CHAPITRE II
Enfance de Rodrigue. — Les écoles monastiques au moyen âge. — Rodrigue à Valence. — Progrès de l'écolier. — Son portrait. — Ses hésitations dans le choix d'une carrière. — Il débute avec succès au barreau et l'abandonne peu après. — Raison de ce changement. — Le militaire. — La forêt de Dante. — Amour* de Rodrigue. — Une hypothèse. — Doute que provoque son union. — Deux opinions restent en présence. — La Vanozza des contemporains et la Vanozza de M. Grégorovius. — Légitimité probable de la naissance des enfants de Rodrigue. — Celui-ci doit être jugé par ses pairs. — Les sources accusatrices.
A l'époque que nous étudions, une chrétienne ne séparait pas les joies de la maternité des devoirs qu'elle impose. Il est probable qu'Isabel-Juana ne dut jamais permettre qu'un autre sang que le sien coulât dans les veines de ses enfants. La première enfance deRodrigue dut s'écouler sous les frais ombrages de la villa des Borgia. C'est des lèvres de sa vraie mère qu'il apprit d'abord à prier, puis à lire.
Les premières années de sa vie sont ensevelies dans l'ombre du passé. Heureux et doux souvenirs, qui n'attirâtes jamais sur vous l'envie et le mensonge ! Le bruit ne commenta autour de ce nom qu'avec les honneurs, ("est un fardeau bien pesant qu'un nom fameux! Nous regrettons ce manque de détails sur cette jeunesse qui dut s'écouler calme et paisible. Mais il est facile de se la représenter par les circonstances où vécut
Rodrigue ; et les révélations très incomplètes de l'histoire nous le font entrevoir se préparant à son insu au rôle qu'il remplira plus tard dans le monde.
Au quinzième siècle, toutes les grandes villes possédaient des écoles, tenues presque toujours par des moines, où l'enfant du pauvre coudoyait le gentilhomme et où tous pouvaient apprendre à lire, et s'ils avaient reçu du ciel d'heureuses dispositions, s'instruire dans les lettres humaines. Valence, la ville au doux ciel, à l'air pur, aux sites riants, la hien-aimée du Cid, possédait plusieurs écoles de ce genre. Elle n'avait pas encore d'université, et néanmoins c'était une ville réputée pour son goût pour les lettres. Ses pontifes s'étaient montrés de tout temps les ardents protecteurs de ses écoles; mais ce dût être un heau jour pour ses lettrés que celui où Alphonse de Borgia en fut nommé Evoque. C'est qu'Alphonse de Borgia comptait parmi les plus brillants professeurs de l'Espagne, et que jamais évèque n'aima les lettres d'un amour plus éclairé.
Ce fut là vraisemblablement, non loin de l'heureuse demeure où il avait laissé tous les souvenirs de son enfance, que Rodrigue passa les premières années de son adolescence, sous la double autorité du sang et du sacerdoce. La réputation qu'il s'acquit plus tard dans la jurisprudence sufiirait déjà à nous faire deviner que Rodrigue fut un bon écolier, assidu aux leçons de ses maîtres et passionné pour l'étude. « Ses progrès dans les belles-lettres, dit un contemporain, lui assurèrent toujours le premier rang dans l'école. Cette étude ne suflisant pas à son esprit, il étudia encore la philosophie et la théologie, et plongea si avant dans les
sources profondes de ces deux sciences, qu'il n'était pas de difficulté à laquelle il ne répondît sur-le-champ (1).
On aime à voir le neveu d'Alphonse de Borgia, l'héritier des princes d'Aragon, mêlé comme un enfant du peuple à tous ces écoliers, rentrant après la leçon au palais de son oncle pour repasser dans son souvenir les paroles qu'il vient d'entendre.
Nous nous représentons sans peine les soins dont l'évèque dut entourer cette jeune plante, avec quelle attention il dut s'appliquer k orner le cœur et l'esprit du noble adolescent. Que de choses il dut apprendre là, qui ne s'apprennent ni dans les livres, ni dans les écoles ! Le palais de son oncle fut la première école où Rodrigue puisa cette force de volonté dont il donna plus tard tant de preuves (2). Rodrigue avait besoin d'être élevé virilement, parce qu'il avait de grandes tribulations à supporter.
11 acheva probablement ses études dans quelqu'une des grandes universités qui florissaient en Espagne, peut-être même dans celle de Lérida. où son nom et le souvenir de son oncle devaient lui gagner les sympathies des écoliers et des maîtres .
A cette époque, Rodrigue était dans tout l'éclat de sa jeunesse. C'est une de ces organisations robustes telles que les pays de montagnes en produisent ordinairement. Sa taille est élevée, la grâce est répandue dans tous ses
(1) Platina (contimiateurs de), De vita et moribus Pontificum, etc. Edit. de Paris, 1505, t-t édit. rare d'Eucharius, à Rome, 1529. V. aux Pik< i> justificatives, n° 1.
(2) Joan. Steila, De vitis Pontiticum, etc. Elit, rare imprimée à
-, lévrier 1505. V. aux Pièces justificatives, n° 2.
traits, son œil est vif, son front haut et large, aux lignes blanches et pures ; savoix charme l'oreille autant que le cœur, un sourire doux et spirituel voltige continuellement sur ses lèvres, son maintien est grave et sa démarche pleine de noblesse. Avancé en âge, Rodrigue fera encore l'admiration de ses contemporains, qui exalteront en lui « le port élégant, le front serein, les « sourcils d'un roi. la ligure portant l'empreinte de la « libéralité et de la majesté, le génie et l'harmonieuse « et héroïque proportion de tous les membres » (1).
