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respira comme un malade qui voit arriver le médecin. Avec Borgia, plus de châteaux imprenables., plus de repaires inaccessibles , plus de cotte de mailles introuable : voilà l'homme dont le peuple avait besoin, il trouvait que le bourreau s'était trop longtemps reposé (1). »
Le quinzième jour après son élection (26 août), Alexandre VI fut couronné. Le couronnement est une cérémonie toute profane pour les souverains séculiers, mais toute religieuse pour le Pape. On fait remonter son origine à saint Léon III, vers la fin du huitième siècle (795). Le Pape, conduit dans la basilique, fut revêtu des habits sacrés, le pluvial blanc, la mitre lamée d'or. et de là conduit au maître-autel. En tête du cortège papal marchait le maître des cérémonies, tenant à la main un roseau d'argent au bout duquel était un flocon d'étoupe, à laquelle un clerc mit le feu, pendant qu'une voix chantait : Pater sancte, sic transit gloria mundi; éloquente leçon donnée à celui qui représente Dieu icibas. Arrivé au pied de l'autel. Alexandre se prosterna, fit une courte prière et commença la messe. Le saint sacrifice terminé, le Pape fut conduit sur les marches du parvis de Saint-Pierre, où le cardinal de Sienne, Piccolomini. neveu du grand Piccolomini, qui avait dû la papauté à l'influence de Borgia, lui posa la tiare sur la tête. Puis il bénit le peuple et retourna au palais des Apôtres,
Ce jour- là la pompe fut magnifique ; mais rien n'égala jamais l'hosanna que le peuple fit retentir à la
(1) AUDIN, luco citât.
prise de possession de Saint-Jean de Latran. La Basilique Latérane n'est pas seulement la cathédrale de Rome, elle est encore la patriarcale de toutes les églises du monde, comme le dit le célèbre vers:
templum, caput urbis et orbis.
Il est d'usage immémorial, qu'après son couronnement, le Pape prenne possession de cette basilique. Cette cérémonie eut lieu lé lendemain du couronnement (27 août). Rome déploya pour cette prise de possession une pompe jusque-là inconnue (1). Les rues étaient jonchées de fleurs, tendues de riches draperies, et des arcs de triomphe où se lisaient les plus flatteuses inscriptions avaient été élevés sur tout le parcours du cortège papal. Dans Tune de ces inscriptions qu'un historien contemporain nous a conservées (2), le peuple saluait, dans l'avènement de son règne, l'âge d'or :
(1) Lnfessura ÇDiarium Burchardi . . . , édit. Genxarelli, p. 213 et seq.) lui-même écrit : « Die 27 augusti ejusdem anni (1492), coronatus fuit Alexander in Sancto Petro. Deinde, prout de more, accessit ad ecclesiam Sancti Johanuis Lateranensis, cui per v.rbem factus fuit honor, multi arci(s triumpJiales, et magis quam m>,,iquam alii Pontifici faction fuerit per Romanum popidum potissiiiie. » — Ou lit dans l'Histoire des Conclaves, etc., Cologne, 1691, t. I : « Pu poi incoronato alli 27 Agosto, con grandissime cerimonie, ma 1' andata sua a San Giovanni Laterano, per pigliare il possesso del sommo Vescovado, avanzo di gran pezza di splendore e di magniticenza quella di tutti gli altri Papi suoi Antecessori, essendo le strade tutte adornate d'arazzi e fiori, e fatti molti archi trionfali, a similitudine delli trionfi antichi. »
(i1) Corio, Shn-ia di Milano, édit de Padoue, 1046, in-4°, p. 887- 890, nous a laissé une description fort détaillée de cette manifestation de tout un peuple. V. aux Pièces jostif., n° 13.
Libertatis, pia justitia et pax aurea, opes, quse Sunt tibi, Roma, novus fert Deus iste tibi.
Dans la plus célèbre de toutes, il comparait les deux princes qui, sous le même nom. avaient régné dans le monde romain, n'accordant à l'un, à César, que l'humanité ; de l'autre, faisant un Dieu :
Ccesare magna fuit, nunc Roma est maxima ; Sextus Régnât Alexander ; ille vir ; iste Deus.
Dans un autre transparent il disait : Honneur et gloire à Alexandre le Magnifique, le Sage, le Grand :
Alexandre sapientissimo Alexandro magnificentissimo Alesandro in omnibus maximo honor et gloria.
