CHAPITRE XI
Glorieux débuts du pontiiîcat d'Alexandre VI. — Il donne avis aux cardinaux qu'il punira la simonie. — Sa résolution solennelle de ne pas travailler à l'élévation de sa famille. — Sa vigoureuse administration. — Son application à s'entourer d'hommes savants et vertueux. — Ardicino délia Porta. — Dissentiments du cardinal Julien de la Rovère et d'Alexandre VI. — Le repos de l'Italie menacé par les intrigues secrètes de L. Sforce. — Il anime le Pape contre le roi de Naples. — Ligue de Milan avec Venise et Rome. — Les princes italiens favorisent l'expédition de Charles VIII en Italie. — Efforts du Pape pour arrêter l'invasion étrangère. — Guichardin devant l'histoire.
L'avènement d'Alexandre VI avait été salué par d'enthousiastes acclamations. Les débuts de son règne confirmèrent les joies et les espérances du peuple chrétien. Ses premiers actes inaugurèrent cette ère de gloire que P. Martyr entrevoyait pour le Saint-Siège si Alexandre ne se préoccupait que des intérêts de l'Eglise. Mais ce beau matin arrivera-t-il à son midi, ou la journée qui s'annonce resplendissante finira-t-elle dans la tempête ?
On se rappelle les paroles que fit entendre le cardinal Borgia en apprenant son élévation à la papauté. Quelques instants après, revenu au Vatican, il adressa aux cardinaux une allocution dans laquelle il les exhortait à réformer leur manière de vivre et leur assu-
rait qu'il avait résolu d'examiner attentivement et sans partialité tous ceux d'entre eux qui étaient coupables d'avarice ou de simonie (1). Voilà le langage de celui dont on vient de nous dire l'élection simoniaque.
Ses paroles à son second fils César — si on peut les croire authentiques — méritent une attention particulière. Ce jeune homme, à la nouvelle de l'élection, avait quitté Pise où nous l'avons vu perfectionnant ses études et était accouru à Rome pour recueillir les honneurs qu'il pensait trouver à la cour de son père.
César assistait avec les membres du Sacré-Collège, quelques prélats et les ambassadeurs des souverains à l'audience accordée par Sa Sainteté. Lorsque son tour vint de rendre hommage au Pape, il s'avança pour baiser la croix de rubis delà mule du Pontife.
« César, lui ditson père, vous vous faites illusion, vous et vos frères, si vous concevez des espérances que n'autoriserait point votre mérite personnel. Nous avons aspiré au Souverain Pontificat, mais avec l'intention, une fois arrivé au but, de faire concourir tous les moyens que nous aurions en main, pour procurer le meilleur service de Dieu, aussi bien que la plus grande gloire et l'exaltation du Saint-Siège, afin d'effacer le souvenir de nos erreurs passées, et de tracer à nos successeurs un sentier remarquable.
(1) Gordon, p. 23 et 34. — « Andate, disse Alessandro, che cercaremo rendervi condegao premio quaudo siano le vostre azzioni esaminate sincère, e giuste ; ma quando conosciute saranno maie, sarete per débita giustizia castigati e nella roba, e nella vita, e privati délia dignita Cardinalizia, perché i rei non puniti sono capaci di commetter nuove colpe, e iar maggiori mali, e se si trascura il castigo, pessime conseguenze se non veggon risorgere. » (m», cité par Gknnarei.i.i, p. 210, note, col. 2.)
« Dieu, qui a favorisé nos desseins, demande que nous remplissions dignement les devoirs de cette charge et nous ne voulons pas nous exposer par notre négligence aux rigueurs de sa justice ; et afin de ne pas manquer à cette résolution par une trop grande condescendance pour les nôtres, nous protestons ici que nous voulons fermer notre cœur à toute préoccupation de ce genre, et nous supplions l'Auteur de toute grâce de ne pas permettre que nous nous écartions jamais de cette sage réserve, ce que nous ne pourrions faire sans causer un grand préjudice à l'honneur de la chaire apostolique.
