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CHAPITRE. VII

Relâchement de la discipline ecclésiastique au commencement du

\v siècle. — L'Eglise prononce la première le mot de réforme.

La caricature de l'histoire. — La cour romaine sous Paul II. — Carvajal.— Capranica.— Turrecremata.— D'EstoutevilIe et Jean d'Albret. — Bessarion.— Jacopo dei Ammanati. — Prélats secondaires.

— Gravité de es personnages. — Problème de l'obscurité de la vie privée de Rodrigue.— Sa liaison avec dei Ammanati.— Ce que le célèbre cardinal pense de son ami. — Les contemporains. — Un cercle vicieux ! — A quelle époque commencent les accusations cintre Borgia. — Un trait de la vie privée de Borgia. — Comment s'y prennent certains écrivains pour perdre la mémoire d'un pape.

— Lucrèce Borgia. — La Lucrèce légendaire et la Lucrèce réelle. — Lucrèce, un modèle de grâces et de beauté. — Son éducation. — Le couvent. — Education des femmes à la Renaissance.

— Lucrèce reçut l'enseignement des jeunes tilles nobles de son temps.

Le quinzième siècle de l'ère chrétienne s'était levé sous de mauvais auspices. Le front de l'Eglise était voilé de tristesse. La fatale scission connue sous le nom de schisme d'Occident, en jetant le trouhle dans les es] .rits, avait favorisé le relâchement de la discipline ecclésiastique. Dans un grand nombre d'églises et de monastères, à la vie de l'âme avait succédé la vie du corps ; l'homme, en bien des endroits, avait remplacé l'ange. Mais le mal. quoi. pie grand, ne fut pas partout également profond.

les Bon<;iA.

Et quand il fut parvenu au milieu de sa course, le quinzième siècle avait vu relever bien des ruines. réparer bien des maux. Chaque nouveau pontife qui s'assied sur la chaire de saint Pierre tente des essais deréforme pour le rétablissement de la saine discipline. Le mot de réforme n'a jamais effrayé l'Eglise ! Elle le prononce hautement sous Nicolas V. elle le redit sous Pie II. elle le fera entendre sous Paul II. sous Sixte IV. sous Innocent VIII. Mais étonnons-nous que des écrivains sans honneur et sans conscience, qui ne connaissent de ce siècle que ses. plaies, aient décrié la cour pontificale à l'époque dont nous parlons! Cette mise en scène n'était-elle pas nécessaire pour peindre la ligure des Borgia ? Ils ont fait de la caricature, et on a cru à la ressemblance! Quelle était, à l'heure où nous parlons, la face de la cour romaine ?

La cour romaine était demeurée le séjour de la piété et des vertus; la sainteté des mœurs s'y trouvait réunie aux lumières. Nous pensons qu'à moins de fermer les veux à l'évidence, on ne saurait nier que Rome poursuivait ardemment la résurrection des lettres humaines et l'amélioration intellectuelle et morale du clergé, c'est-à-dire un rayonnement plus grand de la raison et la réforme spiritualist< i .

Eveillons de leur sommeil quelques-unes des gloires oubliées qui illustrèrent alors la cour romaine ! On verra dans quel milieu vivait Borgia.

C'était Jean Carvajal. l'ami de Pie IL homme de mœurs austères, un vrai Père des temps primitifs. C'était Bernardo Capranica, frère du célèbre Dominique Capranica; Felippo Calandrini, frère de Nicolas V;

Fràncesco Piccolomini, neveu de Pie IL qui n'étaient, point au-dessous de Carvajal pour la régularité sacerdotale il). C'étaient Marco Barbo, qui mena toujours la

vîe d'un saint et mourut dans une pauvreté volontaire (2);Turrecremata, le théologien par excellence 3 ; le vieux cardinal d'EstoutevUle, noble rejeton delà maison de France, qui rehaussa l'éclat de la naissance par la noblesse de ses actions; son parent, le jeune Jean d'Albret, qui fut surnommé les délices du Sacré- Collège 4 .

Mais inclinons-nous devant un nom qui efface tous les amr ;arion, ledoyen des princes de l'Eglise.

Les écrivains protestants eux-mêmes ont loué son savoir, sa vertu et sa grandeur d'âme ■" . Les savants formaient sa cour. Pendant qu'il était légat à Bologne, il releva à ses frais les bâtiments de l'Université, qui tombaient en ruines. Sa collection de manuscrits grecs et latins était célèbre: il la légua à Venise-, et elle devint le premier fond de la riche bibliothèque de Saint-Marc (6).

Mais, de toutes 1rs intelligences que le collège apos-

di Gaspard de Vérone, lib. II, passim. — Christophe. Hist. de la Papauté pendant le xve siècle, t. II. liv. XII.

Marin Sanuto, Vitœ dei cluchi di Veaezia : Mcrat., t. XXII, p. 1247: Jacob. Volaterrani Diarium Romanum; Mirât., f. XXII. pp. 118 e( 125; Pétris Bembus, Hist. Venet., lib. I, in-4°. Paris, 1551, p. 1S.

(3) Primas inter theologos sut temporis, Jac. oard. Papiessis Commentant, lib. II, j » - 369. Cui via: universa Italia pare,,, hàbet. Vérone, lib. II, p. 1034.

Uegii nostri. Comment. Jac. card. Papiexsjs, lib. II, (5) Revue de Dublin, n" XC, janv. 1859. Gaspard de Vérone, p, 1U33.

100 LE CAliDIXAL BORGIA

tolique possédait à cette heure, Jacopo dei Ammanati était la plus illustre. Sa vie est tout un roman. Pauvre à son début, il s'était attaché au cardinal Dominique Gapranica, en qualité de secrétaire, et avait exercé la même charge auprès de Calixte III. .Enéas Sylvius. qui l'avait remarqué, l'attacha à sa personne. Devenu pape, il plaça d'Ammanati sur le siège épiscopal de Pavie. lui donna son nom et les armes de la famille Piccolomîni. Jacopo avait donné si souvent des marques d'indépendance et de fermeté, que Paul II le redoutait. Il était à la tète de la fraction du Sacré-Collège qui demandait dans l'administration ecclésiatique la restauration des principes les plus sévères. Les contemporains nous ont transmis d'unanimes éloges de son savoir et de sa vertu (1 1.

Maintenant, qu'on décrie encore les mœurs de la cour romaine ! Nous connaissons quelques-uns des noms les mieux préservés de l'oubli et que l'histoire a recueillis avec respect. Croit- on que c'étaient des hommes de convoitise et de luxure , des hommes uniquement esclaves d'appétits sensuels?

Il ne faudrait pas croire que le haut clergé donnât seul l'exemple de la piété et de la vertu : on se tromperait. A côté de cesprélats éminents. on comptait encoredans les rangs inférieurs de la cour romaine une foule d'hommes dignes de leur être comparés : c'étaient Leonardo Dathl. évêque de Massa: Theodoro Lelio. évêque de Trévise: Stéphane Xardi. archevêque de Milan; Angelo Foscolo, évêque de Peltro; Antonio Camprano, évêque

(1) Gaspard dg Vérosb, p. 1036. — Christophe, Hist. de lu

1' iuté pendant le xv siècle, t. II, liv. XII.

deTerrena; Lorenzo Zane, évêque de Spalatro (1). Tous ces hommes, qui vivaient à l'ombre du Vatican, illustraient la cour romaine par leurs talents, en même temps qu'ils l'honoraient par la dignité de leur conduite et la gravité de leurs mœurs. Tous étaient comme des symboles vivants de l'impulsion donnée parlapapauté au progrès littéraire et à la moralisation de la société par la réforme sacerdotale.

