CHAPITRE XVIII
SAVONAROLE [Suite)
Ennemis et apologistes. — Chute du crédit de Savonarole. — Partis nombreux que sa parole suscite à Florence. — P. de Médicis fente à l'aide de ces divisions de rentrer dans sa patrie. — La vigilance du moine fait échouer ses projets. — Arrestation et supplice de cinq citoyens dévoués aux Médicis. — Contradiction criminelle de Savonarole. — Les haines éclatent contre lui. — Il est dénoncé au Pape. — Sentiments d'Alexandre VI pour le moine. — Savonarole est de nouveau dénoncé à Alexandre VI. qui le cite à Rome. — Résistance prolongée du moine. — Excommunication de Savonarole. — Il quitte la chaire. — Mais il j reparaît bientôt et brave les censures. — Ses efforts pour justifier sa conduite. — Sa révolte prête à l'assimilation qu'on fait de lui avec Luther. — Dominique de Pescia propose l'épreuve du feu pour prouver la vérité de la doctrine de Savonarole. — Le défi est accepté par Fr. de la Pouille. — Conduite des deux champions. — Le peuple déçu dans ses espérances se soulève et attaque le couvent de Saint-Marc. — Savonarole est pris avec deux autres religieux. — Le Pape réclame les accusés. — La seigneurie veut qu'ils soient jugés à Florence. — Elle propose au Pape d'accepter deux commissaires apostoliques pour diriger la procédure. — Le frère est jugé par ses ennemis avant l'arrivée des commissaires. — Injustice de la procédure. — Les commissaires apostoliques sont trompés par les magistrats de Florence. — Jugement et mort des religieux. — Quelle opinion on doit se former de Savonarole.
Le triomphe de Savonarole devait bientôt toucher à sa lin. Ce qui nous reste à raconter de son histoire est triste. Sa vie fut trop longue de deux années pendant lesquelles l'esprit qui l'avait animé jusqu'alors semble
s'être retiré de lui. Un moment suffit pour dissiper comme une vapeur légère tout le prestige dont si longtemps son nom avait été environné.
La destinée de Savonarole a été de faire après sa mort comme pendant sa vie de véritables passions ; il a des ennemis et des apologistes fanatiques. Pour les uns, c'est un bienheureux à la manière de saint Grégoire VII; pour les autres, un hérétique précurseur de Luther. Il ne fut ni Fun ni l'autre. Savonarole. tout persécuté qu'il fut, mourut dans le sein de l'Eglise, mais il lui manqua l'humilité et l'obéissance chrétiennes qui constituent la véritable sainteté. Il est cependant des points où tout le monde se rencontre à son sujet, c'est « que le moine fut une des plus grandes lumières de son siècle; que jamais parole humaine ne fut plus séduisante, que jamais moine n'eut, aux yeux du monde, de plus admirables vertus ; que jamais prédicateur ne fit couler autant de larmes; que jamais martyr au milieu des flammes n'eut une figure plus radieuse (1). »
Au début de sa prédication, le moine avait proclamé la rénovation du sanctuaire. Mais longtemps sa parole, hardie à l'égard de tout le reste, n'aborda ce sujet délicat qu'avec une réserve timide. Toutefois, à mesure que sa renommée grandit, son audace s'accroît aussi. Maintenant sa parole ne garde plus de mesure; ce ne sont plus les vices qu'il dénonce, il répand ses colères sur toutes les têtes, il n'excepte même pas le Pontife Romain. Son langage, en parlant des dignitaires de
(1) Audjn, Histoire de Léon X, ch. vm.
l'Eglise et de la cour de Rome, différait peu de celui de Luther (1).
Le moine eut un autre tort, celui de transformer trop souvent la chaire, où il est si beau quand il ne s'occupe que d'annoncer la parole de Dieu, en une trihune où il frappe de ses anathèmes ceux qui ne partagent pas ses idées politiques. Le premier jour où il monta dans la chaire, il se posa en adversaire des Médicis et il a bien tenu parole ; Gracchus apparaît tout à coup sous la robe du religieux, l'apôtre s'efface devant le tribun. Un jour est venu où son despotisme a remplacé celui des Médicis. Ce fut son écueil. Cette polémique moitié religieuse, moitié politique fit naître l'irritation dans un grand nombre d'esprits. Il avait promis de ramener l'âge d'or dans la république ! Et jamais Florence n'a vu se former dans son sein de plus nombreuses et de plus violentes factions. Aux Arrabiati ou enragés, comme le moine appelle ses adversaires qui méprisent son inspiration prophétique, se joignent tous ceux à qui déplaisent la théocratie du moine et la tyrannie des Frateschi ou partisans du Frate. Il y a encore les Compagnacci, hommes vicieux, amoureux des plaisirs, qui s'intitulent eux-mêmes les gais compagnons; il y a les Bigi ou gris, qu'on nomme ainsi par allusion à la couleur de leurs armes, qui rêvent dans l'ombre au moyen de rappeler les Médicis; il y a les partisans de la petite magistrature des Six- Fêves, qui avaient survécu à la ruine des autres insti-
(1) V. le sermon sur Amos. — « Le frère traitait les hauts dignitaires de l'Eglise comme les derniers des hommes », dit Nardi, lib. II, p. 42.
304 SAVOXAROLE.
tutions et à laquelle était remise la nomination, du Gonfalonier et des compagnies du peuple. Or, ceux qui la composent à cette heure sont des hommes de l'ancien régime qui penchent pour la forme monarchique et se moquent des révélations du moine de Saint- Marc (1). Savonarole, quelle que fût sa puissance, n'était pas assez fort pour étouffer tous ces partis., expression de passions souvent matérielles et qui ne reculeraient devant aucun moyen pour le perdre.
