rien ajouter, l'image de l'impériale cité d'Aix. Pétrarque, qui la traversa pour aller à Cologne, est très laconique à son endroit. « J'ai vu, dit- il, Aix, séjour de Charlemagne, et le tombeau de ce prince , vénérable aux barbares; » puis, en voyageur qui connaît son métier, il se jette dans le récit d'une légende. Frédéric le Grand l'appelait « la capitale de tous les hypocondres, où l'on boit les eaux du Styx; enfin le plus sot pays du monde ».
« A Aix-la-Chapelle, dit un autre, les chiens regardent l'étranger d'un air piteux qui semble dire : Donne-nous un coup de pied, cela nous désennuiera peut-être un peu 1 . »
La ville a pourtant d'agréables environs, de belles collines et de riches ombrages; mais à leur pied s'étendent des marais qui font de cette contrée un séjour peu salubre.
On est surpris de voir Charlemagne en faire son séjour de prédilection, quand les rives du Rhin offraient de si belles résidences. Interrogez le moyen âge , il vous répond par une légende.
11 y avait dans ce temps-là un anneau magique dont la propriété était d'attirer sur celui
1 II. Heine, Reisebilder.