« ....Vous ne devez donc attendre de ce Siège Apostolique de faveurs, que celles que nous croirons pouvoir vous offrir de notre propre mouvement; vous seriez dans l'erreur si vous pensiez que notre affection servira aveuglément vos desseins ; vous vous convaincrez aisément que nous sommes pontife pour l'Eglise et non pour notre maison, que nous sommes le vicaire de Jésus-Christ pour procurer le salut des âmes et non point pour faire réussir vos desseins (1). »
Cette déclaration solennelle attéra César.
Le cœur d'Alexandre était d'accord avec ses lèvres lorsqu'il prononçait ces paroles. Ses actes allaient d'ailleurs répondre à ses promesses. Sous la main de fer du Pontife l'ordre rentrait bien vite dans le gouvernement.
Sur la fin du pontificat d'Innocent VIII et durant
(1) Tomaso Tomasi, p. 25. — Relazione ms. del pontificato di papa Alessandro VI, citée par Gexxarelli : Diariuni Burchardi, etc., p. 211. — Codex ms., Vita di Rodrigo Borgia papa col -Donnai Alessandro VI, biblioth. Casanatense.
l'interrègne qui le suivit, les rues de Rome avaient été ensanglantées. Trop de sang avait été répandu, « le bourreau s'était trop longtemps reposé. » Alexandre fut sans pitié. Il fit activement rechercher les coupables. Les galères ou la corde firent prompte justice de ces bandits (1).
La justice ne s'observait plus, il la restaura. Un tribunal de quatre docteurs, hommes d'une intégrité à toute épreuve, connaîtront dorénavant des causes civiles et criminelles. Et aiin de maintenir dans le cercle rigoureux de la loi ceux mêmes qui ont reçu mission de l'appliquer aux autres, une commission de visiteurs est chargée d'inspecter les prisons, afin d'empêcher toute injustice comme tout retard ou tout déni de justice (2).
Lui-même consacre le mardi de chaque semaine à entendre les plaintes de ses sujets. Ce jour-là. les portes du Vatican s'ouvrent à quiconque désire entretenir le Souverain; il juge lui-même les causes qui lui sont soumises, débrouillant les questions les plus difficiles avec cette finesse, ce bon sens, qui lui avaient valu autrefois des applaudissements au barreau de Valence (3).
Il déployait un zèle remarquable pour tous les travaux que lui imposait le gouvernement de l'Eglise et de ses Etats. Il répondit un jour à un prélat de sa cour
(1) Infessura, p. 1244. — Ms. Conclavi -dîversi, in T. 6 et 4, bibliothèque angélique.
(2) Infessura, p. 1245. — Tqmaso Tomasi, p. 31. — Codex ms. n° 1263, Vita di papa Alessandro VI, bibliothèque Corsini. — BuRciiARD, Diarium, édit. Gennarelli, p. 21G.
(3) Infessura, p. 1245. — Ms. de la biblioth. Corsini. — Bur- ÛHARD, ibid.
qui l'engageait, dans l'intérêt de sa santé, à se livrer avec plus de modération au travail : « Vous oubliez que je suis pape, non point pour nr occuper de moi-même, mais bien des autres (1). »
En peu de temps la ville avait changé d'aspect. La sécurité régnait partout ; les rues étaient presque aussi tranquilles la nuit que le jour; les citoyens vaquaient librement à leurs affaires; l'ouvrier était assuré de toucher son salaire ; les marchés publics étaient à l'abri des coups de mains de ces brigands titrés qui naguère rançonnaient, pillaient ou tuaient vendeurs et acheteurs ; partout renaissaient la confiance et le bonheur. De vastes greniers furent créés pour mettre Rome à l'abri de ces disettes qui l'avaient trop souvent désolée. « De mémoire d'homme, dit un contemporain, on n'avait joui d'une si merveilleuse abondance. »
Les pauvres, aux yeux d'un prince temporel, cette classe infime d'un peuple, mais pour le chrétien et surtout pour le Pontife, cette portion la plus intéressante du troupeau de Jésus-Christ, furent l'objet de la sollicitude d'Alexandre VI; par ses soins, de riches distributions étaient faites régulièrement aux indigents dans chaque région de la ville.