Pierre de Médicis, de Rome, où il était alors, épiait ces luttes intestines et méditait d'en profiter pour ressaisir le pouvoir. On était au mois de février 1496. Il eût fallu agirpromptement; nul doute que Bernard del Nero, Gonfalonier tout dévoué aux Médicis, ne lui eût ouvert les portes de la ville. Mais Pierre perdit du temps, on devina les projets de ses partisans et on se mit sur ses gardes.
A Nero succéda, l'année suivante, comme Gonfalonier, Pierre degli Alberti, fratesque fanatique. Pierre résolut de tenter la fortune. Au mois d'avril 1497, un an trop tard, il se mettait en marche pour Florence, emmenant avec lui quelques centaines de cavaliers dont il avait remis le commandement à d'Alviane. Arrivé près des Tavernelle, à seize milles de la ville, il fut surpris par une pluie d'orage qui l'obligea de faire mettre pied à terre à ses hommes d'armes. Pendant cette halte, un paysan gagnait Florence à travers des sentiers détournés, et venait donner l'éveil à la seigneurie.
(1) Nardi, lib. I, p. 18; lib. II, p. 35 et seq. — Audin. Histoire de Léon X, etc., ch. ix, passi»).
Benivieni avait épousé, avec toute l'ardeur d'une âme poétique, les intérêts des Frateschi. Au bruit qui se répand à Florence, à l'apparition du proscrit, il se hâte d'aller trouver Savonarole.
Le frère était en prière. « Qu'y a-t-il ? ■ demanda-t-il à Benivieni.
— Pierre est aux portes de Florence , répond le chanoine effrayé.
— Eh bien ! répond Jérôme . modicae fidei , quid dubitasti ? Dites de ma part à la seigneurie que je vais prier Dieu pour la ville, et que Pierre s'avancera jusqu'aux portes et n'ira pas plus loin. »
L'historien ajoute : « L'événement justifia la prophéfcie. Il est permis de croire qu'en ce moment Savonarole était illuminé de lumières toutes naturelles; qu'il connaissait les projets du prétendant, dont Rome entière parlait, et qu'avec ses amis il avait tout disposé poulies déjouer (1). »
En effet. Pierre, après être remonté à cheval, pendant la nuit, avec sa suite, lorsqu'il s'approcha le matin de la porte de San Pier Gattolini, la trouva fermée et bien gardée. Il s'enfuit à Sienne. Malheureusement cette comédie allait finir en véritable drame, c'est-à-dire dans le sang.
La constitution donnée par le frère de Saint-Marc à Florence portait, entre autres articles, « que tout citoyen qui aurait été condamné pour délit politique pourrait en appeler au grand conseil. * C'était là une sage mesure d'ordre public. Or. « deux mois après la
(1) Aubin, Histoire de Léon X, etc., ch. ix.
folle tentative du grand rebelle » Pierre de Médicis. Lambert deïï'Aatella, exilé florentin dont on avait remarqué les fréquents voyages de Rome à Sienne et de Sienne à Rome, est saisi et mis en prison. Le Gonfalonier réunit la pratica pour l'interroger. Lambert a peur des tourments, et révélo les noms des conspirateurs. Aussitôt on arrête Bernard del Nero. Nicolas Ridolfi, Laurent Tornabuoni, Jean Cambi, Gianozzo Pucci. La justice va vite : interrogatoire, torture, condamnation à mort, c'est l'affaire de quelques jours. Une ressource restait aux malheureux, l'appel au conseil général, consilio grande, en vertu de la loi que Savonarole avait fait adopter en 1494. Mais Yalori eut la triste gloire, dans une harangue à la seigneurie, d'étouffer la voix des condamnés, sous prétexte que la voix du salut public criait encore plus fort. Ce consilio grande était l'oeuvre du moine de Saint-Marc, qui mettait, il y a peu de temps, sur le compte des anges, la prodigieuse rapidité avec laquelle la salle où bientôt on devait se rassembler avait été construite. En vain, les parents des condamnés se jetèrent aux genoux de Savonarole et de Yalori, pour demander l'appel au peuple : lefrate et le magistrat furent inexorables. Et le soir même on décapita dans les prisons les cinq conspirateurs, dont les corps, le lendemain, furent exposés aux regards des passants; mais le sang, en coulant, laissa sur la robe du dominicain une tache que trois siècles n'ont point effacée. L'histoire a flétri, par la bouche de Guichardin. cette « monstrueuse iniquité d'un prêtre violant une loi par lui faite peu d'années auparavant, comme fort salutaire et presque néces-
saire pour le salut de la liberté. » Pour nous, nous voudrions, au prix de tous ces prodiges d'éloquence, de piété et de conversion qu'il opéra dans Florence, au prix même d'un de ses plus beaux titres de gloire chrétienne, son Triumphus Crucis, pouvoir arracher cette page de la biographie de Savonarole . Pauvre del Nero, vieillard de soixante-quinze ans ! pauvre Tornabuoni, helléniste dont Politien a vanté les belles qualités ! pauvres jeunes gens à la fleur de l'âge, qui ne peuvent trouver grâce devant leurs juges terrestres ! Sans doute, quand il repoussait cette mère qui venait implorer la justice humaine, celle qu'il avait faite, lui, le législateur de Florence, Savonarole fermait l'oreille à la voix de ces anges « qui s'étaient faits maçons », in luogo di muratorî, pour édifier plus vite sa grande salle du conseil (1).
Savonarole venait de fouler aux pieds sa propre législation, de se constituer tyran dans le sein d'une ville qu'il avait voulu pour toujours mettre en sûreté contre la tyrannie. Il n'en fallait pas autant pour exciter l'indignation ! Et comme si une seconde chute était le châtiment d'une première, il va tomber dans une plus éclatante. « Savonarole vient de se désobéir à luimême, il va désobéir, dit très bien M. Audin, à celui qui, aux yeux de tout catholique, est le représentant de Dieu sur cette terre, qu'il s'appelle Alexandre VI, Nicolas V ou Innocent III, car le chiffre ne fait rien ici, pas plus que le nom. »
Plusieurs fois déjà les Arrabiati avaient dénoncé le
(1) Audin, Histoire de Lcou X, etc., ch. ix.
