CHAPITRE IX
d'innocent VIII (1484-1492)
Elévation a la papauté du cardinal Cibo. — Borgia aurait pu se taire donner la tiare. — L'élection d'Innocent VIII est l'œuvre des cardinaux de Borgia et de la Rovère. — Confiance que le Pontife témoigne à Borgia. — Le cardinal dédie au Pape son traité sur la Dignité cardinal fer et une Glose sur la Vice-Chancellerie.
— Le tils aîné de Borgia devient duc de Gandie. — César à Pise.
— Célébrité de cette ville au moyen âge. — Paolo Pompilio dédie a César Borgia ses Syllabica. — Ses compagnons d'études.
— Jean de Médicis arrive à Pise. — Son intimité avec César. — Le fils de Rodrigue est nommé administrateur de l'évèché de Pampelune. — A Rome, le cardinal Borgia emploie ses loisirs à des études théologiques. — « Le Bouclier de la foi. » — Le duc de Gandie lègue en mourant son duché à son frère Juan-Francesco. — Mort à la fleur de l'âge, l'oubli se fait autour de son nom. — L'Epi taphe de Vanozza. — Fiançailles de Lucrèce à un seigneur espagnol. — Rupture de ses premières promesses. — Nouvelles fiançailles. — Le Pape tombe malade. — Il nomme Borgia gouverneur de Rome. — Mort d'Innocent. — La garde du Conclave est confiée à l'Espagnol Gonzalez. — Obsèques du Pontife. — Conseils que donne l'évèque Leouetti aux cardinaux. — Le peuple augure que le nouveau pape sera Espagnol.
Les funérailles de Sixte IV furent célébrées par des troubles. Les partis s'agitaient dans Rome. C'est au milieu du tumulte des factions et du bruit des armes que, le 29 août 1484, le cardinal de Melfi, J.-Baptiste Cibo. fut élevé à la papauté sous le nom d'Innocent VIII (1). Le cardinal issu d'une famille noble de
(1) Diarium, not. Antiportii, in Muratori, Rer. Ital. Script., tom. III, pars :i, p. 1084-1091. — Infessbra, ibid., in Murât.,
Gènes, avait été marié (1) avant d'entrer dans les ordres, et deux de ses enfants vivaient encore au moment de son exaltation. François, l'aîné, comte d'Anguillera, épousa trois ans plus tard la célèbre Madelena. fille de Laurent le Magnifique, et la princesse la plus accomplie de son temps.
Rodrigue Borgia était alors tout -puissant. Ses collègues l'avaient en très haute estime. Au témoignage dlnfessura il ne comptait d'ennemi dans le conclave que le seul cardinal de Saint-Marc (2). Le peuple aimait sa magnificence., sa libéralité, l'énergie de son caractère. Il avait en outre les quatre ou cinq dons qui donnent un ascendant irrésistible, la magie de la faveur constante de quatre pontifes, la magie de la naissance, la magie de la richesse et de la distinction de l'esprit. Il n'est rien qui ne cède pour le quart d'heure à celui qui possède ces quatre choses. Eh bien, il ne semble pas que Rodrigue ait songé à en profiter pour se faire donner la tiare. Il joue, de concert avec le cardinal de Saint-Pierre, Julien de la Rovère, un rôle considérable au conclave ; et l'histoire constate que c'est en faveur de son ami Cibo. Ambition bien rare ! Le pamphlet ajoute ici son témoignage peu suspect, et tandis qu'il représente le nouveau pontife, distribuant ses biens et les bénéfices vacants aux cardinaux comme récompense de leurs suffrages,
p. 1186-1190. — Bcrchard, Biarium, etc. (cdit. de GennarelLi), p. 1-9.
(1) Ciacconius, in Vita Innoe. VIII. — Marin Sanudo, ap. Murât., tom. XXII, p. 123G.
(2) « At ille (Vicecancellarius), dummotlu distarbaretur electio cardinalis Saricti Mai-ci, quem sblum odio habebat, consensit... »
Le Cardinal Rod. Borgia
D'après Sebasl iano del Piombo.
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il ne nomme même pas Rodrigue (1). Mais qu'importe ! On n'en flétrira pas moins demain, en termes bien sentis, l'ambition de Borgia et ses intrigues pour arriver à la papauté.
A peine Innocent VIII avait-il été intronisé, que l'ambitieux Rodrigue se hâtait d'aller retrouver le silence de la solitude, au milieu des archives de la chancellerie.