La vie privée de Rodrigue pendant son long cardinalat (1457-1492) reste plongée dans une grande obscurité, t Cache ta vie b, a dit l'antiquité. Le cardinal Rodrigue a-t-il caché la sienne? ou naturellement, par son amour du recueillement et son éloignement des coteries et.des sociétés retentissantes, a-t-il vécu à peu près caché à la foule? On ne saurait le dire: les monuments contemporains font défaut pourausculter. comme on le vendrait, l'intimité de cette existence qui se partageait entre sa famille et quelques amis. Mais les exemples et les vertus apostoliques de tant d'illustres personnages, qui tous se préoccupaient de relever le sacerdoce devant Dieu et devant les hommes, ne furent pas sans exercer leur influence sur Rodrigue. Nous en avons la preuve dans ses amitiés; cette vie, ombragée d'ombres paisibles, fut fleurie d'affections d'élite. Au début, c'est Piccolomini: aujourd'hui. le membre le plus influent du collège apostolique : Jacopo dei Ammanati. Il reste du célèbre cardinal un recueil de lettres, où se trouve la prouve de l'amitié qui unit ce vertueux prélat au vice-chancelier. Cette amitié ne prouve-t-elle

(1) Christophe, Hist. de la Papauté pendant le x\- siècle t II liv. XII.

pas. une fois de plus, que Borgia n'était pas l'homme auquel on nous a habitués ? Ayons la naïveté des anciens pour croire que les semblables s'attirent, que ceux qui se ressemblent s'assemblent. L'illustre cardinal de Pavie professe une estime particulière pour son ami; il le regarde comme un des membres les plus distingués du collège apostolique, et va jusqu'à lui prédire la tiare 1 1 1. Le sentiment populaire, se rencontrant avec l'amitié, l'avait nommé pape avant qu'il montât sur le trône (2). Un autre contemporain trace de lui ce portrait : « C'est un homme dont l'esprit est apte à tout et de grande intelligence; il parle habilement et sait très bien l'aire profiter ses discours de connaissances littéraires médiocres; il est naturellement adroit et apporte un art merveilleux dans la conduite des affaires. Il est extrêmement ricin', et la protection de plusieurs rois et princes lui donne du renom (3). » Des scélératesses de Borgia. il n'en est pas question !

Le même historien nous le montre, vers 1486, c'est -

(1) Epist. 670 et GTS, et in additamentis Oldoini, t. III, p. 156. — V. aux Pièces justificatives, n° 7.

(2) Cœlestis quœdam in eo (Alexandro) species, utrique et nomini et pontificatui apte conveniens. Philip, de Bergame, lib. XVI, p. 414.

(3) « Yir est ingenii ad qusecumque versatilis, et animi magni : sermo ei promptus est et in mediocri litteratura. Natura est eallidus, sed ante omnia mira ad res tractandas industrie. Claret mirum in modum opibus, regum et principum plurimorum clientelis admodum clarus. » Jacob. Volaterrancs, ms. arch. Vatic. Sign., num. ni. ap. Raynal, ann. 14'.>2, n» 21. — P. Martyr, qui liait Borgia, ne peut lui refuser un urenie supérieur et de vastes pensées : pollet ingénia vir iste, magnique animi argumenta prœ se tnlit multa. Petr. Martyr, Epist., lib. V, epist. 117.

à-dire quelques années pins tard, habitant dans le quartier du Pont-Saint-Ange une maison magnifique qu'il s'est l'ait bâtir. C'était sans dont»' un de ces palais dans le goût de la Renaissance, où il avait réuni avec une prodigalité de grand seigneur tout cequi pouvait réjouir l'artiste on l'humaniste : des meubles riches et précieux, des étoffes brodées d'or et de soie; des objets précieux en or on en argent de tonte sorte, des œuvres artistiques de tout genre. À cette époque, les fouilles du sol de Rome livraient chaque jour à L'antiquaire «les merveilles nouvelles, que Rodrigue payait en vrai prince. Il n'y manquait même pas la crédence chargée de vaisselle d'or et d'argent, qui, dans les palais de l'époque, attestait la richesse du maître. Mais surtout on voyait là des manuscrits et des livres, qu'il avait fermés, comme de véritables reliques, dans des couvertures d'or et de nacre. Car c'était un beau trésor, qu'une collection de livres au xv siècle. C'était aux bibliothèques des monastères qu'il fallait aller demander le pain des intelligences. ]Les manuscrits él a Lent aussi rares que coûteux : et l'imprimerie, qui venait a peine de naître en Allemagne, ne reproduisait que lentement les chefs-d'œuvre de l'antiquité ou les Livres Saints. Et puis, les Fuggers allemands et italiens vendaient leurs volumes au poids de l'or! Mais Rodrigue disait volontiers avec Laurent île Médicis : Je les aime tant, ces livres, que je vendrais jusqu'à ma garderobe pour m'en procurer. « Il s'en était procuré un nombre considérable sur toutes sortes de sciences (1). »

(1) Jacob. Volater., Ibid.

104 LE CARDINAL BOKGIA

Voilà l'homme que Guichardin accuse d'avarice ! Sou salon justifiait bien ce vice ! Rodrigue aimait la magnificence. Né au sein d'une famille patricienne, sous le beau ciel qui sert de pavillon à Valence, il a le culte de la forme. Vous retrouverez toujours en lui ce penchant matériel. Pour le contraindre à renoncer à ses habitudes fastueuses, il faudrait lui faire une autre nature. Cette mondanité, est-ce tout le crime de Borgia 1 Nous avons entendu vanter sa sévère justice, son activité infatigable, sa sobriété exemplaire. Sa sobriété ! Elle a arraché les louanges même de ses ennemis ( 1). Le crime, ne serait-ce pas la mauvaise foi qui l'accuse '.'

Plus tard, en effet, lorsque Borgia sera donné en spectacle au monde, lorsque sa sévérité aura châtié les félonies des feudataires du Saint-Siège, lorsqu'il aura humilié les oppresseurs du peuple, lorsqu'il aura excité contre lui les passions politiques, on noircira sa vie. on incriminera sa conduite ; mais ce qui est hors de doute, c'est que. jusqu'au jour où il fut élu pape, on ne connut de lui que ses grandes qualités qui semblaient. dit un ennemi, le prédestiner à l'empire (2).

Ses ennemis ont dénaturé, pour l'expliquer, cette obscurité de la vie privée du cardinal. Ils ont voulu y voir un masque à des débordements privés. Ils étayent cette supposition par le récit d'anecdotes scandaleuses, qu'ils racontent avec un luxe inouï de précision dans

(1) Ms. d\<Egidius de Viterke, p. 260. — Panv.. Vita Alex. VI.

— Gregorovius, Lucrèce Borgia, t. I, 17Ï*.

(2) « Dava a vedere a ciuuque Fosservava che '1 suo genio e talento fosse nato veramente air imperio. » Tomaso Tomasi, p. o2.

— A', aux Pièces justificatives, nos 1. 2 et S. le jugement des contemporains sur le card. R. Borgia.

les détails, sans s'apercevoir qu'ils tournent dans un cercle vicieux. Eh quoi ! Borgia est pour vous la dissimulation personnifiée ! L'historien Gaspard de Vérone va jusqu'à dire que pendant son cardinalat on ne soupçonnait même pas le cardinal de dépasser les bornes d'une simple mondanité (1). Quelle garantie dans vos détails ? Qui a soulevé ce voile impénétrable ? Qui a surpris ainsi la vigilance de Borgia ? Pour qui donc la nuit n'a-t-elle eu plus de ténèbres ? les palais de gardes, les cœurs de secrets ? Ennemis de Borgia. votre haine vous sert mal. Vous ramassez les on-dit malveillants de Guichardin, les menteries de P. Jove, les crachats de Ijurchard qui ont fait mal au cœur de Voltaire, et vous nous les donnez pour des faits authentiques, indiscutables. Ce n'est pas là de l'histoire, et le premier tribunal venu flétrirait ces procédés de gazetier.

Dépendant quelques traits nous sont restés, qui nous livrent en partie le secret de cette existence intime. Le cardinal Rodrigue allait peu dans le monde. Les occupations de sa charge et ses travaux littéraires, dont nous parlerons ailleurs, absorbent sa journée. Si vous voulez entretenir Rodrigue et qu'il ait quitté le palais de la chancellerie, vous le rencontrerez en compagnie du cardinal de Pavie ou de quelques autres amis, respirant la brise du soir sur cette rampe de verdure d'où le regard domine la Ville Eternelle; c'est sa seule récréation. Le reste de son temps, il le donne à des œuvres particulières de charité (2); il visite un pauvre .