308 SAVONAHOLE.
moine à Rome. Un jour fra Mariano da Gennazzano,
religieux augustin de Florence, homme de mœurs pures et d'une véritable éloquence, au témoignage de Politien 1 , dans un sermon qu'il prêchait à Rome devant le Sacré-Collège, s'était tourné vers le Pape en si', riant: abscinde. abscinde hue monstrum ab Ecclesia Dei (2 . Mais jusqu'ici le Pape n'a donné qu'une attention distraite aux plaintes contre le religieux. Peutêtre même Alexandre, qui, au témoignage de Laurent Violli. protégeait si vivement ceux qui se distinguaient dans la chaire catholique, s'était-il épris d'admiration pour le remarquable talent du moine de Saint-Marc? Une première fois, en 1494, il avait cassé la défense que les supérieurs de l'Ordre de Saint-Dominique, alarmés de la division des esprits produite par la parole du frate, lui avaient faite de prêcher le carême de l'année suivante (3). Un peu plus tard il avait même eu la pensée d'honorer de la pourpre cardinalice le prédicateur de Florence i .
Mais cette fois ce ne sont pas des usuriers, des banquiers, des vendeurs d'or et d'argent, des marchands de laine, des compagnacci enfin, qui se plaignent de Savonarole; c'est l'archevêque de Florence, ce sont les grands vicaires: c'est le clergé, ce sont tous les Ordres religieux de la ville. On l'accuse de jouer le rôle de
(1) Au début de sa prédication un partisan de Savonarole ne craignait pas de lui dire « que s'il avait l'éloquence de Mariano. il serait le premier des orateurs. » — Burlamachi, p. 33.
(2) Nardi, lib. II, p. 35. — Burlamachi rapporte ainsi ces paroles : abrucia , abriccia, S. padre, lo instrumenta del diavolo : abrucia, dico, lo scandalo di tutta la cliiesu, p. 34.
(3) Nardi, lib. II. p. 19.
(4) Burlamachi. p. 95.
prophète en chaire, de parler de ses visions, de se vanter de révélations célestes, d'offenser à la fois, dans ses invectives contre Rome, et la pudeur et la vérité : on dit môme qu'il enseigne des erreurs contre la foi catholique, et c'est de toutes les accusations, il faut l'avouer, celle que le frère repousse avec le plus d'indignation (1). »
Le Pape veut alors faire taire le moine, il le cite à comparaître à Rome, pour expliquer sa conduite et se justifier. Dans une circonstance semblable, Pic de la Mirandole était parti sur l'heure pour la Ville gardienne de l'ordre et de la foi, comme l'appelait, dans sa piété vive, le fameux savant. Que va faire le prêtre .' il se contente de répondre au Pape : « J'ai reçu votre lettre avec tout le respect qu'elle mérite: elle témoigne du zèle dont Votre Sainteté est animée pour l'Eglise et le salut dos âmes... Mais je suis malade, infirme, et vraiment je ne pourrais sans danger de mort me mettre en route (2). »
Le Pape le cite une seconde fois devant son tribunal ou du moins devant le vicaire général de Bologne. Le religieux refuse encore, invoquant les mêmes raisons pour colorer sa désobéissance (3).
Le Pape insiste. Savonarole allègue que les chemins ne sont pas sûrs. A Savonarole deux fois révolté le Pape répond : Venez à Rome, voilà votre sauf-conduit.
(1) Acdix, Histoire de Léon X, etc., ch. ix.
(2) Littera Alexandri VI, priori et conventui S. Marci, ap. Burchard (édit. (I'Eccard), p. 2151. — P. Bvyoxxe, Etude sur Jér. Savonarole, p. 73.
(3) Nardi, lib. II, p. 36.
voici une escorte, voici votre nourriture pendant le chemin.
Et Savonarole dit : Non. « D'après ma conviction et l'aveu général, mon éloignement amènerait le bouleversement de la ville entière et de tout mon couvent. Aussi des hommes recommandables par leur prudence et leur sagesse estiment que je ne saurais m'éloigner en sûreté de conscience (1). » Les défaites de l'obéissance sont toujours les mêmes !
Comment vaincre la résistance du moine ? Le Pape avec le Maître général et le cardinal protecteur de l'Ordre dominicain arrêtent d'incorporer la congrégation des frères Dominicains de Florence à la congrégation des frères de la Lombardie, qui ne devaient plus former qu'un Ordre sous la conduite du P. Turriani de Rome, qui était élevé à la dignité de général de l'Ordre. Par ce moyen le frate, redevenu simple religieux, pourrait être envoyé par ses supérieurs immédiats hors de Florence qui retrouverait alors le calme.
Il faut l'écouter annoncer sa résistance à ses partisans : « Quoi ! vous voudriez que j'abandonnasse mes enfants, qui sont aussi les vôtres, et que Dieu a retirés du monde pour les faire vivre dans le cloître sous mon ombre ! Le bon Pasteur, loin d'abandonner ses brebis, sacrifie sa vie pour elles. Aussi, plutôt que de les abandonner, je me ferais couper en mille morceaux. Vous ajoutez : Entrez dans la congrégation Toscano- Romaine. — Jamais: je ne veux pas que mes enfants élargissent leur vie, et je préfère mourir plutôt mille
(1) P. Bayonne, Etude sur Jérôme Savonarole, p. SI-1"'?.
l'ois. Je dirai encore ceci hardiment, puisque vous le voulez. Seigneur ! Ces hommes et ces enfants réformés, ces citoyens convertis, ne sont-ils pas également mes enfants spirituels ? On me dit de me rendre à Rome ; on voudrait me les faire laisser entre les mains des joueurs, des sodomites, des pervers de toute sorte ! Je leur permettrais d'abandonner le bien commencé pour retourner en arrière ! Je renoncerais à la prédication, comme ils le voudraient ! Jamais : ce serait agir contre la charité (1). »
Un moment cependant, Savonarole cédant aux considérations de la prudence s'abstint de prêcher. Mais du fond de sa retraite, le lion a vu ses ennemis s'applaudir de son silence comme d'un triomphe ; il pousse aussitôt un rugissement et reparaît dans la chaire (2).