Cependant Sa Sainteté connaissait comme tout le monde la « sagesse et la rare perspicacité » — ceci est un aveu de Guichardin — dont était doué Borgia. Aussi Innocent l'appelle-t-il quelquefois auprès de lui pour prendre ses lumières. Une fois l'avis du cardinal se transforme en un véritable mémoire où il traite en théologien, en érudit et en littérateur « de la dignité cardinalice et des fonctions de vice-chancelier » : De cardinalium excellentia et officio vicecancellarii (2 .
Infes8URA, ap. Muratori, Rer. Ital. Script., tom. III, pars a, p. 1185-1190.
(1) Inkesscra, ap. Muratori, loc.citato. — Raynald., ann. 14S4, n<> 40. — Ces accusations de simonie contre Innocent VIII. et que nous verrons se reproduire presque mot pour mot k l'élection d'Alexandre VI, et même de Jules II, n'ont rien de certain. In fessura lui-même, après les avoir rapportées, s'empresse d'ajouter : que bien des bruits répandus alors ne s'étant pas trouvés vrais plus tard, il faut croire que l'envie et la malveillance débitèrent plus d'une calomnie. «... Sed hœc nunc dicta fuerunt ; quie quum non fuerint reperta omnino vera, credendum est, ea dicta fuisse propter invidiam et temulationem potius quam pro veritate dicenda. Ki secundum aliquos, quorum opinio magis applauditur, rite, recte. et absque ulla calumnia créât us fuit ; et bonus in se fuit, et semper justitiam in proposito habuit, et nisi fuisset impeditus a dictis •'jus semulis et inimicis, rerte ostendisset qualitatem animi sui erga Ecclesiam. «
(2) R. P. Lodovico Giacomo da San Carlo; Bibuotheca pontificia, lib. I, p. 13, Lugduni, 1043 : au mot : Alexandre TV.
Une autre fois, soit à la demande du Pape, soit que le vice-chancelier lui-même ait surpris des abus qui lui font désirer une réforme dans la chancellerie, il dédie au Souverain-Pontife une « Glose » ou « commentaire des Règles de la chancellerie » : Glossa in régulas cancellarige (1).
Dans ce même temps, des nouvelles venues d'Espagne annonçaient à Rodrigue que le duché de Gandie était devenu vacant par la mort de son dernier titulaire,-Alphonse d'Aragon, mort sans enfants (1485). Ce duché avait toujours été possédé par l'une ou l'autre branche cadette de la maison royale d'Aragon. Aussitôt Rodrigue s'occupa de faire valoir les droits de sa famille à l'héritage de ses aïeux. Mais est-ce que son droit se heurta à des prétentions douteuses, avec lesquelles il se vit dans la nécessité de transiger, ou bien Ferdinand II exigea-t-il, au profit du trésor de la couronne, certains droits pour transférer cet héritage à la maison de Borgia? L'histoire n'en dit rien; ce qui est hors de doute, c'est que Rodrigue dut compter une somme dont le chiffre reste inconnu, mais qui, selon toute probabilité, dut être considérable (2). L'aîné des fils de Borgia. Pierre-Louis . devint ainsi duc de Gandie. Comprendra-t-on que des esprits chagrins ont vu dans cette juste revendication un acte d'insatiable ambition !
A cette époque nous ne retrouvons à Rome que
(1) Ihid., loco citato.
(2) « Majorem (filiorum) natu, cum summâ pecuniarum
largitioae, Gandise ducem cardinalis (Borgia) effeci't » Epist,
Pétri Martyr, lib. V, ep. cxix.
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deux des enfants de Rodrigue : Lucrèce et son plus jeune frère Jofl'ré (Godefroyj. Pedro-Luiz et Juan- Franceseo se trouvaient en Espagne. César, lui, poursuivait à l'Université de Pise (1) ses études commencées à celle de Pérouse (2). Pise était plus que jamais l'Athènes du moyen âge. Son Université, fille bienaimée des papes qui l'avaient comblée de privilèges, était célèbre. En outre, les souvenirs impérissables qu'on y retrouve de Dante ; le site qui fait de Pise un asile des plus salubres, quand l'épidémie, au moyen âge, visite chaque année toutes les cités italiques ; enfin, la gloire de Philippe Decio et de Barthélémy Soccino, faisaient de cette ville le rendez-vous de tous les jeunes gens des familles nobles d'Italie.