Cependant le temps était venu où le jeune Rodrigue allait prendre sa place dans le inonde. Tous les dons de la naissance, du talent, delà fortune l'avaient admirablement préparé pour tenir sa place et remplir son rôle sur le théâtre de la vie publique.
Alphonse de Borgia. son oncle, émerveillé des rares qualités dont était doué l'esprit de Rodrigue, avait conçu l'espérance de l'attacher au service de l'Eglise ; ce n'était pas un pur caprice de sa part : les chroniqueurs disent que, dans son enfance. Rodrigue avait manifesté des goûts qui avaient pu paraître au pontife comme des indices de vocation sacerdotale (2).
Quoi qu'il en soit, cet attrait ne persévéra pas ; Rodrigue parut un instant se décider pour le prétoire, où son esprit lucide, son caractère ferme et sa brillante éloquence devaient lui conquérir bientôt un rang éminent. Il débuta dans les causes du forum avec un
(1) J. Mainus, cité par Grégorovius, Lucrèce, t. I, p. 34.
(2) Vita di Rodrigo Borgia papa, col nome di Alessandro VI, „ls de la l.ildiothèque de la Casanate, indiquée sous la rubrique 10, iv, 23.
i ES BORGIA.
succès qui en présageait d'autres. Une vive admiration salua ses discours, et la renommée porta rapidement son nom d'un bout du royaume à l'autre.
Mais tout à coup Rodrigue délaissa la toge pour ceindre l'épée du chevalier (1). Quelques auteurs veulent que ce choix lui ait été dicté par son père, qui espérait voir arriver par là son fils plus facilement aux premières charges du royaume. Indépendamment de cela, on ne s'étonnerait pas de rencontrer ce goût pour les armes dans l'héritier des Llançol et des Borgia . dans le descendant de vingt héros dont les plaines de Valence, de Tolède ou de Murcie redisent le glorieux nom. Le souvenir du Cid Campeador qui remplit tous les récits aurait suffi, au besoin, pour enflammer l'imagination du jeune hidalgo. La distinction de sa naissance, l'amitié du roi pour son oncle lui faisaient entrevoir une illustration et des honneurs militaires qui devaient séduire son âme ardente.
Mais nous qui avons appris de Lacordaire que « tout homme a sa genèse particulière, proportionnée à son service futur dans le monde., et dont la connaissance seule peut bien expliquer ce qu'il est. » nous estimons que la Providence avait des vues sur cet adolescent. Rodrigue avait besoin d'apprendre, à la rude école des armes, à ne point trembler en présence d'un ennemi. Nous comprendrons bien mieux cette conduite, quand nous verrons dans la suite le Pontife assiégé dans son propre palais par l'armée de Charles VIII, ou guerroyant pendant tout son règne contre des feudat aires
(1) M~. de la Casanate : Vita di Rodrigo Borgia, etc. — Duchi Histoire des Papes, édit. in-fol., Paris, 1645, chez G-ervais Abot.
du Saint-Siège plus puissants que le Pontife même, ou méditant une croisade contre le Turc.
Quel temps au juste passa-t-il à l'armée ? Quel rang occupa-t-il? A quels faits d'armes se trouva-t-il mêlé? On ne le sait pas d'une manière certaine. Alphonse V dut accueillir avec une faveur marquée ce rejeton des anciens fondateurs de la monarchie, le neveu de son conseiller intime d'autrefois. Rodrigue, de son côté, fut digne de la faveur royale, en se montrant dans les camps d'Aragon aussi intrépide chevalier qu'il s'était montré bon écolier et habile jurisconsulte dans les écoles et au barreau de Valence. Il y aura désormais toujours du soldat dans le cardinal Rodrigue et dans le pape Alexandre. Comme Jules II, il aurait eu droit, pour se trouver ressemblant, de se faire peindre une épée à la main. Ces faits peu nombreux s'entrelacent dans un cercle de vingt années, qui conduisent Rodrigue à la virilité.
Nous abordons maintenant un terrain difficile. C'est la forêt de Dante,
...... Selva oscura
Che la dirita via era smarrito
Selva selvaggia ed aspra e forte
Les mensonges se croisent, les affirmations contraires éclatent, l'ignorance et la mauvaise foi ont jonché le sol de préjugés. La prévention en garde l'entrée, en occupe tous les points. Nous n'avancerons qu'en lui disputant jusqu'au bout le terrain pied à pied. La longueur et les difficultés du chemin nous auraient ef-
frayé, si à travers les ombres accumulées par la haine nous n'avions saisi des rayons de lumière, qui nous promettent à l'extrémité de la route le plein jour de la vérité.
A l'époque où nous sommes (vers 1450), le jeune hidalgo fit en Espagne la connaissance d'une jeune femme d'une remarquable beauté. Il s'en éprit et en fut aimé à son tour. Rodrigue lui resta fidèle, et elle lui donna, avant qu'il entrât dans les ordres, quatre fils et une fille : Pierre-Louis, qui devint duc de Gandie et mourut à la fleur de l'âge : Jean-François, qui hérita de son duché et fut l'aïeul de saint François de Borgia : César, que Louis XII fit duc de Yalentinois; Lucrèce, qui mourut duchesse de Ferrare : et Joffré ou Godefroy . prince de Squillace. Il se montra pour eux le père le plus tendre.