(1) Lib. II. ]>. 1036.

(2) ... Inopes plnrimos alit, qui média facile périrent. . . Gaspard

un malade, une église ou un couvent. Voici le récit, que nous fait un ennemi avéré de Borgia :

« Un jour de carnaval, raconte-t-il. Rodrigue avait invité à sa table quelques amis. Après le repas, quelqu'un de la compagnie propose de consacrer le reste de la journée à certains jeux en vogue dans les salons de l'époque. Le cardinal les ignore totalement, on en propose d'autres qu'il ne connaît pas davantage. Malgré les habitudes sérieuses bien connues de leur hùte, cette déclaration ne resta pas (pie do surprendre les convives. On le laissa juge des délassements auxquels on pourrait se livrer.

« — Je ne puis vous proposer rien autre chose, répondit-il en souriant, (pie ce dont j'use moi-même: et si vous voulez en faire l'essai, rien n'est plus facile dès maintenant. Venez avec moi: je vais vous montrer, à votre choix, des églises à visiter, des malades à soigner, ou des pauvres à qui vous pourrez laisser des secours. C'est là ma récréation ordinaire : ou. pour mieux dire, je n'en connais pas d'autre (1). »

« Quand le voyageur passe, à la fin de l'automne, dit le P. Lacordaire. dans un pays dépouillé de toutes ses moissons, il rencontre quelquefois pendant aux arbres un fruit échappé à la main du laboureur, et ce reste d'une fertilité disparue lui suffit pour juger les champs inconnus qu'il traverse. » Notre narrateur, lui. juge tout autrement. Il ne voit là. de la part du cardinal, qu'un orgueilleux étalage de vertu destiné à lui

de Vérone, ap. Muratori, Rev. Ital. Script. III. j.arr. n. de Rébus gestis tempore Pauli II.

(1) (i'.ripon. Histoire d'Air.,-. T'i, etc.

concilier la popularité. Mais nous surprenons dans Les écrivains qui se sont occupés d'Alexandre YI un penchant si fréquent à dénaturer les plus belles actions. qu'une saine critique est en droit de leur en demander compte. Comment ne pas s'étonner, en effet, que de tant d'actes de charité, de dévouement, de tempérance, de piété qu'ils rapportent, ils n'en mettent aucun sur le compte «le la vertu, de la religion ou de la conscience ; qu'ils attribuent toute action louable à. une cause vicieuse ; qu'ils expliquent les plus nobles sentiments par une vile spéculation ; qu'ils supposent le mal partout où ils ne voient, où ils ne touchent, où ils ne saisissent que le bien? Le beau entre leurs mains se change en laid! Est-ce là de la sincérité? Que diraient-ils, si nous leur appliquions à eux-mêmes ci' procédé ? Qui ne voit que cette manière d'apprécier les choses et les hommes ne permettrait plus de voir que des fourbes dans les plus vertueux et les plus saints? Il n'y aurait plus de [telles actions ? Non. mille fois non, l'humanité n'est point tombée à ce degré d'abaissement. Ecrivains sans honneur et gorgés de fiel, ils ont visé l'Eglise catholique dans la personne de Borgia; et, aveuglés parleur haine, ils ont menti à leur conscience et à la postérité.

Il y a une autre figure, dans cette famille de Borgia, dont nous voulons esquisser les traits. Lucrèce est, parmi les femmes, la plus infortunée de l'histoire moderne. En est-elle en même temps la plus coupable ? Ou bien est-elle seulement la victime d'une prévention qui s'est attachée à tort à son nom ? Tel est le problème que nous essaierons de résoudre.

Il y a deux Lucrèce ; une fausse et une vraie, celle de la légende et celle de l'histoire. La scène lyrique popularise la première, l'autre est connue seulement d'un petit nombre qui étudie l'histoire ailleurs que dans les romans. Leurs portraits sont tout différents. La fausse est une Ménade, portant d'une main une fiole de poison et de l'autre un poignard. Sa vie est écrite avec les ïambes latins de Sannazar et de Pontano. Son épitaphe fut faite vingt ans avant qu'elle descendit dans la tombe il) ! Son image a été reproduite de nos jours dans un drame, véritable débauche d'imagination, où le poète, infldèleà la vérité historique, a créé un personnage dont le nom seul est réel, mais dont les mœurs et le langage sont tout d'invention (2). Mais comme le statuaire de la fable après avoir achevé l'image du Dieu se prenait à redouter son propre ouvrage, ainsi Victor Hugo, une fois sa capricieuse création opérée, a donné son personnage à ses contemporains comme un être réel qu'il fallait maudire.

La véritable est une femme accomplie, unissant tous les dons de la nature à ceux de l'âme. C'est d'elle que

(1) Epigramme de Pontano.

(2) Lucrèce Borgia, de Victor Hugo. — * Victor Hugo, dit le protestant Grégorovius (Lucrèce Borgia, introduct., p. 9), a représenté Lucrèce, au moral, sous des traits monstrueux : c'est ainsi qu'on la voit apparaître aujourd'hui sur les scènes lyriques de l'Europe et qu'elle s'est gravée généralement dans l'imagination des hommes. Le drame étrange intitulé Lucrèce Borgia, composé par ce poète romantique, doit être considéré par les amis de la poésie véritable comme un fruit de l'égarement du génie, tandis que tout homme au courant de l'histoire rira des erreurs sur lesquelles il repose en excusant néanmoins le grand dramaturge de son défaut de renseignements et de la trop grande confiance avec laquelle il a adopté une tradition qui avait cours depuis Guiehardin. »

M. Audia a dit : « Quelqu'un qui s'aviserait de recueillir les témoignages contemporains favorables à Lucrèce formerait un livre d'hymnes comme on n'en composa jamais à la louange d'une femme (1). » Il n'y a rien en elle de l'aspect d'une héroïne de drame, ("est une nature calme. Une douceur inexprimable est répandue sur son visage avec les charmes et la beauté d'une Grâce. Est-ce parce que sa main est désarmée, qu'un écrivain regrettait naguère la substitution de l'histoire- au mythe ? « Lucrèce, a-t-ildit. devient commune en devenant moins scélérate (2). » On n'est pas plus cynique ! Pour nous, l'erreur enveloppée de son maineau aux couleurs brillantes a moins de charme que la vérité dans la simplicité de sa parure. Nous avons entrepris le livre rêvé par M. Audin. On verra si la femme qui pendant vingt ans fut le plus bel ornement de Ferrare et lit de sa cour l'asile des lettrés est inoins illustre que la vulgaire scélérate de Victor Hugo. On a trop souvent pris la fausse Lucrèce pour la vraie. Ll faut tirer de l'ombre de l'histoire, pour la substituer à la, création des romanciers et des dramaturges, la véritable Lucrèce, telle qu'elle apparut à ses contemporains.

Lucrèce était d'une grâce ravissante. Les peintres les plus en renom à cette époque. Titien. Léonard de Vinci. Mantegna, Dorsi, Garofalo, etc.. etc.. reproduisirent ses traits, mais ces pages sont perdues pour nous. Il ne reste de portrait véritablement authentique de Lucrèce que quelques médailles gravées à Ferrare

(1) Audin, Ilist. de Léon X, chnp. xvn.

(2) Revue des Deux-Mondes, livraison du 15 mars 1*77.

à l'époque de son mariage avec Alphonse d'Esté 1 1501- 1502). Celui que nous plaçons en tète de ce livre est la reproduction de la médaille de Philippino Lippi. l'une des plus remarquables de la Renaissance. Des textes nombreux représentent Lucrèce comme étant parée de tous les attraits du corps et de l'esprit.