César y passa plusieurs années. C'était à cette époque un jeune homme dans tout l'épanouissement de la virilité. Plus d'une fois il se distingua au milieu de ces écoliers, venus de tous les pays, par son habileté dans le droit canon et dans le droit civil qu'il étudie avec ferveur (3). Rien dans ce jeune homme, à la ligure d'une remarquable distinction, ne faisait deviner le monstre qui a servi de héros aux romanciers. César en partant pour Pise était accompagné de deux compagnons d'études, originaires du royaume de Valence, et que la protection du cardinal avait attirés à Rome :
(1) Pu i.i Jovu Vita magni Consalri Cordub., libr. III, p. 244 — Am.i.lo Faiîuum, Hist. Acad. Pisanœ, part, il, cap. v, p. 160 et 191.
(2) Alvisi, Ccsare Borgia Duca dl Romagna, p. 5.
(S) •• Adeo profecit ut flayranti ingenio, prsepositis ia utroque jure qoaestionibus erudite di.sputaret. » P. Jovu Vita magni Consalri Cordub., lib. 11, p. 244.
Francesco Romolini. âgé d'une trentaine d'années, et Juan Yera, tous deux hommes d'études et de bonnes mœurs. Le premier était passionné pour l'étude du droit où il acquit une grande réputation. C'est le même Romolini qui dirigera plus tard à Florence le procès le Savonarole. Le dernier avait peut-être occupé la charge de secrétaire du vice - chancelier avant de devenir le gouverneur de son fils. C'est le titre que César lui donne dans une lettre datée d'octobre 1492. Romolini et Yera revêtirent plus tard la pourpre romaine.
C'est pendant ce séjour à Pise, en 1488, que Paolo Pompilio dédia à César ses Syllabica, sorte d'Art poétique. Cette épître dédicatoire est le premier document que nous possédions sur César. Le poète y célèbre le génie de César, espoir et ornement de la maison de Borgia, ses progrès dans les sciences et la maturité de son esprit (1).
L'année suivante (1489), le bruit se répandit tout à coup, parmi ce peuple d'écoliers, que le fils de Laurent venait prendre place au milieu d'eux. Innocent YIII. en nommant cardinal Jean de Médicis, avait exigé. avant de lui permettre de revêtir les insignes des princes de l'Eglise, qu'il allât à Pise. étudier pendant plusieurs années la théologie et le droit canon. César était déjà lié d'amitié avec les Médicis. Lorsque Laurent avait voulu obtenir le chapeau de cardinal pour son fils, il avait trouvé l'appui le plus puissant dans
(1) V. cette dédicace des Syllabica, édit. romaine de 1488, aux Pièces justificatives, n° 10.
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le vice-chancelier Borgia et Ascagne Sforza (1). Il est probable que Laurent lui a écrit de Florence pour lui recommander son fils Jean. Une grande intimité unit les deux nobles jeunes gens. Quelques années plus tard, le fi] s de Rodrigue écrivait de Spolète à Pierre, le premier fils de Laurent, et le frère du cardinal Jean, l'appelant affectueusement « son frère » et lui recommandant son « fidèle compagnon » Francesco Romolini pour la chaire de professeur de droit canon à Pise (2). César portait alors le titre de protonotaire apostolique que son père lui avait obtenu d'Innocent VIII. Il est possible que le cardinal Rodrigue ait ambitionné pour son fils les honneurs de la prélature, mais celui-ci n'éprouvait qu'une médiocre inclination pour l'état ecclésiastique ; il le montra bien dans la suite. Il était toujours à Pise quand Innocent le nomma en 1491 administrateur temporel de l'évêché de Pampelune (3). N'accusons pas Innocent; César était alors digne de cet honneur, autrement il ne l'aurait pas obtenu du pontife qui résistait, dans le même temps, aux instances que le Magnifique faisait, pour abréger l'épreuve de son fils Jean (4).
Mais revenons à Rome. Au milieu des occupations de la chancellerie, Rodrigue trouvait moyen de s'occuper d'études théologiques, cette étude favorite des belles intelligences aux xvc et xvie siècles. Il avait formé le plan d'un ouvrage, qui. probablement sous
(1) Roscoe, Vie de Léon X, t. I, p. 20.
(2) Lettre du 5 octobre H'J2, publiée par Reumont, Archiv. stcr. ital. Série 3, tom. XVII, 1873. 3" dispensa.
(3) Bukchakd, Diarhtin, éd. Gennaeelli, p. 148. — Mariana, op. cit., lib. XXV, c. xii.
