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LES SOURCES I BURCHARD : INFES8URA ; POLO CAPELLO. ETC

Burchard, d'après M. Grégorovius. — Ce qu'était Burchard. — Ses préjugés nationaux. — Son œuvre. — Burchard et Saint-Simon. — Découverte et révélation posthume du Diarium par les protestants. — Burchard et son troisième éditeur. — Examen du Journal de Burchard. — Jugement d'un contemporain. — Autorité du Diarium. — Iafessura. — Jugement que porte de son œuvre Muratori et Gennarelli. — La célèbre relation de Polo Capello. — Ce qu'il faut penser de son authenticité. — Caractère passionné des documents vantés par M. Grégorovius.

Burchard est la grande autorité qu'on se plaît à invoquer. Son nom. placé en note au bas des pages, justifie tous les crimes dont on charge les Borgia. « Le journal de Burkhard, dit M. Grégorovius, est, à part celui d'Infessura qui se termine au commencement de 1494, le seul ouvrage composé à Rome sur la cour d'Alexandre, et il a même un caractère officiel... (1) » Un familier d'Alexandre VI ne doit-il pas inspirer une entière confiance ? Elle est telle, qu'il n'est pas rare qu'on le fasse garant d'imputations qu'il contredit formellement. Certes, il n'était pas nécessaire de le calomnier ! L'appréciation de son œuvre, où M. Grégorovius prétend voir comme dans un « miroir » « les traits des Borgia », trouve ici naturellement sa place.

M. Grégorovius est le compatriote de Burchard, il en est aussi l'admirateur passionné. Recueillons

(1) Lucrèce Borgia, t. I, p. 325.

son jugement. « Jamais auteur, dit-il, n'a relaté au jour le jour des événements dont il fut le témoin et qui auraient pu servir de matière à un Tacite, avec autant de brièveté, de sécheresse et d'indifférence. La tournure que Burkhard a donnée à son Journal, d'ailleurs fidèle, prouve qu'il n'était pas l'ami des Borgia. Mais cet homme avait appris à cacher ses sentiments, à supposer que le long exercice de ses fonctions toutes de forme ne les eût pas complètement desséchés. Il allait et venait chaque jour au Vatican comme une véritable machine du cérémonial, et garda son emploi sous le pontificat de cinq papes. Burkhard devait sembler aux Borgia un pédant absolument inoffensif; lui eussent-ils permis, sans cela, d'observer, d'écrire et de vivre? Le peu même qu'il dit dans son journal aurait suffi pour lui coûter la vie, si Alexandre ou César en eussent été informés. Mais il paraît que les journaux, tenus par les maîtres des cérémonies, n'étaient soumis à aucun contrôle officiel. César, autrement, ne lui eût pas pardonné, lui qui poignarda Pedro Calderon Perotto, le favori de son père, et qui fit assassiner le chevalier Cervillon. auquel les fonctions les plus importantes avaient été confiées à diverses reprises dans les solennités du Vatican » (1).

L'auteur que nous citons suppose ainsi ce journal écrit au jour le jour par un témoin occulaire ? Il ajoute un peu plus loin : Burchard est « sans méchanceté systématique », « ne rapportant jamais les on-dit... (2) »- En présence d'une pareille affirmation on est tenté de

(1) Lucrèce Borgia, t. I, p. 238 et suiv.

(2) Ibid., p. 326.

croire que M. Grégorovius a manqué de courage pour lire le Journal de son compatriote. Comment expliquer autrement qu'il ne se soit jamais heurté à un de ces mille o?i-dit dont ces pages sont hérissées ? Ou bien encore, M. Grégorovius aurait-il l'incroyable audace de regarder ces formules : si ma mémoire est fidèle, si rectè memini, si l'on ne m'a pas trompé, si vera sunt mihi relata, ou suivant ce qu'on rapporte, fertur et autres semblables, comme la garantie suffisante pour ranger au nombre des vérités historiques les propos des laquais de César ? Il n'a pas même entendu Burchard confesser lui-même qu'il a écrit quelquefois longtemps après les événements (1). Il y a plus : ce journal n'est pas même interrompu un seul jour pendant quatre mois que Burchard passe à Strasbourg sa patrie, du 30 juin au 30 octobre 1498. Les événements quotidiens du Vatican y sont fidèlement reproduits à leur date. Nous expliquera-taon par quel prodige de bilocation le maître des cérémonies a été le témoin des faits qui se passaient non à Strasbourg, mais à Rome ?

