CHAPITRE II
Francfort a, peu s'en faut, tout abattu, tout nivelé , tout reconstruit. Francfort a eu honte de ses guenilles, et les a changées contre une robe neuve. Plus de vieux logis fantasques, mais de riches hôtels ; plus de carrefours enfumés, mais des boulevards et des squares. A l'heure qu'il est, la cité des anciens Francs montre avec orgueil sa rue de Rivoli, son grand hôtel, sa Chaussée -d'Antin et même son pré Catelan.
Mais adieu le cachet d'antiquité, la physionomie, le caractère. On avait une vieille pièce de monnaie usée, flétrie, mais curieuse ; vous nous donnez un louis d'or tout neuf et semblable à ses milliers de frères ; serviteur ! En vain nous dites-vous qu'il vaut plus ; le titre et la matière ne sont rien en pareil cas, et l'âge, la forme, la rareté comptent pour le tout. Exigence absurde, égoïsme de voyageur. Sans doute, le monde n'est pas un théâtre dont les villes sont le décor; les sociétés humaines sont créées pour autre chose que pour orner d'un peu de pittoresque la scène de l'univers; ce moyen âge tant pleuré étouffait sans pitié ses peuples dans des ruches trop étroites ; les vivants ont besoin d'air, de soleil et de lumière, comme la plus
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humble fleur des champs; et, pour toutes ces causes, le vieux monde, bâti sur un plan absurde, doit faire place au nouveau, plus logique, plus salubre, plus humain. C'est pourquoi le philosophe a raison de se réjouir ; mais le touriste, en se lamentant, n'a pas tort. Car avant un demi-siècle, si cela dure, le Parisien qui sera venu, en fumant son cigare, du perron de Tortoni à la cascade du bois de Boulogne aura du même coup accompli son tour d'Europe.
Passons donc vite dans le Francfort moderne.
Qu'ont-ils à nous dire ces palais somptueux, où les banquiers et les marchands de la ville logent leur opulence princière? On les connaît d'avance, et l'on serait tenté de croire qu'ils viennent tout faits de Paris, comme les rubans et les étoffes dont se parent ici les élégantes. Cherchons quelque chose de plus rare, entrons dans la rue des Juifs. Entre cette rue et ses voisines, il y a cinq cents ans et cinq cents lieues de distance. Je crois rêver, je me crois encore dans les boues du Ghetto de Prague. Je reconnais ces murs noirs de fumée, comme si l'incendie les avait calcinés; ces chancelantes masures aux nombreux étages, aux toits effilés et pointus