Le Pape avec une longanimité admirable essaie d'un autre moyen pour réduire le rebelle. Pise avait >secoué le joug de Florence dont elle était la vassale pour se donner à Venise. Le Pape fait entendre à la seigneurie florentine qu'il ménagera le rétablissement de l'ancien état de choses, si elle consent à faire rentrer Savonarole dans le silence.
Mais le Dominicain est l'ami de la seigneurie. Les Frateschi, qui avaient pris aux divers conseils la place des créatures des Médicis, ne prennent pas la moindre résolution sans avoir consulté le frate. Quel besoin y a-t-il de demander au Pape ce qu'on obtiendra de l'épée du roi de France ? s'écrie le moine. Et la seigneurie laisse toujours le moine en chaire.
(1) Prédica du 18 février. — P. Ba tonne, Etude sur J. Savonarole, p. 139. — (2) Nardi, lib. II. p. 27.
312 SAVOXAROLE .
La justice devait pourtant avoir son tour. Le Pape excommunie le moine de Saint-Marc. Le 18 juin 1497 la sentence est lue solennellement dans six églises. Au premier moment il resta attéré; sa première pensée, il faut bien l'avouer, fut une pensée de soumission, il se retira dans sa cellule et fit monter à sa place son disciple Dominique de Pescia. Mais bientôt il s'aperçoit que la chaire c'est jîour lui l'air, la vie ; sans la chaire il meurt et avec lui son œuvre. Il reparait aussitôt sur son trépied sybillin. 11 le faut voir se débattre dans cette lutte entre sa conscience et l'autorité du Père commun des fidèles. Quelle que soit sa confiance dans son inspiration, il ne se dissimule pas que sa conduite pourrait détruire l'autorité de sa parole: alors, avant de monter en chaire, il fait paraître une apologie de sa conduite où il s'efforce d'attaquer la validité de la censure (1). Mais cette justification est impuissante à calmer sa conscience, il éprouve le besoin de se mentir à lui-même et il revient sans cesse dans ses discours sur ce sujet. Il traite l'excommunication et celui qui l'a fulminée avec cette désinvolture sacrilège qu'ont affectée de nos jours quelques agents d'un gouvernement qui. au nom de prétendues lois existantes, expulsaient de paisibles religieux de leurs couvents.
Une autre fois il excuse sa désobéissance au Pape en imaginant entre l'Eglise et l'homme qui gouverne l'Eglise une distinction dont un janséniste eût été jaloux au dix-septième siècle.
« Une parole maintenant à l'Eglise romaine , à
(1) Narih. lib, II. p. 41.
l'Eglise catholique. Je parle ainsi : Tu es Petrus et super hanc petram œdificabo Ecclesiam meam, etc . . . Par là j'entends que l'Eglise catholique est gouvernée par l'Esprit-Saint, et que l'Esprit-Saint ne lui manquera pas jusqu'au jour du jugement. Mais quelle est cette Eglise catholique ? Les théologiens ont là-dessus diverses opinions. Mais laissons-les débrouiller ces querelles, et disons, nous, que l'Eglise catholique se compose proprement de tous les chrétiens qui vivent bien et qui ont la grâce de Dieu. Cette église-là ne fallira pas jusqu'au jour du jugement. Mais quelle est cette église? Je m'en rapporte, pour le savoir, au Christ et à l'Eglise romaine. . . Donc, tout ce que j'ai prêché, je le soumets à la censure de l'Eglise romaine. Je l'ai dit à Rome : si j'ai jamais écrit ou prêché quelque chose d'hétérodoxe., et qu'on me le montre, je suis prêt à m'amender ici publiquement ; mais comme on n'a rien trouvé, on ne m'a rien répondu. . . Je me soumets à tous les commandements de l'Eglise romaine, et je soutiens quïl est damné celui qui n'obéit pas à l'Eglise romaine. Tu diras : Comment , frère , n'as-tu pas prêché contre le commandement du Pape ? Moi je te dis que je n'ai reçu aucun commandement. Oh ! comment ? Mais non : s'il en est un, ce n'est pas à moi qu'il s'adresse ; tu t'es trompé, c'est à un autre portant le même nom que moi ; — à celui-là. est-il dit, qui a semé la zizanie et le trouble, enseigné des hérésies et affligé la société. Or. moi je n'ai rien fait de tout cela ; que la bulle aille à son adresse, elle ne me regarde pas. Donc, comme je l'ai dit, je suis prêt à obéir à l'Eglise romaine, quand pourtant elle ne me
commandera pas quelque chose contre Dieu ou la charité. Je ne crois pas qu'elle le fasse jamais ; mais si elle le faisait, oh ! alors, je lui dirais : Tu n'es pas l'Eglise romaine, tu n'es pas le pasteur. . . Ainsi je me soumets à tout ce que pourrait me commander l'Eglise romaine, excepté à ce qu'elle pourrait me commander contre Dieu et la charité, chose que ne peut pas faire l'Eglise romaine, mais bien un homme de l'Eglise romaine. Sais-tu bien que je ne suis pas obligé d'obéir au Pape, s'il me commande quelque chose de contraire à ma profession ? Verbi gratta, si le Pape m'ordonnait de posséder des terres, je ne serais pas tenu de lui obéir, ayant fait vœu de pauvreté. Sais-tu bien que s'il voulait pour cela me donner des dispenses, je ne serais pas forcé de les accepter, parce qu'il ne peut pas m'en donner si je n'en veux pas ? De même, si mon évêque me commandait quelque chose de contraire à nos règles, je ne serais pas tenu de lui obéir. Ainsi disent tous les docteurs. Je suis donc prêt à déférer à l'Eglise romaine : soyez-en tous témoins.