Cet enthousiasme populaire aura-t-il moins d'autorité qu'une épigramme de Sannazar ? « Ces cris du peuple à l'exaltation du Pontife, dit encore M. Audin, c'est aussi de l'histoire. Si le cardinal Borgia eût ressemblé tout à fait au Borgia de Burchard. il nous semble que le peuple aurait eu la pudeur de se taire ; au moins, il n'aurait pas fait un Dieu d'un homme de scandale ; il n'aurait pas appelé du nom de très saint un prêtre renommé par ses débauches ; ou bien alors scandales et débauches étaient des mystères cachés à tous les regards : et comment Rodrigue a-t-il pu se dérober à l'œil de celui qui lit à travers les murailles et qui devine ce qu'il n'a pas vu ? Ceci est un phénomène dont l'histoire a droit de demander la raison (1). »
(1) Audin, loco citât.
Le cortège était arrivé à l'église Saint-Jean de Latran. Soudain on vit pâlir le Pontife, des gouttes de sueur baignaient sa figure. Il fallut l'aider à gravir les degrés de son trône ; à peine assis il inclina la tète sur l'épaule du cardinal de Saint-Georges qui se tenait à côté de lui, et, soit émotion, soit fatigue, s'évanouit (1). Le spasme du Pape jeta subitement l'inquiétude dans tous les cœurs. Un moment on craignit pour la vie du Pontife. Cette grande fête allait donc se changer en deuil, ces cris d'allégresse en pleurs, l'espérance en désespoir ? Rome n'allait donc rencontrer qu'une nuit de plus en plus sombre après un si beau matin ? On s'empressa autour du Pontife qui recouvra bientôt ses sens. La cérémonie fut continuée et Alexandre, après avoir pris possession de ses Etats comme prince temporel, reprit le chemin du Vatican.
Les provinces et les cours des princes partagèrent l'allégresse de la Ville Eternelle. Nous trouvons les preuves de cette jubilation générale dans les harangues des ambassades spéciales qui furent envoyées, suivant l'usage, pour féliciter le nouvel élu. Leur langage atteignit, si même il ne dépassa pas, les improvisations enthousiastes du peuple romain (2).
(1) Pktr. Delphini, lib. III, Epist. xxxvm. On lira avec intérêt cette lettre aux Pièces justif., n° 14.
(2) V. la collection intitulée : Orationes clarorum hominum vel honoris ofpciique causa ad principes, vel in funere de virtutibus eorum habita?. Colum.i:, 1560. — Il existe une autre collection analogue, mais d'une date postérieure : G-riimiiis, Orationes procerum Europœ , eorumdemque Legatorum ac ministrorum. Lipsi^, 1713. — C'est celle de Cologne qui est citée ici.
Pour les puissances catholiques l'âge d'or de l'Eglise commence avec le règne d'Alexandre (1).
L'élection d'Alexandre est non seulement la récompense de son incontestable mérite, mais elle répond encore admirablement aux besoins du temps et tous les chrétiens en conçoivent les plus grandes espérances (2).
Le peuple fidèle soupirait après un pontife, qui compatît par sa clémence à ses infirmités ; après un pilote intrépide dans la tempête , vigilant pendant le calme. Or. pour les ambassadeurs de Florence, Alexandre est ce pontife clément, ce pilote sans pareil (3).
11 n'est pas jusqu'au nom d'Alexandre qui ne soit un présage glorieux pour le monde chrétien. Si l'Eglise, si les peuples ont sujet de se réjouir de l'élévation de Borgia, à leur tour, les arts, les lettres , les savants doivent attendre beaucoup de celui qui fut leur protecteur pendant qu'il n'était que cardinal (4).
Et quelle est la garantie de toutes ces espérances ? Les nombreuses vertus que l'univers admire dans Alexandre VI, sa profonde doctrine, sa longue expérience, la religion dont son enfance a été nourrie et qui n'a fait que se perfectionner avec l'âge (5).
(1) Oratio Jacobi Spinolse Geiiensium nomme, p. 71.
(2) Oratio Jasonis Maini MedioJ. Principis nomme, ibid., p. 76.
(3) Oratio Gentilis episc. Aretini Florentinorum nomine, ibid., p. 93.
(4) Oratio Angeli Politiani pro Senensibus oratoribus , ibid., p. 205.
