CHAPITRE XXVII
La maladie déjoue les projets de César à la mort d'Alexandre VI.
— Sa soumission au Sacré-Collège. — Troubles dans Rome. — Il est obligé de sortir de la ville. — L'élection de Pie III sert sa fortune. — Ses ennemis s'acharnent à sa poursuite. — Il se réfugie au château Saint-Ange. — Conséquences de cette retraite.
— La Romagne lui demeure fidèle. — Mort de Pie III et élection de Jules II. — Politique de ce Pape. — Il s'empare de César. — Celui-ci recouvre sa liberté en restituant les forteresses du Saint- Siège. — Il se retire à Naples. — Ses espérances. — Trahison de Gonzalve 'le Cordoue qui l'envoie prisonnier en Espagne. — Gonzalve et son historien Paul Jove. — Lucrèce travaille à obtenir l'élargissement du captif. — Son évasion. — Il meurt en combattant. — Lucrèce pleure la mort de son frère. — Eloges que fait de lui la poésie. — Louise de Valentinois. — Le roman et l'histoire. — Que faut-il penser de la cruauté de César Borgia?
Au moment où Alexandre VI se mourait au Vatican, César était lui-même aux portes du tombeau. Cette coïncidence déjouait ses projets, car son génie ambitieux avait tout prévu, ainsi qu'il le confessa depuis à Machiavel, pour le jour de la mort de son père, hormis qu'il serait lui-même mourant. Cependant son mal n'avait diminué ni la vigueur ni l'activité de son esprit; à peine est-il instruit que le Pape vient d'expirer qu'il ordonne à son fidèle capitaine Michelletto de faire garder les portes du Vatican et d'enlever du palais
ÉVASION ET MORT DE CÉSAll. — 1503-1507. 491
tous les trésors avant que la nouvelle fût répandue dans la ville. Celui-ci, ayant rencontré le cardinal Casanuova, menace de l'étrangler ou de le précipiter par la fenêtre s'il ne lui livre sur-le-chauip les clefs du trésor pontifical. Le cardinal ne fut pas long à prendre un parti et les gens du duc dépouillèrent le palais de toutes ses richesses évaluées à plus de cent mille ducats d'or. Une cassette renfermant des pierreries d'une valeur de vingt mille ducats échappa seule à leur rapacité. Quand les richesses furent en lieu sûr, César fit ouvrir les portes et publier la mort du Pape (1).
Le Yalentinois avait avec lui 12.000 hommes fidèles à sa fortune. On peut croire qu'il fût resté maître de Rome et de l'Etat ecclésiastique s'il n'eût été malade a mourir. Dans cette extrémité, son intérêt n'était pas d'alarmer les cardinaux. 11 leur dépêcha en toute hâte Agapit d'Amélia, son secrétaire, pour les rassurer sur ses intentions et leur offrir la protection de ses armes'. Plusieurs cardinaux, créatures de son père, étaient favorables à ses vues. Le Sacré-Collège accepta sa soumission avec ses protestations de fidélité, et le confirma dans sa dignité de généralissime des troupes de l'Eglise. On pouvait donc espérer que la tranquillité de la ville ne serait pas troublée, quand lesColonnaet les Orsini, que leur haine commune contre César avait unis pour la circonstance, entrèrent dans Rome et attaquèrent les troupes du Yalentinois; celles-ci surprises par l'attaque, découragées par l'absence de leur hardi capitaine,
(1) Burch.vrd, Diarium, ap. Concl. de Pontif. Romani, tom. I, p. 137. — Raynald., aun. 1503, n° 12. — Panvin., in Alex. VI. — Machiavel, Le Prince, eh. vu. — I'i.kiky. Hist. eccl., liv. ('XX. u" 7.
plièrent sous le choc. Le tumulte fut grand dans Rome ; le peuple, comprit, ce jour-là, la grandeur de la perte qu'il avait faite. Dans cette commotion, les Orsini pillèrent impitoyablement plus de deux cents maisons (1).
