PARIS
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LiOt./iJn^Uau Av
lolérieur de la gare du Nord.
De Paris k Ilriixelles*
Nous laissons sur notre gauche Montmartre, le mont des Martyrs, et nous traversons la plaine Saint-Denis, si fréquentée au mois de septembre par les chasseurs parisiens , de forts chasseurs devant le Seigneur, comme l'antique Nemrod , et qui poursuivent avec une infatigable persévérance un gibier fantastique : le lièvre est inconnu dans ces parages , mais malheur au moineau imprudent qui s'y aventure après l'ouverture de la chasse ! le feu de file qui l'accueille lui fera payer cher sa témérité. Déjà apparaît Saint-Denis
et sa royale abbaye, fondée par le bon Dagobert. La légende prétend qoe \e saint doni elle porte le nom , décapité sur le
Vue extérieure de l'éj^iise de Saint-Denis.
mont des Martyrs , en descendit , portan/ sa tête dans ses mains, marcha pendant une lieue entière, et ne s'arrêta pour
mourir qu'à Vendroit où s'éleva plus tard la splendide abbaye. « Pendant une lieue entière, madame, disait un homme naïf à Mme du Deffant, pendant une lieue ! — Je le crois sans peine, répondait la marquise; il n'y a que le premier pas qui coûte. »
C'était à Saint-Denis que les rois de France allaient chercher la rouge oriflamme qui guidait leurs barons dans les combats, aux cris de Montjoie Saint-Denys ; Saint-Denis était aussi leur dernière demeure. Cette nécropole des rois fut dévastée pendant la Révolution. L'antique chapelle vient d'être restaurée.
Nous dépassons £7?^/!/^w, célèbre par ses eaux minérales, plus célèbre par ses bals champêtres. Voici Montmorency sur la hauteur, Eaubonne et Épinay dans la plaine ; nous traversons les Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Voici Pon toise , jadis ville forte, souvent assiégée pendant les guerres féodales , aujourd'hui ville paisible , bourgeoise et commerçante. A partir de Pontoise, le chemin devient charmant. Anvers, Ns/e- Adam , Précy, Saint-Leu, stations délicieuses sur le bord de l'Oise, nous feront trouver peu agréable la route où nous nous engageons à partir de Creil, et qui s'éloigne de la rivière. Creil, jadis signalée comme place forte, ne nous intéresse guère aujourd'hui que par son buffet fort apprécié des voyageurs, et où on s'arrête dix minute?.
Les stations suivantes, jusqu'à Amiens, présentent peu d'intérêt. Nous atteignons Liancourt-; Henri IV maria la belle Gabrielle à un seigneur de Liancourt, qui consentit à rester son époux in partibvs infidelium, et reçut pour prix de sa complaisance un gouvernement. Plus loin on s'arrête à Clerment et à BreteviL De vastes marécages nous annoncent le voisinage d'Amiens.
Nous restons vingt minutes à Amiens, assez pour apprécier la beauté de l'embarcadère et les mérites du buffet, pas assez pour aller voir la splendide cathédrale, que nous avons aperçue en arrivant. Il est triste cependant de ne point visiter
cette église célèbre , dont l'intérieur présente un des chefs d'oeuvre les plus accomplis de l'architecture gothique, dont les sculptures et les vitraux mériteraient à eux S3uls une attention prolongée. Mais il faut partir. La locomotive nous emporte vers Arras, où nous arrivons au bout d'une heure trois quarts, après avoir passé devant des stations dont la plus importante historiquement est Corbie , souvent mentionnée dans les guerres du moyen âge, et notamment sous Louis XIIL
Ârras.
Arras commence la série des villes fortes, dont nous allons longer les remparts, en nous dirigeant vers la frontière. Là aussi commencent ces beffrois curieux qui, jadis, sonnèrent si souvent le signal d'alarme, et qui ne servent plus aujourd'hui qu'à l'embellissement de ces cités pacifiques. L'hôtel de ville d' Arras est un délicieux édifice ; mais ne donnons pas trop de regrets au voyageur et continuons notre route.
Entre Arras et Douai nous traversons des marécages ; ce
n'est qu'avec de grandes^ dépenses et après bien des obstacles surmontés, que le chemin de fer a pu être solidement établi sur ces terrains mouvants.
Douai nous apparaît sur la gauche du chemin; comme toutes les villes flamandes, elle a conservé avec soin son ancien hôtel de ville, surmonté d'un beffroi du xv* siècle.
Beffroi de Douai.
En une heure nous atteignons Valenciennes ; c'est la dernière ville importante avant la frontière. A la station suivante {Blanc-Misseron) , se trouve la douane française. La douane belge est à Quiévrain,
Nous entendons appeler la station de Jemmapes, puis celle de Mons, qui nous laisse apercevoir le sommet de ses beaux édifices. Au bout d'une heure un quart nous atteignons la capitale de la Belgique.
Braxelles.
« Bruxelles, dit M. Félix Mornand, dans son .excellent Guide en Belgique, Bruxelles a , dans ses édifices particuliers comme dans son édilité générale , infiniment moins de couleur^ pour parler le style des peintres , que les villes lelges de second rang. Les toits pointus et en degrés , les portes
Vue générale de Bruxelles.
basses k ogives et k cintre surbaissé, les fenêtres k croisillons , les bossages historiés tendent k disparaître , et ont déjk pour la plupart disparu de la voie publique , ce qui est grand dommage pour Tari et les touristes; mais les Belges allèguent , non sans quelque apparence de raison , qu'ils ne peuvent se condamner k habiter toute leur vie dans des logis étroits , incommodes , peu sains , pour procurer k l'étranger
qui passe une journée dans leurs murs le plaisir de s*exlasier devant une façade gothique ou une moulure renaissance. En vertu de cet igitur rationaliste , la ville se fait belle tous les jours au point de vue bourgeois, et laide pour l'œil des artistes : elle met à bas ce qui reste de ses vieux pignons , de ses vénérables corniches ; elle se badigeonne , comme une cité turque , à tout le moins une fois l'an ; elle s'aligne de toutes parts , remplace , dans ses constructions , la pyramide par le cube , et les plus opulents quartiers de Bruxelles , ceux de la ville haute , ceux que l'on nomme beaux (il ne s'agit que de s'entendre) , affectent une symétrie rectangulaire qui est monumentale à sa manière, et qui , si elle ne satisfait pas les amis du vieux moellon et de l'historique quand même , semble du moins beaucoup mieux appropriée que l'ancienne aux habitudes d'ordre, de propreté et de régularité qui dis-^ tinguent les populations brabançonnes et flamandes. »
Notre spirituel confrère aurait pu ajouter que les habitants de Bruxelles poussent jusqu'à la fureur cet amour de la propreté. Le samedi on procède à un lavage général des devantures , des trottoirs , de la rue. De vigoureuses servantes lavent le pavé des trottoirs , y passent le torchon , inondent d'eau la chaussée , avec une activité, une furie d'enthousiasme qui a ses dangers pour les passants. Grâce à leurs efforts, le pavé devient net et luisant comme un parquet; par malheur, le passant qui s'aventure en ce jour dans la rue , n'en sort pas , à beaucoup près , aussi propre que le pavé : éclaboussé, trempé, inondé, n'allez pas vous récrier; ne vous imaginez pas surtout que c'est par malice que ces servantes trop zélées vous comprennent dans ce lavage à grande eau. Est-ce qu'on vous voit ? est-ce que vous existez pour elles ? est-ce qu'elles ont des yeux pour autre chose que pour leur porte , leur trottoir, la devanture de leur maison ? Vous êtes mouillé , eh bien! tant pis pour vous ; mais il faut que la maison soit propre pour le dimanche ; il faut qu'elle
fasse sa toilette, savez-vous? (locution bruxelloise, que vous entendrez cent fois par heure) et si vous ne le savez pas, vous l'apprendrez bientôt à vos dépens.