Là, Burchard contredit son apologiste ; ici maintenant, M. Grégorovius se contredit lui-même.

« La tournure du journal de Burchard prouve bien, a-t-il dit, qu'il n'était pas l'ami des Borgia. »

(1) Burchardi, Diarium, etc. (édit. du chev. Gennarelli, Florence, 1854, p. 73, 2° col.). « Advertendum quod prœmissa de creatione Confalonerii notavi seu rescripsi dite post rem gestam ex quodam rotulo diu ad hoc antea per me concepto, quod conceptum in eiecutione fuerat immutatum, et post prtemissa sic rescripta, re péri notam veram eorum quse, prœmissa, acta fuerunt, conscriptum hujusmodi tenoris... ■»

Sans doute, M. Grégorovius s'est fait une autre idée, une idée juste, une idée vraie, une idée différente de l'œuvre de Burchard. Voici comment il la décrit :

<> Il ne rapporte jamais les on-dit, mais seulement les faits acquis, qu'il a soin même d'atténuer ou de voiler habilement » (1).

Et aussitôt, comme s'il prenait plaisir à se contredire, il déclare ouvertement, à la page suivante, que Burchard est le premier qui ait parlé de l'orgie monstrueuse dont il sera question ailleurs.

« La source de ce récit scandaleux , ajoute M. Grégorovius, était un bruit populaire, qui pouvait tirer son origine d'une fête donnée réellement peut-être par César au Vatican » (2).

Voilà Burchard d'après M. Grégorovius. Etudionsle maintenant dans son œuvre même.

Burchard, nous l'avons déjà dit, était allemand d'origine. Nous le 'trouvons à Rome honoré, dès la fin de l'année 1483, de la charge de maître des cérémonies pontificales. Un contemporain nous le peint au physique et au moral d'un seul trait de plume. « Non seulei ment il n'avait rien d'humain, dit-il, mais c'était un « être brutal au delà de toute expression, haineux et « jaloux » (3). Que pouvait comprendre à l'espagnol cet homme du Nord ! Comme ses habitudes teutonnes contrastent avec celles des natures méridionales qui

(1) Lucrèce Borgia, t. I, p. 326.

(2) Ibid., p. 328.

(3) Paris de Grossis, Diarium, ad ann, 1506. « Non solùin, non humanus, sed suprà omnes bestias bestialissimus, inhumanissimus, invidiosissimus... »

l'entourent ! Burchard, dans les veines duquel coule le sang germain, hait tout ce qui appartient au monde latin. L'esprit de dénigrement l'enfièvre. Jusqu'où va la passion du maître des cérémonies ! Il s'ingénie à tout gâter. Il passe tout le jour à éponger les souillures et les scandales, il s'en sature : et le soir, il dégorge en flots de lave. Ce n'est ni le feu de l'honneur, ni celui du génie qui fait chaque jour travailler ce volcan, qui fait chaque soir couler cette lave. Ces belles flammes recherchent, aiment, appellent le jour. Notre Allemand. lui. ferme sa porte à double tour. Il écrit son journal en secret, comme on fabrique de la fausse monnaie. Le Barbare se venge bien des sympathies que lui refuse l'Italie. Si forte est sa passion, qu'elle triomphe à un degré inoui du désir le plus puissant de l'artiste, celui de produire son œuvre aux yeux du monde, tout au moins d'étaler son art. Sa conscience ne lui permet pas d'ignorer sa malhonnêteté; c'est pourquoi ses contemporains l'ignoreront. Il n'y a qu'un autre exemple d'une telle force et d'une telle lâcheté ; j'ai nommé : Saint-Simon.

« La biographie universelle » (1) reproduit d'une manière exacte la révélation posthume de l'œuvre de Burchard.

