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CHAPITRE XIX

Préoccupations de Sforza de Pesaro à l'annonce de la descente des Français en Italie. — Son départ avec Lucrèce pour Pesaro. — Lettre d'Alexandre VI. — Ludovic le More calomnie le Pape qui a refusé de se faire son complice. — Séjour de Lucrèce à Pesaro. — Annulation de son mariage avec Sforza. — Desseins d'Alexandre VI en faveur de sa famille. — Frédéric, successeur de Ferdinand sur le trône de Xaples, refuse de s'associer à ces projets. — Pour racheter son refus il demande Lucrèce pour don Alphonse d'Aragon. — Le Pape consent à cette union* et donne à sa fille le gouvernement de Spolète, de Népi et la souveraineté de Sermonetta. — Lucrèce mère pour la première fois. — La tendresse d'un grand-père méchamment interprétée ! — Des événements rapprochent le Pape et Louis XII. — Annulation du mariage de sainte Jeanne de Valois avec Louis XII. — César Borgia quitte la pourpre et se rend en France. — Son portrait. — Il devient duc de Valentinois. — Plaintes que soulève son élévation. — César demande en vain au roi la main de la princesse Charlotte de Xaples en mariage. — Il épouse Charlotte d'Albret. — Commencement de sa fortune.

Depuis son mariage avec Lucrèce, Giovanni Sforza, seigneur de Pesaro, avait vécu à Rome où il était à la solde du Pape. Maintenant que Charles VIII se prépare à entrer en Italie et qu'Alexandre VI s'est déclaré contre les Français, le parent de Ludovic le More se trouve dans un grand embarras. Au commencement d'avril 1494 il informe son oncle de cette situation perplexe.

«... Hier, écrivait-il, Sa Sainteté m'a dit en présence de Monsignore (le cardinal Ascagne) : Voyons, seigneur Giovanni Sforza, qu'as-tu à me dire ? Je lui répondis : Saint-Père, tout le monde croit à Rome que vous êtes d'accord avec le roi (de Naples) et il est l'ennemi du Milanais. S'il en était ainsi, je me trouverais dans une fâcheuse situation, car je suis en même temps à la solde de Votre Sainteté et de l'Etat susdit. Si les choses suivent ce cours, je ne vois pas comment je pourrai servir l'un sans quitter l'autre, et pourtant je ne voudrais me détacher d'aucun. Je prie Votre Sainteté de bien me vouloir mettre à même de ne pas devenir l'ennemi de mon propre sang et de ne pas agir contrairement aux devoirs auxquels je me suis astreint d'après ma capitulation envers Votre Sainteté et l'illustre Etat de Milan. Il m'a répondu que je prenais beaucoup trop d'inquiétude à propos de ses affaires et que je devais recevoir ma solde de part et d'autre, conformément à mon traité. Sur quoi, il donna l'ordre audit Monsignore d'écrire à Votre Excellence de façon que vous en verrez davantage par les lettres de Sa Grandeur. Si j'avais su, Monseigneur, me trouver en telle situation, j'aurais plutôt mangé la paille sur laquelle je couche que de me lier pareillement. Je me jette dans vos bras ; je prie Votre Excellence de ne pas m'abandonner, mais de tenir compte de la position dans laquelle je me trouve, de m' aider de votre bienveillance et de vos conseils afin que je puisse rester le fidèle serviteur de Votre Excellence. Conservez-moi la situation et le nid étroit que, grâce à Milan, mes ancêtres m'ont transmis. Celui dont la personne et les

troupes seront toujours au service de Votre Excellence.

Rome, avril 1494. « Jean Sforza (1). »

L'angoisse était grande à Rome; en attendant que Charles VIII se montre sous ses murs, une épidémie pestilentielle commençait à visiter la ville. On était au printemps de l'année 1494. Giovanni, avant d'aller rejoindre, comme il le devait, en sa qualité de condottiere de l'Eglise, l'armée napolitaine qui se concentrait dans la Romagne sous les ordres du duc de Calabre. fit sortir de Rome sa femme pour l'emmener à Pesaro. Deux nobles dames, parentes de Lucrèce. Julie Farnèse et madame Adrienne, de la maison del Mila, les accompagnèrent. Les voyageurs oublièrent un peutrop Rome et ceux qu'ils y laissaient; le 24 juillet, au retour de l'entrevue de Vicovaro, Alexandre écrivait à Lucrèce sur un ton de reproche affectueux :

« Alexandre VI, pape, de sa propre main.