« On a écrit à Rome que je parlais mal de Sa Sainteté : cela est faux. Il est dit : Principi populi tu? non maledices. O toi qui as écrit cela à Rome, ajoute ces mots de ma part : Le moine dit qu'un fléau terrible menace Rome, que celui qui fuira une épée en rencontrera une autre, et que le Pape seul peut éloigner le fléau par ses prières et ses bons exemples (1). »
Savonarole voit dans les esprits de ses auditeurs
(1) Sermon du 25 février 1497 et le 48e et dernier sermon de carême, passim.
des objections qui l'inquiètent. Comment rassurer les âmes pieuses ? Il a alors recours à de terribles imprécations. Un jour, raconte avec admiration un de ses ardents panégyristes modernes, un jour, en présence de la foule qui se pressait à l'intérieur de Saint- Marc et sur la place . il prend dans ses mains la sainte Eucharistie et, se dirigeant vers une estrade qui s'élevait devant la porte d'entrée :
« Florentins, s'écrie-t-il, voulant vous rendre encore plus certains de la vérité, j'adjure notre Dieu, Un et Trine. dont le Fils est ici présent, de me donner la mort, si tout ce que je vous ai annoncé jusqu'à ce jour n'est pas vrai, si la censure dont j'ai été frappé est efficace et valide. » (1)
« Maintenant on comprendra l'émotion que la parole du moine devait jeter dans les esprits ; les larmes de l'archevêque, dont le troupeau est divisé : les emportements des autres Ordres religieux. Pierre Delfini, ce camaldule d'une vie si pure, jadis enthousiaste de Savonarole. disait à Guid. Antonio, religieux augus-
(1) P. Bayonne, dominicain, Etude sur Jérôme Savonarole. Paris, 1879, p. 147.
Cette étude est la glorification de Savonarole, comme docteur, prophète et martyr, martyr à la manière de Jeanne d'Arc. L'auteur ne compte pas moins sur la canonisation du moine que sur celle de la jeune et virginale héroïne d'Orléans (p. 405 et seq.). 11 ressasse toutes les vieilles accusations protestantes contre Alexandre VI, pour arriver à cette conclusion qu'un tel pape ne méritait aucune obéissance. Dès lors qui ne voit que ce reproche fait à Savonarole d'avoir été un moine sans esprit d'obéissance n'est plus qu'une pajopolata inventée par ses ennemis et que rien ne s'oppose à la canonisation du frère ? Il y a dans ces pages une foule de distinctions habiles à rendre jaloux un janséniste du xvne siècle, et par lesquelles on peut apprendre à obéir toujours en n'obéissant jamais.
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tin de Florence : « Vraiment ! comment, quand on se dit éclairé de l'esprit de Dieu, désobéir au Vicaire de Jésus-Christ ? Ah ! quand je rencontrerai frère Jérôme, je ne lui dirai plus Ave (1). »
Mais à mesure que le moine devient moins obéissant il devient plus révolutionnaire. Tout à coup il jette le masque et déclare qu'un homme tel qu'Alexandre VI n'est point le Vicaire de Jésus-Christ (2), comme Luther déclarera Léon X l'Antéchrist. Il demande aux rois de l'Europe d'assembler un concile général pour réformer l'Eglise et les menace du courroux du ciel s'ils n'obéissent à son injonction (3). Cela sert à expliquer le zèle dont nous avons vu plusieurs souverains s'éprendre subitement pour cette réforme. Qui jamais auparavant avait porté une atteinte plus solennelle aux droits de l'autorité spirituelle ? Quelques années plus tard un autre moine devait sur la place de Wittemberg brûler, pour les motifs qu'invoque aujourd'hui le moine de Saint-Marc, la bulle qui l'excommuniait. L'un et Tautreprovoquent la réunion d'un Concile. Ne nous étonnons pas après cela si on a voulu les rapprocher dans l'histoire. Il est vrai, Savonarole s'est toujours défendu d'attaquer le dogme chrétien et cette accusation n'est pas sérieuse ; mais cette assimilation du moine chaste et mystique de Florence avec le moine apostat et débauché d'Allemagne, n'est-ce pas là une sorte d'excommunication vengeant l'excommunication méprisée d'Alexandre VI ?
(1) Audin, Histoire de Léon X, etc., ch. ix.
(2) Nardi, lib. II. p. 42.
(3) BCJRLAMACHI. — PERRENS. — VlLLAUI.
Cette obstination du moine frappa la cour romaine de stupeur : la surexcitation des esprits pouvait faire naître un schisme. Il n'eût pas manqué d'éclater, dit un contemporain favorable à Savonarole, s'il se fût rencontré un chef ecclésiastique de réputation et d'autorité (1). Cette fois le Pape menace la seigneurie d'employer d'autres armes que les censures ecclésiastiques, quand l'enthousiasme irréfléchi d'un disciple de Savonarole vint tout à coup précipiter le dénouement de ce drame.
Au nombre de ceux qui s'efforçaient de ruiner l'influence du moine parmi le peuple, était un moine franciscain du nom de Francesco de la Pouille. Un jour qu'il prêchait à Sainte-Croix, il dit à ses auditeurs : « La doctrine que vous annonce frère Jérôme est une doctrine mortelle pour l'àme : au nom de Dieu. je vous dis que Jérôme ment et vous trompe. Frère Dominique de Pescia a dit en chaire que, pour prouver la vérité des enseignements de frère Jérôme, il était prêt à entrer'dans le feu ; eh bien . moi aussi je suis prêt à y entrer. » On rapporte le défi à Dominique de Pescia, qui monte en chaire à son tour, et dit à ses auditeurs : « Frère Francesco de la Pouille veut en appeler au jugement de Dieu : Amen, ecco io (2). »
Plusieurs fois déjà Savonarole avait avancé que si ses raisonnements ne suffisaient pas à prouver la vérité jie sa prédication, il était prêt à invoquer des preuves surnaturelles (3). Il ne désavoua pas le zèle
(1) Nardi, lih. II, p. 43.