« Le Diarium de Burchard n'était connu que par un fragment donné par Denys Godefroy. dans son Histoire de Charles VIII, publiée en 1684, et par quelques citations vagues d'Odoric Raynaldi, dans sa continuation de Baronius, lorsque Leibnitz fit imprimer, à Hanovre, en 1696, un volume in-quarto intitulé : Spe-

1) Art. Burchard.

cimen historiée arcanes sive anecdotes de vita Alexandri Sexti papas, seu excerpta ex Diario Johannis Burchardi. Le même extrait reparut dans la même ville, l'année suivante, sous ce titre : Historia arcana sive de vita Alexandri Sexti papas seu excerptaex diario Johannis Burchardi Argentinensis, capellas Alexandri VI papas clerici ceremoniarum magistri. — Annoverœ, 1697. — Cet extrait (1) fut, sans doute, rédigé par un Français qui ne comptait pas le rendre public, puisqu'il est fait tantôt en latin, tantôt en français. Leibnitz regrette, dans sa préface, de n'avoir pu retrouver le texte de l'auteur, qui peut-être était en italien ; car Bayle (Dict. hist., art. Savonarole, et dissertation sur les libelles diffamatoires) cite en cette langue plusieurs passages du Diarium. Leibnitz crut, quelques années après, avoir trouvé le véritable texte de Burchard, dans un manuscrit que Lacroze lui avait confié, et il écrivait à ce dernier, le 3 novembre 1707, qu'il se proposait de publier integrum Diarium Burchardi ; mais il mourut sans avoir exécuté ce projet. Jean-Georges Eccard fit imprimer à Leipzig en 1732, dans le second tome de ses Scriptores medii asvi, le Diarium Burchardi , d'après un manuscrit de Berlin, qui pourrait bien être le même que Lacroze avait communiqué à Leibnitz. Ce manuscrit était très défectueux, de l'aveu même d'Eccard. qui, dans son édition, fut souvent obligé d'avoir recours à l'extrait de Leibnitz pour rétablir l'ordre des

(1) « Ce n'était pas -proprement le Journal de Burcard, mais c'en était une espèce d'abrégé, où tantôt on s'était servi des paroles

de Burcard même, tantôt on les avait traduites en français »

M. de Bréquigny, Notices et extraits, etc.

faits, interverti par les copistes. Eccard ajoute cjue le Diarium qu'il publie contient le journal du pontificat d'Alexandre VI. Mais c'est une erreur, l'extrait même de Leibnitz remonte plus haut : il commence en 1492. au 2 août, jour de l'exaltation d'Alexandre VI. Le Diarium donné par Eccard commence quatre mois plus tard, au premier dimanche de l'Avent ; l'extrait de Leibnitz va jusqu'au 3 août 1503, quinze jours avant la mort d'Alexandre VI, et le Diarium publié par Eccard finit au 22 février de la même année. On remarque, d'ailleurs, des différences considérables entre les deux textes imprimés dans l'expression et dans les faits. On trouve dans Leibnitz des articles qui manquent dans Eccard ; et vers la fin, les deux textes n'ont plus rien de semblable et deviennent des ouvrages différents.

« Eccard désirait qu'on pût enfin se procurer une bonne copie du Diarium... Cependant Lacurne de Sainte-Palaye découvrit à Rome, dans la bibliothèque Chigi, un manuscrit en cinq volumes in-quarto qui paraissait contenir l'ouvrage entier de Burchard. Il commence au premier décembre 1483, jour où l'auteur fut pourvu de la charge de clerc des cérémonies pontificales, et finit au 31 mai 1506, un an après la mort de Burchard : ce qui annonce que celui-ci aurait eu un continuateur. Ce manuscrit, sans lacune de temps, renferme les derniers mois de Sixte IV, tout le pontificat d'Innocent VIII, d'Alexandre VI et de Pie III, et les trois premières années de Jules II. Il existe à la bibliothèque Impériale plusieurs manuscrits du Diarium. »

Ainsi, c'est près de deux siècles après la mort du maître

des cérémonies que des protestants ont tiré de leurs bibliothèques son œuvre pour diffamer un pape. Leibnitz. Lacroze, Eccard sont protestants. Le premier trouve son manuscrit dans la bibliothèque de Wolfenbuttel, les deux autres dans celle de Berlin. Où est ici la garantie d'authenticité ?