« Donna Lucrezia,ma très chère fille. Voilà plusieurs jours que nous n'avons pas reçu de lettre de toi. Nous sommes très surpris que tu négliges de nous écrire plus souvent et de nous donner des nouvelles de ta santé et de celle du seigneur Jean, notre bien-aimé fils. A l'avenir, sois plus soucieuse et plus diligente. Madame Adrienne et Julie sont arrivées à Capodimonte

(1) Cette lettre a été publiée dans les Atti e Memorie di Storia Patria per le province Modanrsi e Parai. Tom. I. p. 433.

où elles ont trouvé le frère mort. Ce trépas imprévu a si profondément ému et troublé le cardinal ainsi que Julie que tous deux ont pris la fièvre. Nous avons dépêché Pietro Caranza pour aller les voir et nous nous sommes inquiété d'un médecin et de tout ce qui est nécessaire. Nous espérons que, grâce à Dieu et à la glorieuse Madone, l'un et l'autre seront promptement rétablis. En vérité, le seigneur Jean et toi avez eu bien peu d'égards pour nous à l'occasion du départ de madame Adrienne et de Julie, car vous les avez laissées s'en aller sans notre permission expresse ; vous auriez dû penser, comme c'était votre devoir, qu'un si brusque éloignement s'effectuant à notre insu nous causerait le plus vif déplaisir. Et, si tu objectes qu'elles l'ont voulu ainsi parce que le cardinal Farnèse l'avait ordonné, je te répondrai que vous auriez dû vous demander si cela plairait au Pape. Maintenant c'est fait: mais une autre fois nous serons plus prévoyant et nous aurons soin de considérer àquelles mains nous confions nos affaires. — Grâce à Dieu et à la glorieuse Vierge, nous sommes en bonne santé. Nous avons eu une entrevue avec l'illustre roi Alphonse qui nous a traité avec autant d amitié et d'obéissance que s'il avait été notre propre fils. Nous ne saurions t* exprimer avec quelle satisfaction et quel contentement mutuels nous nous sommes quittés. Sois persuadée que Sa Majesté sacrifierait pour notre service sa personne même et tout ce qu'elle possède en ce monde.

« Nous espérons que toute méfiance, toute contrariété relativement aux Colonnasera complètement dissipée d'ici à trois ou quatre jours. Il ne me reste plus

qu'à te recommander de veiller à ta santé et de prier assidûment la Madone (1). »

Cette lettre du Pape suffit aux yeux de M. Grégorovius à lui prouver les mauvaises mœurs de celui qui l'écrivit. Nous doutons sincèrement que le lecteur se montre aussi facile !

A quelque temps de là, l'Italie était envahie par les Français. Ces dames Adrienne et Julie avaient quitté, à la fin de novembre, leur château de Capodimonte pour se rendre à Yiterbe près de leur frère le cardinal, lorsque, à environ un mille de cette ville, elles rencontrèrent une troupe de cavaliers français qui s'emparèrent d'elles et les conduisirent à Montefiascone avec leur suite composée de vingt-cinq à trente personnes à cheval. Le capitaine d'Allègre en apprenant quelles étaient ces voyageuses les traita avec beaucoup d'égards mais exigea d'elles une rançon de trois mille ducats (2).

Ludovic le More prit occasion de cette aventure pour rire du Pape. Le More, autrefois l'ami d'Alexandre, se venge bien de son refus de devenir son complice. Son mécontentement va jusqu'à lui faire proférer des souhaits de mort contre le Pontife.

Si l'on pouvait croire aux récits que le More, l'usurpateur du trône de son neveu, empoisonné par lui, fait à ses confidents, Alexandre VI, ce vieillard plus que sexagénaire, serait vraiment frappé d'idiotisme ; ce serait un vrai ribaud cherchant exprès le grand jour

(1) Ms. des archives de Florence publié par Ugolini : Storia de' Conti e Duchi d'Urbino, vol. II. Docum. n° 13. — Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 144, trad. fr.

(2) Marino Sanlto, Venuta di Carlo in Italia. Ap. Gregorov., ibid., p. 167.

pour étaler ses dégoûtantes infirmités. Ces accusations haineuses ont un moment ébranlé la crédulité du protestant Grégorovius lui-même (1). « On s'exprime ici, s'écrie l'ambassadeur de Ferrare à Milan, aussi ouvertement sur le Pape et avec aussi peu de ménagement qu'à Ferrare quand il s'agit des (traites) Torta (2). » Ce sont pourtant ces propos passionnés qu'on donne le plus souvent comme l'histoire.