Elle était d'une beauté parfaite. Un charme indescriptible enveloppait toute sa personne. Son visage conserva toujours une expression un peu enfantine; ses yeux étaient d'un bleu pale : ses cheveux blonds, sa taille moyenne, mais élégante et pleine de grâce ; sa démarche noble et majestueuse; sa physionomie respirait la douceur. Ces avantages étaient embellis par son esprit; elle plaisait universellement par un tour singulier de conversation mêlée de gaieté, de naïveté et de finesse. Ses lettres sont empreintes d'une aisance et d'une grâce extraordinaires.

Son père prit un soin particulier de son éducation. C'était alors une coutume générale de confier l'éducation d'une jeune fille aux religieuses d'un cloître. Le moyen âge avait multiplié ces asiles du travail et de la prière sur notre sol européen. Borgia dut choisir pour sa fille un des couvents les plus renommés de Rome, peut-être celui de San-Sisto. sur la voie Appienne. Plusieurs années plus tard. Lucrèce se retira pendant plusieurs jours dans cette retraite ; il n'est pas improbable que des souvenirs d'enfance aient inspiré le choix de ce couvent.

Ces religieuses étaient la plupart du temps des maîtresses habiles, qui donnaient à leurs élèves tout ce qu'elles possédaient; une piété éclairé*1, une solide

connaissance des belles-lettres, une habileté particulière pour le travail des mains, une rare culture de l'esprit ; trésors précieux que la jeune fille emportait en quittant le couvent pour entrer dans le monde.

L'éducation des femmes d'un rang élevé, aux xve et xvi1' siècles, était peu étendue, peu variée ; mais en retour elle était plus forte et plus solide que celle de nos contemporaines de condition semblable. Elle embrassait les langues anciennes et leurs trésors littéraires; l'éloquence, la poésie. Le latin et le grec répondaient alors à ce qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de langues vivantes. La culture des arts s'unissait à celle des lettres. En guise de passe-temps, la noble dame de la Renaissance enlumine ces manuscrits qui excitent aujourd'hui notre admiration, ou parfait avec ses filles quelqu'une de ces créations artistiques dont nos musées recueillent si précieusement les débris. Le latin et le grec servaient pour lire et étudier les livres saints, les œuvres des Pères de l'Eglise et même les philosophes. C'est que l'éducation complète des femmes comprenait la philosophie et la théologie. Car, si l'imagination des femmes, la grâce et la délicatesse de leur nature les rendent particulièrement habiles dans les arts, les Italiens de la Renaissance pensaient qu'elles ne sont point incapables de pénétrer dans les régions pures et élevées de l'intelligence.

Lucrèce Borgia reçut l'enseignement de cette époque. Elle était à la fois Espagnole et Italienne, et parlait ces deux langues avec un charme particulier. Elle cultiva la poésie dans ces deux idiomes, sans que toutefois son talent en ce genre lui ait fait assigner de place

parmi les poètes de l'époque. Elle parlait aussi purement le français, le latin et le grec : jouait du luth à la. perfection, dessinait à merveille et portait une rare habileté à parfaire des broderies de soie et d'or. A Ferrare, où s'écoulera la seconde période de sa vie. elle inspirera une émulation d'esprit nouvelle : et sa cour sera le centre de la vie intellectuelle de cette ville de lettrés, de ce séjour des muses.

Portrait de Sixte IV. — Le cardinal Rodrigue assure son élection. — Le nouveau pape donne ses soins a la guerre sainte. — Il prend le parti de négocier la croisade par des légats. — Rodrigue est envoyé en Espagne. - La situation politique de ce royaume rend sa mission difficile. — Il était l'homme le plus apte à la rempli!-.

— Réception à Valence. — Discours à la cathédrale. — Ce discours peint l'homme et le montre sous un jour bien favorable. — Ses sensations en se retrouvant dans sa patrie. — Il apaise un soulèvement dans la Catalogne. — Succès de sa mission dans cette province. — Le légat à la cour de Castille. — Pour quelles causes le roi favorise d'abord sa mission et l'entrave bientôt. — Fermeté et courage du légat apostolique. — A Rome, le Sacré- Collège repousse la nomination au cardinalat de Louis d'Aragon.

— Le cardinal de Pavie a recours à l'influence de Eorgia pour faire triompher la résistance des cardinaux. — Contresens ou mauvaise foi de Guichardin. — Une effroyable tempête assaille le cardinal à son retour en Italie. — Pendant son absence l'envie a travaillé à lui nuire. — La conduite du légat jugée par le cardinal de Pavie. — Précieuses faveurs dont le comble Sixte IV. — Il reçoit le sacerdoce et la consécration épiscopale.

Paul II venait de mourir. Le cardinal de la Rovère

fut appelé à lui succéder et prit le nom de Sixte IV. Tous les écrivains se sont plu à louer l'intégrité de ses mœurs, l'étendue de son savoir, l'élévation de ses idées et son expérience des affaires. Ce cardinal était né avec les qualités qui font un grand souverain sur le trône et un saint dans la solitude : un esprit plein de

USB BORGM. 8

114 LE CARDIXAL BORGIA

justesse et de hauteur., une grande autorité de commandement et une royale libéraliié. Lïnexorable histoire condamne dans Sixte IY quelques défauts dont soutînt sous son règne le gouvernement de l'Eglise, mais ils sont cachés sous le nombre de ses grandes actions. Tel est l'homme que l'influence du vice-chancelier venait de créer pape.

On a accusé Rodrigue précisément à cette occasion. L'auréole de gloire que ce fait, qui servait de complément au choix de Pie II. faisait rayonner autour de sa tète ne devait pas rester intacte. On a suspecté la pureté de ses intentions, on a prétendu qu'il avait cherché à s'assurer la reconnaissance du cardinal dont il croyait servir l'ambition. Cette accusation de quelques contemporains parait suspecte de partialité à cause du blâme qu'elle fait rejaillir sur la mémoire de Sixte IY. Si. peu après son élection, il donne à Rodrigue la riche abbaye de Subiaco. il faut d'autres garanties que la parole du pamphlétaire Infessura pour voir en cela la récompense des intrigues du vice-chancelier. Avec un homme de la trempe de Sixte IY. on ne s'explique pas facilement la complicité qu'on lui prête ici. Aussi croyons-nous que s'il n'est pas possible de justifier Borgia de tout reproche, que du moins on s'est permis d'étranges exagérations (1).

La défense de l'Europe contre l'invasion musulmane fut la préoccupation constante de la Papauté. Seuls,

(1) * Vicecancellarius, Pontificem nactus, artibus et eorruptelis

suis creatum » Epist. dxliv, Jac. carjo. Papiensis. — Ciac-

-. t. III. p. 1. — Bzovn Annales, anno 1471, n° 2. — Infbssura, Diar. urb. Ruai., p. 1142.

parmi les princes chrétiens, les Papes ne perdirent jamais de vue cette mission sacrée et se montrèrent toujours les vrais représentants du patriotisme et de la civilisation. Animé du même esprit que ses prédécesseurs, Sixte IV donna s<\s premiers soins à former une ligue contre les Turcs. 11 convoque d'abord un Concile,-! Rome, mais les princes chrétiens refusent d'y envoyer leurs ambassadeurs. Le nouveau pape résolut alors de négocier la croisade par des légats.

Quelques cardinaux, esprits éclairés, désapprouvèrent ce moyen comme inopportun et insuffisant (1 (. Le Pontife jugea leurs craintes exagérées et sur son ordre le célèbre cardinal Bessarion partit pour la France, tandis que le cardinal d'Aquilée. Marco Barbo. prenait le chemin de l'Allemagne et que Rodrigue Borgia faisait voile pour l'Espagne. Ce choix semblait devoir calmer les appréhensions des cardinaux. Lïnsuccès de ses trois légations n'en vint pas moins justilier leurs tristes prévisions. Ils avaient bien jugé leur siècle !

Nous ne devons dans ce travail nous occuper que de celle d'Espagne.

Ce royaume donnait en ce temps le spectacle de profondes divisions intérieures.

D'une part, Ferdinand, qui devait être surnommé le Catholique et Alphonse de Portugal se disputaient à main armée la succession au trône de Castille.