Ce n'est pas ici le lieu de dire ce qu'il fit pour les arts et les lettres, c'est ce que nous ferons à part. Il suffit de dire que le peuple, qui jouissait d'une paix et d'un bonheur inconnus pendant les deux règnes précédents, fut enivré d'admiration, de joie et d'espérance.
Alexandre VI mit une attention particulière à s'en-
(1) Ibid.
tourer d'hommes capables de seconder ses vues administratives. D ne veut donner les dignités éminentes de l'Eglise qu'à des hommes distingués, et les charges ho norables de la magistrature qu'à des sujets éprouvés. Ce choix remplissait la cour romaine d'illustres prélats ; c'était en même temps, si le Pape restait fidèle à cette ligne de conduite, l'augure d'un beau règne (1).
Des conseillers perfides essayèrent de l'en faire sortir en le pressant de décorer de la pourpre Jean Borgia, son neveu, et César, son fils. C'était l'engager dans une voie dangereuse. Alexandre résista pour César et celui-ci dut se contenter du siège de Valence qui venait d'être élevé au rang de métropole. Mais, vaincu par de pressantes sollicitations, il accorda à ceux qui l'entouraient l'acte de népotisme qu'il n'aurait osé prendre sur lui-même , et le fils de sa sœur Jeanne , déjà archevêque de Monréal , fut nommé cardinal.
Ce prélat avait été précédemment appelé à partager avec son oncle les travaux de la chancellerie. S'il faut en croire Tomaso Tomasi, historien fort suspect, nulle part il n'aurait laissé une bonne renommée. L'histoire impartiale se montre moins sévère et le représente honorant la pourpre par de grandes qualités. Comme tout ce qui. à cette époque, portait robe rouge ou violette, il se montra l'ami des lettres et fut le Mécène du poète Mariano Probo de Sulmona (2).
(1) Tomaso Tomam, p. 31 et 32. I
t ^ • Ce poète, mort à Rome en 1499, a laissé un poème latin en six chants : La Parthenias ou Vie de la T. S. Vierge. Cet ouvrage trè* rare aujouriThui fut imprimé à Xaples en 1527. La préface de
La capitale du monde chrétien devenait le rendezvous des lettrés et des personnages les plus éminents que la protection du Pape y attirait des provinces les plus éloignées. « Si la paix avait régné en Italie, il est certain qu'Alexandre aurait le premier produit une partie des merveilles qui signalèrent le règne de Jules II et de Léon X. »
Un fait, qui se rapporte à cette date, montre le cas qu'il faisait des ecclésiastiques vertueux. Le célèbre cardinal Ardicino délia Porta avait résolu d'échanger sa pourpre contre la bure de la pauvreté monastique. A force de prières, il avait obtenu d'Innocent VIII la permission de se retirer dans l'ermitage de Camaldoli, dans le voisinage de Florence. Il n'était resté à Rome que pour participer à l'élection du nouveau Pape, auquel il ne vendit certainement pas son suffrage. Il se disposait, quelques jours après le conclave, à quitter la ville à la faveur d'un déguisement qui devait protéger sa fuite. Le Sacré-Collège, qui appréciait et admirait les vertus d' Ardicino, conjura Sa Sainteté de s'opposer à son départ. Le cardinal supplia le Pape de lui permettre de se retirer dans une solitude où rien ne pût le distraire des œuvres de piété ; il insista plusieurs fois en versant des larmes abondantes. Mais Alexandre, qui voyait avec admiration l'extrême sainteté d' Ardicino, le retint à la cour dont il désirait qu'il fût l'édification jusqu'à sa mort; elle arriva malheureusement Vannée suivante (1).
ce livre renferme de très curieux détails sur l'état de la littérature à Rome sous le pontificat d'Alexandre VI.
(1) YicToRELi.rs — Ciacconius — Ughel, Italia sacra.