Quelques historiens ont élevé des doutes sur la paternité de Rodrigue. Selon eux. César, Lucrèce et leurs frères ne seraient point ses fils, mais simplement ses neveux. Les jeunes Borgia devraient la vie ou à un fils de son frère Pierre-Louis Llançol-Borgia. le préfet de Rome, ou à un Borgia particulièrement aimé de Rodrigue: on sait que les Borgia étaient nombreux à Rome, depuis l'élévation de Calixte III. Un fait incontestable, c'est que ces enfants sont appelés tantôt les fils, tantôt les neveux du pontife (1). En présence de ce fait, le doute était bien permis, surtout quand on songe à toutes les accusations portées contre Alexandre VI. et que la science protestante a déjà démolies en partie.
(1) V. aux Pièces justificatives, n° 3.
Quelle fut la mère de ces enfants ? Les ombres du mystère l'enveloppent ; quelques lettres qu'on lui attribue font supposer qu'elle avait reçu une brillante éducation et qu'elle aurait pu tenir son rang sur une scène élevée. Mais non, elle ne paraît dans aucune occasion solennelle de la vie de Rodrigue; son histoire, on le verra bientôt, se borne à son mariage, comme son bonheur sans doute à ses enfants.
Cette union fut-elle contractée sous la sauvegarde de la loi religieuse? ou faut-il placer au début de la vie de Rodrigue une grande faute ? Telle est la question qui se pose ici; et elle n'a pas lieu de nous surprendre, si l'on songe que le concile de Trente n'avait pas encore imposé ces garanties de publicité avec lesquelles se contractent aujourd'hui les unions matrimoniales. Shakespeare, dans une célèbre tragédie, nous a initié à ces mariages clandestins. Le poète n'a pas créé une situation, il a puisé simplement dans l'histoire.
Dans un pareil cas, en l'absence de documents officiels, la critique peut seule préciser la question de la légitimité de l'union.
Relativement au mariage de Rodrigue, les témoignages se divisent en deux classes, les uns hostiles, et les autres favorables. On dit que Cagliostro possédait le don d'évoquer les morts; l'historien doit l'avoir aussi. Nous allons appeler devant le tribunal du lecteur les ombres des ennemis de Borgia, qui ont crié au scan dale; on verra combien ils se montrent renseignés sur cette femme. Ecoutez les paroles qui dominent ce bruit confus de voix.
Comment s'appelle la mère des enfants de Borgia ?
— Sans moi., la postérité eût toujours ignoré le nom de la belle Yanozza(l). — Rose était le gracieux prénom que je supposais lui avoir été donné au baptême, je ne sais quelle fantaisie a pris au continuateur de mon histoire de César de l'appeler Catherine, ou même Catalina (2). — Quelle bévue de part et d'autre ! son vrai nom est Virginia Yanozza (3). — Oh ! comme si elle ne signait pas « Perpétua » ses lettres à sa fille Lucrèce (4) '? — Doucement ! Doucement ! Yanozza n'est pas un nom patronymique; seul, Onofrio Panvini Ta cru : ce n'est là que le gracieux diminutif de Giovannozza, fréquentatif commun de Giovanna, et le prénom de la belle jeune fille aimée par Rodrigue (5). — Jeune fille ! mais elle était la femme bien légitime d'un certain Dominique d'Arignano. auquel on voulut un moment attribuer la paternité de César (6). — Miséricorde ! à qui entendre ? S'accordera-t-on aumoins sur sa famille, sa nationalité ? — Comment ! elle n'est pas douteuse, son nom indique suffisamment qu'elle avait vu le jour à
(1) Burekard, Diarium, De cœde Ducis Gandiœ. Ap. Gordon tom. II, p. 470, tr. franc.
(2) Toniaso Tomasi, Vita di C. Borgia. Edit. de Monteckiaro,
(3) Vita ms. di Rodrigo Borgia papa col nome di Alessandro VI, in-4, bibliotk. Casanatense.
(4) Lettres attribuées à Yanozza, aux arckives d'Etat à Modène. Lettre du 15 déc. 1515 : Perpétua oratrice Yanozza. Une autre adressée au cardinal Hippolyte d'Esté, à la date du 14 sept. 1515, porte : Vanotia Borgia de Cathaneis. La seconde lettre adressée à Lucrèce se termine par ces mots : La Felice et Tafelice Madré Yanozza Borgia.
(5) Yarii auct.
(6) Mariana reproduisant Infessura, Hist. de rébus Hisp., lib.
