‹ Les Bords du Rhin, de Mayence à CologneChapitre 92 sur 114 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Cette correspondance a son côté sentimental, qui n'est pas le moins piquant du recueil. On sait qu'une intime amitié unissait l'un à l'autre Mazarin et la reine. Dans les lettres écrites de Bruhl, des signes particuliers sont chargés d'exprimer des choses moins sérieuses que celles de la politique. L'exilé invoque les hiéroglyphes pour faire parler sa passion. « Ah! *! » signifie : « Ah! que Mazarin vous aime! » — « Soyez toujours EE, car Y Ami sera jusqu'à la mort *! » veut dire : « Soyez toujours mon amie tendre, car Mazarin sera jusqu'à la mort votre tendre ami. » — « ** beaucoup plus que l » équivaut à : « Mazarin vous aime plus que vous n'aimez Mazarin. »

Pauvre cardinal! il eut un rude déboire dans cette retraite de Bruhl. Déjà il se plaignait « d'y mourir de faim », et d'être « à la veille de la mendicité ». Ce n'était rien. Au mois de septembre 1651, la faction triomphante obligea Anne d'Autriche de signer l'édit de bannissement et de proscription de son ministre. Jusqu'alors son exil avait été volontaire; cet arrêt le rendait non seulement officiel, mais encore infamant. Sa douleur s'épanche dans une lettre à la reine, d'une énergie et d'une habileté peu communes. Elle porte la date du 26 sep-

tembre 1651. Nous terminerons par elle cette courte digression.

J'ai pris dix fois la plume pour vous écrire sans l'avoir pu, et je suis si hors de moi, du coup mortel que je viens de recevoir, que je ne sais pas si tout ce que je pourrai dire aura ni rime ni raison...

Le roi et la reine, par un acte authentique, m'ont déclaré un traître, un insuffisant, et l'ennemi du repos de la chrétienté, après les avoir servis avec tant de fidélité, sans aucun intérêt; tant de grands succès, et avoir pris tant de peine et avoir donné tant de marques de ma passion pour l'avancement de la paix. Cette déclaration court déjà l'Europe, et le plus zélé des ministres qui ait jamais été passe à présent pour un scélérat, pour un infâme! Lorsque ses plus fiers ennemis étaient venus à bout de leurs artifices et que les diligences qu'ils avaient faites pour le noircir de quelque crime n'avaient servi qu'à faire éclater son innocence, le roi et la reine, de qui il a mérité la bienveillance et l'approbation par ses grands et fidèles services, l'ont déclaré le plus criminel et abominable de tous les hommes...

Il n'est plus question ni de bien, ni de repos, ni de quoi que ce puisse être; je demande l'honneur qu'on m'a ôté, et qu'on me laisse en chemise; renonçant de très bon cœur au cardinalat cl aux bénéfices, desquels j'enverrai la démission avec joie, consentant volontiers d'avoir donné à la France vingt-trois années du meilleur de ma vie, toutes mes peines et le peu de bien que j'avais, et me retirer seulement avec l'honneur que j'avais quand je commençai à la servir 1 . »

i Correspondance de Moznrin.

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