(4) Roscoe, op. cit., t. I, p. 30 et seq.
la forme d'une Somme Théologique, combattrait les erreurs contemporaines. A ses heures de loisirs il écrivait quelque chapitre de son œuvre qui devait, dans son esprit, sous le nom de « Clypeus defensionis fidei sanctœ Romanx Ecclesiœ », défendre la foi catholique: cette œuvre, qui dut vraisemblablement l'occuper plusieurs années, fut livrée au jour par les soins d'un imprimeur de Strasbourg en l'année 1497 (1 1. Malheureusement elle parait à jamais perdue pour nous. Nos investigations dans nos grands dépôts littéraires n'ont pu amener jusqu'ici la découverte du Clypeo. D'autres seront peut-être plus heureux ! Que de veilles laborieuses chaque feuillet de ce livre nous révélerait ? Nous retrouverions peut-être dans ces pages l'imagination, les instincts du cardinal, et, disons le mot propre, quelque chose de son âme. C'est là qu'on pourrait étudier le cardinal Borgia. Mais déjà cette simple indication de ses travaux n'est-elle pas la meilleure réfutation de cette prétendue vie de loisirs ? Il n'est pas un homme sérieux et connaissant les exigences de la pensée qui nous contredise.
Tout à coup un malheur imprévu jeta la tristesse dans l'âme de Rodrigue. Son fils aîné, don Pedro-Luiz, venait de mourir dans son duché de Gandie (2). liavi à l'affection de ses parents, à la fleur de l'âge, le silence se fit aussitôt sur lui. La terre l'avait à peine aperçu, et il disparut sans avoir attaché son nom à aucun événement qui pût en perpétuer le souvenir, au moment même où ses frères allaient remplir la postérité du
(1) 1'. Lodoyico Giacomo ha Sak Cab.lo, loco citato.
(2) Mariana, De Reb. Hisp., loco ci'"'".
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bruit de leur renommée. On comprend dès lors, que le marbre de la tombe de Yanozza (1) — si on admet son authenticité — ne présente aux regards de la postérité que César. Francesco le second duc de Gandie, Joffré et Lucrèce ; et on se prend à rire des écrivains qui, sur cette seule omission, ont voulu faire naître don Pedro-Luiz d'une autre mère. Yanozza n'avait que ces quatre noms à présenter à la mémoire de la postérité 1
Don Pedro, en mourant, avait désigné pour héritier, son frère don Juan-Francesco. Celui-ci, peu de temps après, se maria avec dona Maria Enriquez. de la maison peut-être la plus illustre de Yalence à cette époque. Elle descendait par sa mère de la maison royale d'Aragon.
Dans ce même temps, Lucrèce fut fiancée à un gentilhomme espagnol, don Cherubin-Jean de Centelles. seigneur du val d'Ayora clans le royaume de Yalence. Mais les fiançailles ne tardèrent pas à être rompues, car nous la voyons, en la même année 1491, fiancée à un second seigneur espagnol, don Gasparo d'Aversa. Quelle cause amena cette rupture ? Quels empêchements vinrent s'opposer à l'union projetée de Lucrèce et de don Chérubin? L'histoire ne fait aucune réponse. Toutefois cette rupture ne désunit pas les deux familles, car quelques années après on retrouve à Rome, et a la cour même d'Alexandre VI, deux membres de cette famille, peut-être même les frères de don Chérubin. Guillaume et Raymond de Centelles (2).
. (!) Forcella, Iacrizioni Romane, t. I. p. 335.
Grégorovtub, Lucrèce, i. I. ch. v, passim, et App. Doc. n°< rv
ei vu.
Cependant Innocent YIII venait de se sentir atteint par un coup mortel. Pendant un règne de sept années, il avait tenu en respect les factions, fait fleurir la justice, et veillé assidûment sur le bonheur de son peuple. Il voulut, par l'acte suprême de sa vie. assurer la paix après sa mort. Il connaissait trop bien son temps, pour ne pas pressentir les désordres qui ne manqueraient pas d'éclater dans la ville sainte, avant même que sa dépouille mortelle fût refroidie (1). Quelle main de fer. quelle âme d'acier protégera Rome contre les bandes armées, dont à chaque interrègne elle est infestée ? Innocent se rappelle son vice-chancelier, qui fut plus d'une fois son conseiller intime; il sait que cette âme est douée d'une trempe à toute épreuve; il remet entre ses mains le pouvoir en lui confiant le gouvernement du château Saint-Ange. Julien de la Rovère. cardinal de Saint- Pierre-ès-liens. convoitait ce poste d'honneur. Cette préférence dont le vice-chancelier fut l'objet le blessa profondément, et désormais il se montrera toujours hostile à la politique de Borgia. Le Pape malade, pensant avoir assuré la tranquillité publique, ne voulut plus songer qu'à se préparer à la mort, « soupirant, dit Leonetti, après la bienheureuse immortalité », dans laquelle il entra le 25 juillet, en la fête de l'apôtre saint Jacques.