L'élection du nouveau Pape devenait impossible, aussi longtemps que Rome serait livrée aux factions. Les cardinaux eurent recours aux ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne, des rois de France et d'Espagne, et de la république de Venise. Ceux-ci, pénétrés de l'urgence delà situation, commencèrent par déclarer le Sacré-Collège inviolable et obligèrent les Orsini, les Colonna et Borgia à quitter Rome pendant la vacance du Saint-Siège. Comme l'armée française était déjà à Népi et celle des Espagnols à Terracine. et qu'elles menaçaient de s'unir pour rétablir l'ordre, les factions n'osèrent résister.
Mais secrètement appuyé par les Français, qui voulaient se l'attacher contre les Espagnols en vue de la conquête de Naples, César obtint des cardinaux le libre passage à travers l'Etat de l'Eglise pour ses troupes et ses munitions. Le Sacré-Collège s'engagea en outre à demander au Sénat de Venise de ne point inquiéter César dans la possession de la Romagne. Alors il sortit de Rome avec son armée et s'arrêta à Népi sous la protection de l'armée française (2).
Le Conclave se réunit au Vatican. Les cardinaux commencèrent par faire un règlement qu'ils jurèrent
(1, Ghst., Dépéches,50\, 51 1-517. — Burchard, loc. cit. p. 141-142. — GuicHard., li v. VI. — Raynai.d. ami. 1503, n° 12.
(2 Giust., ihid... ."14, 516, 517. — Burchard, b^. rit. p. 145. — Flelry, llisl. eccl., liv. CXX. q« 13 et 14.
tous d'observer, et à l'exécution duquel le Pape futur devait s'engager par serment : c'était d'assembler dans deux ans un Concile général pour rétablir la discipline de l'Eglise, réformer les abus qui s'y étaient glissés et remédier à la corruption des mœurs (1). On voit que ces hommes se préoccupaient de l'honneur de l'Eglise.
Le cardinal d'Àmboise. en apprenant la mort du Pape, accourut à PcOine. Il aspirait à la tiare. Mais l'éloignement de César et les défaites que nos armes avaient déjà essuyées à Naples furent préjudiciables à ses vues. L'élection tomba sur le plus zélé et le plus propre qu'il y eût dans le Sacré-Collège pour entreprendre la réforme spirituelle réclamée alors par tous les hommes vertueux. Francisco Piccolomini. neveu d'.Eneas-Sylvius, prit le nom de Pie III, en souvenir de son oncle. Ce choix fut considéré comme un heureux présage pour la gloire de l'Eglise (2). Malheureusement la tiare ne devait servir qu'à orner peu de temps après son tombeau.
Le nouveau Pape permit à César de revenir à Rome. Il considère « le Yalentinois comme le fléau dont Dieu s'est servi pour châtier les barons romains. » Mais pour tenir en respect ces mêmes seigneurs qui recommencent à s'agiter, il a sous la main l'instrument qu'il lui faut : il l'utilisera. Il nomme donc César gonfalonier de l'Etat de l'Eglise. Venise, malgré la demande du Sacré-Collège de respecter la Romagne, a surpris ej
(1) Raynald., ann. 1503, n° 13.
(2) Raynald., ami. 1503, n° 13. — P. Deli'him. Epiât., lib. VII, <p. LXXXI.
pillé Césène; le Pape se plaint dans un bref de cette
violation des droits du Saint-Siège dont dépend le duché de la Romagne. C'était, on le voit, la continuation de la politique d'Alexandre VI. Mais ces faveurs, dont le Pape entoure le Yalentinois. ne font qu'irriter la colère des ennemis du duc (1).