Henri IV. dit l'Impuissant, lils de Jean II. régnait en Castille : il était altier. injuste et dissolu. Après une union de douze ans, il avait répudié sa femme Blanche

(1) Epis t. ccccxvii, Jac, < uu>. Papiensis.

d'Aragon pour épouser une princesse de la maison de Portugal qui donna le jour à une fille (1462). Cette enfant n'est connue dans l'histoire que sous le nom de Jeanne Beltraneja. parce qu'on accusa Henri d'avoir favorisé l'adultère de la reine avec le comte Beltran de la Cueva. Les mœurs épouvantablement corrompues du roi autorisaient le bruit populaire. C'est cette fille que Henri de Castille voulut cependant faire reconnaître comme héritière de sa couronne. Cet événement produisit une révolution dans le royaume. Une partie du peuple et de la noblesse se souleva, déposa Henri et élut à sa place Alphonse son frère, âgé seulement de onze ans (1463). La lutte entre les partisans des deux frères fut vive; la mort subite du jeune prince Alphonse amena un apaisement inattendu. La paix signée à Toro (1468) laissait la paisible possession du trône à Henri et en assurait la succession à sa sœur Isabelle. Henri bientôt infidèle à sa parole tenta une nouvelle fois de placer la couronne sur la tète de Jeanne. Isabelle et son mari Ferdinand d'Aragon revendiquèrent par la force des armes leurs droits.

Alphonse de Portugal fiancé à la Beltraneja se mit au rang des prétendants. Cela était absurde, il n'avait à la couronne de Castille que le prétendu droit de sa tiancée. Il soutint quand même sa prétention chimérique parles armes.

A peu près dans le même temps, la Catalogne. « le plus beau fleuron de la couronne aragonaise». venail de méconnaître l'autorité de Jean II. père de Ferdinand le Catholique.

Il fallait travaillera pacifier les partis avant de

songer à réunir les volontés dans un effort commun contre les Ottomans. Sixte IV le comprit et il confia à Borgia cette délicate mission. Elle présentait de si nombreuses difficultés que le cardinal de Pavie en fut effrayé pour son ami. Aussi de Foligno. où il se trouvait alors, lui écrivait-il le 2(3 décembre 1471. pour le dissuader de partir ouïe presser de hâter son retour (1). On ne manque jamais de citer l'espèce de blâme que. depuis, trompé par de faux rapports, le même cardinal semble avoir jeté sur cette légation dans une lettre à un personnage de Tolède auquel sans doute déplaisait la mission de Rodrigue (2); mais on ne parle pas des éloges qu'il a prodigués à la conduite du légat : notre devoir, à nous, sera d'en rappeler le souvenir.

On a fait au cardinal Rodrigue un reproche d'avoir sollicité cette légation. C'est là une accusation protestante (3). Mais, à tout prendre, c'était, ce semble, un bien légitime désir de revoir sa terre natale après seize années d'éloignement. Que d'ambassades sollicitées n'ont pas, dans notre siècle d'austérité, un motif aussi désintéressé ! Ce reproche tendrait-il à faire retomber sur Rodrigue l'insuccès de sa mission ? Les autres deux n'obtinrent pas un meilleur résultat.

Mais pour justifier la préférence dont Borgia fut l'objet de la part de Sixte IV.il suffit de constater, après ce que nous venons de raconter, que de tous les membres éminents du Sacré-Collège, aucun n'offrait à un tel point que Rodrigue, par sa nationalité et par sa

(1) Epist. ccccl, Jac. card. Papiexsis.

(2) Epist. dxliv, Jac. caki>. Paiuensis.

(3) Gordon, Hist. d'Alex. VI. etc.

parenté avec la maison d'Aragon, les qualités exceptionnelles pour cette mission difiicile; aucun ne possédait une parole plus persuasive, une plus grande habitude de la cour, une habileté égale des affaires ; aucun n'était mieux initié aux mystères delà politique; aucun n'avait obtenu plus que lui de succès dans les nombreuses missions qui lui avaient été confiées ; aucun n'eût été accueilli plus chaleureusement par le peuple, la noblesse et le clergé; aucun n'offrait plus de garanties et n'autorisait plus d'espérances.

Rodrigue débarqua à Valence dans les derniers jours du mois de juin 1472. 11 entra dans la ville au sondes cloches et de la musique, bannières flottantes, et accompagné du clergé et des ordres religieux, de magistrats et d'écoliers, et d'hommes et de femmes qui éclataient en transports de joie. Le cardinal montait un cheval caparaçonné d'or; le cortège prit le chemin delà cathédrale, traversant les rues remplies d'une foule impatiente de voir le légat. Tout Valence saluait en ce jouison noble enfant qui, parti simple hidalgo, revenait dans ses murs comblé d'honneurs. Le temple était paré, les cierges allumés, les armes des Borgia surmontaient le portail du temple sacré. Le cardinal jouissait avec un attendrissement mêlé de joie «le toutes ces marques d'amour. A la porte de l'église il mit pied à terre et alla s'agenouiller au pied de l'autel. L'Eglise de Valence avait alors pour archidiacre un prêtre docte et pieux théologien et exégète, commentateur distingué des Psaumes : c'était Jacques Perez. ("est lui qui dut recevoir le légat an nom du chapitre canonial Aussitôt Rodrigue, montant en chaire, adressa au

peuple le discours que l'histoire nous a conservé.

En prenant la parole, l'image de la famille et de la patrie est ce qui le frappe d'abord. Il est pressé de saluer cette église son épouse, ce peuple, des témoignages d'amour qu'il en a reçus ; il abandonne son âme à toutes les émotions du retour dans sa chère Valence, près des murs de Borgia, où tant de souvenirs ont souvent rappelé sa pensée.

« Voici donc enfin, vénérables frères en Jésus-Christ, ce jour que nous avons tant désiré, sans que les circonstances aient jusqu'à ce moment servi notre désir. Nous voici yenu vers cette épouse, cette église de Valence, l'une des gloires du sacerdoce catholique, illustre dans le monde entier. Nous revoyons le peuple confié à notre garde, ce peuple qui ne le cède à aucun autre par sa foi et ses œuvres. Nous avons enfin devant les yeux ce clergé vénérable et digne de Dieu : et cette vue surtout nous remplit de joie, de courage et de légitime fierté. C'est pourquoi nous rendons à Dieu de sincères actions de grâces pour le bienfait qu'il nous accorde. Nous bénissons son nom, et nous disons avec le saint vieillard Siméon : Nunc dimittis, Domine, servum tuum in pace, qxria viderunt ocidi mei sahitare tuum (S. Luc n. 30); c'est-à-dire que notre âme a goûté la paix et la consolation qu'elle désirait! Nous rendons aussi grâces au Souverain- Pontife qui nous a choisi pour son légat en Espagne, et nous a rendu, après une si longue absence, à notre famille et à notre patrie.

« Lorsque, autrefois, nous fûmes élevé à ce vénérable siège, imir,' jeunesse ne nous lit point oublier quel

120 LE CARDINAL BORGIÀ

était notre devoir et ce que ce peuple désirait de nous. Nous savions ce que la présence du pasteur donne de facilités pour le bien, et que c'est à lui de conduire son troupeau. Nous n'ignorions pas que le nom d'évèque signifie surveillant, et qu'il oblige à veiller par soimême et non par autrui. Nous avions entendu la parole de l'Ecriture : Examine avec soin ton troupeau et considère tes brebis (Prov., xxvn. 23). Mais nous en attestons Dieu à qui tous les coeurs sont connus, nous n'avons pu nous dégager des liens où nous retenait la nécessité. Il nous a fallu obéir aux ordres du Pontife suprême et nous conformer aux coutumes établies. Notre dignité de cardinal nous attache, d'un lien plus étroit que tout autre, au trône pontifical. Conseiller du chef de l'Eglise, nous ne pouvons nous éloigner de lui sans une mission spéciale. Nous ajoutons à cette charge celle de la chancellerie, vaste et pesante administration, destinée à rendre moins lourd le fardeau du gouvernement de l'Eglise pour son chef, et qui ne pourrait se passer de la présence de son titulaire sans de graves inconvénients. Nous avons donc subi la volonté de celui à qui nous devons une obéissance d'autant plus empressée que Dieu lui a donné plus d'autorité.

