CHAPITRE I
de ce nom des salles écroulées, des murs en brèches, des voûtes effondrées, n'offre pas grand intérêt. J'excepte les caves, qui demandent une visite.
Celui qui les fit songeait à Gargantua, s'il n'était Gargantua lui-même. Quelle hauteur de voûtes ! quelle épaisseur de murs ! quelle ampleur dans tous les sens ! et surtout quels tonneaux! Les foudres de Heidelberg sont connus dans le monde entier. Us ne sont que deux : mais ces robustes jumeaux obstruent l'immense souterrain. Le plus grand mesure huit mètres de diamètre sur onze mètres de long. Il peut contenir deux cent quatre-vingttrois mille bouteilles, de quoi faire perdre la tête à tout un royaume. Le second est plus petit environ des deux tiers. On les voit côte à côte, comme un navire à l'ancre près d'une goélette. Ils sont en bois, et fort remarquablement façonnés. Tous les ans, les compagnons tonneliers achevant leur tour d'Allemagne viennent religieusement en admirer la structure. Un double escalier contourne les flancs du plus gros, et conduit sur la plate-forme qui le surmonte. Une trappe, qu'on soulève,
ne sert plus de passage qu'aux rats dont ce gouffre pullule. Elle servait jadis à verser le jus de la vendange. Il ne fallait guère moins de tout le raisin du Neckar pour gonfler cette outre énorme; aussi ne vit-on pareille liesse que trois fois, la dernière en 1769. Cette année-là, dit-on, l'électeur, couronné de pampre, dansa avec toute sa cour sur la plateforme humide du vin nouveau : fête païenne à laquelle rien ne manquait, si ce n'est le bouc immolé à Bacchus et les chansons du vieux Thespis. Qu'est devenue , hélas ! la joyeuse vendange de 1769 ! La terre ne produira-t-elle plus de quoi remplir ce3 foudres ? Ne sentiront-ils plus fermenter le moût écumant? Vides, ces tonnes si bien ajustées inspirent une estime trop platonique. Corps sans âme, vénérables machines, valent -elles le moindre cep de vigne que le soleil d'août gonfle et mûrit sur le coteau voisin? Valentelles les trois doigts de vin clairet qui pétillent en gouttes d'ambre dans notre verre?
Les caves ont un conservateur, gardien vigilant qui ne quitte jamais son poste, vu qu'il est en bois et fixé par un clou à la muraille.