Bruxelles voit de jour en jour s'élever de nouveaux quartiers , bâtis hors de son enceinte , et où la propreté nationale s'étale tout à son aise. Le quartier Léopold (au-dessus du parc) s'augmente tous les jours de maisons fort belles; mais heureusement Bruxelles a conservé, de ses anciens monuments , deux échantillons plus curieux, deux merveilles , son hôtel de ville , sa cathédrale de Sainte-Gudule.
L'hôtel de ville est du x?* siècle. Cette flèche prodigieuse qui le surmonte, et qui n'a peut-être de rivales que celle d'Anvers et celle de Strasbourg, ce chef-d'œuvre de hardiesse et de légèreté, n'a pas moins de i06 mètres de hauteur. Elle est surmontée d'un saint Michel en cuivre doré , terrassant le dragon. Vous ferai-je remarquer, cher lecteur, ces clochetons élancés , ces toits aigus en ardoise , où s'ouvrent quatre rangées de fenêtres? Vous supposerai-je assez peu de goût pour qu'il soit nécessaire de vous faire admirer en détail toutes ces élégances, toutes ces merveilles? Non sans doute; et je me bornerai à vous dire ce que vos yeux et votre goût ne vous peuvent apprendre , à savoir que c'est dans cet hôtel de ville que Charles-Quint abdiqua; que l'intérieur de ce bel édifice n'a guère d'autre mérite que de rappeler ce souvenir , et qu'il est inutile de perdre son temps à le visiter.
Quant aux antiques maisons qui occupent les trois autres côtés de la place , et qui forment , avec l'hôtel de ville , un ensemble si splendide et si harmonieux , elles sont d'une date postérieure k l'hôtel de ville lui-môme , du xvi* ou du commenceilient du xvii* siècle. La principale, qui fait face à l'hôtel de ville, s'appelle Brood-Huys, la maison au pain; on l'appelle aussi la Maison du roi. Elle fut construite par l'architecte de Charles-Quint. C'est dans cette maison que le
vaillant comte d*Eginont passa la nuit qui précéda son exécution (il fut décapité sur la place de rHôlel-de-Ville). On lit sur la façade cette inscription en lettres dorées :
À PESTE, FAME ET BELLO, LIfiERA NOS, MaR[A PACIS! HIG YOTUM PACIS PUBLICiE ELISABETH CONSECRAVIT.
Au-dessous de l'horloge, on lit encore ces mots d'une obscurité hiéroglyphique :
SIT PATRICE ACREA QDiEVIS.
Ils nous paraissent signifier ceci : « Que, pour la patrie, chaque heure soit dorée. »
Sur la maison des Bateliers se trouve un Neptune gardé par deux matelots. On reconnaîtra celle des Brasseurs à la statue équestre qu'on vient d'y placer k la dernière grande kermesse (16 juillet 1854). Cette statue est celle du prince Charles de Lorraine : c'est la quatrième statue que Ton place sur ce pignon. La première fut celle de Maxi milieu , duc de Bavière, renversée par un coup de vent, remplacée d'abord par une nouvelle statue, du même personnage , puis, en 1 752, par une statue de Charles de Lorraine, abattue pendant la Révolution. La statue actuelle représente le prince tenant à la main son bâton de commandement.
Il faut encore citer, parmi ces maisons curieuses :
Celle de \di Balance ^ où l'on remarque deux cariatides de nègres ;
Celle de la Louve , ainsi désignée à cause d'un groupe représentant Romulus et Rémus allaités par une louve.
De cette belle place , montons à Sainte-Gudule, située sur un des points les plus élevés de la ville. Cette cathédrale a été bâtie au xiii" siècle; son portail est exhaussé sur un perron assez élevé , ce qui contribue à la dégager plus nette-
ment aux regards. Celle vaste église est peu ornée à Tintérieur, on Ta malheureusement badigeonnée en blanc jaune. Aux piliers sont adossées les stalues des douze apôtres, dont plusieurs sont de Duquesnoy.
La chaire sculptée, en bois, représente Adam et Eve, qu'un ange chasse du Paradis terrestre. Les rampes des deux escaliers, extrêmement fouillées, figurent des branches d*arbres, au milieu desquelles fourmillent une multitude d'animaux. Cette chaire, exécutée k la fin du xvii* siècle par Verbruggen, est d'une fantaisie toute flamande, qu'on
Sainte-Gudule.
n'eût pas sans doute tolérée en France à la même époque. On remarque aussi les sculptures des confessionnaux.
Dans une chapelle se trouve le monument élevé au jeune comte de Mérode , tué en combattant contre les Hollandais pour l'indépendance de la Belgique, en 1830. Ce jeune homme est représenté blessé; il est revêtu de la blouse des volontaires. Sur le tombeau se lit la belle devise de sa famille : Plus d'honneur que d*honneursl
Parmi les autres églises de Bruxelles, on peut visiter en-
' DE PARIS A AiX-LA-GHAPELLE. Il
core l'église du Sablon et Notre-Dame de la Chapelle, toutes deux du xiir siècle.
Passons maintenant au nouveau Bruxelles , et parlons d'abord du Parc, promenade publique. Situé sur le point le plus élevé de la ville, et entouré du palais du roi et des ministères , il est planté d'arbres magnifiques , un peu écornés en 1830 par les balles et les boulets : car c'est là que les Bruxellois révoltés écrasèrent les Hollandais, et le Parc leur est cher, pour sa beauté sans doHle, mais aussi pour les souvenirs qu'il rappelle à leur patriotisme.
« Tel-qu'il est, dit un écrivain anonyme plein de grâce et d'esprit, qu'à son érudition toute locale, nous prendrions pour un Bruxellois, tandis qu'à la légèreté piquante de son style nous aimerions à reconnaître un de nos compatriotes, — tel qu'il est, le Parc est charmant, parce qu'il ofifre, en une médiocre étendue, toutes les variétés de jardins qu'on peut souhaiter : jardins français, style de Le Nôtre aVec leurs allées rectilignes; jardins anglais, style de Kent, avec leurs allées sinueuses,, leurs méandres et leurs labyrinthesr^tettrs-itatiëes et leurs collines. Êtes-vous classique et partoan de Ta ti*agédie,? Aimez-voua la régularité et la majesté? voici les trois grandes allées, avec les pelouses, encadrées religieusement dans leurs coins de fer et d'osier. Voici, à l'une des deux extrémités, le bassin de fleurs; voici , à l'autre extrémité, le bassin d'eau et son jet solennel , qui ne jaillit qu'aux jours de fête et pendant les heures prescrites. Dans ses onde^ presque aussi saumâtres que celles du royal Versailles, voici des troupes de poissons rouges, à réjouir pendant de longues heures le bon sultan >Schahabaham! Voici, enfin, pour encadrement général, les deux allées parallèles de tilleuls taillés à l'équerre , qui en* tourent ce parc tout entier. — Ètes-vous romantique et partisan du drame? voici les hauts massifs et les hautes futaies, voici les taillis échevelés et les arbres séculaires;
voici les restes de la vieille forêt*, un peu peignés, mais encore sauvages , comme Chactas à l'Opéra , dans les Natchez de M. de Chateaubriand. »
A l'un^ des extrémités du Parc se trouve le Palais du Boi; à l'extrémité opposée, le Palais de la Nation (c'est la chambre des représentants ). Près du Parc, on a élevé une statue au général Belliard, ambassadeur de France à Bruxelles, et qui y est mort après avoir rendu d'importants services à la Belgique.
Le palais des Représentants.
Nous devons citer quelques autres monuments , parmi lesquels nous remarquerons d'abord le monument national de la Place des Martijrs^ en Phonneur des citoyens tués dans les journées de septembre 1830. Ce monument se compose d'une crypte à ciel ouvert ; les noms des morts sont inscrits sur des tables de marbre noir. Du centre de cette crypte s'élève en marbre blanc la statue colossale de la Pa-
1. On pense que le Parc est un débris d'une forêt qui couvrait jadis ces hauteurs.
trie. Elle est du sculpteur Geefs ; la figure ressemble beaucoup à celle de la Vénus de Milo; c'est dire qu'elle est fort belle. Aux quatre angles du piédestal se tiennent quatre anges agenouillés et regardant le ciel.