Pendant que les événements politiques racontés plus haut se déchaînaient sur l'Italie et sur Alexandre VI, Lucrèce vivait retirée, loin du bruit de la guerre, dans le palais de son mari, à Pesaro. L'accueil empressé que lui avaient fait les habitants lui en rendait le séjour agréable ; elle ne dut pas tarder à s'y créer des amitiés. « Elle était dans le charme de sa florissante jeunesse et le sort qui l'attendait et qui devait la rendre plus tard un objet de défiance ou de pitié n'avait pas encore jeté des semences de trouble dans son existence; si elle avait goûté' un véritable bonheur dans son union avec Sforza, elle aurait passé à Pesaro les jours enviables d'une reine pastorale (3). » Cette époque de la vie de la jeune femme est restée ensevelie dans l'oubli. Pesaro n'a pas conservé des traces du séjour de sa souveraine et l'histoire ne doit pas s'écrire avec des suppositions.

Maintenant Charles VIII a quitté l'Italie; Alexandre VI est rentré au Vatican où il s'est assis plus solide-

(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, tom. I, p. 171, trad. franc.

(2) Grégorovius, ibid., Dépêche de Troiti au di'c de Ferrare, 24 décembre. 1494.

(3) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I. p, 1<Î4, trad. fr.

ment quejaniais sur le trône pontifical. Il rappelle son gendre et sa fille à Rome; Lucrèce y passa quelque temps pendant que Giovanni, au service de la ligue, partait à la tête de 300 fantassins et de 100 cavaliers grossir l'armée alliée qui soutenait vigoureusement Ferdinand II dans sa lutte contre les Français conduits par Montpensier. Mais nous le retrouvons à Pesaro avec Lucrèce à la fin de l'année.

Ici les annalistes de cette ville racontent que le 15 janvier 1497, Giovanni sortit masqué de Pesaro et que Lucrèce le suivit le lendemain, pour se rendre à Rome. Ils y passèrent tous deux le carême de cette année. Le dimanche des Rameaux, Sforza occupait à Saint-Pierre la place officielle de gendre du Pape et reçut des mains de celui-ci la palme pascale. Il quitta bientôt Rome d'une manière encore mystérieuse.

« Un soir, racontent les chroniqueurs de Pesaro. Jacomino. camérier du seigneur Jean, se trouvait dans l'appartement de Madonna. lorsque survint son frère César, et Jacomino se cacha sur son ordre derrière une tapisserie. César s'entretint sans gêne avec sa sœur, et dit, entre autres choses, que Tordre avait été donné d'assassiner Giovanni Sforza. Quand il fut sorti, Lucrèce dit à Jacomino : « Tu as entendu tout ce qu'il m'a dit ? Ya vitement le prévenir. »

Le camérier s'acquitta sur-le-champ de cet ordre, et Giovanni Sforza enfourcha un cheval turc et poussa à franc étrier vers Pesaro, où il parvint en vingt-quatre heures: son cheval tomba raide mort en arrivant (1).

(1) Battista Almerici, Memorie di Pesaro. — Grégoroyiits, Lucrèce Borgia, t. I, p. li'<i, trad. IV.

Ce cheval parcourant d'un seul trait en vingt-quatre heures une distance qu'un train rapide met aujourd'hui douze heures de temps à franchir paraîtra peu vraisemblable, quand il serait de la race de Bucéphale ! Le protestant Grégorovius juge d'ailleurs ces chroniques inexactes pour les dates et remplies en outre d'erreurs il).

L'ambassadeur de Venise à Rome parle également de la fuite de Sforza ; il la place pendant la semaine sainte. Selon lui, Giovanni sortit de Rome sous prétexte d'une visite à l'église de Saint-Onuphre, il trouva là un cheval préparé pour lui et partit aussitôt pour Pesaro (2). Dans le même temps, raconte Burchard, Lucrèce fut s'enfermer dans le couvent de San-Sisto, sur la voie Appienne, où probablement elle allait retrouver les maîtresses qui l'avaient élevée. Le Pape se montra mécontent de cette détermination qui paraît avoir été prise à son insu (3). Qu'est-ce qui motivait cette fuite de Sforza et cette réclusion volontaire de Lucrèce? Burchard. ni les chroniqueurs de Pesaro ne le disent point. Mais on peut conjecturer avec quelque vraisemblance que le divorce, qui allait rendre chacun des deux époux à la liberté, en était la véritable cause.