Catane : Vanozza dei Catanei. — Encore une fois le Pirée pris pour un homme. . . la famille pour le pays. Catanei était un nom bien porté par plusieurs familles à Rome, à Ferrare, à Bologne et en d'autres villes de la Péninsule (1). — Quel lourd Allemand ose traduire ainsi '? C'est Vannozza dei Caetani qu'il faut lire, c'està-dire qu'elle était issue de la noble maison des Gaetani. — Pourquoi ce sourire, illustre PaulJove ? — Oh! je veux bien satisfaire votre curiosité. J'ai connu à Rome la femme aimée par Rodrigue, son vrai nom est Vanotti et Rome sa patrie (2). — Pensez-vous qu'elle fut sa maîtresse ou sa femme ? — Sa femme secrètement, peut-être bien ; car Yanotti était une très honnête femme. » Mais voici Tomaso Tomasi, interrogez-le; ou je me trompe fort, ou il ne vous dira pas du bien des Borgia. — C'est ce qui vous trompe, aujourd'hui je sens le besoin d'être juste : « Rodrigue entretint Yanozza plutôt comme une légitime épouse que comme une concubine sacrilège » (3) ; je ne fais, d'ailleurs, que répéter ce que Panvini et d'autres ont dit depuis longtemps (4). Les ombres peuvent se retirer. Les citations auront prévenu le lecteur que nous n'écrivons pas un roman. Quel merveilleux accord ! Pour des ennemis, ils sont bien réservés; pour des contemporains, ils sont bienla-
(1) Varii auct.
(2) Cœsar Borgia ex Vanotia Romana, alioqv.in proba multere, quant mjvînrus, genxtus... P. Jovii in vita Gon>alvi, p. 212.
(3) UHebbe in luogo più di légitima moglie che di sacrilega cancubina. Tomaso Tomasi, Vita di Cesare Borgia. Edit. de Montechiam. 1071.
(4) Panvini, in Vita Alexandri VI. — Vita ms. di R. Borgia, etc., de la Casanate, etc.
coniques ! Il était pourtant si facile de se renseigner ; d'autre part, le cas présentait tant d'intérêt !
Mais ce qu'ont si complètement ignoré les contemporains, un écrivain moderne a la prétention de nous le dire avec les scrupules d'exactitude particuliers au roman. Un Allemand, dont nous ne contestons pas le talent, a rapporté de ses patientes recherches dans les archives d'Italie de précieux documents relatifs aux Borgia. Si M. Grégorovius. protestant comme Hurter et Roscoë, comme ces illustres historiens avait eu cet amour de la vérité qui l'emporte sur l'esprit de secte, nous aurions à cette heure une histoire véritable de cette famille. Il a voulu, après quelques autres, faire justice des accusations imméritées qui font de Lucrèce Borgia, parmi les femmes, « la figure la plus infortunée de l'histoire moderne. » Lucrèce, c'est également notre conviction et nous espérons la faire partager, est une victime de l'histoire. Mais celle-ci aurait beaucoup gagné à ce que son avocat fût sans parti pris d'aucune sorte. Mais, cédant à la vieille haine protestante contre la Papauté, il n'a rendu justice à Alexandre VI qu'autant qu'il en était besoin à la cause de la noble figure qui fait l'objet de son étude (1). — La constante préoccupation de ne pas jeter un jour trop favorable sur Alexandre VI l'a fait tomber dans d'étranges contradictions : on pourrait écrire un livre avec ce titre : « Grégorovius réfuté par Grégorovius », livre qui serait la
(1) Lucrèce Borgia d'après les documents originaux et les correspondances contemporaines, par Ferdinand Grégx>roviu>, traduit il' L'allemand sur la 3' éilit. 2 vol. in-8. Paris, Sandoz et Fischbacher, 1876.
justification du pape. Le sien est un fatras, où la clarté ne manque pas moins que la critique et le bon goût.
Les documents les plus sérieux et les commérages les plus ineptes s'y coudoient au même titre et prétendent s'imposer avec la même autorité au respect du lecteur. L'auteur se livre aux conjectures les plus odieuses et donne aux documents un sens que n'autorise pas l'interprétation la plus étendue. Voilà l'impression que nous avons éprouvée à la lecture du livre de M. Grégorovius, et nous pensons qu'elle sera la même pour tout lecteur impartial. Et pourtant, le ton affirmatif qu'affecte habituellement l'auteur, la promesse de soumettre son travail à « une méthode historique des plus sévères ■ nous faisait espérer que nous ne rencontrerions là ; ucurie assertion qui ne fûtjustifiéepar des textes et étayée par des documents. Quelles preuves! Tantôt rien, a lument rien ; tantôt infiniment moins que rien. Nous avions cru prendre un livre d'histoire et nous n'avons souvent rencontré qu'une diatribe. Cette manière d'écrire l'histoire est particulièrement frappante dans ce qu'il nous dit de Vanozza. Ecoutons-le un moment.
i L'attrait magnétique que savait exercer le cardinal Rodrigue lui valut le sacrifice des charmes d'une Romaine appelée Vanozza Catanei... • (Tom. Ier, p. 35. — « Il nous est permis de nous la représenter sous les traits d'une de ces femmes à la fois robUsl - voluptueuses, comme on en voit encore à Rome aujourd'hui... Les charmes de Junon et de Vénus semblent réunis eu elles »... (p. 36-37.) — • El est certain que Vanozza était très belle et très ardente... Sinon, comment eût-elle allumé la passion d'un homme comme Rodrigue Bor-
gia ? De même son intelligence, quoique sans culture, devait être doublée d'une rare énergie. Comment auraitelle réussi, sans cela, à rendre durables les rapports qu'elle avait noués avec lui ?.. . » (p. 37).