Sur la place des Barricades s'élève la statue d'André Vejsale, le créateur de la science anatomique, né à Bruxelles au commencement du xvi« siècle ; après de longues persécutions que dirigea contre lui l'inquisition d'Espagne, il fut jeté par une tempête sur les rochers de l'île de Zante, où il mourut de faim.
La place des Marlyrs.
Sur la place du Musée se trouve une statue en bronze de Charles de Lorraine.
IjQ Musée royal de Bruxelles n'a pas , même en Belgique , la réputation qu'il mérite. Il est certain que les précieuses collections de Bruges et d'Anvers lui font du tort, et les Belges eux-mêmes (comme le remarque M. Viardot, si compétent en pareille matière) affectent une sorte de mépris pour le musée de Bruxelles. Nous pensons, avec M. Viar-
dot , qu'il vaut pourtant mieux que sa réputation. Il contient environ cinq cents tableaux parmi lesquels il y en a beaucoup de médiocres ou de mauvais, mais aussi beaucoup d'excellents, et qui se recommandent autant par leur mérite que par le nom de leurs auteurs.
Le musée contient sept tableaux et deux portraits de Rubens. Ces portraits , d'un style large et puissant, représentent l'archiduc Albert et l'infante Isabelle. Parmi les sept grands tableaux, nous remarquons le Martyre de saint Liévin et le Christ montant au Calvaire, Dans ce dernier, la tête du mauvais larron est admirable d'expression; c'est l'épouvante brutale à la vue du supplice, non le remords , qui se peint sur cette figure, dans cet œil surtout, cet œil égaré , d'un effet si extraordinaire et si effrayant. Il ne faut . pas oublier que ces tableaux n'ont pas été faits pour un musée , mais pour une église , où le point de vue doit être plus éloigné. Pour en saisir l'effet puissant , il faut reculer de quelques pas.
Nous ne pouvons ici qu'indiquer rapidement les principaux maîtres dont le musée possède des tableaux : plusieurs Van Dyck , parmi lesquels on distingue un admirable Silène ivre, d'un réalisme vigoureux; un petit Gérard Dow, d'une finesse exquise; le sujet, tel que l'indique le livret bruxellois , est celui-ci : « Gérard Dow dessine , à la faible lueur d'une lampe, un Amour de Duquesnoy; » un portrait de Thomas Morus, par Holbein, un admirable morceau; et puis un Rembrandt , un Ruysdael , un David Téniers, et quatre tableaux d'Otto Venius, le maître de Rubens. Voilà pour les maîtres flamands.
Parmi les Italiens, on remarquera de Paul Véronèse une très-curieuse esquisse (d'un peu plus d'un mètre) de son grand tableau des Noces de Cana , que possède le musée de Paris, sujet dont il a, sur sa grande toile, augmenté considérablement la composition.
Outre ces tableaux , qui occupent deux salles et la longue galerie , il y a plusieurs autres salles remplies de tableaux fort anciens et fort curieux d'exécution.
Nous sommes obligés d'abréger , et de renvoyer le lecteur qui voudrait plus de détails sur Bruxelles aux guides spéciaux de la Belgique. Mais il y a une omission que nous ne pouvons nous permettre , un monument tout national qu'il nous est interdit d'oublier : c'est l'illustre Manneken-Piss^
Manncken-Piss
dont la réputation nous dispense d'explication embarrassante. Qu'il nous suffise de dire que cette jolie petite statue est du sculpteur Duquesnoy , que ce petit bonhomme est considéré comme le palladium de la ville : bourgeois de Bruxelles, chambellan de Bavière, créé par Louis XV chevalier de Saint-Louis, il a tout un vestiaire composé des vêtements magnifiques dont on l'habille aux jours de fêtes : celui qu'il revêt le plus ordinairement est l'uniforme d'officier de la garde civique; car j'oubliais cette dignité , parmi celles dont l'ont accablé et les Bruxellois eux-mêmes, et les princes qui voulaient faire leur cour aux Bruxellois. Aux jours de procession , on habille superbement Manne-
ken-Piss, parfois en marquis, mais plus souvent en garde civique. Quand la procession passe, celui qui est chargé d'habiller le petit bonhomme s'approche de lui et lui ôte son chapeau ; mais Manneken - Piss n'en continue pas moins .... ses fonctions ordinaires. Ici cela ne choque personne.
On put voir, en 1847 , quelle affection la ville avait vouée au Manneken-Piss. Il fut volé pendant une nuit ; ce fut une douleur effroyable dans tout Bruxelles. Heureusement on le retrouva chez un forçat libéré qui se l'était approprié. Il fut replacé solennellement sur son piédestal, d'où il n'a pas cessé, depuis cette époque, de remplir ses devoirs de fontaine publique. Le Manneken-Piss se trouve au coin des rues de l'Étuve et du Chêne, derrière l'hôtel de ville.
Nous allions commettre un autre oubli, plus pardonnable, mais grave encore aux yeux des Bruxellois ; nous n'avons pas parlé des belles galeries Saint- Hubert, livrées à la circulation depuis 4847, et qui, par leur largeur, leur élévation, leurs riches magasins , sont vraiment dignes d'une capitale. Elles ont coûté trois mijlions, et ce qu'il y a de merveilleux, c'est que l'architecte, M. Cluaysenaar , n'a pas excédé d'un centime son devis primitif. Voilà un fait digne d'être cité parmi les faits les plus extraordinaires de notre temps.
Autre oubli : nous n'avons pas parlé non plus d'une statue-fontaine , brillante de couleur locale comme le Manneken-Piss, mais plus décente. Elle représente un homme qui vomit, et que, par euphémisme , on appelle le cracheur.
Ae Braxelle* k l^lése.
Rien de plus insignifiant que le paysage entre ces deux villes. Nous touchons successivement à plusieurs villes considérables : MalineSy où se réunissent tous les chemins de
fer de la Belgique , Malines aux dentelles renommées ; Louvain, célèbre par son université et par son excellente bière; Tïr/emon^ , ville industrielle. Les autres stations sont sans importance. Ce trajet , assez monotone lorsqu'on ne peut s'arrêter ni à Malines ni à Louvain pour visiter leurs monuments , se fait en trois heures environ.
Liège n'est plus la cité belliqueuse et turbulente qui tint tête aux plus puissants princes ; c'est aujourd'hui une ville commerciale, où le seul mouvement qu'on remarque est celui des affaires. Est-ce encore, comme le prétendait un ancien proverbe, « l'enfer des femmes et le paradis dés prêtres ? » Quant au premier point , il est difiicile de rien affirmer ; mais le clergé y est très-nombreux et très-respecté ; quoiqu'une partie des églises de Lié^e ait disparu, et notamment son antique cathédrale bâtie au xi* siècle , il en reste assez pour témoigner en faveur de la dévotion de ses habitants. Liège possède encore dix-huit églises plus ou moins considérables.
La cathédrale actuelle, Saint-Paul, est un édifice du XV* siècle; la nef est magnifique. Une belle Descente de croix, d'Otto Venius, orne le maître autel. On voit encore dans cette église une chaire en bois sculpté , d'un travail remarquable. Un cloître gothique est joint à la cathédrale. Comme la plupart des églises belges , Saint-Paul possède un carillon , qui joue toutes les heures le même air ; ces carillons sont une des joies deà cités flamandes : il paraît pourtant impossible que les voisins ne finissent pas par trouver ce plaisir un peu monotone.
Saint-Jacques est une église d'une riche ornemeniation , qui possède encore de très-beaux vitraux et des orgues célèbres.