Ce qui est bien certain, c'est qu'après une union de quatre. années, ce mariage fut déclaré nul. Nous ne connaissons pas les détails de la procédure, mais le peu que nous en savons suffit pour justifier la conduiteehi

(1) Grégorovius, Lucrrce Borgia, t. I, p- 19ff, note, trad. l'r.

(2) Marino Sanuto, D'au-., fcom. I, p. 410, mars 1497. — Grégorov., ibid.

(3) ^ls. axa archives de Modène, Lettere cli Donatu Aretino. Âp. G-RÉGOROV., Lv.crèce Borgia, t. I, p. 200, trad. fr.

Pape. Il voulut avoir l'opinion des cardinaux et nomma une commission pour étudier la question. La dissolu tion fut prononcée conformément au droit canonique (1), et les ambassadeurs de Ferrareà Rome purent écrire à leur souverain quatre années après : La sépa- « ration qui a eu lieu entre Sforza et l'illustre dame « Lucrèce a été accomplie d'une façon parfaitement < régulière et conforme à la vérité sûre, comme le pro- « ces ainsi que les aveux volontaires du seigneur « Giovanni l'ont établi publiquement (2). » La mauvaise foi et l'ignorance peuvent seules aujourd'hui accuser Alexandre YI de s'être joué de la sainteté du sacrement de mariage.

Sforza, que cette décision obligeait à restituer la dot de Lucrèce, trente mille ducats, se plaignit en termes amers du Pape qui menaça enretour de le dépouiller de ses domaines. Une fallut rien moins que la protection de Venise pour le sauver d'une complète disgrâce (3).

Jusqu'à ce moment, la destinée de Lucrèce avait été paisible. Ce procès livra son nom à la haine des ennemis de son père. Sforza. n'écoutant que son ressentiment, parla légèrement des motifs que le Pape avait eu de faire casser son mariage (4). Propos mensongers qui furent l'origine des satires qui la visèrent. « Mais Sforza. remarque très bien M. Grégorovius, serait, devant tous les tribunaux de tous les temps, le dernier des témoins dont la déposition obtiendrait confiance (5). »

(1) Birchard, Diarium, etc. (ëdit. d'Eccard), p. 2097.

(2) Grégorovius, Lucrèce Borgia, Document, u° 31.

(3) Muratori, Annali (Vital., t. IX, p. 590.

(4) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 204, trad. fr.

(5) Lucrèce Borgia, t. I, p. 329.

Il est encore à remarquer à ce propos, ajoute t-il un peu plus loin, que Guido Posthumus, ce partisan fidèle de Sforza qui vengea par ses épigrammes l'affront fait à son maître, n'a jamais émis cette accusation et n'a même jamais parlé de Lucrèce (1). »

Au lecteur prévenu peut-être par le souvenir de quelques épigrammes, nous ne demanderons qu'une chose, c'est de n'ajouter foi qu'aux faits : les faits sont la poésie de l'histoire.

A Naples, la maison d'Aragon avait reconquis toute son autorité. Ferdinand ne jouit pas longtemps de son triomphe. Le dernier Français avait à peine quitté l'Italie qu'il descendait dans la tombe sans laisser d'enfants. Son oncle paternel, Frédéric, lui succéda. Alexandre songea à se concilier l'amitié du nouveau roi. En conséquence il lui accorda par une bulle solennelle l'investiture du royaume de Naples que Charles VIII n'avait pas réussi à obtenir. César Borgia alla en qualité de légat et avec un appareil et un faste quasiroyal accomplir la cérémonie du couronnement (2).

Le Pape espérait par ses complaisances préparer un accueil favorable à la demande qu'il méditait de faire à Frédéric de la main de sa fille Charlotte pour César. Celui-ci était décidé à quitter la pourpre. De son côté, Alexandre, depuis la mort du duc de Gandie, avait conçu l'espérance de reverser sur César cette grandeur souveraine qu'il avait précédemment rêvée pour son fils aîné. Une alliance avec la maison d'Aragon et un apa-

(1) Ibid., p. 330.

(2) Rayxaldi, ann. 1497, nos 9— lu.

nage dans le royaume de Naples lui semblaient la voie qui pourrait conduire son fils à la fortune. Peut-être dans sa pensée il le voyait déjà maître du royaume de Naples tout entier. Mais le Pape fut déçu dans ses espérances : la cour de Naples repoussa cette demande.