Les Orsini et les Colonna poursuivant leurs projets de vengeance ont résolu de l'attaquer jusque dans le Vatican. César, prévoyant qu'il ne pourrait peut-êtrepas résister longtemps aux forces coalisées de ses adversaires, tenta de se réunir à Tannée française qui s'avançait toujours vers Naples. Il quitte précipitamment la ville, porté dans une litière au milieu de ses troupes. Mais si secret que César eût tenu son dessein, les Orsini en avaient été instruits. Il trouve le chemin gardé par des forces considérablement supérieures aux siennes. L'habileté qu'il mit à faire opérer la retraite et le dévouement d'un de ses plus fidèles capitaines, Jacques de Silly. bailli de Caen, le sauva ce jour-là d'une ruine totale (2).
Orsini le suivit, mais en arrivant à la porte del Torrione. par laquelle César était rentré dans la ville pontificale, il la trouva barricadée et gardée. Il voulut tenter par la force ouverte ce que la ruse n'avait pu réaliser. Il surprit les approches de la porte, y mit le feu et par cette brèche pénétra dans Rome. Mais César s'était déjà réfugié au château Saint-Ange, avec
(1) Raynald., ann. 1503, n° 15. — Giust., Dépêches, 553, 55<i, 563, 565-569.
(2) Fleury. Hist. ceci., liv. CXX, n™ 22-23.
quelques serviteurs, les débris de son armée et six cardinaux dévoués à ses intérêts (1).
Cette retraite amena des changements dans les affaires de César. Les barons vaincus et dépouillés croient le moment propice pour reprendre les fiefs dont ils furent chassés. Les Baglioni reprirent Pérouse, Sforza Pesaro, Guidobaldo Urbin, les Vitelli rentrèrent dans Città di Castello, les Appiani dans Piombino et les Rovère dans Sinigaglia (2). Et toutefois les forteresses de ces différentes places ne partagèrent point cette révolution ; les affaires de César n'étaient donc point désespérées. La Romagne demeura immuablement fidèle au duc ; les habitants qui, au témoignage de Guichardin lui-même, n'avaient jamais été aussi heureux que sous le gouvernement de Borgia (3), résistèrent à l'exemple de ces défections et aux tentatives de Venise.
Cette puissante république convoitait depuis longtemps la Romagne ; profitant des troubles de l'interrègne elle avait paru tout à coup sous les murs de ses forteresses. On se rappelle que dans la surprise du premier moment ses soldats s'étaient rendus maîtres de Césène ; ils s'emparèrent encore de Faenza et de Rimini. Mais leurs succès s'arrêtèrent là.
Le dernier coup qui atteignit Borgia fut la mort de Pie III. Chargé d'années, sa santé qui était chancelante au conclave se trouva affaiblie quelques jours
(1) Raynald., aim. 1503, n° 15. — Fleury, loc. citât. — Giust., Dépêches, 573-610, passim.
(2) Raynald., ann. 1503, n» 12.
(3) Guichardin, lib. VI. — Machiavel, Le Prince, ch. vu.
après son élection (23 septembre-18 octobre 1503).
Machiavel estime comme une faute de César d'avoir favorisé, au moyen de l'influence qu'il avait sur les cardinaux espagnols, l'élection de J. de la Rovère. S'il put croire un moment qu'en aidant ce cardinal à obtenir la tiare il s'affermissait dans la possession de la Romagne, il ne tarda pas à se désabuser. L'avènement de Jules II fut la ruine de Borgia(l). En apprenant qu'il était Pape, la Rovère s'était écrié : « Seigneur, délivrez-nous des barbares (2), » et par les barbares, il entendait d'abord l'étranger, puis tous ceux qui retenaient quelque parcelle du patrimoine de saint Pierre. Jules II allait achever l'œuvre d'Alexandre VI. Il intime aussitôt l'ordre aux Vénitiens de restituer au Saint-Siège les places qu'ils avaient prises. Venise répond qu'elle n'a pas enlevé ces villes à l'Eglise romaine, mais à César Borgia. Le Pape envoie des ambassadeurs à Venise qui plaident devant le sénat la cause du Saint-Siège : on les écoute à peine.