Saint-Denis, belle église romane, construite au x« siècle , a une tour plus ancienne. Cette tour a été incendiée par les Normands , et ruinée en partie. Quand plus tard il a fallu la rebâtir, « les architectes romans, dit M. V. Hugo, ont naïvement raccommodé et continué la tour en briques , la prenant telle que Tincendie Tavait faite et asseyant le nouveau mur sur la vieille pierre rougie, de sorte que le profil découpé de la ruine se dessine parfaitement conservé sur le clocher tel qu'il est aujourd'hui. Cette grande pièce rouge qui enveloppe le clocher, frangée par le bas comme un haillon , est d'un effet singulier. »
On peut signaler encore, parmi les églises, Saint-Hubert, remarquable par son abside romane; Saint-Jean, par sa façade d'un aspect imposant et sévère, et qui date du x* siècle; Saint-Martin, et enfin Saint-Servais, qui possède de beaux vitraux.
Le palais du prince-évêque de Liège a été construit au commencement du xvi* siècle , par Erard de Lamarck. Sa cour est d'un effet magnifique; ses galeries basses, soutenues par des piliers d'une ornementation étrange, servent aujourd'hui de bazar. Deux des façades de cette cour ont été détruites par l'incendie au xviir siècle, et rebâties peu après. Les deux autres façades, parfaitement conservées, sont un curieux monument de celte architecture de transition, qui marque le passage de l'art gothique à l'art de )a Renaissance. Le palais épiscopal sert aujourd'hui de palais de justice, et la haute tour carrée qui le domine , et qui servait jadis de beffroi, a été transformée en prison.
Parmi les curiosités de la ville, il faut signaler le Perron ; c'est une fontaine située sur la place du Marché, et à laquelle les Liégeois ont voué une affection singulière ; c'est pour eux la sauvegarde de la ville, ou», comme le dit une inscription, « l'emblème sacré de la patrie. » Aussi, quand Charles le Téméraire voulut les punir d'avoir tenté de ressaisir leur
liberté , il imagina de leur enlever le Perron, « Le Perron , qui est au marchiet de la dicte cité, dit Tarrét cruel porté par le terrible duc, sera osté, et d*icelui sera fait le plaisir de mon dict sieur le duc, sans que jamais les dicts de la cité puissent refaire le dict Perron , ne en remettre auicun autre au dict marchiet, ne ailleurs en la dicte cité, ne aussi faire porter ledit Perron es armes de la dicte cité. » Quel luxe de cruauté ! le dict Perron fut donc transporté à Bruges ; mais après la mort du Téméraire, la cité réclama son Perron, et en obtint la restitution. Le Perron, exilé pendant dix ans, rentra dans sa bonne ville de Liège , escorté d'un pompeux cortège, et fut rétabli en son ancienne place. Malheureusement il a été reconstruit plusieurs fois, et le Perron actuel n'a plus d'autre valeur que celle des souvenirs qu'il consacre. Rien , dans sa construction moderne , ne rappelle son antique existence, rien que la pomme de pin qui le domine, et qui constate l'étymologie attribuée à son nom , pin rond.
La statue de Grétry, élevée devant le palais de l'Université, rappellera au voyageur que c'est à Liège que nous devons ce charmant compositeur; on voit la maison où il est né dans le faubourg d'Outre-Meuse.
Faut-il citer encore le théâtre , dont Mlle Mars a posé la première pierre en 1820, et où l'on joue l'opéra-comique ; ie passage Lemonnier , construit à l'instar de Paris ^ et dont les belles boutiques d'armuriers rappellent une des principales industries de Liège ; l'Université , qui contient diverses collections plus ou moins importantes , etc. ? Malheureusement ces constructions modernes, ces collections, si remarquables qu'on les suppose, n'intéressent guère celui qui vient de Paris, et dont les souvenirs trouveront toujours quelque chose de mieux à opposer aux vanités locales , tandis que les débris du passé ont partout leur valeur propre et leur intérêt.
fd ITINÉRAIRE DES BORDS DO RHlfi.
I»e Ifiése k 'Vervlers*
Ce chemin, qui suit la vallée de la Vesdre, traverse des sites d'une ravissante beauté. Ce ne sont plus les plaines monotones de la Flandre et du Brabant, qui ont si longtemps fatigué nos regards; c'est une nature accidentée, riche en aspects imprévus. Les tunnels se succèdent les uns aux autres ; nous longeons plusieurs localités peu im-^ portantes, parmi lesquelles il faut pourtant distinguer le charmant village de Chaud fontaine , et Pépinster ^ oh 9^ arrêtent les voyageurs qui vont aux eaux de Spa. Le pays devient moins pittoresque aux environs de Verviers. Ici nous changeons de wagons, et bientôt de pays; Verviers est la dernière ville de la Belgique. Nous allons entrer dans la Prusse rhénane.
I»e Tervlers k AlK-lA-Chapelle.
Nous avons dépassé Dolhein, et déjà les guérites et les poteaux rayés de noir et de blanc, les casques à paratonnerres des gendarmes , nous avertissent que nous ne sommes plus en Belgique. Herbesthal est la première station prussienne : le convoi s'arrête pendant quelques minutes, que Ton emploie à visiter les passe-ports. Cette visite ne dispense pas d'une seconde exhibition, à laquelle seront soumis à la station d'Aix-la-Chapelle les voyageurs qui s'arrêtent ^ans cette dernière ville. On aurait tort du reste de s'imaginer, d'après ce début , qu'il faudra toujours dans le reste du voyage avoir le passe-port k la main, nécessité gênante que connaissent ceux qui ont voyagé en Italie et en Autriche. La Prusse rhénane est à cet égard plus accommodante. Après cette double exhibition , vous pouvez remettre votre passeport dans votre portefeuille ; on ne vous le demandera plus que dans les hôtels où vous séjournerez.
Quand on vient de traverser les ravissantes vallées que
Ton voit entre Liège et Verviers, le paysage qui s'étend de cette dernière ville à Aix-la-Chapelle paraîtra toujours assez insignifiant. Le trajet du reste est assez court, et la visite des passe-ports àHerbesthal est déjà une distraction. Après avoir traversé la vallée de la Geule sur un remarquable viaduc, puis un tunnel de 740 mètres, nous arrivons à Aixla-Chapelle.
La chapelle.
Au temps où l'empereur Charlemagne résidait à Zurich , aux bords du lac, il avait fait élever, près du. vestibule de son palais, une petite colonne surmontée d'une clochette. Ceux qui voulaient lui parler n'avaient qu'à sonner cette
cloche k rheure de midi , et aussitôt Tempereur paraissaut écoutait avec bonté les doléances de ses sujets et rendait justice à Riacun.
Un jour la clochette tinta ; Tempereur sortit , mais il ne vit personne. Même chose arriva les jours suivants. Un page fut mis en sentinelle, et, à Theure ordinaire de Taudience, il vit un serpent s* approcher de la colonne , se suspendre à la corde et mettre en branle la petite cloche. L'empereur averti vient suivi de ses courtisans. Le serpent se dirige vers lui, s'incline trois fois avec respect, puis reprend le chemin du lac, suivi de l'empereur émerveillé : le serpent s'arrête devant une cavité du rocher; c'était sa demeure, mais un énorme crapaud l'en avait dépossédé, et, immobile au bord du trou, semblait en défendre l'entrée. L'empereur, qui aimait à rendre justice aux animaux comme aux hommes, ne douta pas que le serpent ne fût le légitime propriétaire. Il fît signe à un de ses hommes d'armes, qui d'un coup de lance tua le crapaud et le précipita dans le lac : le serpent , après avoir salué encore une fois, rentra chez lui.
Le lendemain, comme Charlemagne était k table, dans son palais, le serpent paraît sur le seuil, et, après avoir fait les salutations d'usage, s'approche, et laisse tomber de sa gueule dans la coupe placée devant l'empereur une pierre précieuse d'une rare beauté : puis il salue et disparaît.