« C'est ainsi que les circonstances, bien plus que notre volonté, nous ont fait remplir notre office par les mains d'un autre. C'est ainsi , du reste , que d'autres prélats, des rois, des princes, retenus par d^ graves difficultés, se sont donné des vicaires : ainsi le Pontife romain, bien que préposé plus spécialement à une église, garde son action dans toutes les autres,

par ses représentants. Ainsi Jésus-Christ lui-même, en remontant au ciel, se choisit des vicaires pour la garde de son troupeau.

« Mais puisque maintenant, par la permission de Dieu, nous sommes avec vous, vénérables frères, notre affection nous oblige à vous dire tout de suite notre pensée. D'abord nous vous devons des remerciements pour les désirs dont vous avez hâté notre arrivée. Ces vœux nous sont une preuve certaine et très agréable de votre dévouement à notre personne. Nous vous remercions aussi de ce que, fidèles au souvenir de vos devoirs envers votre père absent, vous êtes restés obéissants à vos supérieurs, vous avez bien servi l'Eglise, et n'avez point laissé en souffrance le soin de la maison de Dieu. Nous vous remercions enfin de cette réception que vous nous avez faite, et dont l'éclat a fait briller non seulement notre titre d'évèque et de légat, mais encore et surtout votre affection pour nous et votre joie de nous revoir. Ce zèle à notre égard ajoute à notre dévouement pour vous, s'il est possible d'ajouter à un dévouement déjà sans bornes. Que le souverain rémunérateur nous donne les moyens de vous récompenser par toute sorte de bons offices. »

Ce dut être une magnifique improvisation. Rodrigue, on se le rappelle, était doué d'une parole facile. Tous les historiens, ennemis comme amis, s'accordent à dire qu'il fut dans sa jeunesse et jusque dans ses derniers jours l'un des hommes les plus éloquents de son siècle. Sous le rapport de la forme, ce discours mérite l'estime et souvent même l'admiration de l'humaniste, et cependant ce n'est point là un discours fait à ta

122 LE CARDINAL EORGIA

manière de l'école, composé dans le cabinet selon les règles de la rhétorique, ce n'est là apparemment qu'un plan ou bien un pale résumé du discours, que Rodrigue lui-même dut communiquer à son ami le cardinal de Pavie, dans les papiers duquel on l'a retrouvé. De cette seule circonstance. Fleury et quelques autres ont naïvement conclu, que ce discours avait été composé par le cardinal de Pavie, pour son ami Rodrigue. Il serait puéril de s'arrêter à montrer ce qu'a de hasardé cette affirmation : ces auteurs mêmes ont rendu en plusieurs endroits hommage à la rare éloquence du cardinal Borgia.

Il trace après un tableau saisissant des devoirs et des vertus sacerdotales.

i Nous vous exhortons, nos bien-aimés, — encore que vos vertus n'aient pas besoin de nos exhortations, — à persister dans le bien commencé et à vous conserver dans la même piété, pour servir de mieux en mieux Dieu notre créateur et l'église de Valence notre mère. C'est à quoi vous obligent l'honneur de votre sacerdoce et le souvenir de vos mérites passés. Il est écrit de vous, que vous êtes la race choisie, le sacerdoce roi/al, la nation sainte, le peuple conquis. (IPetr.. ii. 9.) Soyez donc attentifs à faire honorer Dieu, vous souvenant que la sainteté convient éternellement à sa demeure, et 'que, pour cela, nous vivons de l'autel et sommes constitués au-dessus de nos frères. Conduisons-nous toujours de manière à rendre notre ministère utile ;"i l'Eglise, et conformément à la parole de l'Apôtre, ne donnons à personne l'occasion (Tune parole arrière contre nous. (II Cor., vi. :'..)

Soyons zélés, fervents comme il convient à de véritables serviteurs du Seigneur. Que votre vie soit donc par ses œuvres conforme à votre enseignement : que rien dans vos actes ne puisse offenser le regard ou l'esprit de ceux qui vous observent. Destinés à servir d'exemple aux autres, si nous nous oublions, nous péchons bien plus encore par le scandale donné que par la faute elle-même. Restons donc toujours dans la voie du devoir, et assurons-nous une réputation sans tache, parce qu'elle est nécessaire au ministère officiel que nous avons à remplir.

« Je ne puis tout dire, mes frères bien-aimés ; mais je dois vous recommander de conserver l'union fraternelle entre vous et d'honorer par votre charité la maison du Seigneur. Je vous ai fait un commandement. dit-il. parlant surtout des prêtres. — c'est de vous aimer entre vous comme je vous ai aimés moi-même. S. Jean, xv. 12.) On vous reconnaîtra pour mes disciples à cela que vous vous aimerez les uns les autres. (S. Jean, xni. 35.)

« La gloire de l'Eglise et ses progrès sont intimement liés à cette unité, comme sa ruine et son déshonneur sont les résultats de la discor le dans l'ordre sacerdotal. « Là où sont la jalousie et la discorde, dit « l'Apôtre saint Jacques , là aussi se rencontrent i l'inconstance des résolutions et la dépravation des c œuvres. » (m, 16.) Otez donc de votre route toute occasion de division, toute pierre de scandale. N'ayez qu'un avis. — afin d'avoir la paix, — et le Dieu delà paix et de la charité sera toujours avec vous.

1 rtes, c'est là un noble langage! Il entreprend

maintenant avec amour la défense de la liberté. Il s'agissait de fortifier son clergé contre des attaques qui pouvaient se produire de la part de Henri de Castille contre les privilèges de l'église de Valence ; mais Rodrigue s'est peint dans ces paroles avec toute son âme et toute son énergie. Tous les historiens reconnaissent qu'il fut toute sa vie le champion infatigable de la liberté ; il aima la liberté et la justice avec énergie et dévouement. Cet amour l'arma souvent d'une grande sévérité contre les seigneurs accusés de pillages et d'oppression. Quand plus tard il sera monté sur le trône, tous ceux qui se trouveront lésés, par qui que ce soit, recourront à lui en toute confiance, et ce ne sera jamais en vain. Cela peut servir à expliquer la haine que lui vouèrent les grands ; mais aussi l'amour que « peuple, soldats et citoyens lui portèrent jusque même après sa mort (1). » En un mot, tout son caractère et toute sa vie se résument dans ce témoignage du chroniqueur : il fut l'amant passionné de la justice et de la liberté, libertatis et œquitatis amans (2).

« La liberté donnée à l'Eglise par Notre-Seigneur fut l'objet constant des préoccupations et des efforts de nos pères dans le sacerdoce, et fit de leur ministère une chose sacrée aux yeux des peuples. C'est pourquoi nous vous supplions de vous unir étroitement pour la défense et le progrès de cette liberté, dussiez- vous souffrir pour elle, non seulement les plus rudes épreuves mais encore les derniers périls. L'antiquité païenne ne croyait jamais avoir assez d'élan, assez de

(1) Audin, Léon A".

(2) Bzovn -s, ad. ann. 1492.

dévouement, assez d'abnégation, quand il s'agissait de sauver laliberté compromise; et pourtant ce n'était que la liberté incertaine et variable des sociétés humaines ! Que doivent donc faire pour la vraie liberté des prêtres appelés à posséder Dieu dans une vie meilleure, mais après l'avoir servi dans cette vie, et s'il est besoin, dans la mort ? ("est à nous qu'a été confiée la garde de l'Eglise, avec cette promesse : « Combattez jusqu'à la mort pour la justice, et Dieu sera pour vous victorieux de vos ennemis. » (Eccl., iv,33.) Si nous laissons asservir cette liberté, quelle perte encore avons-nous à subir ? N'est-ce pas à la fois la ruine de notre honneur et de notre puissance ? Méprisés, foulés aux pieds, nous devenons l'opprobre des hommes et l'abjection du peuple. (Ps. xxi, 7.) Réunissez-vous donc, pour sa défense, dans une seule pensée et dans un commun effort. Serrez-vous autour de vos prélats, vos coopéraleurs autant que vos chefs dans la guerre à soutenir. Combattre c'est être libre, et que Dieu vous y soit en aide ! Déserter la lutte, ce serait tomber dans le plus méprisable esclavage, suivant cette parole de l'Ecriture : « La main énergique portera le sceptre, mais celle du lâche paiera des tributs. » (Prov., xn.24.) Vos privilèges sont de grande valeur; mais l'Eglise est de plus grand prix que vos privilèges. Défendez sa liberté de toutes vos forces. Soyez avec nous pour rendre, suivant le précepte, à César ce qui est à César, mais aussi à Dieu ce qui est à Dieu. » (Matth., xn. 17.)