Certes, le Borgia de l'histoire n'a rien de commun avec le Borgia des satires ! Car ce serait un phénomène nouveau, que l'homme vicieux s'entourant volontairement d'hommes vertueux dont la vie serait une censure continuelle de ses actes. Le spectacle d'une vie sainte offre aux âmes corrompues ou même seulement mondaines une leçon trop sévère, trop importune ! La connaissance la plus ordinaire du cœur humain nous révèle l'impossibilité de concilier ces extrêmes.
Tandis qu'Alexandre VI inaugurait son règne par de sages mesures, une vieille inimitié allait se réveiller contre lui. Il convient de rechercher la nature des dissentiments qui éloignèrent toujours l'un de l'autre, le neveu de Sixte IV et le neveu de Calixte III, Julien de la Rovère et Borgia. Jamais deux hommes nés sous un soleil ardent ne furent d'une nature plus dissemblable. Julien de la Rovère était brusque, impétueux, irascible , tandis qu'Alexandre demeurait calme et réfléchi. Ames énergiques, avides de gloire, doués de grandes qualités, tous deux étaient d'ailleurs admirablement organisés pour tenir un rôle considérable dans les événements qui allaient s'accomplir au delà des Alpes. L'un et l'autre se sentaient la force de regarder en face la situation qui devenait chaque jouiplus alarmante; le sort les réservait pour la défense des mêmes intérêts : l'harmonie de leurs vues eût dû les rapprocher, la jalousie les divisa.
Le cardinal Julien de la Rovère, on se le rappelle, convoitait le commandement du château Saint-Ange. Il ne cacha pas sa colère quand il vit Innocent VIII le donner à Borgia. Un moment, au dernier conclave, il
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s'était cru sûr de la tiare, mais une fois encore Borgia ruinait ses espérances. La première circonstance allait faire éclater sa mauvaise humeur; elle se présenta bientôt.
Le roi de Hongrie. Wladislas, avait demandé à Rome la dissolution de son mariage d'avec Eléonore. fille de Ferdinand, roi de Naples. Frédéric, le frère delà reine de Hongrie, arriva un peu avant les fêtes de Noël à Rome pour offrir ses félicitations au Pape à l'occasion de son élévation, et aussi dans le dessein avéré d'obtenir qu'il ne prêtât aucune attention à la demande de Wladislas. A Rome, Frédéric habita le palais de la Rovère. et le cardinal lui promit de s'opposer au divorce, de toute son influence. Il oubliait qu'une si délicate matière relève non pas du sentiment mais du droit et de la conscience !
Quelques jours après, dans un consistoire présidé par le Pape, et où la question était pesée avec lenteur, mesure et gravité, le cardinal voyant le sentiment général favorable à la demande de Wladislas, se laissa aller à des emportements dont il fut lui-même effrayé après, car au sortir de la salle il se hâtait de gagner Ostie dont il était évêque et gouverneur, et qu'il changeait en une véritable place de guerre. C'est Burchard qui nous fournit ces détails. Le cardinal redoute la colère d'Alexandre VI. De son côté le Pape ne redoute pas moins la fougue du cardinal gouverneur. C'est encore Burchard qui nous en fournit la preuve dans ce fait.
A quelques milles de Rome, sur les bords du Tibre, non loin d'Ostie, dans un site agréable, habité jadis par
une peuplade du nom de Manlia, se trouvait un palais que Sixte IV avait fait élever, et qu'Innocent VIII accrut et embellit. Un jour. Alexandre VI avait formé le dessein d'aller dîner à la Magliana. Comme la suite du Pape approchait du château, quelques serviteurs qui avaient précédé le cortège papal, déchargèrent en guise de divertissement une couleuvrine. En entendant cette explosion dont il ignorait le motif, le Pape, craignant que le gouverneur d'Ostie n'eût dressé une embuscade dont ce pouvait être le signal convenu, pour s'emparer de sa personne, donna l'ordre de retourner à Rome, quoiqu'il n'eût pris aucune nourriture de la journée et malgré les représentations de ses familiers que sa résolution condamnait à un jeûne forcé (1).
Ces craintes étaient-elles exagérées de la part d'Alexandre VI ? Qui oserait le dire quand nous verrons bientôt le cardinal recourir à la voie des armes ? Nous admirons sincèrement Jules II, mais le cardinal de la Rovère mérite moins notre estime. La faiblesse de la nature humaine parait trop ici et pas assez la dignité cardinalice. La blessure faite à son amour-propre lui a fait perdre un moment le sentiment du devoir.