« Il se rappelle alors qu'il tient entre ses mains un capitaine auquel la plupart des villes de la Romagne sont restées fidèles, parce qu'il les a délivrées des bandits qui les pillaient, et qu'il maintient par le sang et les supplices la sûreté des rues et l'administration de la justice. César était alors à Ostie, prêt à faire voile, soit pour la France, soit pour la Toscane, lorsqu'il est arrêté au nom du Pape.
« César, étonné de ce grand coup de foudre, en demande le motif : on lui répond quïl sera libre dès
(1) Machiavel, Le Prince, ch. vu, in fine.
(2) Guichardin. — Paul Jove.
qu'il aura restitué ou fait rendre au Pape., comme il l'a du reste promis (1), toutes .les places fortes de la Romagne ; en d'autres termes, quand il aura chassé jusqu'au dernier Vénitien des terres de l'Eglise.
« On peut juger de la colère du Valentinois, qui se vantait d'avoir fait donner la tiare à Jules II,. et qui. pour prix de son dévouement aux Rovère, avait reçu le titre de gonfalonier de la sainte Eglise. La liberté pour César, c'était plus que la vie : les forteresses seront restituées. Voici un blanc-seing qu'il donne pour gage de son obéissance; mais ses lieutenants — le supposant arraché par la violence — refusent de le reconnaître ; l'un d'eux même, don Diego Ramiro, qui tient Césène. fait pendre aux créneaux de la citadelle, Oviédo, porteur des ordres du prince (2). »
Cet excès de fidélité faillit être nuisible à celui qu'il entendait servir. « A ce sang méchamment versé, le Pape répond en confinant le duc dans un château qui, depuis, en souvenir du prisonnier, a porté le nom de « Tour de Borgia. » Pour la première fois de sa vie, César avait trouvé son maître : il fallait qu'il restituât, ou qu'il languît peut-être toute sa vie entre quatre murailles ; son choix ne pouvait être douteux. Cette fois il comprend que la ruse a fait son temps ; des ordres sérieux sont donnés aux commandants des forteresses occupées par ses partisans. Presque tous obéissent, et, dans quelques mois, le Pape recouvre, sans effusion de
(1) D'après Moréri, César Borgia aurait proposé à Jules II de lui remettre les places de la Romagne, mais le Pape aurait d*abord refusé de les accepter.
(2) Audin, Histoire de Léon A", ch. xi.
sang, des châteaux forts où César comptait se maintenir, et le duc. dirigé sur Ostie. sous la conduite de Carvajal, cardinal de Sainte-Croix, s'embarque bientôt à Nettuno pour Xaples (1). »
César se voyait enfin libre. La citadelle de Forli ne s'était pas rendue à Jules IL II lève à la hâte quelques troupes à Xaples; quatre cents homme-, son nom et son épée, c'était plus qu'il n'en fallait pour ne pas perdre courage ('2).
Il allait quitter Xaples. lorsqu'au mépris d'un saufconduit qu'il lui avait précédemment délivré, Gonzalve de Cordoue le fait arrêter par Xugno del Campijo et le déclare prisonnier du Roi son maitre (3). La perfidie qui fut quelquefois l'arme de César, dira-t-on, consommait sa ruine. On n'en doit pas moins flétrir la trahison dont Borgia fut victime. La félonie sera toujours méprisée par tout ce qui a un cœur d'homme. C'est en vain que pour excuser Gonzalve on alléguerait son obéissance aux ordres de son prince, ou sa complaisance aux désirs du Pape qui regrette maintenant la liberté laissée au Valeritinois (4). A quelque point que la perte d'un homme soit à désirer il importe encore plus de respecter les principes qui forment le lien de la société. D'ailleurs, en accordant le sauf-conduit. Gonzalve avait agi en vertu de l'autorité que lui avait déléguée son souverain; et ni l'un ni l'autre ne pouvaient légitimement révoquer un acte sans lequel celui
(1) Audin, loco citât.