Encore un mot et c'est pour rappeler sa mission et faire appel au zèle de ses prêtres, à la charité de son peuple. Après, le cardinal bénit l'assemblée, et en vertu

•les pouvoirs pontificaux, accorda une indulgence

aux assistants.

« Il nous conviendra de reprendre ce sujet plus tard et plus à l'aise. Maintenant, devant ce peuple, je dois me renfermer dans de plus étroites limites. Vous connaissez, vénérables frères, l'objet de notre mission : la rédemption des chrétiens opprimés par le glaive des infidèles. Maîtres de l'Asie et d'une partie de l'Europe, les Turcs sont déjà venus deux fois en Italie, prêts à fondre sur Rome, afin de consommer la ruine du nom chrétien dans la ruine du centre de la catholicité, et d'en effacer tout vestige par la destruction des sanctuaires où reposent nos apôtres et nos martyrs. C'est à nous surtout, membres du sacerdoce, qu'il appartient de conjurer ce péril. Nous sommes les pasteurs du troupeau : notre vigilance doit faire sa sécurité. Il est donc juste que notre exemple soit l'exhortation des fidèles. Nous faisons appel à votre charité avec toute l'affectueuse insistance d'un père, la suppliant de nous aider de ses lumières et de toutes les influences dont elle dispose. Nous savons votre zèle pour la maison de Dieu et votre ardeur à ses œuvres. Eh bien, nulle occasion meilleure ne peut se rencontrer démontrer ce zèle et d'augmenter vos mérites.

« Arrêtons-nous ici. Bientôt, nous vous dirons plus complètement le concours sur lequel nous comptons de votre part, pour le succès de notre ministère. Mais, avant de nous séparer, frères bien-aimés, nos associés dans la charge des âmes, nous voulons vous bénir au nom de Notre Saint-Père le pape Sixte IV, et nous vous bénissons de tout notre cœur et de toute notre

âme dans le Seigneur Jésus, suppliant Dieu le Père Tout-Puissant qu'il daigne abaisser des regards miséricordieux sur cette église de Valence et vous conserver fidèles à la vocation qu'il vous a donnée. »

Alors, la foule s'écoula et accompagna le légat jusqu'au palais des évêques. Quel charme goûta Rodrigue à revoir les lieux où il avait laissé tous les souvenirs de son enfance ! Mais que de changements après seize ans ! On ignore si son père et sa mère l'attendaient au seuil du palais des Borgia ou s'il n'eut d'autre consolation que d'aller s'agenouiller sur leur tombe. 11 embrassa du moins ses sœurs, revit ses amis. Mais bientôt il s'arracha à ce bonheur pour s'occuper de sa mission.

Lc-s efforts du légat ne seront point couronnés de succès. Mais si on se rappelle les divisions profondes qui désunissaient les princes, la léthargie ou semble plongé le monde catholique quand les conquêtes de l'Islamisme menacent son indépendance, on sera moins surpris de cet insuccès. Ce n'est pas le cardinal qu'il faut accuser, mais l'époque.

Il\ a cependant une belle page dans cette légation. On n'a pas oublié que la Catalogne, ce pays le plus beau de l'Europe, avait secoué le joug de la maison d'Aragon. En ce moment Jean II, son roi. poussait activement le siège de Barcelone. La fureur des Catalans était à son comble. Rien ne laissait apercevoir que cette animation touchât à son terme. Rodrigue entreprit d'apaiser les esprits et fut assez heureux pour amener la conciliation entre les sujets révoltés et le roi courroucé. Son entrée dans la ville fut un véritable

triomphe. Les ambassadeurs d'Angleterre et de Bourgogne se trouvaient alors auprès de Jean II d'Aragon, pour solliciter une alliance avec l'Espagne contre la France. Le moment était propice, le légat en profita et exposa avec une parole entraînante le but de sa mission. Son succès fut complet : on promit tout ce qu'il voulut ; on lui remit de l'or avec abondance pour la croisade. Il est vrai que plus tard on négligea l'envoi des secours promis.

Henri de Castille venait d'informer le cardinal qu'il l'attendait à sa cour. Rodrigue se mit en route pour Madrid où le roi se trouvait en ce moment. La réception qui l'attendait fut un spectacle tout nouveau. Le légat entra dans Madrid, à la droite du roi, et reçut sous un dais les respects de tous les grands du royaume 1 . Henri se flattait par ces démonstrations sympathiques de l'amener à donner les mains à son projet de placer la couronne sur la tète de Jeanne Beltraneja. Dans cette intention, il ne fut occupé que de traiter avec magnificence l'envoyé du Saint-Siège et de favoriser sa mission.

Le cardinal convoqua aussitôt un synode où il exposa les motifs de la croisade, et demanda . au nom de Sixte IV, des impositions pour favoriser le succès de l'entreprise. Mais le clergé espagnol était déchu de son ancienne splendeur. L'ignorance, la simonie et l'avarice commençaient à pénétrer dans ses rangs (2). Au lieu d'un ••ri de guerre, il fit entendre des murmures : il se récria contre les charges que la cour de Rome voulait lui

(1) Mariana. de rébus £Tûp.,]ib. XXIII. ls. 2 Mariaxa, d^ reb.Sisp., lib. XXIII. c. \.

imposer. Rodrigue tenta vainement toutes les voies de la persuasion ; il se vit forcé, pour faire triompher les volontés de Sixte IV. d'emprunter l'autorité du roi. Cette mesure lui aliéna la faveur populaire.

Henri, de son côté, ne trouvant pas dans le cardinal l'appui qu'il en avait attendu, le soupçonnant même d'être opposé à sa politique, lui retira également ses bonnes grâces. Il dut quitter la cour. Rodrigue était un homme de grand caractère : il essaya encore de lutter: malgré sa vigoureuse trempe d'âme, il sentit amèrement qu'il y a des fardeaux impossibles à soulever pour un seul homme, quand la mauvaise volonté a pris un caractère général ; sous le poids de cette impression, il se détermina à regagner l'Italie.

Pendant cette légation un fait se passa, qui doit fixer notre attention. Sixte IV avait résolu de revêtir de la pourpre cardinalice un fils naturel de Ferdinand, roi de Xaples. Mais la tache d'illégitimité, dont était souillée la naissance de Louis d'Aragon, provoqua un vif mécontentement de la part du Sacré-Collège, qui refusa de lui ouvrir ses rangs. Ce fait d'un bâtard élevé au cardinalat n'était pas cependant nouveau; quelques années auparavant. Jean Gruvemvalder. bâtard de Bavière, avait été promu â la même dignité (1442). Calixte III lui-même, au témoignage du cardinal de l'a vie ne croyait pas qu'on dût éloigner des dignités ecclésiastiques les enfants illégitimes, lorsqu'ils s'en montraient digues d'ailleurs par de grandes qualités. 11 se produisit alors un incident étrange. Plusieurs témoins se présentèrent spontanément, offrant d'attester sous la foi du serment la légitimité de la naissance de

LBB BOR6IA. 9

L. d'Aragon. Qu'étaient et d'où venaient ces singuliers témoins ? On ne connaît (Veux que leur qualité d'Espagnols, et le nom de l'un d'eux, qui paraissait leur chef. Mais Ferdinand de Naples aurait pu vraisemblablement livrer à l'histoire le mot de cet énigme. Les cardinaux n'en persistèrent pas moins dans leur refus. Le conflit devenait imminent. Le cardinal de Pavie, pour couper court à la dissension, écrit au cardinal Rodrigue, le priant et le pressant de faire usage de son influence auprès du Pape, pour démasquer la supercherie. Les démarches des deux amis obtinrent leur but : Louis d'Aragon fut repoussé. Étrange destinée ! Alexandre VI devait, en d'autres circonstances, lui rendre justice, et revêtir lui-même de la soutane rouge l'homme qu'il en avait écarté quelques années auparavant (1).