Charles fit présent de la perle k l'impératrice Fastrade. Celle-ci la trouva fort belle, et en orna ses cheveux; mais elle ne tarda pas k s'apercevoir que cette pierre avait la propriété merveilleuse d'inspirer k l'empereur un attachement tel pour sa femme, que, d^s qu'elle portait cette perle , il ne pouvait plus se séparer d'elle. L'impératrice fit plusieurs expériences, qu'avec un mari aussi peu fidèle que Charlemagne il était aisé de rendre décisives : toutes furent concluantes. Dès que l'impératrice cessait de porter cette perle, son époux s'éloignait d'elle; il lui revenait aussitôt
qu'elle avait pris sqin de s*en parer/Elle garda ce secret pour elle y et» san^ en rien dire à personne , uisa jusqu'à sa mort des vertus de ce talis^ian : au moment suprême, elàe craignit que ce bijou ne passât après elle. à d'autres femjoies, et, le plaçant sous sa langue, elle expira.
Gharlemagne désespéré fit embaumer, le corps de sa femme, et sa tendresse pour elle lui survivant, il faisait porter avec lui dans ses voyages et dans ses guerres les restes de celle qu'il avait aimée. L'arcbevéqueTurpin, étonné d'une affection si persistante, chercha à en découvrir la cause; comme il se mêlait un peu de sorcellerie, il ne tarda point à pénétrer ce mystère ; il osa même, ô profanation! ouvrir la tombç de l'impératrice, pendant le sommeil de Gharlemagne, et s'emparer de ce joyau , qui devait sembler extrêmement précieux à un courtisan avide de plaire à son maître. Mais il ne tarda pas à se repentir de son sacrilège : au bout de quelques jours le charme avait opéré; l'empereur avait fait inhumer en grande pompe le corps de sa femme, et son attachement pour Turpin était devenu tel, qu'il le voulait toujours auprès de lui à toute heure du jour ou de la nuit. On conçoit que le pauvre homme finit par être excédé d'une si gênante affection. Enfin, un jour qu'on se trouvait dans le lieu où s'éleva plus tard Aix-la-Chapelle, Turpin, qui suivait mélancoliquement son maître trop affectionné, dans un moment d'humeur, détache de son doigt le joyau maudit dont il avait fait une bague, et. le jette dans un lac qui se trouvait auprès de lui. Est-il besoin d'ajouter que dès le lendemain il s'en repentit, et fit plonger plusieurs fois pour chercher sa perle? Mais toutes les recherches furent inutiles; la perle resta au fond du lac, et y est encore.
C'est pour cela qu'à partir de ce moment Charlemagne, qui avait jusque-là perpétuellemenl changé de résidence, se prit d'une singulière passion pour ce séjour, y fit bâtir un palais et une magnifique basilique autour desquels s'éleva
bientôt la ville impériale d'Âix-la-GhapeHe. Souvent l'empereur venait s'asseoir au bord du lac; pensif et mélancolique, les yeux fixés sur Tonde limpide, il semblait de ses regards chercher au fond des eaux le trésor qu'elles recelaient. Il voulut être enterré en cette ville, et ses ossements y sont encore aujourd'hui.
La perle , qui agissait si puissamment sur Charlemagne, exerce aussi, dit-on, son influence sur tous ceux qui viennent prendre les eaux auprès de la source chérie de l'empereur : elle les guérit d« leurs maux et leur fait chérir le séjour qui leur a rendu la santé.
Si maintenant, au lieu de s'en tenir à la légende, on ne s'en rapporte qu'à ses propres impressions, si surtout on est en bonne santé, et qu'on ne visite la ville impériale que comme antiquaire et comme touriste, on .trouvera une ville bien bâtie, ornée de rues larges, surtout dans le voisinage du chemin de fer; des maisons régulières, peintes en jaune ou en gris; des fenêtres uniformément ornées d'un store vert ; peu de boutiques, ou du moins peu d'étalages; un sol macadamisé ; enfin une ville très-propre, peu animée, et où l'on s'arrêterait à peine, si elle ne possédait un monument historique qu'il faut absolument avoir visité : la chapelle , qui a donné son nom à Aix.
La chapelle ou cathédrale {Munster) est la réunion de plusieurs constructions d'époques et de styles très-divers : l'ensemble en est bizarre. Après avoir dépassé le seuil du portail, qui se trouve sur une petite place, on se trouve dans une sorte de rotonde octogone , à deux étages , construite par Gharlemagne, décorée ou plutôt enlaidie au xvii* siècle d'ornements rococos, qui jurent singulièrement avec les souvenirs que ce lieu rappelle. Au centre, sur une lame de marbre noir, on lit ces mots : Carolo Magno. C'était sous cette dalle que reposait jadis Charlemagné. Au-dessus. est suspendu un lustre circulaire à quarante-huit becs, ayant la forme
26 ITINÉRAIRE DES RORDS DU RBIN.
d'une couronne; cfest un don fait à la chapelle par l'empereur Frédéric Barberousse. Le suisse, qui a été soldat au service de la France et a fait la guerre d'Espagne de 1809, vous conduira aux étages supérieurs. Les colonnes de marbre et de granit qui supportent les arcades de cette rotonde ont été apportées de Rome et de Ravenne. Au premier étage se voit le trône en marbre blanc sur lequel était assis dans son tombeau le cadavre de Charlemagne. Frédéric Barberousse fit en 4165 ouvrir le caveau dont nous parlions tout à l'heure; on en tira les restes du grand empereur, qui, enfermés dans une châsse magnifique, sont aujourd'hui dans la sacristie, et le Irône de marbre fut placé au premier étage de la rotonde, qu'on appelle le Hochmunster : c'est sur ce trône que, pendant plus de trois siècles, dans le calme et l'obscurité de la tombe , avait reposé le squelette qui fut Charlemagne; c'est sur ce siège, d'une destinée si étrange, que, depuis Frédéric Barberousse jusqu'au xvi' sièle, furent couronnés et sacrés les empereurs. Que de pensées, digne d'être devinées et écrites par unBossuet, ont dû traverser leur esprit, à une telle place, en un tel moment! Que de méditations profondes, si le premier enivrement du succès et du pouvoir leur a permis de méditer ! Quand , au commencement de ce siècle. Napoléon vint avec Joséphine visiter la chapelle, l'impératrice, avec la légèreté insouciante d'une créole, monta les marches de marbre sur lesquelles est posé le trône, et s'y assit en riant. Napoléon resta silencieux et pensif au bas de la première marche , « à la place où vous êtes , » dit régulièrement le vieux suisse à l'un des visiteurs (à droite en regardant le trône).
Le squelette de Charlemagne, dépossédé de son trône, fut d'abord enfermé dans un sarcophage antique, de marbre de Paros, que Ton montre également. Ce sarcophage, qu'on prétend avoir été celui d'Auguste, est orné sur sa face antérieure d'un remarquable bas- relief représentant l'enlèvement
de Proserpine. Cette composition mythologique, pleine d'énergie et de mouvement , couvrit pendant cinquante ans les restes de saint Charlemagne : il semble que la destinée ait accumulé comme à plaisir tous les contrastes dans Tenceinte de cette cathédrale.
Aujourd'hui les reliques de Charlemagne sont, comme nous l'avons dit, enfermées dans la sacristie. On les montre au public, ainsi que d'autres curiosités qui composent le trésoTy moyennant un thaler, prix fait (3 fr. 75 c.)- L'ecclésiastique chargé de cette exhibition , après s'être préalablement couvert les mains de gants de filoselle, ouvre une vaste armoire, dont les battants sont ornés à l'intérieur de peintures attribuées à Hugo Van derOoes, élève de Van Eyck. Alors apparaissent les richesses du trésor, éblouissantes pour l'imagination comme pour les yeux. On en tire successivement le bras gigantesque de Charlemagne, le crâne enfermé dans un moule de métal qui, s'ouvrant par le haut, laisse voir le sommet de la tête. Vous avez le droit de frapper de l'ongle sur l'os qui recouvrit ce cerveau si puissant : celte dérision est comprise parmi les choses que vous pouvez ici vous permettre pour un thaler. — On montre aussi le cor d'ivoire de Charlemagne, la croix qu'il portait à son cou et où est enchâssé un fragment de la vraie croix; la corde qui liait Jésiis-Christ pendant la flagellation, un lambeau du suaire, la ceinture de la sainte Vierge, etc. — Outre ces reliques, il y a les grandes reliques, que l'on montre tous les sept ans seulement au peuple du haut du portail , et qui sont une robe de la Vierge, les langes de l'enfant Jésus, le linceul de saint Jean-Baptiste, la pièce d'étoffe qui ceignait les flancs du Sauveur, lors de son crucifiement.