Burchard a trouvé de nos jours un troisième éditeur. Le chevalier Achille Gennarelli a eu la prétention, en fondant en un seul les textes de Leibnitz, d'Eceard et des divers manuscrits, de nous donner le vrai texte du maître des cérémonies. Quelle peut être la valeur de ce document composé sur des textes suspects et sur des manuscrits d'une authenticité si contestable? Nous en faisons le lecteur juge. M. Gennarelli va plus loin ; il avoue ingénuement qu'il a comblé les lacunes des manuscrits et les endroits indéchiffrables par le texte de divers auteurs : Summonte, Infessura, etc., etc. Le premier volume, qui va du 12 août 1484 au mois de mai 1494. a paru en 1854, à Florence. Nous l'avons lu avec une vive curiosité. L'éditeur florentin accumule avec une grande érudition, en note, au bas des pages, une foule de documents épars dans plusieurs bibliothèques; mais tout le poids de son érudition ne donne pas une once déplus d'authenticité à sonDiarium (1).

Un historien qui a étudié à fond cette œuvre a fait de Burchard un portrait qui trouve ici sa place. « A la cour du pontife (Alexandre VI) vivait un maître dos cérémonies du nom de Burchard ou Burcard, Procope

(1) L'ouvrage restera probablement inachevé. On trouvera une excellente appréciation de cette édition dans la Civilta Cattolica, u. cxi. vi, vnc année, 3° série, vol. 2°, p. 201 et suiv.

d'antichambre, qui a tenu la liste de tout ce qu'il a vu, entendu, deviné et le plus souvent imaginé. A le lire, on croirait qu'il n'a pas quitté le pape un seul instant ; il le suit à la chapelle, au consistoire, à table, au lit ; la nuit n'a pas d'ombres dont il n'ait percé l'obscurité. C'est un être qui ne croit pas à la vertu, et qui, à l'aide d'un ducat, explique ordinairement une bonne pensée, une bonne action. Jamais romancier ne se joua avec une naïveté si bouffonne de la crédulité de ses lecteurs. D'Alexandre VI, la dissimulation personnifiée, il fait un héros de mélodrame qui vient afficher ses débordements aux yeux de Rome tout entière. Qu'un cardinal meure, il regarde dans le breuvage du malade, et, presque toujours, il y trouve des traces de poison. Pourquoi ce poison? C'est parce qu'Alexandre voulait s'emparer des dépouilles du prélat. Voltaire s'est spirituellement moqué, en sa qualité de poète tragique, de cette violation des premières règles de l'art dramatique ... » (1)

« Si l'on pouvait croire à la narration de Burchard, Alexandre VI aurait été vraiment frappé d'idiotisme. Ce serait un Cassandre de comédie, cherchant exprès le grand jour, pour rendre une ville, un pays, un monde entier témoin de ses folies, un crétin de Maurienne étalant sur le grand chemin ses dégoûtantes infirmités. Jamais bonne femme ne fit- comme le maître des cérémonies, des contes à dormir debout. On dirait que, pour remplir ses pages de chaque jour, il faisait le métier de facchino, courant les rues, les hôtelleries, les marchés publics, les boutiques et les

(1) On trouvera la citation de Voltaire au ch. xxvc de cet ouvrage.

étalages ; et de tout ce qu'il avait entendu de la bouche de valets de place, de servantes d'auberge, de palefreniers, de barbiers, formant le soir un récit qu'il appelait son journal. C'est dans l'œuvre posthume de ce fouilleur d'égoûts qui n'était pas destinée à voir le jour, que beaucoup de nos historiens et de nos romanciers sont allés puiser, pour peindre Alexandre, des récits qu'ils nous ont donnés comme des documents officiels » (1).