Au Pape qui lui demande de revenir à Rome en signe d'obéissance. — il répond : Jamais il ne m'arrivera d'aller à, Rome calmer l'ire d'Alexandre VI.
Au souverain qui, à la face du Sacré-Collège, du roi de Naples et de la république de Venise, engage sa parole comme le pardon de la Rovère, — le cardinal jette l'insulte : Julien. Julien ne te lies pas au Maure (2).
(1) Burchard, Diarium, edit. Gesnarelli, p. 216.
(2) Giuliano, Giuliano, non fid<irti drl marrano. Guichardin,
Le cœur se serre douloureusement devant cette obstination. Depuis, la terrible image d'Alexandre ne lui laisse plus de repos, il ne peut trouver sur son chemin l'ombre du Pape, qu'il ne se hâte de la fuir (1). Est-ce peut-être le remords qui le poussa à s'exiler? 11 se retira en France et fut accueilli à la cour de Charles VIII. où il hâta, par ses conseils, les événements que nous allons raconter et qui allaient troubler si profondément le repos de l'Italie (2).
Louis Sforce, connu sous le nom de More, gouvernait au nom de son neveu Jean Galéas le duché de Milan. C'était une âme ambitieuse qui ne devait reculer devant rien, pour porter jusqu'à la tombe l'hermine ducale ; ni devant les cris de sa conscience ni devant les clameurs de l'opinion : « homme sans foy. dit Commines. s'il veoit son prouffit pour la rompre »,il ne craignait ni Dieu ni les hommes. Il employait les revenus de l'Etat, plus de 600.000 ducats annuels (3), pour gagner les soldats et s'attacher les chefs, tandis qu'il laissait son neveu manquer du nécessaire (4). Cependant Jean Galéas grandissait; il avait épousé Isabelle, fille d'Alphonse d'Aragon, duc de Calabre, « femme courageuse, dit Commines, qui eust volontiers donné crédita son mary, si elle eust pu ; mais il n'estait guères sage et redisait
Storia d'Ital., lib. I, c. n. Marrano était le terme de mépris par lequel on désignait en Espagne les juifs nouvellement convertis.
(1) Corio, Istoria di Milano, p. 921. — Guichabjmn, ibid.
(2) G-iichardin, lib. I, c. m. — Pauli Jovii Hist., lib. I, p. 23. — Benedetti. Fatto d'arme del Tarro, p. 5.
(3) Corio, Jst. di Milano, dit 600.000; Commines 65U.000 et même 700.000.
(4) Corio, part. VII, p. 886. — P. JovuHist. sui temporis, lib. I, p. 8.
ce qu'elle luy disait. » Isabelle écrit à la cour de Naples, et demande à son père et à son aïeul secours et protection pour elle et son mari (1). Ferdinand somma le More de restituer l'autorité souveraine à Galéas. Sforce répond au roi de Naples, en dépêchant Belgiojoso et Cajazzo à la cour de France, avec la mission secrète d'inviter Charles VIII à descendre en Italie, pour y soutenir, comme héritier de la maison d'Aragon, ses droits à la souveraineté de Naples (2). Ces droits étaient également contestables de part et d'autre. La maison d'Anjou avait pour titre la conquête. D'un autre côté Ferdinand régnait en vertu d'une légitimité fort douteuse. Mais ce royaume était un fief du Saint-Siège, la maison d'Aragon en ayant reçu plusieurs fois l'investiture, son droit pouvait paraître plus certain. En France, on n'avait pas renoncé à des prétentions que le testament de René semblait justifier. Reconquérir un royaume qui jadis avait fait partie des domaines de ses ancêtres était une pensée qui flattait la vanité de Charles VIII. Cette vanité devait entraîner un jour ou l'autre le monarque jeune et amoureux de gloire à tenter cette entreprise. Le More n'ignorait rien de tout cela; c'est pourquoi il fit sentir au jeune roi. dit très pittoresquement Commines, « les fumées et gloires d'Italie. » Mais les Français une fois maîtres du royaume de Naples , n'allaient-ils rien entreprendre contre Milan ? Il se posa la question et y chercha la solution. En ce moment, Naples venait de s'allier secrètement avec Florence alors toute-puissante. Le défiant Sforce
(1) Cn-icHARDix, ibid. — Corio reproduit la lettre d'Isabelle.
