CHAPITRE I
Job est le fils d'un digne conseiller de petite rille, bonhomme s'il en fut, crédule comme on ne l'est guère, et qui signe majestueusement : Job père, pro tempore senator.
Job fils est envoyé à l'université. D'abord il se laisse tromper, piller, bafouer comme Gil- Blas ; mais il prend vite et bien sa revanche. Au bout d'un an, il en sait plus long que ses maîtres, je veux dire ses maîtres en vie joyeuse : il est la terreur des philistins (bourgeois), des manichéens (créanciers) et des professeurs. De temps en temps son brave père reçoit des lettres comme la suivante :
Mes très chers Parents,
Je vous écris pour vous dire que j'ai besoin d'argent. Ayez la bonté de m'envoyer vingt à trente ducats. Logement, nourriture, linge, feu, lumière, tout est si cher ici, que je ne sais plus comment faire. Envoyez-moi donc trente ducats. Vous ne pouvez vous imaginer ce que coûtent les livres et les leçons des professeurs! Mon Dieu! si j'avais seulement mes trente ducats!
J'étudie chaque jour avec une ardeur incroyable. Je vous en prie, faites-moi remettre au plus vite ces trente ducats. Malgré la plus sévère économie, je dépense beaucoup pour mes souliers, mon linge, mes habits;
pour le papier, l'encre, les plumes dont j'ai besoin. Envoyez-moi donc ces trente ducats. Je ferai, je vous assure, un bon emploi de cet argent... Je passe dix heures par jour à suivre les cours, et plusieurs heures encore à travailler seul. Mes professeurs sont très contents de moi , et m'engagent seulement à modérer mon zèle pour l'étude de la philosophie et de la théologie. A ce propos, n'oubliez pas les trente ducats.
Le bonhomme de père envoie les trente ducats si instamment demandés, mais ce n'est pas sans grommeler un peu.
Mon cher Fils,
J'ai reçu la lettre que tu m'as adressée. J'ai appris avec joie que tu te portais bien; mais je ne suis pas satisfait que tu demandes encore de l'argent. Il n'y a pas trois mois que tu as reçu cent cinquante thalers; je ne sais vraiment comment faire pour subvenir à tant de dépenses. Je suis heureux que tu étudies avec zèle et que tu te conduises bien ; mais je regrette que tu demandes encore trente ducats. Il me semble, mon cher fils , que lorsqu'on vit avec économie à l'université , on n'a pas besoin de tant d'écus. Il est vrai qu'il faut que tu achètes des livres et que tu payes la rétribution de tes cours; mais pour de telles sommes, on peut acheter bien des livres, et assister à bien des cours.