Comme s'il ne suffisait pas à Burchard d'avoir toute sa haine, toute sa vengeance dans un tiroir bien fermé, il dérobe encore sa pensée, « sous des chiffres, des « abréviations, des caractères passés de mode, en « sorte que ce journal, véritable grimoire, parait avoir « été écrit plutôt par la griffe du diable que par une « main d'homme » (2). Sous ces caractères énigmatiques chacun peut lire ce qui lui plaît. Nous voudrions bien savoir quel cas ferait un tribunal de pareils papiers.

Et puis, l'original de la compilation si authentique du maître des cérémonies, on ne le possède même pas. Sérieusement, doit-on s'en rapporter aveuglément aux protestants qui ont ouvert le tiroir où gisait cette œuvre venimeuse, « cloaca rnaxima », et qui se sont chargés de déchiffrer ce grimoire? Quelle garantie nous offrent ces extraits de fabrique protestante? Quelle

(1) Audin, Hist. de Léon X, ch. xi.

(2) Paris de Grassis, Diarium, ad ann. 1506. « egit libros

quos nemo intelligere potest, nisi diabolus assertor ejus, aut saltem sybilla ; sic eniin gifaris, id est, caracteribus obscurissimis pinxit, aut litteris alteratis et oblitis figuravit, ut credam ipsum habuisse diabolum pro copista talis scripturie. »

puissante crédulité il faut, pour accepter comme des documents de quelque valeur des copies qui diffèrent entre elles de tant de manières (1) ! Que de papiers malhonnêtes frauduleusement introduits il faudrait peutêtre retrancher, si le hasard faisait un jour déterrer de dessous la poussière d'une bibliothèque le véritable manuscrit du maître des cérémonies !

Il y a pourtant quelques perles dans le fumier de Burchard; mais on prend bien garde de les en retirer.

Nous ne garderons pas la même réserve.

Avec Burchard, Infessura partage l'admiration de M. Grégorovius. Etienne Infessura qui, en 1478, était podestat de la ville d'Horta, a écrit un journal de la ville de Rome. Cet ouvrage s'arrête à avril 1494. Le Diarium urbis Romœ est encore une pièce de fabrique protestante, d'une authenticité douteuse et d'une intégrité plus douteuse encore. Sa valeur est au-dessous, si c'est possible, de celle de Burchard. Muratori a hésité longtemps à le publier, et il ne l'a placé dans sa collection que parce qu'Eccard l'avait déjà fait connaître; encore a-t-il pris soin d'en effacer des passages d'une crudité d'expressions révoltante (2). Gennarelli con-

(1) On peut voir à ce sujet le témoignage d'un juge bien compétent, M. de Bréquigny : Notices et Extraits des manuscrits de la bibliothèque du Roy lus au comité établi par S. M. dans VAcad. des Inscript, et Belles-Lettr. Paris, 1787 : Notice du Journal de Burchard, elr,

(!) « Diu autem, cum Collectionem liane instruebam, dubius fui, •îiiin scriptorem hune publici juris facerem. Dissimulare quippe nolo [psum ad maledicentiam proclivem satis fuisse... Attamen pauca ni mi placuit expungere, quœ fœdiora mihi visa sunt, atque indigna, quœ honestis auribus atque oculis afferantur. » (Renan Italicarum scriptores, t. III, 2e partie.)

fesse qu'Infessura était un révolutionnaire romain « toujours opposé au pontife », un républicain ardent « qui voudrait renverser le gouvernement pontifical >. un « chaud partisan des Colonna ». et il repousse en certains endroits son témoignage, comme portant l'empreinte d'un sentiment passionné contre la papauté (1). Voilà à quelle source certains écrivains vont puiser l'histoire de nos pontifes. C'est à Infessura qu'on a emprunté le récit légendaire de l'élection d'Alexandre VI.

« Mais ceux qui veulent excuser tous les actes des Papes,, dit encore M. Grégorovius, auraient ressenti moins de haine contre Burkhard s'ils avaient connu les relations des ambassadeurs vénitiens et les dépêches de tant d'autres, des informations desquels nous profitons aujourd'hui (2). »

La plus célèbre de ces relations, celle qui démontre manifestement à M. Grégorovius « les intrigues de la cour du Pape, la longue série de crimes qui s'y commirent, les exactions, le trafic du chapeau de cardinal et beaucoup d'autres choses » (3) est celle de Polo Capello. Ce Capello fut ambassadeur de Venise à Rome. du mois d'avril 1499 jusqu'au 19 septembre 1500. Comprenez donc! un ambassadeur qui notait les événements

(1)G-i;nwk.elli, Diarium Burchardi, etc., p. 67, col. 1°. note 1.)

