CHAPITRE I
C'est la statuette d'un singulier personnage , nommé Perkeo , de son vivant fou du comte palatin, et le plus grand ivrogne de tout le Palatinat. Quinze doubles bouteilles de vin du Rhin faisaient sa ration quotidienne; ce qui porte, si je calcule bien, à cinq mille quatre cent soixante-quinze litres le chiffre de sa consommation annuelle, — pour les années non bissextiles : d'où je conclus qu'en vingt-cinq ans ce gaillard convive eût trouvé le fond du grand foudre de Heidelberg. Le fac-similé du personnage s'accorde bien avec cette fabuleuse réputation. Qu'on se figure un petit homme haut d'un mètre, large d'autant, habillé d'une jaquette bleue à parements d'or, d'une culotte courte, de bas de soie, et d'un chapeau tricorne; son ventre, porté par deux jambes flasques qui mollissent sous le poids, a pris l'encolure et la capacité d'un muid; son visage enluminé fait songer au fruit de la treille, et sa bouche est indescriptible. Toute l'âme du personnage est passée dans cette bouche épaisse et sensuelle, dont les lèvres charnues font douter si les grandes coupes sont faites pour elle, ou bien elle pour les grandes coupes. Sa
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main droite est armée d'un verre, qu'achète tous les mois un touriste monomane, et qu'on renouvelle tous les mois.
Cet ivrogne, comme Triboulet son confrère, avait, dit-on, de l'esprit. Il était adroit de ses mains. A côté de sa statuette on montre une petite horloge en bois, de son invention. Une chaînette terminée par un anneau pend hors de la boîte, et provoque le doigt à s'y poser. Tant pis pour qui s'y risque : la boîte s'ouvre, et une queue de renard, mue par un ressort, vous cingle le visage, en même temps qu'un carillon se moque bruyamment de vous.
Il y a peu de chose à dire de Heidelberg comme ville, sinon qu'elle s'est trompée de place; pour espérer un avenir durable, elle devait naître aux lieux où s'élève aujourd'hui le florissant Manheim, au confluent du Neckar et du Rhin. Le commerce du premier est insuffisant pour alimenter une cité de quelque importance. C'est ce que comprit parfaitement l'électeur Charles-Philippe, qui, en 1720, transporta sur le Rhin le siège de l'électorat.
Réduit à lui-même, Heidelberg ne serait qu'un lieu de plaisance, une station d'été dans