(2) Nardi, lib. II, p. 44. — Burlahachi, p. 127.
(3) Nardi, ibicl.
318 SAVOXAliOLE.
de son compagnon et se montra prêt à s'asseoir dans la fournaise, certain qu'il en sortirait vivant sous le bouclier, non de ses propres mérites, mais de la Providence divine. Mais Dominique de Pescia tenait à jouer ie premier rôle dans ce drame funèbre : Savonarole dut céder. Fr. de la Pouille, qui entendait n'accepter pour second que le prieur de Saint-Marc, retira sa parole (1).
Mais le désaveu des deux champions ne dégageait pas leurs partisans d'en venir à l'épreuve du feu. Dominique de Pescia reste ferme dans sa résolution. On vit alors accourir au couvent des dominicains, au nombre de trois cents, des hommes, des femmes, des enfants, des jeunes filles, demander l'honneur de monter sur le bûcher à la place de Savonarole (2). Du côté des franciscains, Fr. de la Pouille est remplacé par André Rondinelli. André était une àme d'un merveilleux courage ; il disait naïvement : « Je brûlerai, mais qu'importe, si je sauve les âmes qu'a séduites la parole du dominicain (3). » Yoici quelles étaient les thèses posées par Savonarole et dont les flammes devaient prouver la vérité ou le mensonge : L'Eglise de Dieu a besoin de réforme. — Elle sera renouvelée. — Florence sera fustigée et renouvelée. — Les infidèles se convertiront. — La conversion approche. — L'excommunication de Jérôme est nulle (4).
Le peuple qui se faisait un jeu d'assister à un
(1) Nardi, ibid. — Burlamachi. p. 128.
(2) Xardi, ibid. — Burlamachi, p. 133.
(3) Nardi, ibid. — Burlamachi, ibid.
(4) Burlamachi, p. 129. — Nardi, ibid.
jugement de Dieu, car c'était Dieu lui-même qu'on mettait en cause, n'avait qu'une peur, c'était que la seigneurie refusât l'épreuve. La seigneurie, moins favorable que les précédentes à Savonarole, l'accepta comme un heureux expédient pour se débarrasser du moine, si le dominicain mourait dans les flanlmes, ou pour avoir raison du Pape et pour crier au miracle, si la flamme l'épargnait (1). Il y avait là une de ces habiletés perfides, que la politique humaine appelle à son aide pour sortir d'une situation compliquée. Cependant des scrupules sur la légitimité de l'épreuve se manifestèrent au sein de la seigneurie ; et l'on fut d'avis de demander préalablement l'autorisation du Pape. On n'ignorait pas que l'Eglise s'est toujours opposée à de tels appels à la Divinité ; aussi comme si on pressentait le refus du Pape, et aussi afin de ne pas perdre une si belle occasion d'en finir, on hâta la funèbre expérience sans attendre la réponse (2).
« Le 7 avril fut choisi pour le jour de l'épreuve, la place du Palais pour le lieu du sacrifice, et Rondinelli le franciscain et Dominique de Pescia le dominicain pour champions. Des deux côtés, dans les couvents de Saint-Marc et de Saint-François, les pauvres frères, à genoux matin et soir, demandaient à Dieu de
(1) Nardi, ibid.
(2) A Rome, dans un consistoire tenu if ce sujet, on se prononça contre l'expérience. — M. Carie est tombé dans l'erreur en citant la lettre du Pape aux Frères Mineurs comme l'approuvant. Si nous avons bien compris les paroles d'Alexandre VI, il se contente de féliciter les Franciscains de leur zèle, fervoris... studio,... et de leur dévouement, devàtione, à l'Eglise romaine, dans leur lutte contre .Savonarole, et les engage à poursuivre énergiquement les restes de l'erreur. V. Pièces Justificatives, n°20.
changer en douce rosée ces flammes qu'un de leurs frères allait défier.
i Mais, pour Florence la païenne, c'était un spectacle qui lui donnerait des émotions nouvelles, que cette vaste fournaise où s'apprêtaient à descendre des moines noirs et des moines blancs. Avant l'épreuve, il est certain que ses sympathies étaient pour les dominicains. Donc le peuple, jeunes et vieux, femmes et enfants, était avant l'aube du jour à son poste, c'està-dire juché sur les toits, grimpé sur les cheminées, suspendu sur la plate-forme des fenêtres, collé à quelque colonne, afin de ne perdre aucun incident de cette tragédie qui devait finir par la combustion au moins de l'un des deux rivaux (1). »
On dressa sur la place du Palais le théâtre funèbre ; c'était une immense plate-forme pavée en briques et recouverte de toutes sortes de matières combustibles. En avant du bûcher étaient deux loges, l'une pour les frères, l'autre pour la seigneurie (2).
A l'heure convenue, les franciscains vêtus du simple habit de leur Ordre, accompagnant Rondinelli. vinrent s'asseoir en silence dans la loge préparée. Bientôt parurent les dominicains, marchant en procession et chantant en chœur des psaumes. Le cortège s'avançait lentement, précédé de Dominique de Pescia qui tenait un crucifix à la main, et de Savonarole qui portait une custode d'argent où reposait la sainte Eucharistie. Les membres de la seigneurie, juges du tournoi, ayant pris place, Rondinelli se leva, et dit :
(1) Audix, loc. cit»
(2) Nardi, lib. II. p. 45. — Blulam khi, p. 139. 140.