Après ce portrait, M. Grégorovius nous indique sa demeure ; « elle habitait une maison située sur la place Pizzo di Merlo, qu'on appelle aujourd'hui place Sforza Césarini et qui se trouvait à proximité du palais de Borgia » (p. 39.) Et maintenant, comme l'un des familiers de la maison, il en décrit nettement la disposition; « des escaliers massifs en pépérine conduisaient à l'habitation proprement dite, qui consistait en une pièce principale et des chambres contiguës pavées en carreau que ne recouvraient aucun tapis, et ayant pour plafond des poutres reliées par du parquet sur lequel on étendait une couche de peinture. Les murs des chambres étaient blanchis à la chaux. . » (p. 45). Il ne sait pas au juste, par exemple, si Yanozza avait des tableaux dans son salon ; mais ce dont il ne doute pas, c'est que « si Yanozza en avait pour décorer son salon, celui du cardinal Rodrigue ne devait pas en être exclu. » (p. 46.) Mais « en tout cas, il s'y trouvait certainement un reliquaire, des images des saints et celle de la madone, devant laquelle une lampe brûlait constamment. » (p. 46.) Il en a dessiné dans son souvenir l'ameublement : « des meubles lourds, des lits grands et larges surmontés d'un ciel, de hautes chaises brunes en bois sculpté sur lesquelles on plaçait des coussins, des tables massives recouvertes d'un marbre ou d'un parquet de bois marqueté étaient rangées tout autour des murs. Dans la pièce principale, se dressait le
bahut colossal de bois peint, servant à renfermer le. linge de trousseau.. » (p. 46.) — « Son salon ne devait pas être dépourvu d'antiquités... » (p. 47.) — « En tout cas, on n'aurait pas cherché en vain dans sa maison les merveilles de l'art moderne, les coupes, et les vases de marbre et de porphyre, et les bijoux d'or des joailliers. » (p. 47.) L'historien se demande si Yanozza possédait une bibliothèque ; mais il n'ose pas l'affirmer (p. 47). Préférez-vous connaître les intimes qui fréquentent son salon; attention! il va les faire défiler sous vos yeux; « c'est quelquefois le cardinal Rodrigue, les amis de la famille, surtout les confidents les plus intimes de Borgia, tels que les Espagnols Juan Lopez, Caranza et Marades ; et parmi les Romains les Orsini, les Porcari, les Césarini et les Barberini. » (p. 48.) Enfin, après avoir combattu l'opinion d'Infessura, qui fait de Vanozza l'épouse de Dominique d'Arignano (p. 38), il clôt le chapitre des amours de Vanozza et de Rodrigue. « A partir de 1481 ou 1482, la passion de Borgia pour cette femme fut éteinte. Mais il continua d'honorer en elle la mère de ses enfants. » (p. 52.)
Prenons l'histoire telle que l'a faite M. Grégorovius. Son but a été de placer la naissance de Lucrèce et de ses frères au temps où Rodrigue Borgia portait le titre de cardinal. Mais le protestant allemand a été trompé par ce titre de cardinal que le pape, dans la discipline actuelle de l'Eglise, ne donne qu'à des évoques, à des hommes revêtus de la dignité sacerdotale ou du moins engagés dans les ordres sacrés. Il n'a pas pris garde qu'à l'époque dont nous parlons, la pourpre cardinalice ne supposait pas toujours les ordres. Mazarin et bien
d'autres ne les reçurent jamais. C'est se tromper étrangement, que de considérer Rodrigue comme prêtre déjà sous le pontificat de son oncle. Il ne devint réellement et à titre irrévocable membre du clergé catholique que dans les dernières années du pontificat de Sixte IV (1480- 1484), après que ce pape l'eut créé cardinal-évêque, d'abord d'Albano (1476) et un peu plus tard de Porto (1479). Jusques là, Rodrigue n'eut que le titre diaconal de Saint-Nicolas, qu'il avait reçu de son oncle Calixte III, titre qui ne l'obligeait en aucune manière à recevoir les ordres. De l'aveu même de M. Grégorovius. cet ennemi des papes, les relations de Rodrigue avec Yanozza auraient pris fin avec sa vie laïque, et l'honneur de la dignité sacerdotale aurait été sauvegardé. Encore, dans cette hypothèse, Rodrigue serait coupable à nos yeux, après une pareille jeunesse, après de pareils antécédents, d'être entré dans le sanctuaire.
Mais poursuivons, et faisons entière connaissance avec la Yanozza de M. Grégorovius. Vers l'an 1480. raconte l'abbé Pasquale Adinolfi dans un curieux livre, — Il canale di Ponti — imprimé à Narni en 1860, un copiste — scriptor — des lettres apostoliques, nommé George de Croce, épousait à Rome une femme du nom de Yanozza. Le nom a frappé M. Grégorovius, il croit reconnaître en elle la Yanozza dei Catanei, et nous la présente aussitôt comme la mère des enfants de Rodrigue Borgia. L'idée d'une confusion de personnes, causée par la similitude des noms, ne lui vient pas même à l'esprit. Un enfant naquit de cette union et fut appelé Octavien. Le père et l'enfant meurent en 1485. et l'année suivante la veuve convole à de secondes noces, (p. o9 et 52.)
Dans sa préoccupation de retrouver dans cette Vanozza quelconque la femme aimée de Rodrigue. « le cardinal, dit-il, se hâta de faire contracter un second mariage à la mère de ses enfants, alin de lui donner un protecteur et de lui assurer un intérieur convenable. Le nouvel époux était de Mantoue et s'appelait Carlo Canale... Cette union ne fut pas stérile.» (p. 54 et 57) Touchante sollicitude de Rodrigue! malheureusement, elle n'a d'autre fondement que l'imagination de l'historien !