(2) Giust., Dépêches, 835, 845, 851. — Rayxald., . . ~ 4,n°12.
.. :■ i, 582. — Raykald., an::. 1504, :.
lYnald., ann. 1504, n- 12-13.
qui l'avait obtenu n'aurait pas compromis sa sûreté. C'est ce que comprit plus tard Gonzalve, lorsque, proscrit à son tour, il se reprochait amèrement sur son lit de mort sa trahison envers Ferdinand de Naples et son manque de parole envers César (1). Son historien, en cherchant à le justifier de ce reproche, est descendu au-dessous du guerrier, dit Roscoë : car du moins celuici a effacé son crime par son repentir; et l'on peut supposer qu'en pareille occasion il ne se fût pas de nouveau rendu coupable, tandis que le panégyrique fait par Paul Jove blesse toutes les lois de la justice et de la bonne foi (2).
On vit alors dans Borgia les extrémités des choses humaines : le premier capitaine de l'époque cherchant son salut dans la fuite : le vainqueur de tant de tyrans vaincu par la perfidie; celui qui avait été sur le point de porter sur son front la couronne des rois n'était plus qu'un malheureux captif. Un autre homme dans ce siècle donna l'exemple d'une ambition aussi démesurée que celle de César et connut une semblable misère : Ludovic le More. Sannazar laissa éclater sa joie et put écrire cette fois sans blesser la vérité : « 0 César, tu triomphais de tout et ton ambition ne connaissait pas de bornes ! Mais voilà que tout te manque à la fois et tu n'es plus rien ! »
« Omnia vincebas, sperabas onmia, Csesar ; Omnia deficiunt, incipis esse nihil (3). »
.1) P. Jor., Vita Gonzalvi, lib. III.
Roscoë, Vys et Pontificat de Léon X, tom. II, p. 48-49.
n autre poète lit ce distique :
Borgia Cœsar erat, faclis et nomme Cœsar, Aut nihil, aut Cœsar dixit : utrumque fuit.
César demeura deux ans prisonnier en Espagne : d'abord à Séville, ensuite au château de Médina del Campo en Castille. Louis XII. qui patronait naguère ses entreprises, l'oublia du jour où Borgia ne pouvait plus lui être utile pour la conquête du royaume de Xaples. Il alla même plus loin ! Et quand après son évasion César lui envoya son majordome don Jayme Resequenz lui demander la permission de reparaître à la cour et de rentrer à son service, pour toute réponse le prince lui ôta son duché du Valentinois et sa pension. Ses amis lui furent plus fidèles. Les cardinaux espagnols s'employaient à abréger sa captivité. Mais c'est surtout l'amour fraternel qui a ici une belle page. Lucrèce tenta tout ce qui lui était possible pour obtenir de la cour d'Espagne la liberté de son frère avec lequel elle était toujours restée en rapport au moyen de messagers. Isabelle de Mantoue était gagnée à sa cause et la servait admirablement auprès de son mari le marquis de Mantoue (1). Mais avant que les démarches eussent abouti, une main amie fit parvenir secrètement à César une corde au moyen de laquelle il put s'échapper de sa prison. Il se réfugia auprès de Jean dAlbret, roi de Navarre, son beau-frère (2).
« La délivrance de Borgia, dit Xurita, consterna le Pape. » Xous comprenons cet effroi de Jules IL II disputait en ce moment aux Vénitiens la possession de la Romagne; mais jamais il n'eût humilié Venise, jamais il n'eût obtenu la restitution des anciens domaines du patrimoine de l'Eglise, si César eût songé à, mettre son
(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 130-133; 159-165.
(2) Tomaso Tomasi, p. 410 ei seq.