Cependant il se passait de ce côté des Alpes des faits de nature à frapper Frédéric et à lui faire désirer de s'attacher un allié tel qu'Alexandre. Le duc d'Orléans venait de succéder à Charles VIII, sous le nom de Louis XII. Son premier acte fut d'ajouter à son titre de roi de France les titres de roi de Jérusalem, des Deux-Siciles et de duc de Milan, manifestant ainsi son intention de soutenir les droits de son prédécesseur au royaume de Naples, et affichant à l'égard du duché de Milan des prétentions qu'il tirait de son aïeule. Valentine Yisconti (1). L'orage s'annonçait d'autant plus menaçant «pie Louis XII était un prince habile et courageux qui au caractère entreprenant de Charles VIII ajoutait une grande expérience.

Louis Le More chercha à faire comprendre à Frédéric l'imminence du danger qui menaçait Naples aussi bien quelaLombardie.il n'y avait, lui disait-il, qu'un moyen de salut, celui de mettre le Pape dans leurs intérêts. La maison d'Aragon devait par le mariage proposé empêcher le Pape de se tourner du coté des Français. Il pria, pressa, insista inutilement. Frédéric avait deviné César. Il sentait qu'une fois maître d'une partie du royaume do Naples. il chercherait l'occasion de p'en

(1) Fleury, Hist. eccl., liv. CXIX, n» 6. — Guichardih, lil>. IV, <•. i. — Machiavelli, Frammenta Ist.

emparer entièrement. Aussi il répondit noblement à. l'ambassadeur de Milan. Marquesino Stampa : o Dites à votre maître que je n'ignore pas que le ressentiment du Pape peut mettre mon royaume en danger; mais je sais aussi que donner ma fille à Borgia c'est l'y mettre moi-même; et, péril pour péril, je préfère celui qui ne me déshonore pas (1). »

Cependant, comme s'il eût été épouvanté de son audace, il chercha le moyen de faire oublier ce que son refus avait de blessant. Il rechercha la main de Lucrèce pour don Alphonse, prince de Salerne et duc de Bisceglie (2), le jeune frère de doua Sancia. Le refus fait à César était un échec à ses desseins, néanmoins Alexandre accepte pour Lucrèce une union après tout avantageuse pour les Borgia (8). On peut juger, par l'empressement que le Pape mit à accepter, s'il ne voulait pas marier sa fille, pour ne pas s'en séparer, comme l'a écrit le gazetier Guichardin. Le mariage fut arrêté au mois de juin, et un mois après (2 juillet 1498) la cérémonie nuptiale fut célébrée au Vatican avec beaucoup de pompe. Il y avait là les cardinaux et les ambassadeurs des diverses nations. Chose surprenante, le cardinal Ascagne Sforza, qui avait autrefois négocié le mariage de la princesse avec son parent, y assistait. Cela ne prouverait-il pas, si nous ne le savions déjà. que l'annulation du premier mariage fut régulière :'

(1) Gtichardin, lib. IV, c. i. — Tomaso Tomasi, p. 204 et seq.

(2) On écrit quelquefois Biselli. — Bisceglie, sur l'Adriatique, ville de 1S.O0O habitants, sur la ligne du chemin de fer de Fos-fria a Bari.

(3) Bi-rchard, Diarium, p. 62. Ap. Gordon, app. 505.

Selon un usage antique, un chevalier tint pendant la bénédiction nuptiale une épée nue sur la tête des époux.

Alexandre investit sa fille du gouvernement de Spolète. Il ajouta à cette largesse le château de Népi et ses dépendances. Alexandre lui-même en avait été jadis gouverneur; à son élévation à la Papauté, il céda ce commandement au cardinal Ascagne Sforza. Mais celui-ci ayant embrassé la cause des Français, le Pape l'en avait dépossédé. Peu après les Gaetani ayant été accusés de trahison furent dépouillés de leurs domaines (1). Sermonetta, ville ancienne, munie d'un château baronnial situé sur les premiers gradins des montagnes volsques, était le centre de leurs possessions. « Le 9 mars 1499, la chambre Apostolique autorisa Alexandre à vendre à sa fille pour la somme de 80.000 ducats les domaines des Gaetani. Le Pape disait dans l'acte relatif à cette affaire, signé de dixhuit cardinaux, que l'importance des dépenses qu'il avait faites peu de temps auparavant pour l'Eglise l'obligeait à aliéner quelques domaines ecclésiastiques ; à cet effet s'offraient naturellement Sermonète, Bassiano, Ninfa, Norma, Tivera, Cisterna, San Felice (le cap de Circé) et San-Donato, toutes localités confisquées aux Gaetani en raison de leur rébellion (2). » On peut lire encore aux archives de Modène les actes de cette vente définitivement conclue en février 1500. Lucrèce paya à la chambre Apostolique en belles espèces son-

(1) MuR.vroiu, Annali (Citai., t. IX, p. 601.