Une note renvoie ici le lecteur aux Pièces justificatives, où on lit sous le n° 2 cette indication : « Contrat de Mariage entre Carolo Canale et Vanozza Catanei. » C-e n"est pas assurément dans ce document qu'il a trouvé la preuve de la sollicitude de Rodrigue; c'est un acte de mariage dans sa formule la plus précise et la plus sèche, où rien ne fait allusion de près ou de loin aux Borgia. Mais ce que nous voulons signaler de ce document, c'est que la femme nommée quatre fois dans cet acte n'est jamais désignée autrement que par ce nom de Vanozza, comme étant sans doute son nom patronymique. L'auteur intercale donc dans la rubrique d'un acte notarié une chose qui ne s'y rencontre pas, et tend ainsi, soit volontairement ou involontairement, à établir une confusion entre deux personnes dont l'appellation commune est le nom de famille de l'une et le prénom de l'autre. Mais. Monsieur Grégorovius, cela s'appelle faux en écriture publique, et cela conduit généralement son auteur ailleurs qu'aux Académies ! Quelle est cette Vanozza ? La veuve de G. de Croce est-elle la Vanozza dei Catanei '? Le nom seul de Vanozza n'est pas une induction assez précise, ni assez rigoureuse pour
établir seule l'identité de l'épouse Canale et de la mère de Lucrèce. Nous en verrons tout à l'heure de nouvelles preuves.
Maintenant, M. Grégorovius lit au fond du cœur de Vanozza « les prières et les vœux qu'elle adresse aux Saints duParadispourvoir monter le père de ses enfants sur le trône pontifical » (p. 95); et le matin du jour de l'exaltation d'Alexandre VI , il l'aperçoit agenouillée à Saint-Pierre. « tandis que les échos de la messe solennelle évoquaient devant son souvenir l'image d'un passé coupable » (p. 96). C'est là, sans doute, ce que l'écrivain allemand appelle écrire l'histoire « en prenant pour base de son travail les documents originaux et authentiques » (Introcl., p. 15.)
Mais voilà que, le jour où ses vœux sont comblés, commence entre elle et ses enfants « un grand éloignement, sinon une séparation complète. Ils restèrent en rapports mutuels, mais elle ne put prendre part que d'une manière indirecte à leur grandeur. Vanozza ne se permit jamais, ou Alexandre ne la mit jamais à même d'exercer de l'influence au Vatican. Son nom ne paraît que très rarement dans les relations de l'époque » (p. 110.) C'est ici, du moins, un aveu arraché par l'évidence !
Sa position reste effacée ; elle ne paraît dans aucun des événements qui intéressent ses enfants. Et quand Lucrèce est devenue duchesse de Ferrare, sa mère « ne la vit plus jamais, car elle n'osait guère se mettre en route pour la cour de Ferrare; mais elle correspondait avec elle.Lesarchives de la maison d'Esté contiermenl neuf lettres de Vanozza, datées des années 1515, 1516 et
1517. Sept de ces lettres sont adressées au cardinal Hippolyte, et deux à Lucrèce. Elles ne sont pas autographes; toutes ont été écrites par un secrétaire et révèlent chez celle qui les a dictées une forte volonté, un caractère qu'on peut appeler rude, et beaucoup d'égoïsme et d'astuce. Elles ont toutes pour objet des sollicitations ou des réclamations, » (Tom. II. p. 213.)
Ces lettres se terminent par cette formule : « l'heureuse et malheureuse mère », dans laquelle M. Grégorovius voit « la disposition d'esprit et la situation de Vanozza. » Car ses enfants causent son bonheur, felice madré! bien qu'ils lui rappellent sa honte, in felice madré! Si Vanozza n'a été que la maîtresse de Rodrigue, on comprendrait son regret, sans s'expliquer néanmoins l'insistance qu'elle met à confesser sa honte à sa fille. Les malheurs de ses enfants, dont deux étaient morts si misérablement, ne suffisent-ils pas à motiver-cette plainte maternelle : in felice madré !
« Vanozza, continue M. Grégorovius , avait sans doute vu quitter sa maison parles amis du temps passé, les flatteurs et les parasites; mais un certain nombre d'entre eux et même des personnes de distinction lui étaient restés attachés. Elle avait, en effet, conservé quelque influence, à titre de mère de la duchesse de Ferrare ; elle possédait des ressources considérables et elle vivait en grande dame : on l'appelait la magnifica e nobile M adonna Vanozza... (Tome II, p. 216). Elle se fit de nouveaux amis, grâce à cette sorte de piété par laquelle les vieilles pécheresses ont mis un terme de tout temps à leur conduite antérieure. Elle se livrait à une bigoterie hypocrite. On la voyait souvent dans les
églises, dans les confessionnaux, et en rapports intimes avec les confréries pieuses et les hôpitaux. Paul Jove la connut à l'époque où elle accomplissait ces pratiques dévotes, et il l'appelle une honnête femme. Elle fit plusieurs fondations pieuses en faveur des hôpitaux... » (T. II, p. 217.)
« Il n'est pas douteux que Vanozza n'ait quitté ce inonde en croyant fermement qu'elle avait effacé ses péchés et acheté le royaume du ciel avec son argent et ses pieuses fondations... » (T. II, p. 222).
Voilà ce que M. Grégorovius appelle dans son introduction « substituer l'histoire au roman. » Cette phrase prend, à mesure qu'on avance dans la lecture de son livre, un aspect à la fois odieux et comique. C'est la tartufferie dans l'histoire !