Au sortir de la sacristie où est enfermé le trésor, on trouve une chaire d'un merveilleux travail , incrustée de pierres précieuses, parmi lesquelles on remarque un onyx magnifique : cette chaire est un don de l'empereur Henri H. Elle est en-
fermée dans une enveloppe eu bois, dont. le suisse la dégage pour la montrer aux visiteurs. Le chœur,, ainsi que les chapelles qui l'entourent ^ est du xv« siècle.
Les portes de la chapelle datent de Gharlemagne. Des deux côtés du portail on voit sur deux piédestaux une louve et une pomme de pin* La louve rappelle une légende qu'on ne peut se dispenser de raconter ici.
Pendant que l'on construisait la cathédrale, l'argent vint h manquer, et les magistrats, fort embarrassés, délibéraient un jour pour savoir'commenl* ils se procureraient la somme nécessaire k l'achèvement de l'édifice, quand devant eux se présente tout à coup un seigneur étranger, d'une tournure élégante et noble, et qui leur dit en souriant : «J'ai la somme qui vous manque; la voulez-vous? » Les magistrats, étonnés et ravis d'une proposition si inattendue, se confondent en remercîments, et hasardent timidement quelques questions : «Quel est cet homme si riche? Quel intérêt prend-il à la construction de la cathédrale ? Quelles sont les conditions de ce prêt si généreux? — Ce n'est pas un prêt, c'est un don, reprit brusquement l'étranger. Je n'y mets qu'une condition qui vous paraîtra sans doute bien modeste ; c'est que la première âme qui entrera dans votre église m'appartiendra. Me connaissez-vous maintenant? >»
Un 'mouvement d'épouvante, des signes de croix répétés, des prières marmottées k voix basse, suivirent l'étrange proposition de Satan. Lui, riant et se dandinant sur un pied, jouissait de leur terreur, et leur répétait : « Allons donc, mes maîtres, une âme, une seule! c'est pour rien. Pourquoi tant de façons? » Les magistrats, un peu revenus de leur frayeur, se consultèrent entre eux, et finirent par conclure qu'en effet Satan était encore bien honnête^de se contenter à si bon marché; que ce qu'il demandait si poliment, il pourrait bien le prendre. Bref le marché fut conclu. Satan disparut par la cheminée, et un moment après par la même cheminée tbia-
AIX-LA-GHAPELLE. 29
bèr«nt un à un les sacs d*or contenant la somme promise. La cathédrale fut achevée.
Mais c^était là le moment critique; qui voudrait entrer le premier dans Tédifice, se sachant d'avance la proie de Satan ? Il est vrai que les magistrats s'étaient promis un silence absolu sur le pacte qu'ils avaient conclu; mais la plupart d'entre eux n'avaient pu s'empêcher de confier l'histoire à leurs femmes, en leur faisant jurer de n'en rien révéler. C'était pour cela sans doute que nul dans Aix-la-Chapelle n'ignorait le terrible contrat, et qu'au jour marqué pour la consécration de l'édifice, toute la ville était réunie devant l'église vide, morne, sans que personne se souciât d'y mettre le pied.
Les magistrats, comme tout le monde, étaient fort empêchés, quand un petit moine ouvrit un avis précieux : Satan n'avait pas eu le soin de préciser exactement la nature de l'âme qu'il exigeait; or on venait de prendre une louve dans la forêt voisine : pourquoi cette louve ne suffirait-elle pas à remplir les conditions du marché? L'avis est accueilli aussitôt; on amène la louve, et on la pousse dans l'église. Satan, qui attendait sa proie, caché derrière la porte, entendant du bruit, bondit de joie, s'élance... ; il voit qu'il est joué : furieux, il tord le cou de la louve sort de l'église en fermant la porte d'airain avec une telle violence qu'elle en fut lézardée du haut en bas, et disparaît en poussant d'horribles hurlements. On montre encore la fente de la porte et la statue de la louve, qui consacrent le souvenir de cette légende.
Quant à la pomme de pin , on n'est pas d'accord sur la signification de cet emblème; quelques-uns pensent qu'elle figure l'âme misérable de la béte, dont Satan fut contraint de se contenter. On voit que Satan croyait à l'âme des bêtes : il n'était pas cartésien.
A la cathédrale se rattache un cloître gothique composé de galeries basses, et qui date du \iV et du nm* siècle. On
y entre par un charmant portail situé dans une rue voisine, à gauche de la porte de la cathédrale {Klostergasse ^ rue du Cloître).
A côté du Munster se trouve le magasin de bléy édifice d'un aspect sévère, orné des statues des sept électeurs; c'est une construction du xii" siècle.
En suivant la rue du Cloître, dont nous venons de parler, et en tournant à droite, on arrive sur la place du Marché, où se trouve l'hôtel de ville (Rathhaus). La façade de l'édifice date du xvi"* siècle. La tour, située à l'extrémité occidentale , est une construction romaine, la tour de Gr anus. G* est là qu'est né Charlemagne. L'intérieur de l'édifice présente assez peu d'intérêt. On y montre divers portraits, des fresques modernes, la salle où fut signée, en 1748, la paix dite d'Aix-la-Chapelle.
Devant l'hôtel de ville, une statue de Charlemagne assez médiocre, érigée en 1620, s'élève du milieu d'un bassin où deux dauphins lancent de l'eau par leur gueule. En dehors du bassin, deux aigles sur des piédestaux, les plumes hérissées, regardent l'hôtel de ville d'un air efifaré : on a besoin de regarder leur bec pour s'assurer que ce sont bien des aigles, et non des dindons effarouchés.
Si l'on en excepte la tour de Granus, rien, dans cette place, ne rappelle les scènes du moyen âge, dont elle fut le théâtre, ces couronnements d'empereurs si poétiquement décrits par Schiller dans sa belle ballade, le comte de Hapsbourg :
« A Aix-la-Chapelle, dans une antique salfe, le roi Rodolphe est assis au banquet du couronnement, dans tout l'éclat de la splendeur impériale. L'électeur palatin du Rhin apporte les mets ; le prince de Bohême verse le vin pétillant, et les sept électeurs, groupés autour de Rodolphe comme des étoiles, remplissent leur charge auprès du maître du monde. Une foule joyeuse se presse sous le talcon élevé, les accla-
mations populaires se mêlent au son des trompettes : car, après une longue et fatale lutte, Tinterrègne est enfin terminé, la terre a retrouvé un juge! »
Mais aujourd'hui, sur cette place moderne, encombrée de paysannes qui vendent leurs légumes, il est assez difficile d'évoquer par la pensée ces scènes majestueuses; c'est encore à rOpéra, et dans la Juive^ qu'il faut aller les chercher.
Parmi les monuments modernes, nous citerons le théâtre,
Porte d'Aix-la-CIiapelle.
bâti en 1825, et derrière lequel s'étend la belle rue du Théâtre , qui conduit à Borcelte ; près de là , la fontaine Élise {Elisenbrunnen), place Frédéric-Guillaume ; cette fontaine, ainsi appelée du nom de la reine de Prusse et ornée de son buste, présente une longue façade de style dorique; les buveurs s'y rassemblent le matin. Citons aussi la redoute^ où l'on se réunit dans l'après-midi , et le grand hôpital, qui s'achève en ce moment, près de la porte de Cologne.
La ville est entourée de promenades charinantes, qui lonJ gent son antique enceinte. Du mont Louisberg, silué à peii de distance de la porte de Pont, on découvre une vue magnifique. En sortant par la porte d'Adalbert, on arrive, par un joli chemin qui traverse des prairies, au château deFrankenbourg, qui fut jadis la maison de chasse de Gharlemagne. L'étang, qui était autrefois plus grand, est le lieu où l'an-l neau magique fut jeté par l'archevêque Turpin. Le château est du ivu** siècle : il ne reste des antiques constructions carlovingiennes qu'une vieille tour vêtue de lierre.