(2) Grkuoruvius, Lucrèce Borgia, tom. I, p. 227.

nantes la somme convenue (1). C'est ainsi que, déjà régente de Spolète et de Népi, elle devint aussi souveraine de Sermonetta.

Spolète et Népi avaient été jusqu'alors administrés par des légats du Pape; mais Lucrèce ne fit point regretter leur gouvernement. La jeune souveraine s'attira promptement, par sa douce influence, l'amour, l'estime et la confiance du peuple. Son souvenir s'y conserva dans tous les cœurs longtemps encore après que sa régence avait pris fin. Quelques années plus tard, lorsqu'elle traversera ces lieux pour se rendre à Ferrare. la reconnaissance populaire éclatera d'une manière touchante sur son passage. «... Dans tous les lieux où Madame Lucrèce a passé, écriront à leur maître les ambassadeurs de Ferrare, elle a été accueillie avec empressement et amabilité, et on lui a rendu de grands honneurs ; les dames lui ont fait des présents en y mettant une telle grâce que tout paraissait être disposé en vue de Sa Seigneurie, tant on lui veut de bien dans ces localités où elle est très connue, ayant administré autrefois la légation de Spolète (2). »

Au mois d'octobre 1499, Lucrèce se retrouvait à Rome; quelques jours après (1er novembre), elle devenait mère pour la première fois. Le baptême de son enfant fut célébré en grande pompe, en présence des cardinaux et des ambassadeurs. Il reçut le nom de son aïeul maternel : Rodrigue (3).

(1) Burchard, Diarium, etc., février" 1500.

(2) Gréoorovius, Lucrèce Borgia, tom. II, p. 5-6 et Documents, n° 39.

(3) Burchard, Diarium, etc., p. 62. Ap. Gordon, app. 509.

On sait combien profonde est la tendresse des aïeux pour leurs petits-fils. Alexandre n'échappa point à ce charme qui rapproche l'enfant et le vieillard, charme que le poète a traduit dans des vers demeurés populaires (1): quand il visitait sa fille, ce ton de voix magnifique dégénérait en bégaiement, son visage grave devenait radieux pour sourire au petit ange du berceau. On aime à voir ce souverain. — je ne dirai pas descendre, car aimer n'est pas descendre, — mais se complaire dans ces doux épanchements de l'amour paternel. Et. chose étrange, croirait-on qu'un auteur a voulu voir dans cette tendresse la justification des insinuations calomnieuses de Guichardin (2)! Où peut entraîner la passion religieuse du sectaire! Gordon a pourtant lu Burchard puisqu'il le cite. Burchard qui a pénétré tous les secrets du Vatican, qui n'a épargné aucune flétrissure à ses maîtres, lui dont le regard a sondé jusqu'aux mystères du lit conjugal (3), ne met pas en doute la paternité d'Alphonse. Il suffit de signaler cette manière d'écrire l'histoire pour la flétrir.

Il fallait maintenant qu'Alexandre se tournât d'un autre côté s'il voulait faire arriver César à la fortune. Les événements allaient lui venir en aide. En France Charles VIII venait de mourir; Louis d'Orléans était le plus proche héritier du trône, il fut reconnu roi sans contestation (avril-mai 1498) (4).

(1) V. Hugo, Uart d'être grand-père. Paris, 1876.

(2) Gordon, Vie d'Alexandre VI, etc., t. II, p. 139.

(3) « Contraxit deinde post paucos dies matrimonium per verba sic pnesenti cum ipsa Lucretia ; illudque carnali copulatioue con- Bummavit. » Burchard, p. 58. Ap. Gordon, app. 505.

(4) Comminks, liv. VIII, ch. XXVII.