(2) Coumine.s liv. VII, c. m.
soupçonna cette entente de Médicis avec Ferdinand (1). Il représenta aux puissances voisines la nécessité d'une ligue pour sauvegarder leurs Etats menacés. Venise, cette Rome des mers, avait porté plus d'un regard d'envie sur Naples assise magnifiquement sur les bords de la Méditerranée ; Venise prêta l'oreille à cette proposition. Le duc deFerrare se laissa gagner parles cajoleries de Sforce. Pour assurer le succès de ses desseins, il lui importait de faire entrer le Pape dans la ligue. Une circonstance vint le servir à souhait.
François Cibo possédait les fiefs d'Anguillara , de Cervetri et quelques autres châteaux dans le voisinage de Rome. Après la mort de son père, ce seigneur s'était retiré à Florence. Lcà, Pierre de Médicis, entourant de caresses son beau-frère, l'engagea, d'accord avec Ferdinand, à céder ses fiefs à Virginio Orsini leur parent. Cette cession fut conclue moyennant une somme de 40.000 ducats. Le roi de Naples et Médicis fournirent secrètement cet argent dans l'espérance de tirer de cette acquisition les plus grands avantages. Ainsi agrandies les possessions des Orsini enlaçaient Rome comme d'une ceinture, et assuraient en même temps la communication de Naples avec Florence L'Orsino était entièrement dévoué aux intérêts de l'une et l'autre cour. Il y avait là un danger pour le Saint-Siège ; cette vente subreptice était en outre uneatteinte portée à l'autorité pontificale de laquelle relevaient ces fiefs (2).
A peu près dans le même temps, Alexandre VI avait
(1) Guich.vrdin, lib. I, C. I.
(2) Gcichardin, lib. I, c. i. — TbMA-so Tomajsi, i>. 42.
demandé en mariage, pour son fils Joffré, une fille naturelle d'Alphonse duc de Calabre. Ferdinand avait fait une réponse évasive équivalant à un refus (1). Alexandre s'en montra vivement blessé. Cette aliénation des fiefs en question envenima encore cette blessure. Le Pape se plaignit amèrement et se montra prêt à défendre les droits temporels du Siège Apostolique (2).
Le More, parfaitement renseigné par son frère le cardinal Ascagne, profita, en habile politique, de l'irritation du Pape pour le gagner à sa cause. Il s'attacha à lui faire prendre ombrage de la cour de Naples : — Ferdinand était l'ennemi juré de la maison deBorgia; — si on laissait ces châteaux aux mains des ennemis, ils pourraient un jour s'en faire de véritables forteresses pour attaquer le Pape dans ses Etats; — il était par conséquent de la plus haute importance pour le Saint-Siège, de se réunir à la république de Venise et au duché de Milan pour sauvegarder le patrimoine de saint Pierre. De son côté, Ascagne usait de son crédit pour amener Alexandre au même but.
Bientôt, en effet, un traité d'alliance offensive et défensive fut signé entre le Pape, le duc de Milan, le duc de Ferrare et la république de Venise (21 avril 1493). Sforce triomphait. Ainsi, Charles VIII en Italie, la cour de Naples ne pouvait plus l'inquiéter et il n'avait rien à craindre de Charles ; n'avait-il pas, pour le mettre à la raison, Venise et le Pape ? Ce plan était habilement combiné.
(1) Guichardin, ibicl. — Tomaso Tomasi, ibid.
(2) Guichardin, ibid.