(2) Lucrèce Borgia, t. I, p. 325. — M. Pasquale Villari ne veut pas excuser tous les actes des Papes : voici pourtant son sentiment sur Burchard : « On a soulevé des doutes sur l'authanticité et la véracité du Diarium de Burchard: des publications nouvelles ont pu les diminuer, sans cependant les faire cesser entièrement. » (Oispaccj ni

[an, prefaz, t. I. p. xxxii. Firenze, 1876, 3 vol. in-12.

(3) Lucre* b Borgia, t. I, p. 326.

IXFESSUiiA. POLO CAPELLO. ETC. 51

qui se passaient journellement sous ses yeux, comment ne pas tenir ses informations pour irréfutables? Ce ne fut pas sans une vive curiosité que nous parcourûmes pour la première fois les quelques feuillets de cette Relation: et en vérité, notre surprise fut grande, en trouvant dans le récit de ce témoin des erreurs manifestes. C'est ainsi, pour nous borner à quelques citations, que Capello donne au Pape un frère du nom de « Louis del Mila » ; il est d'une faiblesse extrême au point de vue historique : il raconte qu'avant son départ de Rome, arrivé le 19 sept. 1500, il est allé au Vatican apprendre à Alexandre la reddition de Rimini et de Faenza. Or, Rimini ne se rendit que dans les derniers jours d'octobre, et Faenza ne tomba au pouvoir de César que six mois plus tard (avril 1501) ; il fait les confusions les plus étranges : Sanseverino tient dans son récit la place d'Ascagne Sforza, comme vice-chancelier de l'Eglise.

Nous en étions à nous demander comment concilier ces inexactitudes avec la qualité de témoin, lorsque M. Alberi nous raconta l'origine de la Relation de Polo Capello. dans la préface du livre où il reproduit cette relation avec celles des autres ambassadeurs vénitiens.

i On sait, dit-il, qu'une ancienne loi de la république de Venise obligeait tout ambassadeur, une fois de retour de son poste, de faire au sénat la relation des événements qui s'étaient passés durant sa légation, Plus tard, une autre loi leur enjoignit de déposer à la chancellerie ducale une copie manuscrite de ce rapport. Cette loi , tombée en désuétude pendant long-

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temps, fut remise en vigueur en 1533 et observée dans la suite jusqu'à la chute de la république. C'est pourquoi, depuis le commencement du xvie siècle jusqu'à l'année 1533, il n'existe qu'un petit nombre de Relations des ambassadeurs sur les cours d'Italie ou des autres pays ; et il n'en existe aucune sur la cour de Rome, puisque celles de Foscari (1520). de Contarini (1530). de Soriano (1531) ne furent écrites que plus tard, afin de se conformer à la nouvelle loi. Nous aurions donc été dans l'impossibilité de faire commencer notre recueil à l'an 1500, si un illustre Vénitien n'avait eu l'excellente idée de recueillir, jour par jour, les événements civils et politiques qui s'étaient succédé depuis 1496 jusqu'à 1533 dans la république et les Etats où elle était représentée. Ce fut l'œuvre magnifique de Marin Sanuto. Il mit à contribution, pour écrire ses Diaria, les archives secrètes de la chancellerie, dont sa qualité de sénateur lui facilitait l'accès; il fut aidé encore dans son œuvre par ses relations amicales avec les plus austères magistrats, les capitaines les plus célèbres, les plus illustres prélats et les historiens et les littérateurs les plus recommandables de l'époque. Il avait, en outre, occupé les plus hautes charges de l'Etat, pris part aux conseils du sénat où s'étaient agitées les grandes questions qui intéressaient non seulement l'Italie, mais l'Europe et même l'Asie. On peut donc dire, sans exagération, que ses Diaria sont une riche mine de faits et de documents historiques de la plus haute valeur (1). »

(1) Alberi, Relazioni degli ambasciatori Veneti. Firenze, 1846.