épée au service de l'illustre République. « Car le duc. dit l'historien d'Aragon, était un homme qui suffisait à lui seul pour jeter le trouble dans toute l'Italie; il était très aimé, non seulement des gens de guerre, mais de beaucoup d'habitants de Ferrare et des Etats de l'Eglise » : et il conclut spirituellement : « ce qui arrive rarement à un tyran (1). »
La mort vint mettre un terme aux craintes du Pape et aux. espérances que César pouvait conserver de relever son pouvoir dans la Romagne. Il commandait l'armée du roi de Navarre son beau-frère contre don Loys de Beamonte, comte de Lérin, connétable de Castille, vassal révolté, qui s'était renfermé dans le château de Viana. Un jour qu'il chargeait l'ennemi à la tète de ses troupes, entraîné par son courage trop en avant de ses hommes, il tomba dans une embuscade.
11 fut tué les armes à la main. Sa mon. arrivée le
12 mars 1507, fut celle d'un vaillant soldat. Le courage ne l'avait pas abandonné jusqu'à la fin (2).
(1) Xorita, Annales de Aragon.
(2) Tomaso Tomasi, p. 418-420. — Guichardix, lib. VII. — P. Martyris Epist. lib. XX, Epîst. cccxxxvi.
— Un poète espagnol rendit hommage à ce courage par Tépitaphe que nous reproduisons ici avec sa traduction française :
A qui jaze en poca tierra Ici git, sous un peu de terre,
El que toda la temia, Celui que la terre craignit,
En este vulto se encierra Dont le nom, en paix comme en A que la paz y la guerra [guerre,
En su mano lo ténia. Dans tout l'univers retentit.
Toi qui cherches à rendre hom-
O tu que vas a mirar [mage
Cosas dignas de notar, A l'héroïsme, au vrai courage,
Si lo major es mas digno Pour bien t'acquitter de ce soin,
A qui acahas tu camino Jusques ici fais un voyage...
De h qui te puedes tornar. Arrêt", et ne va pas plus loin.
« La nouvelle de la mort de César parvint à Ferra re de Rome et de Naples en avril 1507, en l'absence du duc Alphonse. Son conseiller Magnanini et le cardinal Hippolyte cachèrent les dépêches qui l'annonçaient à la duchesse souffrante; elle était près d'accoucher et avait eu plus d'un pressentiment de cet événement. On se borna à lui dire que son frère avait été blessé dans un combat. En proie à une profonde inquiétude, elle se rendit dans un cloître de la ville où elle passa deux jours en prières, puis revint dans son palais. Dès qu'elle avait entendu parler de la mort de César, elle avait envoyé en Navarre un de ses serviteurs appelé Tullio, qui s'arrêta chemin faisant pour revenir à Ferrare quand il eut obtenu la confirmation des rumeurs dont il était allé s'enquérir. Grasica, Fécuyer de César, qui avait assisté à Pampelune aux funérailles du duc. était aussi arrivé à Ferrare et apportait des détails précis sur les circonstances qui avaient accompagné sa mort. Le cardinal se résolut en conséquence à apprendre la vérité à Lucrèce en lui remettant la lettr*' de son mari qui relatait la nouvelle (1). »
Ce coup atteignit profondément la duchesse dans son amour fraternel ; elle ne se borna pas à verser des larmes, elle pria et fit prier dans les cloîtres pour le repos de l'âme de son frère.
Andréa Vittorello rapporte cette autre inscription ; c'est la même pensée sous une autre forme :
Terra? qui modo terror universae Valentinus erat, sepultus hic est.
Tantillo hoc spatio quiescit, orbem Bello qui poterat movere totum.
(1) CrRKOoRovirs, Lucrèce Borgia, t. II, p. 167-168.