Le chemin de fer sépare Borcette d'Aix-la-Chapellè. Ce lieu est célèbre par ses bains : une de ses fontaines {Kochbrunnen) fournit de l'eau bouillante à 55 degrés Réaumur. A un pied de distance du ruisseau chaud se trouve le ruisseau d'eau froide ; un peu plus loin, les deux ruisseaux se réunissent en un seul étang.
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D^ Aix-la-Chapelle k Cologne*
La durée de ce trajet est de deux heures et demie environ. Le convoi traverse uu viaduc grandiose, passe près du château de Frankenbourg , laisse sur sa droite le château de Schœnforst, qu'on aperçoit sur une colline, et s'engage dans le tunnel de Nirm. Il s'arrête aux stations de Slolberg et dUEschweiler^ villes manufacturières. Entre les stations de Langenvehe etdeZ>wrew, on traverse sur un pont de six
3i ITINÉRAIRE D£S BORDS DU RHIN.
arches la Roër , qui , au t^mps où le pays était français , donnait son nom au département dont Âix-la-Chapelle était le chef-lieu. Le nom de cette rivière, qui se prononce Rour^ est familier à tous ceux qui ont lu l'histoire des guerres d8 la Révolution : c'est sur ses bords, près de Duren, que Jourdan , Marceau , Kléber et Championne! gagnèrent sur les Autrichiens l'importante bataille de la Roér, qui valut à la France la possession définitive de la rive gauche du Rhin (1794).
Après avoir franchi les stations de B«tr et de Borrem, le chemin de fer pénètre dans le magnifique tunnel de Kœnigsdorf, qui n'a guère moins de 1400 mètres. L'obscurité profonde, au milieu de laquelle on n'aperçoit que le feu des cigares et les étincelles que laisse échapper la locomotive , le bruit étourdissant que se renvoient les parois du souterrain, la fraîcheur de Tair, toutes ces sensations combinées font trouver assez long ce trajet, qui n'est eo réalité que de deux à trois minutes. En reparaissant à la lumière, le convoi atteint la station de Aœnigsdorf, .et, bientôt on distingue dans la plaine Cologne avec ses tours, ses clochers, et sa cathédrale inachevée qui les domine. Encore une station (celle de Mun^ gersdorf) , et nous sommes au débarcadère de Cologne , aux bords du Rhin.
Cologne*
Fondée par une colonie d'Ubiens, agrandie par Agrippine , mère de Néron, qui y naquit et lui donna son nom {Colonia Agrippinà) , Cologne est aujourd'hui la plus importante des villes du Rhin. Elle l'est par son industrie et son commerce, qu'alimentent les divers chemins de fer qui y aboutissent; elle l'est encore plus pour le voyageur par cette foule de monuments curieux ou sublimes que contiennent ses antiques murailles. Nulle cité catholique n'a conservé un phis grand nombre d'anciennes églises; elle en a de tous les âges,
de tous les styles. Notre première visite doit être pour la cathédrale , qui , tout inachevée qu'elle est encore , est considérée comme l'un des chefs-d'œuvre les plus imposants de l'architecture gothique.
La cathédrale s'élève sur un plateau voisin du Rhin. Elle fut commencée au xiii* siècle, et jusqu'au commencement du xvr on ne cessa pas d'y travailler. A cette dernière époque, les travaux furent interrompus : le chœur, livré au culte depuis 1322, resta la seule partie achevée de l'église. Mais depuis 1816, et surtout depuis 1842, de grands travaux ont été entrepris pour achever ce magnifique édifice : le chœur a été admirablement restauré, et les deux portails du sud et du nord sont aujourd'hui presque terminés.
On ne connaît pas le nom du premier architecte de la cathédrale. La légende attribue au diable lui-même la conception de ce gigantesque monument : si connue que soit cette histoire, il nous est impossible de ne point la raconter ici. Un archevêque de Cologne, Conrad de Hochsteden, qui vivait vers le milieu du xia* siècle, voulant bâtir une cathédrale qui surpassât en grandeur et en magnificence toutes les églises de la chrétienté, fit venir le plus habile architecte de la ville, et lui demanda le plan d'une cathédrale qui ne ressemblât à aucune des cathédrales connues. L'architecte rêvait depuis longtemps à ce plan , écartant successivement toutes les combinaisons que lui présentaient ses souvenirs ; il était un jour assis sur le bord du Rhin , traçant sur le sable avec sa canne des lignes et des cercles , quand tout à coup il se lève transporté de joie : « Je l'ai trouvé , s'écrie-t-il , ouï , c'est cela! — Cela? répondit une voix, qui partit tout à coup à côté de lui ; c'est le plan du Hunster de Strasbourg. » L'architecte se retourne, et voit auprès de lui un petit vieillard qui souriait en le regardant. « Hélas ! il h raison, » dit le uialbeureux artiste; et effaçant son premier plan, il en essaya .un autre. A peine l'eut-il achevé, que le petit vieillard lui
dit : « Gela, c'est la cathédrale de Mayence; » et l'architecte désespéré effaça encore. Enfin , à chaque plan nouveau qu'il dessinait , nouvelle exclamation du petit vieillard , qui lui nommait quelque basilique célèbre , et l'architecte était obligé de convenir que son censeur avait raison. Enfin , exaspéré et de l'inutilité de ses efforts et des ricanements du vieillard : « Par Dieu, mon maître, s*écria-t-il, vousqui critiquez si bien autrui , essayez donc à votre tour. — - Ce n'est point mon métier, repartit Tautre; mais, si je m'en mêlais, peutêtre m'en tirerais-je pour le moins aussi bien que vous. »» Et prenant la baguette des mains de l'artiste , il commença à tracer négligemment sur le sable les principales lignes d'un magnifique édifice, puis les effaça aussitôt en ricanant. « Vous êtes du métier, s'écria l'artiste ébloui; de grâce achevez ce plan. — Non, vous me le prendriez, et vous iriez ensuite vous en faire honneur. -^ Eh bien, vendez-le-moi ; voici tout ce que je possède, dix écus d'or. » Et en disant ces mots, il tendait haletant sa bourse au vieillard; l'autre, éclatant de rire, le repoussa, et, tirant de dessous sa robe une bourse très-bien garnie, la fil sonner aux oreilles du pauvre artiste : « Je ne vends pas mes plans, dit-il, et vous voyez qu'au besoin je pourrais en acheter. — Eh bien ! je l'aurai pour rien, s'écria l'artiste éperdu : achève ce plan, ou tu es mort. » Et le poignard levé il se précipita sur le vieillard. Celui-ci d'une main saisit son adversaire, le renverse, et lui arrachant sa dague : « Tu vois que si je suis plus riche que toi , je suis également plus robuste, lui dit-il : mais si lu veux mon plan, ilest à toi. — A quel prix? — Vendsmoi ton âme... » L'artiste anéanti eut encore la force de faire un signe de croix : le diable disparut.