La fermeté du nouveau gouverneur, et l'empressement que mirent les cardinaux à arriver à Rome, en
(1) Populus romanus fere semper, mortuo quolibet pontitice, usque ml sseculum decimum septimum, in tumultus prorupit ; et liinc
quod per ssecula evenerat, iterum accidit in obitu Sixti IV
Innocentii VIII » Muratori, Rev. Ital. Script., toni. XXIII,
sous le pontificat d'innocent VIII. — 1484-1492. 145
apprenant la nouvelle de la mort du Pape, empêchèrent beaucoup de crimes et l'effusion de beaucoup de sang (1). De son côté , le Sacré-Collège confia la garde du Vatican et la sécurité du Conclave à un autre Espa- . Gonzalez, archevêque de Tarragone, prélat non moins remarquable par la sagesse de ses conseils qu'illustre par la noblesse de sa famille. C'était ce prélat qui, deux ans auparavant, avait réconcilié Innocent VIII et le roi de Xaples; c'était à lui qu'on devait également l'apaisement d'une sédition qui avait troublé récemment Ascoli (2).
Le courage et la prudence de Gonzalez ne se démentirent point en cette circonstance. Des détachements d'arquebusiers préservent du pillage les palais cardinalices. Les rues et les avenues du Borgo, quartier qui s'étend du Vatican au Mausolée d'Adrien, sont fermées avec de grosses poutres, derrière lesquelles se tiennent, i'épée à la main, des troupes nombreuses de mousquetaires, pendant que des rondes continuelles de chevau-légers assurent la sécurité des abords du palais (3).
C'est au milieu de ce déploiement de forces militaires qu'eurent lieu, le 8 août, dans l'église Saint- Pierre, les obsèques solennelles d'Innocent VIII. Leonetti , évèque de Concordia , chargé de prononcer l'oraison funèbre du pape défunt, traça un tableau
1) Malgré toute* ce- mesures, 220 meurtres ensanglantèrent les rues île Rome.
Hist. des Conclaves pour V élection des Souverains Pontifes, etc., Cologne, 1691. V. Pièces justificat., n° 11.
(3) Hisr. des Conclaves, etc., Cologne, 1691.
LES J if)
touchant des maux de l'Eglise et donna ce sage avis aux cardinaux :
«... Nous ne savons pas encore quel successeur Dieu appelle à prendre la place d'Innocent VIII : quel est l'homme destiné à dissiper tous les périls qui nous menacent, comme le soleil à son lever dissipe les nuages ,. Elisez-nous un homme dont la vie passée nous soit une garantie : un homme qui, suivant le conseil de saint Léon, ait passé sa vie dans la pratique des vertus, et mérité son élévation par ses travaux et par l'intégrité de ses mœurs; un homme sans ambition, savant, saint, en un mot tel que doit être un vicaire de Jésus- Christ pour le gouvernement de l'Eglise... (1). •
Admirable langage ! Il dut vivement impressionner le Sacré-Collège, et le disposer à faire un choix qui réjouît le peuple romain et l'Eglise entière. Qui sera le Sauveur ? Innocent paraissait l'avoir désigné aux cardinaux, en confiant, pendant sa dernière maladie, au vice-chancelier le gouvernement de Rome. Le Borgia que tout Rome connaît n'a rien de commun avec le Borgia des romanciers ; voilà pourquoi le peuple, prévenant le conclave, place déjà son nom au bas du portrait que l'orateur vient de tracer du futur pape, et se répand à travers les rues, en répétant : Le pape sert Espagnol (2) ! Autant dire : Borgia sera pape !
(1) Raynald.. ami. 1492, n°s 24 et 25.
(2) « .. fu tenuto per un certo augurio, che allora molti Spagnoli eranu adoperati aile rose pubbliche, quasi che dovesse essere
ancora un Papa Spagnitolo « Histoire des Conclaves pour
l'élection des Souverains Pontifes, etc., imprimée en latin, h Cologne, en 1691 : t. I. — V. Pièces justificatives, n» 11.