Hercule Strozzi, ce rival d'Orphée, alors à l'apogée de sa gloire littéraire, composa des vers destinés à la consoler. Son élégie est un beau panégyrique (1). Qu'on fasse une part aussi grande que l'on voudra à l'exagération poétique, cet hommage public d'un des plus remarquables poètes d'Italie n'en demeure pas moins un témoignage éclatant des contemporains en faveur de César. M. Grégorovius en a donné l'analyse suivante :
« Ce poème bizarre est remarquable par l'idée qu'il implique relativement à l'homme qui en est l'objet, dit-il , et on peut l'appeler le pendant poétique du Prince de Machiavel. Le poète commence par dépeindre la douleur de Lucrèce et de Charlotte qui versent de plus chaudes larmes, celle-ci sur son mari, celle-là sur son frère, que Cassandre et Polyxène n'en répandirent autrefois aux funérailles d'Achille. Il décrit la carrière héroïque de César. Ses exploits, dit-il, ont égalé ceux du grand Romain dont il portait le nom. Il énumère toutes les villes de la Romagne conquises par lui, et déplore la jalousie du destin qui ne lui a pas permis d'en soumettre davantage ; car autrement il n'aurait pas laissé à Jules II la gloire de s'emparer de Bologne. Le poète raconte qu'autrefois le génie de Rome est apparu au peuple romain et lui a prophétisé la mort d'Alexandre et de César en se plaignant qu'avec eux disparaîtraient ses espérances de voir un sauveur sortir de la race de Calixte, comme les dieux
(1) Cœsaris Borgia Dvcis Epicedium per Herculem Strozzam ad Divam Lucretiam Borgiam Ferrante Ducem. Int. Strozœ Patr. et Fil. Poemata. Aid., 1513, et Paris, 1530.
le leur avaient promis. Erato fait ensuite des révélations au poète à propos de ces promesses formulées dans l'Olympe. Pallas et Vénus, l'une protectrice de César et des Espagnols, l'autre amie de l'Italie et ne voulant pas que des étrangers vinssent gouverner les descendants des Troyens, avaient en se querellant mutuellement porté plainte h Jupiter ; elles lui reprochaient de n'avoir pas rempli sa promesse et donné à l'Italie un héros pour roi. Jupiter les avait calmées en leur rappelant que les arrêts du destin sont irrévocables. César avait dû mourir prématurément comme Achille, mais des souches d'Esté et de Borgia, qui venaient de Troie et de Grèce, sortirait le héros promis par lui. Pallas se rendait ensuite à Népi où César gisait malade de la peste après la mort d'Alexandre ; elle s'approchait de son lit sous les traits de son père et lui dévoilait sa fin prochaine dont il accueillait le présage comme un héros ayant con science de sa gloire.
« Pallas disparaissait ensuite sous la forme d'un oiseau et s'envolait à Ferrare auprès de Lucrèce. Après la peinture du trépas de César en Espagne, le poète consolait sa sœur, d'abord au moyen de lieux communs philosophiques, puis en lui révélant qu'elle serait la mère du héros prédestiné (1). »
César Borgia en mourant laissait une fille issue de son mariage avec la princesse d'Albret. Elle s'appelait Louise, et vivait avec sa mère sous la protection du roi de Navarre. Dans la suite, alors que la tombe
(1) Gkégouuvius, Lucrèce Borgia. t. II, p. 170-17^.
avait englouti du même coup et la puissance du Pontife et la fortune de sa maison, le Sire de la Trémouille, la gloire de son siècle, rechercha en mariage cette petite-fille d'Alexandre VI. Comme on lui demandait un jour pourquoi il préférait Louise de Yalentinois à tant d'autres princesses qui auraient tenu son alliance à honneur, « parce que, répondit-il. elle est d'une maison où la chasteté des femmes n'a jamais connu d'injures. » Il y a loin de ce jugement d'un contemporain qui avait vu de près les Borgia aux peintures fantaisistes des romanciers. Après la mort de ce premier époux . Louise de Valentinois épousa Philippe de Bourbon , baron de Busset. Sa mère, Charlotte d'Albret, s'était consacrée, après le mariage de sa fille, à la vie contemplative dans un couvent; elle quitta ce monde, le 11 mars 1514 (1).