Ferdinand voit l'orage qui se forme et comprend le péril qui le menace ; les cris de joie des mécontents qu'il a faits arrivent déjà jusqu'à lui. Que faire pour consolider son trône ainsi ébranlé ? Médicis se déclare publiquement l'allié de Naples. Le cardinal de la Rovère se rallie alors à la cause de Ferdinand. La fidélité et l'honneur s'enfuirent de son cœur ; maitre d'Ostie et de l'embouchure du Tibre, il conseille de surprendre Rome avec les forces des Colonna que soutiendraient les Orsini. 11 avait, en effet, pour ce dessein, réconcilié ensemble ces deux familles jusqu'alors ennemies. Mais, comme si les confédérés avaient deviné ce plan, en vertu d'un article du traité d'alliance, le Sénat de Venise et le duc de Milan ont chacun fait marcher vers Rome deux cents hommes d'armes, pour assurer la sécurité du Pontife et de ses Etats, en même temps que pour l'aider à reprendre les châteaux achetés par Virginie) Orsini (1).
Ferdinand, en politique expérimenté, s'opposa à ces hostilités prématurées. Il jugea prudent de ne pas engager de sitôt l'avenir et de conjurer l'orage par d'autres moyens plus efficaces. Il chercha à faire sa paix avec Rome. L'accord se fit entre le Pape et Ferdinand, au sujet des fiefs qui avaient causé une partie du mal. La conclusion du mariage de Godefroy avec la princesse Sancia mit le sceau à la réconciliation des deux souverains.
La défection du Pape alarma Sforce. Sa ligue, simple entente de circonstances , ne lui paraissait plus le
(1) GrUICHARDlN, ibid.
rempart qu'il avait voulu élever. Les motifs qui y avaient fait entrer le Pape et les Vénitiens étaient si différents des siens, que le moindre incident pouvait les engager à se retirer. Il avait tout à craindre de la vengeance de Ferdinand. La situation était plus menaçante que jamais ! il ne vit plus de ressource que dans l'ambition du monarque français. Il fait aussitôt partir pour Paris une ambassade solennelle, et par une lettre, qu'il adresse au roi, le pousse vivement d'entreprendre la conquête de Naples ; lui garantissant, quand il aurait mis le pied en Italie, de prompts secours d'hommes et d'argent (1) .
Il y eut à la cour de France un moment d'hésitation ; de sages conseillers s'opposaient à l'entreprise. Charles VIII voulut connaître les dispositions des puissances italiennes, et Perron de Basche parcourut l'Italie pour les sonder. Sa mission obtint peu de succès. Les petits Etats se déclarent bien pour le roi (2;; le duc de Ferrare. par haine pour Alexandre VI, s'apprête bien à saluer la première bannière française qu'il verra flotter en deçà des monts (3) ; mais Florence et Venise ne font que des réponses vagues ; ces prudentes républiques voulaient prendre conseil des événements avant de se prononcer pour ou '•"litre la France (4).
Mais le roi désirait surtout pénétrer la pensée
(1) "\ . la Lettre de L. Le More aux Pièces justificatives, n° 15.
(2) Corio, Stor. di Milano, part. VIL
(3) Benedktti, Fatto d'arme ciel Tarro, tradotto da Doruenichi, p. 5, ediz. Ven. 1545.
(4) Guichakdin, lili. I, c. ii. — Paui.i Jovn Hist., lib. I. p. 17.
COMMINES, liv. VII, C. V et VI.
d'Alexandre VI. Le général d'Aubigny fut choisi pour cette ambassade ; c'était un très habile homme ; il avait pour mission d'obtenir du Pape, par promesses ou menaces , l'investiture du royaume de Naples j objet de la guerre. Les circonstances étaient graves. Pour le Pape la neutralité était impossible, Naples étant vassale du Saint-Siège. Alexandre VI a ici une bien belle page. « Trois fois, dit-il, la couronne de Naples a été accordée par le Saint-Siège à la maison d'Aragon. Ces concessions ne peuvent être annulées à moins que Charles VIII n'ait un titre qui soit plus valable. Le royaume napolitain est un fief du Saint-Siège ; c'est au Pape qu'il appartient d'en conférer l'investiture. Si le roi de France prétend faire valoir ses droits sur Naples, il doit s'adresser au tribunal du Souverain- Pontife et demander aux voies légales et pacifiques la solution de ce grand procès et non aux armes. — Le Pape fait appel à la tendresse du roi très chrétien pour le Saint-Siège. Il peut être assuré de toute notre bienveillance. Le Souverain-Pontife ne peut avoir qu'un désir c'est que la paix règne dans la chrétienté. Que le roi de France songe combien mobile est la fortune, qu'il songe aux horreurs de la guerre, et, s'il veut à tout prix guerroyer, que le R. T. C. tourne ses armes contre le Croissant. »
Avec le courage qu'il vient de déployer en parlant à d'Aubigny, le Pape répéta cette réponse dans un bref apostolique adressé à Charles VIII (1).