Et puisque M. Grégorovius nous entretient continuellement des rapports de Vanozza avec ses enfants, opposons-lui un témoignage qu'il ne récusera pas. « Il n'existe qu'un seul document authentique dans lequel les enfants de Rodrigue sont nommés en même temps que leur mère. C'est l'inscription du tombeau de Vanozza, à Santa-Maria del Popolo à Rome ; cette femme y portait le titre de mère de César, de Jean, de Jofré et de Lucrèce (1). »
(l) Vanotise Cathaïue Cœsare Valentne Jeanne Candiœ Jufredo Scylatii et Lucretia Ferrarke dueib. filiis nobili Probitate insigni religioni eximia pari et œtate et Pniihjiiti;i optime <le Xenodochio Lateranen. nieriUe Hieronymus Pieu* ftdei commiss. procur. ex. xe^(amcnto) pos(m'<) Vix(tt) ann. LXXVI, M.IV.D.XHI. obiit anno MDXVIII, XXVI nov. Forcella, Iscrizioni délie chiesc di Roma. t. I, p. 335, reproduite
par M. de Reumont, Geschichte der Stadt Rom, t. III, p. 838.
Qui parle ainsi?... Le P. Olivier, que M. Grégorovius accuse de fausser l'histoire {introd. ,p.l2.) ? Non ! M. Grégoroviu s lui-même! (p. 52.)
Cette inscription qui, si elle a jamais existé à Santa Maria del Popolo, ne se trouve aujourd'hui que dans le livre de M. Forcella, en taisant le nom du père de ces quatre enfants, ne semble-t-elle pas consacrer la honte d'une union suspecte ? Eh quoi ! si la Vanozza, épouse de Canale, n'est autre que la Yanozza dei Catanei. pouvez-vous bien croire que l'exécuteur testamentaire qui a voulu éterniser la mémoire de Vanozza et désigner à la reconnaissance publique, dans un lieu saint, la femme qu'il déclare « remarquable par son honnêteté et sa piété y> a omis ses unions légitimes et les enfants qui en étaient issus, pour rappeler comme à dessein, sans aucune nécessité, ce qui serait sa plus grande honte ? Il y a là une contradiction si flagrante, que le vulgaire bon sens la repousse, et que « la faiblesse de la nature humaine et l'indulgence du siècle» dont parle M. de Pieumont, ne peuvent faire accepter ; il y a là un phénomène dont la critique a le droit de demander l'explication.
Ici maintenant prennent place des témoignages qui justifient complètement Piodrigue.
— Le savant Moréri a appris d'historiens recommandables que Borgia eut dans sa jeunesse, de Julia Farnèse, quatre garçons et une fille (1).
— Orlandini, dans son histoire de saint François de Borgia, produit la même affirmation.
(1) Dictionnaire historique, art. Borgia et Supplément, même art.
— Ribadeneira (1527-1611) a écrit la même chose dans la vie du même Saint(l).Orce. biographe, le plus voisin des événements, avait en outre vécu dans l'intimité du Saint et pouvait avoir appris de sa bouche même la vérité des origines de sa famille. N'est-ce pas là un témoignage autorisé?
— En 1(372. sortait des presses de Denis Thierry, imprimeur à Paris, une histoire du même Saint dédiée au roi. L'auteur anonyme y reproduit la même affirmation.
— L'illustre Pompeo Litta, dans son grand ouvrage sur les familles célèbres d'Italie, fait descendre Yanozza de la famille de Farnèse et lui donne pour père Ranuccio Farnèse.
— Marin Sanudo nous a conservé un pamphlet écrit apparemment dans les dernières années du règne d'Alexandre VI. — C'est un dialogue entre la mort et le pontife malade. Vaincu par son terrible antagoniste, celui-ci appelle à son secours Julie avec qui il a vécu en Espagne, Julie la mère de ses quatre enfants. Ce n'est qu'une satire, mais dans cette diatribe reluit l'opinion des contemporains que la mère des enfants de Borgia est Julie (2).
Nous regrettons que ces auteurs ne disent pas explicitement si Julie Farnèse était légitimement mariée à Rodrigue, mais il y a de graves motifs de le croire.
(1) Ribadeneyra : Vita del Padre Francisco de Borja. (Obras, in-fol. édit. de Madrid, 1605.
(2) Marin Sanudo, Dior., t. III, p. 209
Pontifex. — Julia me miserum ciu1 non défendis : amavi bî te
S'il est probable, en effet, dit M. Favé (1), que Julie Farnèse n'est autre que la Vanozza, il devient aussi probable qu'elle était unie à Rodrigue par les liens d'un légitime mariage ; le témoignage intéressé et si souvent trompeur de Guichardin et de quelques autres, pourrait tout au plus faire conserver quelques doutes. Mais ces doutes disparaissent, quand on songe que les Farnèse appartenaient à une famille romaine dont l'illustration datait de la fin du xme siècle et qui pouvait marcher de pair avec les Borgia . et qu'une union illégitime si longtemps prolongée eût été impossible entre deux membres de ces maisons. Si une Farnèse eût oublié ses devoirs, nul doute qu'une haine implacable, une vendetta n'eût animé pour longtemps ses nobles parents contre le séducteur. Or, c'est le contraire que montre l'histoire, même telle que l'ont faite les ennemis d'Alexandre VI. On voit le cardinal Farnèse qui devait être Paul III (2) et eut la gloire d'ouvrir le Concile de Trente, chargé des missions les plus délicates, et dévoué à ce Pontife. même aune époque où on parlait de le déposer, c'est-à-dire lorsque Rome
corde magis. Mors — Digna lenone satis. Nunc morerer et te non defendet Julia : neque enixa est utero terque quaterque tibi.