« Magnifiques seigneurs, me voici prêt, comme je l'ai promis, à entrer dans les flammes qui me dévoreront, pécheur que je suis ; mais je vous en prie, quand mon corps aura brûlé, que frère Dominique ne chante pas victoire, mais qu'il entre aussi dans la fournaise; si le feu l'épargne, qu'il soit proclamé vainqueur : allas non (1). »
Les juges se consultèrent, et répondirent à Rondinelli qu'il serait fait comme il le demandait.
Mais comme quelques-uns des magistrats craignaient que sous la robe des moines, on n'eût pu cacher quelque charme qui les préservât des flammes, on apporta deux robes dont devaient se revêtir les frères.
Le franciscain ne lit aucune difficulté de changer de vêtement: le dominicain tenait à conserver le sien.
« Qu'à cela ne tienne », dit Rondinelli à Dominique, en souriant : « Votre robe est de bure, elle brûlera comme le corps. »
Le dominicain gardait dans sa main le crucifix : on voulut qu'il le déposât : il s'y refusa.
Les juges se consultèrent.
« Qu'il le garde ». dit le franciscain impatient; « il est de bois, il brûlera comme la robe. »
Dominique prit alors des mains de Savonarole la boîte d'argent.
Mais Rondinelli l'arrêta en disant que la combustion de la sainte hostie pourrait scandaliser les faibles.
La seigneurie tout entière et ce qui se trouvait là
(1) Xaudi, lib. II. ]). AS. — Buu.AMAcm. p. 140.
les Bonoi.v. 21
:;•>-? SAVOXAROLE.
de prêtres et de dignitaires de l'Eglise criaient : « Il y aurait scandale, profanation; point d'hostie. » Savonarole résistait, et déclarait que Dominique n'entrerait point dans le feu sans les divines espèces.
<* Le peuple impatient commençait à murmurer, des groupes se rompirent, et vinrent heurter le banc de la seigneurie : gestes, paroles, figure, tout exprimait la menace. Alors. Salviati tirant son épée et traçant un cercle autour de Savonarole. jura de tuer quiconque oserait toucher au moine : la foule s'arrêta en grondant. Heureusement Dieu lit son miracle : par un temps clair et serein, un orage épouvantable, accompagné d'éclairs et de tonnerre, éclata sur Florence, et la flamme du bûcher s'éteignit sous une pluie abondante. Le Ciel n'avait pas voulu que l'homme lui fit violence (1). »
On ne trompe jamais impunément une grande attente de la multitude. Cette déception tua l'enthousiasme de la foule et ruina le crédit de Savonarole. Les murmures éclatèrent sur son passage, quand il retournait à Saint-Marc, et la présence seule de la sainte Eucharistie le protégea contre les outrages. On ne lui pardonnait point d'avoir soulevé des difficultés au lieu d'entrer dans le brasier. Il faut à ce peuple un drame et il l'aura le lendemain, dimanche des Rameaux. Le trouble commença à la cathédrale, après Vêpres. i Aux armes », crient quelques libertins en entrant tumultueusement dans le lieu saint: * aux armes, à Saint-Marc. » La plèbe, à la suite des meneurs, as-
(1) Ai dik, loc. cit. — Cf. Nardi, loc. cit. — Burlamachi, /'"•cit.
saille le couvent. Quelques hommes courageux essayent de porter secours aux frères, quand un ordre de la seigneurie leur enjoint de sortir du couvent sur-le-champ. La foule y porte alors la mort et la violence. Fuyant devant les assaillants. Savonarole et Dominique de Pescia s'étaient retirés dans la salle de la bibliothèque, où ils priaient agenouillés, quand la porte s'ouvrit. Des commissaires de la seigneurie venaient leur intimer l'ordre de les suivre. A la porte extérieure du couvent ils rencontrèrent deux compagnies d'hommes d'armes qui devaient les conduire au palais et les protéger contre les insultes de la populace. Ils avaient besoin de cette protection armée, car le peuple fait entendre sur le passage de celui qu'elle avait jadis adoré des cris de mort. Exemple remarquable de la versatilité des foules !
Un frère qui s'était caché pendant l'attaque du monastère, lorsqu'il apprit, en sortant le soir de sa cachette, que Savonarole n'était plus au couvent, alla tranquillement se constituer prisonnier et demanda à partager le sort du prieur (1).
Sur-le-champ cette arrestation fut mandée au Pape qui recommande instamment, l'interrogatoire achevé, de remettre les prisonniers au commissaire du Sainte (2). Quelques membres de la seigneurie, favorables au frère de Saint-Marc et qui voulaient sauver les frères, demandaient qu'on se conformât au désir du Pape. Malheureusement depuis quelque temps partisans des Médicis ux dans
(1) Nardi, lib. II, p. 40, 47. — BCrlamachi, p. 144. 1*2. Kardi, lib. U. p. 47.
324 SAYONABOLE.
la seigneurie. Ils accueillirent mal la proposition; Us objectaient que les prévenus étant excommuniés, on ne devait avoir aucun égard à l'immunité ecclésiastique, mais procéder au contraire contre eux selon toute la rigueur de la justice. Enfin on s'arrêta à un moyen terme, celui de demander à Sa Sainteté des commissaires chargés de diriger la procédure.
Le Pape consentit à ce parti qui semblait tout concilier. Le cardinal Francesco Romolini. que nous avons vu étudiant à l'Université de Pise. et Gioacchino Turriani, général des Dominicains, partirent immédiatement pour Florence (1). Ce choix du général de l'Ordre, et par conséquent le défenseur né de ses trois religieux, met bien en lumière les dispositions du Pape dans toute ceite affaire.