Depuis cette apparition, le pauvre artiste ne dormait plus et mangeait à peine; vainement il essayait de prier. Sa pensée s'éloignait de Dieu , et son imagination lui rappelait toujours ce {^an magnifique, qu'il avait à peine entrevu, et qui
se représentait sans cesse à sa pensée, mai&dont les lignes s'effaçaient aussitôt qu'il cherchait à les fixer. Un soir, épuisé de soucis et d'angoisses , il errait encore aux bords du Rhin , lorsqu'il se trouva tout à coup devant le petit vieillard, qui dessinait toujours sur le sable : les lignes que Salan traçait brillaient sur le sol en lueu«6 phosphorescentes , puis s'étei* gnaient après avoir laissé apercevoir un splendide fouillis d'ogives, de colonnettes, de clochetons^ La tentation était trop forte : « Mon âme est à toi, lui dit l'artiste d'une voix étranglée par la terreur. — Eh bien, lui dit le diable, viens me trouver demain à minuit; tu me signeras la do* nation que tu me fais de ton âme, et, en échange de ta signature, lu recevras le plan qui doit t'immortaliser. »
L'artiste rentra chez lui, fou de joie, de terreur, de remords. Ce fut une terrible nuit que celle qu'il passa après cette entrevue, dans sa pauvre chambre, seul avec sa pensée égarée par la fièvre et le délire. Cependant , quand vint le matin , s'agenouillant par un reste d'habitude , il sentit le calme renaître dans son âme avec le jour et la prière. Sa pieuse mère vint l'embrasser comme elle le faisait tous les matins, avant d'aller entendre la messe à l'église des Saints- Apôtres : « Ma pauvre mère! se dit l'artiste eu sanglotant, je serai séparé d'elle pendant l'éternité ! » Il se lève, sort , va trouver son confesseur, et lui avoue le pacte qu'il doit signer le soir même. Le prêtre , au lieu de s'indigner, comme s'y attendait le pénitent , se mit à réfléchir : « Ce serait donc une magnifique église, lui dit-il? — Oh ! mon père, ce serait la merveille du monde. — Une église où l'on viendrait du monde entier en pèlerinage, et qui attirerait sur Cologne les bénédictions du ciel ? — Oui , mon père ; mais je suis damné, moi. » Le prêtre releva son pénitent, et l'embrassant : « Le diable est bien fin, mon fils, lui dit-il, mais on dit que parfois les prêtres le sont encore plus. Prenez ce reliquaire , qui contient un morceau de la vraie croix. Quand
Satan vous présentera le plan d'Une main et de Tautre le contrat à signer, tâchez de saisir le plan , et en même temps touchez-le de la sainte relique. Allez, mon enfant, et que Dieu vous protège ! •
L'artiste attendit le soir avec plus de calme. A minuit il était au bord du Rhin ; le diable y élait avant lui , toujours goguenard : «Allons, approche et ne tremble point ; voici ton plan, et voici le contrat. — Mais ne me trompes-tu point? » lui dit Tartiste ; et il saisit le plan de la main gauche comme pour Iç considérer de plus près, tandis qu'il avançait de la droite la sainte relique dont il était armé. Dès qu'elle eut effleuré le bras de Satan , celui-ci, lâchant le plan , poussa un cri épouvantable, comme s'il eût été touché par un fer rouge, et recula : « C'est un prêtre qui t'a conseillé cela, lui cria-t-il d'une voix tonnante , c'est une ruse d'Église ! Mais je m'en vengerai. » Et il disparut.
Muni de ce plan qu'il avait failli acheter si cher, l'artiste le montra le lendemain à l'archevêque; celui-ci émerveillé en ordonna aussitôt l'exécution. La cathédrale s'éleva bientôt au milit^u des airs , et l'on venait déjà de toutes les parties du monde admirer cette naissante merveille. L'heureux architecte ne quittait point les travaux, pressant sans cesse ses ouvriers, se chargeant avec délices d'une partie de leur tâche. Un soir, il était resté seul sur une des tours, et, absorbé dans une sorte d'ivresse extatique , il avait laissé venir la nuit sans s'en apercevoir , lorsque tout à coup il entend rire à côté. de lui : c'était Satan, qui le contemplait en silence : « Tu m'as trompé, lui dit enfin celui-ci , mais tu vas mourir ; écoute bien encore; ton nom restera inconnu des siècles à venir, et ta cathédrale ne s'achèvera pas. » Et en disant ces mots , il le précipita dans l'espace du haut de cette tour, qui s'élevait déjà à la hauteur de plus de cent pieds. Heureuse* ment , le pieux artiste avait eu le temps de faire un signe de croix et de dire son in manus. Son âme fut sauvée; mais,
selon la prédiction du diable , son nom resta inconnu et son œuvre inachevée.
On s'occupe aujourd'hui avec beaucoup d'activité à donner
Portail de la cathédrale.
un démenti k celte seconde partie de la prédiction du diable. La longueur de l'église est de 174 mètres "jusqu'aux deux tours, dont lahauteur doit être égale à la longueur del'édifice.
L'une des tours a atteint aujourd'hui à peu près la moitié de sa hauteur; l'autre n'a guère plus de 7 mètres. Une partie de l'édifice est masquée à l'extérieur par des échafaudages , qui laissent pourtant apercevoir de curieux détails , des gargouilles représentant des animaux fantastiques, d'autres représentant des moines, auxquels l'artiste a donné une expression grotesque : l'un tient un pot , l'autre une choppe, etc. Le portail est magnifique; mais c'est à l'intérieur que nous trouverons ces merveilles qui font de la cathédrale de Cologne le rendez-vous de tous les artistes, la préoccupation constante des archéologues.
Le chœur est complètement achevé ; c'est la seule partie de l'église qui soit aujourd'hui livrée au culte. Les fraîches couleurs mêlées d'or qu'on y a récemment appliquées sont d'un effet éblouissant, mais qui surprend moins le regard que la hardiesse de cette voûte si légère et si élancée. Sept chapelles , rangées autour du chœur, contiennent un grand nombre de tombeaux de toute époque : tantôt ce sont des chevaliers à la mine fière, couchés, les pieds appuyés sur leurs chiens fidèles ; tantôt des évêques , de vrais évoques du moyen âge, princes et à demi guerriers. On y voit l'un de ces évêques , Conrad de Hochsteden , le fondateur de la cathédrale; c'est la seule chose qui puisse aujourd'hui recommander sa mémoire : c'était du reste un prélat assez peu édifiant. On sait aujourd'hui que cet évêque-électeur vendait sa voix dans les élections à l'Empire, et que, malgré cela, il s'endettait facilement .ainsi il obtint, par exemple, huit mille marcs sterling de Richard de Cornouailles. « Cette somme, dit M. de Verneilh, prix de son vote d'électeur, puisqu'elle était stipulée d'avance, avait été garantie jusqu'à concurrence de trois mille marcs par des dépôts ou des cautionnements, et ne devait lui être remise qu'après l'accomplissement du marché. Ces honteuses conventions résultent d'un pièce authentique.... » La Gallia ChrisUana a, du reste, recueilli la singulière anec-
dote que voici : « Le noble prélat était, à ce qu'il parait, le débiteur de certain usurier de Paris et se trouvait dans rimpossibilité de faire honneur à ses engagements. Comme sans doute les négociants de Cologne allaient bientôt partir pour les fameuses foires de Troyes et de Provins , il écrivait en 1260 au comte de Champagne pour le supplier de les garantir de toutes poursuites, attendu qu'ils n'avaient jamais été tenus de payer les dettes de leur archevêque*. »
Le monument le plus vénéré de tous ceux qui se trouvent dans ces chapelles , c'est le tombeau des trois rois ou des trois mages qui vinrent de l'Orient, conduits par une étoile , adorer dans sa crèche l'enfant Jésus. Leurs reliques sont enfermées dans une chambre de marbre noir, et leurs ossements y sont au complet , comme l'affirment ces deux mauvais vers qu'on peut y lire :
Corpora sanctorum recubant hic terna Magorum. Ex his sublatum nihil est alibive locatum.
« Ici reposent les corps des trois mages. Rien n'en fut enlevé, rien n'en fut déposé ailleurs. » Deux mains de cuivre sortent des deux côtés du tombeau et tendent une aumônière au visiteur, qui. lit au-dessous cette inscription ingénieuse : Et apertis thesavris suis ohtulerunt ei munera. « Ils ouvrirent leurs trésors , et lui offrirent des présents. » Ouvrez donc votre trésor^ ô voyageur, et faites comme les rois mages^
On paye d'ailleurs un thaler et demi (de cinq à six francs; au suisse pour visiter la chambre du trésor, qui renferme de précieux ostensoirs, la châsse d'argent de saint Engelbert , etc. L'entrée dans le chœur se paye à part. Il ne faudra pas trop s'étonner de ces déboursés multipliés; c'est l'usage dans les églises des bords du Rhin.
Dans la partie de l'église qui n'est pas achevée, on remar-