Louis XII avait épousé dans sa jeunesse Jeanne de France, troisième fille de Louis XL Cette princesse, née avec de grandes difformités corporelles que ses inestimables qualités morales ne parvenaient pas à faire oublier, semblait vouée au célibat. Mais l'inilexible politique de son père avait résolu de l'unir au premier prince du sang. Il employa la violence pour amener le jeune duc à se prêter à ses vues (1). Aussi le jour même de la cérémonie du mariage le fiancé protestait, afin qu'un jour il pût fonder sur cette protestation la nullité de son mariage. Mais aussi longtemps que le roi vécut, il dut témoigner publiquement à la princesse les égards extérieurs d'un époux. Charles YIII n'entendait pas davantage que son père la répudiation de sa sœur. Mais quand le duc d'Orléans eut ceint la couronne royale il demanda à Rome l'annulation de son union. Le Pape nomma une commission d'évêques pour étudier la question. Leur procédure, conduite avec lenteur, mesure et gravité, se prononça pour la nullité du contrat matrimonial (2).

Les épines qui avaient déjà cruellement meurtri le front de Jeanne n'avaient fait que tremper plus fortement cette nature angélique destinée aux grands sacrifices. Elle accueillit avec courage cette épreuve d'une répudiation solennelle et juridique, et se retira à Bourges où elle fonda un Ordre de religieuses du titre de l'Annonciade. qu'approuva solennellement Alex.m-

(1) Louis XI fut jusqu'à retenir le duc d'Orléans en prison pendant trois ans. Le défaut de consentement libre constituait donc un empêchement dirimant, qui entraînait de plein droit la nullité du mariage.

(2) Fleury, Hist. rccl., liv. CXIX, n° 8.

dre VI, en l'année 1501. La princesse parvint à un si haut cleg^é de sainteté que l'Eglise l'a placée sur les autels (1).

César Borgia, que le Pape choisit pour porter en France la bulle consacrant la sentence de la commission épiscopale, venait de se séculariser. Dans un consistoire public, se jetant aux genoux du Pape, il avait déclaré publiquement qu'il s'était toujours senti porté à l'état séculier plutôt qu'au sacerdoce; il suppliait donc Sa Sainteté de lui permettre de suivre ses inclinations et de rentrer dans le monde. Tout ayant été convenu d'avance, il ne se rencontra aucune opposition. César n'avait reçu d'ordre que le diaconat. De saints Papes avaient accordé précédemment des dispenses semblables à celles que César sollicitait. Seule l'ignorance complète en matière théologique pourrait blâmer la conduite du Pape (2).

Vers le commencement d'octobre 1498. César se dirigea vers la France, suivi de l'ambassadeur de Louis- XII. Il avait revêtu pour la circonstance un costume français. Il existe plusieurs portraits de César: le plus remarquable est celui de Raphaël. A travers le voile rougeàtre que le temps a jeté sur les œuvres du Mail re. il est facile de se rendre compte de cette nature. 11 avait dans la physionomie une vivacité toute espagnole, dans le profil une pureté de lignes antique. Voici comment un écrivain a traduit, après trois

(1) Fleury, Hlst. eccl., liv. CXIX, nas 8-12. — Raynald., ann. 1498, km 4 et 6.

(2) Tokaso Tomasi, p. 211 et seq. — Machiaykli.i, Frammenta Ist. — Burchard, (aj>. Eccard.) p. 2090. — Raynald., aun. 1498.

Portrait par Raphaël. (Galerie Borghèse, à Rome.

siècles, l'œuvre du divin Sanzio. Cette silhouette peut se rapporter à cette époque :

« Le Valentinois, dit M. E. La Rochelle, est d'une « taille élevée et bien prise, d'une tournure élégante et « fière. Son front haut et large, poli comme un marbre « et dont les sourcils d'ébène rehaussent l'éclat, et « son nez aquilin de force moyenne, donnent à sa « figure d'un ovale irréprochable, une remarquable « distinction. Ses grands yeux noirs ont un fin et péné- « trant regard... Sa barbe fauve et nourrie, qui se di- « vise au-dessous du menton, encadre et découvre une « belle bouche aux lèvres élégamment découpées et sé- « vèrement fermées comme pour retenir un secret. Le « grand air, la fierté, le sombre aspect du Valentinois « font ressouvenir qu'il était Espagnol... Ce qui carac- « térise cette figure, c'est l'expression d'une volonté « forte, concentrée, maîtresse d'elle-même, inflexible « et impénétrable expression que l'agrément du sou- « rire pouvait dissimuler, mais non effacer... (1). »

C'est en France que la bonne étoile de César commença à briller. Louis XII, dans la joie que lui causait la bulle qui déclarait son union avec Jeanne illégale et nulle, donna à César le duché de Valentinois dont il prit le nom, avec une compagnie de cent hommes d'armes, une pension de vingt mille livres et la promesse de beaux fiefs dans le duché de Milan. Nous savons en effet quels projets le roi de France nourrissait contre cette principauté. Louis comblait de largesses

(1) E. La Rochelle, Les Droits du Saint-Siège ; Alexandre VI et César Borgia.