Mais on n'avait pas attendu l'arrivée des commissaires pontificaux pour commencer le procès. Dès le lendemain de l'arrestation (9 avril 1498) on préluda par une affreuse torture à l'interrogatoire des trois accu Savonarole était aux mains de ses adversaires les plus acharnés : les Seize citoyens qui composaient le tribunal nommé pour instruire le procès étaient presque tous des A rrabiati ou des Compagnacci, c'est-à-dire des ennemis déclarés du frère. On aurait aisément pu établir contre lui les preuves d'un délit, en signalant les écarts de son zèle, en le rendant responsable du trouble de la cité; mais la haine ne pouvait trouver là son compte. Sa perte était résolue d'avance. On sauvegarda à peine les formes de la justice, on extorqua les aveux par la tor-
(1) Nardi, lib. II. p. 48. — Bcrlamachi, p. 163.
ture, on alla jusqu'à falsifier les dépositions des témoins (1). Voilà où en était le procès quand les deux commissaires apostoliques arrivèrent le 19 mai à Florence (2). Ils tombaient au milieu des passions les plus ardentes; qu'est-ce qui pourra faire éclater à leurs yeux l'innocence des accusés, et, s'ils sont déjà prévenus, les ramener au sentiment d'une justice éclairée? Ils crurent à la sévère impartialité des magistrats de Florence; ils pensèrent trouver dans les informations juridiques la sincérité qu'on doit toujours attendre de la justice; après quelques interrogatoires, ils ratifièrent les procédures déjà faites, consacrant par là, sans s'en douter, la vengeance d'un parti politique. Les trois frères furent condamnés au feu comme hérétiques, imposteurs et perturbateurs de la paix de l'Eglise. On le voit. Savonarole ne fut pas jugé, ne fut pas condamné, ne fut pas brûlé par le Pape. Sa fin fut provoquée par ses ennemis. Qu'ils en gardent toute la responsabilité dans l'histoire ! Leur conscience ne tarda pas à protester contre leur inique sentence et ils cher-
(1) Nardi, lib. II. p. 47 et 52. — Burlamachi, p. 155-160. Plusieurs histuriens contemporains attaquent unanimement l'équité de la commission des Seize.
On se ferait difficilement une idée de l'acharnement de? ennemis de Savonarole. Ce sentiment outré alla jusqu'au ridicule le plus odieux. Pendant l'assaut livré au couvent de Saint-Marc, pour en arracher le frère Jérôme, la cloche du monastère, surnommée depuis la Piagnona (la pleureuse), ayant sonné l'alarme, fut déclarée criminelle d'Etat , condamnée à être promenée sur un âne par toute la ville en signe d'ignominie et reléguée en exil pendant cin quante ans. près de l'église de S;m Miniato appartenant aux Fran ciscains. — La Piagnona fut restituée au couvent, le 7 juin 1509, par le gonfalonier Pierre Soderini et occupe depuis son gracieux clocher île San Marco.
(2) Nardi, lib. II, p. 4S. — Burlamachi, p. 163.
326 savonarole.
chèrent à faire oublier qu'ils étaient les auteurs de sa mort.
Le 23 mai 1498, sur la même place où deux mois auparavant avait été élevé le bûcher de la fatale épreuve, se dressait celui du supplice. Pendant les quarante-cinq jours de leur captivité les trois religieux furent admirables de résignation. Ils affrontèrent courageusement la mort après s'être confessés et avoir reçu la sainte Eucharistie. Le Pape avait envoyé aux accusés l'absolution des censures. Romolini dit aux patients : » Il a plu à Sa Sainteté de vous libérer des peines du purgatoire et de vous accorder l'indulgence ï>lénière de tous vos péchés, l'acceptez-vous?
Tous trois inclinèrent la tête et répondirent : Oui. Quelques instants après les trois corps se balançaient au milieu des flammes, poursuivis par les insultes de la populace qui s'était disputé l'honneur de mettre le feu au bûcher comme autrefois pour cueillir les fleurs du rosier sous lequel frère Jérôme prêchait à Saint- Marc.
Pour nous, qui avons étudié sans passion le célèbre moine, nous nous arrêtons au jugement qu'a porté sur lui M. Audin, dussions-nous encourir les anathèmes du plus récent panégyriste de Savonarole (1).
« La vie du moine a deux époques remarquables à divers titres : l'une qui se passe au couvent, l'autre à la seigneurie. Quand Jérôme évangélise ses frères sous les rosiers de Saint-Marc qu'il monte en chaire pour s'attaquer au paganisme: quand, de retour de ses pré-
(1) P. Bayonnk, Etude sur 3 Savonarole, p. 311' et seq.
dications, il écrit en face du crucifix quelques-unes des pages de son Triumphus Crucis, il est d'une angélique beauté, et nous concevons l'enthousiasme qu'il excite alors, et qui dure encore après trois siècles écoulés. Mais quand il dit adieu à ces roses de Damas, dont sa parole a presque le parfum, qu'il descend sur cette terre, qu'il se mêle parmi les hommes de la seigneurie, que de prêtre il devient homme d'Etat, tribun peutêtre, alors il a beau faire du bruit, ce bruit ne vaut pas le doux silence où il cherchait et trouvait le Seigneur; on ne pleure plus en l'écoutant : on l'admire encore mais on n'est plus attendri. Le voilà législateur, splendide encore dans ses misères, mais par la parole seulement: sa chute ne tarde pas à venir. Il fait des lois qu'il viole sans remords; il répudie la logique pour écouter je ne sais quelle voix qu'on nomme nécessité, et qui n'est en vérité que le fatum du paganisme qu'il a si glorieusement vaincu. La ville, la chaire, les consciences. l'Eglise, il trouble tout. Son maître après Dieu. Dieu plutôt dans son Vicaire sur la terre, veut lui imposer silence, il lui désobéit; on l'excommunie, il rit de la foudre. Voilà les grandes taches qu'il n'est permis à personne de laver: lui seul en avait le pouvoir, et c'est ce qu'il a fait du haut de son bûcher. Que desâmes prévenues ou passionnées posent sur sa tète une couronne, nous y consentons, pourvu que ce ne soit pas celle du martyre. Il a dit Oui quand <m lui demanda s'il acceptait l'absolution du Pape; ce oui tout catholique l'a réconcilié avec notre amour et notre admiration (1). »
■ 1 Audin, loc. cit.