P. — Da saltem ante obitum. M. — Garris. P. — Concède rogatis hoc unum. M. — Insanis. P. — Hoc. — M. — Citius morere.
P- — Hoc. M. — Cedo. — P. — Ut peream illius susceptus in ulnis que modo ab Hispania vecta puella mihi est.
(1) Etudes critiques sur l'Histoire d'Alexandre VI, Paris, Vaton, et Saint-Brieuc, Conor-Grenier, 1859, p. 19 et suiv.
(2) Clément VII, sur son lit de mort, dit cette parole : « Si le pontificat se donnait par héritage, nous nommerions dans notre testament le cardinal Farnèse comme notre successeur. »
était occupée par une armée française. Un autre Far nèse, Ange-Ferdinand,, servit dans l'armée de César Borgia et se fit tuer à son service. La faveur dont jouirent lesFarnèse pendant tout le pontificat d'Alexan dre VI trouve son explication naturelle dans l'alliance antérieure du Pontife avec Julie Farnèse.
Mais quand on rejetterait cette identité de Julie Farnèse et de Yanozza. la légitimité de l'union de celle-ci avec Rodrigue ne saurait pour cela être douteuse; l'hypothèse d'un mariage légitime explique seule des faits qui autrement sont inexplicables. Ainsi s'explique comment Philippe de Commines. si bien renseigné sur tous les événements de l'Italie à cette époque, ne donne nulle part, dans ses Mémoires, la qualification de bastards aux enfants d'Alexandre VI, et l'on voit pourtant que cet historien n'épargne guère cette épithète même aux princes du sang, quand il y a lieu de l'appliquer; ainsi s'explique comment Jean Bouchet qui écrivit son panégyrique de la Tremouille, pour ainsi dire, sous la dictée de son héros , d'abord ambassadeur auprès d'Alexandre et plus tard général des armées qui envahirent la Péninsule, ne se livre nulle part à des commentaires désobligeants sur la paternité du pape ; ainsi s'explique comment tous les écrivains qui suivirent Charles YIII en Italie, et les cardinaux devenus rebelles qui demandent la déposition du Pape, tout en reprochant durement à Alexandre d'autres fautes, ne l'accusent jamais sur un point aussi grave et aussi public ; ainsi s'explique comment cette paternité notoire et publique depuis au moins un quart de siècle, n'avait donné lieu à aucune accusation, avant l'explo-
sion de haine que provoqua contre lui son énergique gouvernement; ainsi s'explique la faveur constante dont il jouit auprès de quatre papes d'un caractère très différent ; ainsi s'expliquent les éloges privés et publics dont fut l'objet le cardinal Rodrigue ; ainsi s'explique enfin comment un collège de cardinaux , dont les noms s'imposent pour la plupart au respect de la postérité, le plaça à la tête de l'Eglise. Il semble qu'à moins de renier toute logique, ces faits ne doivent pas laisser de doute sur la légitimité du mariage de Rodrigue. Cette puissante induction trouvera sa confirmation dans la suite de ce récit.
Maintenant, quand il serait prouvé que Rodrigue aurait débuté par une faiblesse, quand nous supposerions même prouvées toutes les allégations portées contre lui, nous aurions de la peine à nous expliquer l'indignation que font paraître les plaisantins de « la libre-pensée » , les apôtres de « la morale indépendante » , les disciples du « libre amour », pour qui « vice et vertu » sont des mots vides de sens ? Il n'est pas juste à vous de condamner un homme que vos principes déclarent innocent! au lieu de pousser leurs ricanements, ils auraient dû louer Rodrigue de s'être élevé au-dessus du préjugé. Rodrigue doit être jugé par ses pairs ! Supposez-le coupable autant que vous le voudrez, les catholiques, les catholiques seuls, peuvent le flétrir et le condamner, sans se mettre en contradiction avec eux-mêmes, avec leurs propres principes, leurs propres lois, leur propre religion.
Mais, pour tous ceux qui acceptent une opinion toute faite, est-ce que les plus épouvantables accusations ne
pèsent pas sur le pontife lui-même ? Est-ce qu'avec Alexandre VI, César et Lucrèce Borgia ne sont pas voués à la malédiction de tout cœur honnête ? Estce qu'on n'a pas Burchard, Guichardin, Paul Jove, Tomaso Tomasi, les poètes Sannazar et Pontano, les archives des bibliothèques de Rome ? Ce sont là, en effet, les grandes autorités qu'on invoque contre les Borgia. Des écrivains se sont depuis rencontrés qui, ne tenant aucun compte de la justice et de la vérité, ne sïnspirant que de leur haine, se sont bornés à copier leurs allégations, sans étudier autrement la question. Il semble qu'on soit dispensé de toute justice à l'endroit d'un ennemi, surtout si cet ennemi est un pape. Il nous faut étudier ici ces sources accusatrices. Il serait déraisonnable d'instruire une cause sans tenir aucun compte de la personnalité et de la valeur morale des témoins.