Maintenant quel jugement faut-il porter sur le duc de Valentinois ? Les romanciers depuis Tomaso Tomasi jusqu'à Alexandre Dumas en on fait un monstre à face humaine ; sa vie est un tissu de meurtres, de trahisons, d'empoisonnements, de débauches, d'excès de tous genres qui ne permettent d'autres sentiments que l'horreur et le dégoût. Mais tout autre est le roman, tout autre l'histoire ! Quelle place doit-il occuper dans celle-ci ? Guichardin a épuisé contre lui tous les traits du blâme et Machiavel en a fait le plus grand homme de son temps. Il y a de l'exagération dans le jugement de chacun de ces deux célèbres écrivains.
(1) Xurita. Annales de Aragon. — Citadell.v, Saggio di Albero ge>iealogico, etc. — Jean Boucuet, Panégyrique de la Trêmottille. — Moréri, Diet. hist., art. César Borgia.
César eut tout à la fois de grands vices et de grandes qualités. P. Martyr loue sa magnanimité envers les soldats et cela explique comment il parvint à se maintenir toujours à la tête d'une armée formidable pour cette époque. Sa justice et ses bienfaits lui concilièrent au plus haut degré, de l'aveu de ses ennemis, l'amour des peuples qu'il avait conquis par ses armes ; son génie des affaires lui fit jeter les fondements d'une puissance dont la courte durée doit être imputée à sa mauvaise fortune et à la trahison dont il fut victime et nullement à ses fautes ; ses qualités naturelles et son incomparable talent de séduction le firent s'allier aux premiers souverains de l'Europe ; sa libéralité envers ses amis lui ménagea des preuves d'attachement et de dévouement, chose rare, au milieu de ses infortunes. Raphaël de Volterre qui l'avait étudié de près affirme que César, s'il fût tombé, dès le principe, en de bonnes mains, était capable de faire la gloire éternelle de Rome (1). L'histoire même telle que l'ont faite ses ennemis le décharge d'une foule de crimes qu'on lui a imputés sur de simples suppositions ou des bruits vagues. « La liste des forfaits de César, dit le protestant Roscoë, a été probablement fort enflée. Il avait un grand nombre d'ennemis : et comme il eut vraiment à se reprocher plusieurs attentats, on crut implicitement toutes les accusations portées contre lui (2). »
Un écrivain a jugé de la manière suivante la cruauté dont il usa envers les brigands titrés de la
(1) Raph. Volât., lib. XXII, ap. Raynald., ann. 1504, n° 13.
(2) Roscoe, Vie et Pontificat de Léon X, t. II, p. 24.
Romagne : « César Borgia était considéré comme cruel, néanmoins sa cruauté avait arrangé., réuni, pacifié et inspiré confiance à la Romagne. Et. cela bien considéré, l'on verra qu'il a été beaucoup plus clément que le peuple florentin, qui, afin de ne pas passer pour cruel, a laissé détruire la ville de Pistoie. Un prince qui veut contenir ses sujets dans l'unité et dans la foi ne doit point se préoccuper du reproche de cruauté ; car il aura été plus humain en faisant un petit nombre d'exemples, que ceux qui, par trop d'indulgence, laissent surgir des désordres, d'où naissent des massacres et des brigandages qui troublent ordinairement tout un Etat. . . (1). »
César ne fut ni plus cruel, ni plus perfide que beaucoup de princes de son temps. On ne lui a prêté une attention particulière qu'afin de rendre Alexandre VI son complice ; sans cela, le Valentinois tomberait au-dessous de Ferdinand de Naples, de Ferdinand d'Espagne, de Ludovic le More, de Gonzalve de Cordoue et d'une foule d'autres personnages historiques d'un caractère analogue.
Le résumé décoloré, sans doute, mais impartial que nous avons tracé de l'histoire de César Borgia permettra au lecteur de se prononcer.
(1) Machiavel, Le Prince, eh. xvn.