346 CÉSAR BORGIÀ.

César dans le but de gagner l'amitié du Pape (1).

Le nouveau duc trouva à la cour de France deux hommes qui devaient exercer plus tard une influence décisive sur son sort. C'étaient Georges d'Amboise, archevêque de Rouen et favori du roi. auquel César avait apporté le chapeau de cardinal, et Julien de la Rovère(2). Que se passa-t-il entre ces trois hommes ? Julien de la Rovère. irascible comme un enfant, mais dont les emportements étaient de la nature de l'éclair qui disparaît sans laisser de traces, se réconcilia avec les Borgia et devint l'instrument de la fortune de César.

Mais la cour d'Espagne ne vit pas sans peine cette grandeur subite du fils d'Alexandre. Une ambassade extraordinaire partit pour Rome; elle demandait que César rentrât dans son ancien état. Le Pape répondit que la chose était faite et bien faite. Cette réponse déplut aux ambassadeurs qui se répandirent en reproches. Sa Sainteté, offensée de l'arrogance des représentants espagnols, les chassa de sa présence (3).

Un autre jour, le cardinal Ascagne Sforza s'étant avisé à son tour de blâmer le voyage de César en France et reprochant au Pape de méditer la ruine de l'Italie, en reçut cette sévère réponse : — Votre Excellence oublie qu'il appartient à votre frère d'appeler les Français en Italie (4).

(1) Guichardtn, lib. IV, ch. m. — Tomaso Tomasi, p. 209. — Machiaveixi, Frammenta Ist. — Fleury, Hist. eccl., liv. CXIX, n° 9.

(2) Fleury, ibid., n° 10. — Bur.cha.rd, Diariwn. Ap. Raynald., anno 1498, nu 5.

(3) Tomaso Tomasi, p. 213-214.

(4) Grande Chronique de Sanuto, lib. I, t. VI, p. 148.

Non seulement César ne songeait pas à rentrer dans l'ordre ecclésiastique, mais il tentait un dernier effort pour vaincre l'obstination de la princesse Charlotte, fille de Frédéric. Toujours son rêve de s'implanter dans le royaume de Naples ! Comment ne pas jeter un regard d'envie sur un trône dont son père lui eût volontiers donné l'investiture si obstinément refusée à Charles VIII ! L'infante Charlotte avait toujours vécu à la cour de France et il semblait qu'elle ne pourrait refuser le mari que lui offrirait Louis; César demanda au roi son intervention pour faire réussir son dessein. Il mettait à ce prix l'amitié du Pape. La loyauté de Louis XII refusa de peser sur la décision de la jeune fille et il renvoya le duc de Valentinois lui-même à la princesse. César tenta la démarche ; l'insuccès le découragea.

Mais Louis, toujours généreux, répara cette déconvenue en lui donnant pour femme Charlotte d'Albret et en l'unissant par là au sang royal de France (mai 1499) (1). Jamais fortune plus rapide : en quelques mois. César était devenu duc. général et prince français. Cette nouvelle apporta la joie à Rome. Ce jour-là la politique du Saint-Siège changea de direction. Pendant plus d'un demi-siècle elle avait soutenu la maison d'Aragon contre les prétentions de la maison d'Anjou; aujourd'hui Alexandre VI épouse la cause de la France. Ce qu'Alexandre voulait avant tout, c'était l'indépendance du Saint-Siège par l'élévation de sa famille. Si

(1) Fleury, Hist. eccî., liv. CXIX, n° 11. — Tomaso Tomasi, p. 222. — Muratori, t. XXIV, p. 5<J5. — Xardi, Hist. Florent., lib. III, p. 57. — Diario di Biagiô Buonaccorsi, p. 9-10.

le moyen pouvait être suspect, l'instrument mauvais, le but était louable! De grands événements, qu'il est nécessaire de décrire, allaient mettre en relief la politique pontificale.

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