Ainsi, la Relation si vantée de Polo Capello n'est pas l'œuvre de celui auquel on l'attribue; ce n'est qu'un document de seconde main, écrit longtemps après l'ambassade de Capello, et sur des documents dont rien ne garantit la fidélité et la véracité. Une citation suffira pour faire apprécier la valeur des documents sur lesquels travaillait Marin Sanuto.

Le sénateur vénitien Malipiero raconte sérieusement dans sa Chronique, qu « on a trouvé dans le Tibre, à la baisse des eaux, en janvier 1496, un monstre horrible ayant une tête d'âne, la main droite semblable à-la trompe d'un éléphant, la main gauche à celle d'un homme, le pied droit fait en forme de sabot de bœuf, le pied gauche d'un griffon, la poitrine d'une femme, les bras, lecou.lesjambessquammeuses.lebasdesreins... terminé par un dragon qui jette des flammes. Ces détails, ajoute le sénateur, sont tirés d'une lettre de l'ambassadeur à la seigneurie (1). » Nous pensons, nous, qu'ils arrivaient en droite ligne d'Allemagne, où Luther venait de publier en 1524, dans un moment de rire épileptique, cette caricature de la papauté qu'il appelait le pape âne. « Il parait, dit très bien M. Rawdon Bro\vn,que ces auteurs écrivaient pour les Luthériens; mais leur but, pour les historiens au moins, a été manqué (2). » Il y a pourtant encore des âmes candides qui croient à l'histoire racontée par ces chroniqueurs pamphlétaires, comme en Allemagne il y a des âmes pleines de foi en Luther et en ses œuvres, qui croient

(1) Archivio storico italiano, 1" série, t. VII. part. 1.

(2) Ragguagli sulla vita e opère di Marino Sanuto, 2 vol. Ve nise, 1837.

à la trouvaille du pape âne dans le Tibre. La puissance de crédulité de l'esprit humain est étonnante !

Mais on pensera que, du moins, Sanuto a échappé à cet excès de crédulité ? Le lecteur voit à regret le contraire, lorsqu'il parcourt son Diario, aujourd'hui devenu public. M. Grégorovius lui-même convient « que la fable du diable ou babouin, qui vient chercher Alexandre, se trouve dans un récit qu'on peut lire dans le Diarium de Marin Sanudo (1). »

Il est hors de doute., pour les hommes sincères, que la plupart des écrits de cette époque sont des satires dictées par la vengeance. « Temps affreux que ceux où vécut Alexandre VI, où l'épigramme fait souvent l'office de poignard, et la poésie tient la place de l'histoire. » M. de Reumont. un ennemi des Borgia, ne parle pas autrement que M. Audin. « Les scènes qu'on nous peint du Vatican, dit-il, sont des contes, où la malignité des uns et la lascivité des autres pouvaient se complaire, mais que repoussent tous ceux qui connaissent le caractère des récits romains de celte époque malheureuse (2). » Mais quoique la vengeance puisse dire la vérité, ces satires contredisent trop souvent les faits, pour que nous acceptions sans contrôle leurs assertions comme des vérités historiques. Nous n'admettons pour vérités historiques que celles qui sont garanties. Voltaire a posé cette règle, que nous suivrons ici : « Quand des contemporains comme le cardinal de Retz et le duc de la Rochefoucauld, ennemis l'un de l'autre,

(1) Lu< R.ÈCE Ijoiigia, t. II, p. 110. — V. le Diarum de Sanudo, vol. V, p. 12|L

(2) Archirio storico italiano, 3e série, t. XVII, p. 32~\

confirment le même fait dans leurs mémoires, ce fait est indubitable ; quand ils se contredisent, il faut douter : ce qui n'est point vraisemblable ne doit point être cru. à moins que plusieurs contemporains dignes de foi ne déposent unanimement, i

Mais avant d'entrer dans l'application de ce principe, étudions l'esprit et le caractère des écrits de cette époque malheureuse, comme l'appelle M. de Reumont.

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