Or voici comment un historien a travesti ce fait (2). Sous sa plume, le candidat de Sixte IV est devenu César Borgia. qui,, pour revêtir la pourpre . a besoin de se refaire une autre filiation; car, dit notre auteur, l'exemple d'un bâtard élevé au cardinalat était chose inouïe. Des témoins viennent déclarer avec serment, à cette fin, que César est le iils d'un autre père qu'Alexandre ; il ne s'embarrasse pas de nommer cet autre père! La qualité d'Espagnols des témoins n'est-elle pas la preuve manifeste qu'ils étaient soudoyés par Rodrigue? Guichardin. en attribuant à César un événement qui lui était parfaitement étranger et écoulé depuis longtemps, au tnomenl où il reçut le titre de cardinal l 1'.):; . n'a

(1) Epis t. dxiv, Jac. card. Papieksis.

(2) Guichardin, st<,ri,i éCItalia, lib. I.

pas même l'excuse de l'erreur involontaire : c'est un mensonge inspiré par sa vieille haine des Borgia. La source de son conte est évidemment la traduction fantaisiste de la lettre qui fait le fond du récit précédent. Son but était de diffamer. Le rôle proposé à Rodrigue d'appuyer fortement larésistance du Sacré-Collège pour écarter le candidat du Pape, suffisait, ce semble, poulie tenir en garde contre toute méprise. Les écrivains copistes ont juré sur la parole écrite du passionné Florentin, et la fable et l'anachronisme sont devenus de l'histoire.

Rodrigue quitta l'Espagne à la fin de l'année 1473. Mais il semblait que le ciel prît à tâche d'éprouver sa constance ; un dernier malheur l'attendait avant de rentrer à Rome. Le 10 octobre, comme sa flotille était en vue de Pise. une violente tempête se déchaîna tout à coup. Le vaisseau accompagnant celui qui le portait fut englouti sous les flots avec ses gens. Cent quatrevingts personnes périrent dans ce naufrage. Trois évèques et plusieurs hommes distingués . par leur savoir et leur rang, étaient parmi les victimes. Les subsides considérables que le cardinal rapportait de sa légation furent perdus : lui-même n'échappa que difficilement à la mort. Sa galère fut plusieurs fois sur le point de sombrer, et ce ne fut qu'après avoir été longtemps lé jouet des vents qu'elle entra toute désemparée dans le port de Livourne il).

Sa mission avait duré près de deux ans. A Rome. lies courtisans jaloux de son pouvoir profitaient de

(1) Tous le- historiens.

132 LE CARDINAL BÛRGIA

son absence pour le perdre dans l'esprit du Souverain- Pontife (1). Les neveux de Sixte IV trouvaient leur oncle trop libéral pour le vice-chancelier son ministre. Tout fut mis en œuvre pour le discréditer : on le représenta comme oubliant le but de sa mission, pour ne s'occuper que d'intérêts tout personnels : son énergie devient de l'orgueil, sa magnificence un luxe effréné, son zèle l'ambition la plus intolérable. Le cardinal de Pavie, qui nous rapporte ces bruits qu'on propageait contre son ami (2), le pressait vivement de hâter son retour. « Tous les cardinaux le désirent, sa présence devient chaque jour plus nécessaire, son autorité est souveraine à Rome et son influence toute-puissante : il ne doit pas s'épuiser en de stériles efforts; il a tenté tout ce qui était en son pouvoir et il rapportera à Rome une réputation de talent et de zèle, d'habileté et de prudence. » Tels sont les éloges donnés à la légation de Rodrigue par le célèbre cardinal (3).

Mais ces intrigues, ni l'insuccès de ses négociations ne firent rien perdre à Rodrigue de l'estime et de

(1) « Invidiorum et detractorum scio plena hic esse om-

nia » Epist. dxiii, Jac. card. Papiensis.

(2) » Valentiam navigavit. adicum legationi pecunia redi-

mens, in ulteriorem Hispaniam transit, utrobique multa vanitatis et luxus, ambitionis et avarithe documenta relinquens. nullo eorum perfecto. quod sibi ad nomen legationis prsetenderat. » Epist. dxliv, Jac. card. Papiensis.

(3) « Duodecimum jam ntensem abes, Reverendissime Pater ; ut vicesiinum abesse suaderem si aut tempora tuœ diligentise non obstarent, aut alibi quam Romœ esse utilior posses. Numquam tuorum quemquam video cui non horter ad te de reditu admonendum... Teutasti qiue ad tuum oflicium pertinebant, et quae tuarum virium utrobique fuerunt fideliter adimplesti. Nibil a te praetermissuin in quo aut prudentiara aut studium aut integritatem tuam

l'amitié du Pontife. Sixte IV se montra favorable au vice-chancelier, en dépit de ses neveux, et cependant sa faiblesse pour eux est un reproche fondé. Il voulut lui donner une preuve solennelle de son affection : il le créa cardinal-évêque d'Albano (1476). Bientôt il lui confia une nouvelle mission ; Rodrigue fut nommé légal a latere dans le royaume de Naples. pour y soutenir les droits du Saint-Siège. C'est en cette qualité quïl présida à la célébration du mariage du roi Ferdinand avec sa cousine Jeanne d'Aragon. Sixte IV récompensa les nouveaux services du cardinal, en le transférant de l'évêché d'Albano à celui de Porto (1479). Ainsi, Rodrigue était en même temps vice-chancelier de l'Eglise, évêque de Porto, commendataire de l'évêché de Valence. des églises de Majorque, de Carthagène. d'Agria . de l'abbaye de Subiaco. et de cinq à six autres bénéfices qui lui rapportent des revenus considérables. C'était un déplorable abus à cette époque que cette accumulation de bénéfices ! Mais, en nous félicitant de la disparition de cet abus, il faut néanmoins reconnaître, dans la libéralité du Pontife envers son ministre, un témoignage éloquent de la considération dont le cardinal jouissait auprès du Pape son souverain. Elle est telle, « qu'il distribue à son gré les faveurs du Pontife ». dit Gaspard de Vérone en se plaignant de n'avoir pas assez largement part à ses faveurs ; et il ajoute : « on

vîderemus. Refers ad nos accurati et circumspecti patris commendationem... Omnibus desiderio es et ab omnibus hic necessarius crederis. E^o imprimis cui nota sunt nostra judicio huic non erranti

consentit) « Epist. dxiii, Jac. card. Papiknsis. — Voir encore

la lettre nxiv".

sait qu'il est des plus aimables envers les gens de bien (1). »

Rodrigue est maintenant âgé de près de cinquante ans. et il n'est pas encore engagé dans les ordres sacrés. Quel sentiment lui a fait jusqu'ici décliner l'honneur du sacerdoce ? Maintenant son titre presbytéral lui fait une obligation de recevoir le sacerdoce et le caractère épiscopal. Il reçut sans doute l'onction sainte et la consécration épiscopale des mains de Sixte IV, dans les dernières années de son pontificat. À défaut de documents nous initiant aux sentiments dont remplit son âme cet acte mémorable, on se rappellera avec quels accents il avait parlé, quelques années auparavant, au clergé de Valence, des vertus qu'exige le sacerdoce et des devoirs qu'il impose.

(1) « Supplicatioues a Pontifice signatas pro suo arbitrio distribuit ; . . . hic iu benemeritos gratissimus esse pernoscitur. « Ap. Muratori, Rer. Ital. Script, xxm.

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