Le monarque français ne comprit pas ce langage
(1) CoPvio reproduit ce ljref, loc. citât.
évangélique. Cette fermeté l'irrita et il répondit par une ironie pleine de menaces : « Dès longtemps j'ai fait un vœu à Monsieur saint Pierre de Rome et il faut nécessairement que je l'accomplisse au péril de ma vie (1). »
Le roi de Naples avait éprouvé une grande satisfaction de la fermeté du Pape ; il chargea son ambassadeur à Rome de lui en témoigner toute sa reconnaissance. Mais la haine dont il était animé reprit bientôt l'empire dans son cœur, et il décrie le Pontife dans ses messages à la république de Florence et à la cour d'Espagne. Il alla jusqu'à dresser un long acte d'accusation contre ce. qu'il appelle les scandales du Vatican (2). Ce n'était là qu'un tableau exagéré des abus de la cour romaine. M. de Reurnont, quoique peu partisan des Borgia. n'a pu s'empêcher d'observer, avec beaucoup de raison, que le caractère du prince qui parlait avec tant de passion du Pape diminue singulièrement le poids des accusations portées contre Alexandre VI (3).
Guichardin. n'écoutant encore une fois que sa haine contre Alexandre VI, a trompé la postérité. Il donne le Pontife comme complice de Louis le More pour appeler les Français en Italie. Le savant Rosmini a fait la lumière à ce sujet et ses travaux ne laissent pas subsister l'ombre d'un doute (4). Il n'y a pas le moindre vestige
(1) Brantôme , Hommes ilbist. et Capitaines franc., II' hv., Charles VIII. — Pauli Jovii Hist. sui temporis, lib. II, p. 39.
(2) Trinchera, Codice aragnoese, tom. II, part. 2.
(3) Archivio, Stor. ital., tom. XVI, p. 189.
(4) Rosmini, Dell' Istoria diJ.J. Trivulzio. Milano, 1815. 2 vol. in-4".
de preuve en faveur de cette accusation. Au contraire tout la contredit à un tel point que le protestant Roscoë a été choqué de la passion de l'écrivain florentin (1). Sforce énumère à Charles YILT les princes d'Italie qui approuvent l'expédition (2) : comment croire qu'il ait pu taire le nom d'Alexandre VI, quand son intérêt lui faisait une loi de le nommer ? Ne devons-nous pas croire Commines, cet historien si bien renseigné, qui assista à tous les conseils où l'entreprise fut décidée et qui en rapporte minutieusement tous les détails *?
Dira-t-on qu'Alexandre VI, après avoir consenti à l'invasion, changea sans scrupule de sentiment ? Com ment croire alors que Le More ne se soit pas plaint de cette perfidie du Pape ! Commines n'eût pas manqué d'enregistrer ce changement qui eût été l'excuse de son prince. On peut répondre encore que le langage d'Alexandre VI ne laisse nullement supposer cette conversion. Le vrai rôle que l'histoire impartiale attribue au Pape dans ce premier acte du drame qui allait se jouer en Italie, c'est celui que nous avons raconté et qu'il suffisait d'exposer simplement pour en faire ressortir toute la poésie ; le louer ce serait le gâter.
(1) Roscoe, Vie et Pontificat de Léon X, t. I, p. 168.
(2) C0R.10, qui a puisé aux sources authentiques, a nommé tous ses auxiliaires (part. VII, p. 920 et suiv.).