(5) Oratio Nicolai Tigrini pro Lucensibus, ibid., p. 207.
Bornons - nous à ces quelques témoignages. Le protestant Grégorovius avoue que tous les Etats italiens reconnurent Alexandre VI avec des hommages excessifs (1). Voilà l'espérance conçue à son avènement ! Voilà aussi l'opinion du monde catholique sur Borgia au moment où les suffrages du collège apostolique le placèrent sur la chaire de saint Pierre. Car si nous avons bien compris ces harangues prononcées en cette occasion, cette profonde sympathie, ces vives congratulations sont aussi de l'histoire.
Ces louanges n'étaient pas immodérées ; en ce moment où l'Italie sentait que de grands événements allaient s'accomplir en deçà des Alpes, elle regardait Alexandre VI, à cause de ses grandes qualités, comme suscité par la Providence, pour être l'instrument de desseins particuliers sur l'Eglise (2). « Heureux est-il donc, s'écrie l'auteur déjà cité du Liber chronicarum, heureux est-il donc, orné de tant de vertus, placé au sommet du plus haut pouvoir, si agréable au. Dieu très bon ; nous espérons donc qu'il vivra pour le bien de la famille chrétienne (3). »
Cela nous surprend, nous qui sommes habitués à entendre maudire la mémoire d'Alexandre VI. Voilà cependant ce qui est écrit tout au long dans l'histoire.
(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 96-97.
(2) « In tutti luoghi e nella corte délia chiesa romana massimamente era nato gran travaglio e perturbatione , come si Iddio havesse eletto questo principe per suo singulare instrumente) a causare qualche revelato effetto nella sua chiesa, tanto grande era la espettatione che universalmente pareva che gl' huomini avessero conceputo di Lui. » Nardi, délie Hist. Florent., in-4°, Lugdu.w. 1582. libr. I, p. 9.
(3) V. aux Pièces JU8TIF., n° 8. — Extrait du Liber chr. in fine.
Aussi quand des écrivains postérieurs, parmi lesquels on regrette de trouver Roscoë (1), ont avancé sérieusement que l'avènement de Borgia avait causé une affliction générale aux princes et aux peuples, faut-il croire que « ces écrivains ont mis sur le compte du public d'alors leurs propres impressions (2). » Seul, entre tous les souverains d'Italie. Ferdinand, roi de Naples, accueillit avec déplaisir cette nouvelle. Encore, Tomaso Tomasi et Guichardin ont-ils beaucoup exagéré la tristesse du perfide politique (3).
Un homme aussi, parmi le peuple, ne partagea point l'allégresse générale. Au lendemain de l'élévation de Borgia. alors que celui-ci ne s'était encore signalé par aucun acte qui pût inspirer des craintes ou créer des espérances, Pierre Martyr écrivait :
« L'élévation du nouveau pape doit-elle être un t sujet d'appréhension ou de joie? Je ne le sais. S'il « renonce aux idées de l'ambition, si, oubliant ses fils. « il tou?me soti zèle vers la sainte Eglise, je ne doute « point que le Saint-Siège apostolique ne soit heureux; « si au contraire la puissance souveraine ne sert qu'à « accroître en lui le désir d'élever sa famille, tout ira « vers la ruine (4). »
(1) Hist. de Léon X, t. I, p. 141.
(2) Christophe, Hist. de la Papauté au xv1 siècle , liv. XV, p. 380.
(3) Tomaso Tomasi, p. 20 et seq. — Guich., libr. I, c. i.
(4) « Verum enim vero nobis christianseque religioni gaudeam, necne, adhuc versatur in deliberatione. .. Si esse ambitiosus desierit, si filiorum oblitus ad Ecclesiam Augustam se converterit, felicem fore sedem apostolicam judico. Ast si cum majore potentia, filialem ca?citatem adauxerit, in prœceps omnia ruent. » Pétri Martyrjs Epist.. lib. V, Epist. 117.
Cette parole résume parfaitement la première partie de ce travail et trace le programme de la seconde.
Pendant son long cardinalat, Rodrigue a donné des preuves d'un grand mérite personnel.
Justifiera-t-il la grande idée que ses qualités avaient fait concevoir au monde de son futur gouvernement ?
Nous allons demander aux faits et gestes de son pontificat la réponse à cette question.