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CHAPITRE XXVIII

Lucrèce Borgia à Ferrare. — La famille ducale. — Charité de la duchesse. — Protection qu'elle accorde aux lettrés. — Piété de Lucrèce. — Son amour pour les lettres. — Ses livres favoris. — Bembo à Ferrare. — Il compose les Asolani. — Eloges qu'il donne à Lucrèce. — Liaison de la duchesse avec le poète. — Les deux Strozzi. — Hommages des lettrés. — L'Arioste. — Naissance d'Hercule d'Esté. — Mort tragique de Strozzi. — Préoccupations maternelles de Lucrèce pour son fils aîné. — Mort du jeune duc de Bisceglie. — Alphonse d'Esté prend part à la ligue de Cambrai. — Il détruit la flotte vénitienne sur le Pô. — Régence de la duchesse. — Opinion d'Aide Manuce sur Lucrèce Borgia.

Chi vuol andar attorno, attorno vada.

Vegga Inghilterra, Ungheria, Francia e Spagna:

A mi piace abitar la mia contrada.

€ Courre le monde qui voudra; allez en France, en Hongrie, en Angleterre, en Espagne; moi, j'ai vu la Toscane, la Lombardie et la Romagne; j'ai vu les Apennins et les Alpes, et les deux mers, n'est-ce pas assez? Je reste à Ferrare (1). >>

Cette prédilection du chantre de Roland était bien justifiée. Au commencement du seizième siècle Ferrare n'était pas seulement une cité remarquable par ses

(1) Arioste, Sut. III. st. 19-21.

monastères, ses églises, ses palais de marbre dont l'un avait été surnommé le « palais de diamants », son enceinte de jardins, embellis ou créés par Hercule d'Esté., mais une ville qui cultivait les lettres, qui s'adonnait aux sciences et qui se passionnait pour les arts (1).

Mais le plus bel ornement de Ferrare à cette époque c'était Lucrèce Borgia. Son entrée au palais d'Esté marque cette seconde période, dont nous parlions précédemment, pendant laquelle l'éloge de ses vertus ne rencontre pas de contradiction. Ce n'est plus ici ime victime qu'il faille défendre contre des attaques passionnées, c'est l'histoire à écrire d'une princesse honorée au-dessus de toutes les femmes de son siècle.

L'intérieur de la famille ducale, au palais d'Esté, était délicieux à voir ; Lucrèce en était l'àme. Le vieux duc Hercule l'affectionne chaque jour davantage, tandis que son mari lui prodigue les témoigagnes d'une profonde tendresse; c'est ainsi qu'à la fin de l'année 1502, Lucrèce ayant été sur le point de mourir des suites d'une couche difficile, Alphonse ne sortait presque jamais de la chambre de la malade.

« Comme elle se trouvait mal à l'aise au Castel Yecchio et qu'elle désirait respirer un air meilleur, elle se rendit le 8 octobre au cloître du Corpus Domini. Toute la cour l'y suivit. Sa santé se rétablit et elle put, dès le 22 octobre, retourner à sa résidence du château à la grande joie de tous, comme Hercule l'écrivait luimême à Rome. De plus, Alphonse exécuta le voyage de Lorette afin de remplir un vœu qu'il avait fait

(1) Gikaldi, Commentarii délie cose di Ferrara, p. 137.

510 LUCRÈCE À PERRARE.

pour le rétablissement de sa femme. Les égards et l'intérêt qu'on manifesta pour Lucrèce à cette occasion prouvent qu'elle commençait à être aimée à Ferrare (1). »

Lucrèce était une de ces âmes qui sympathisaient avec tous ceux qui souffrent; aussi elle a des pauvres nombreux qu'elle nourrit, qu'elle habille; elle emploie sa fortune, son temps, son crédit à adoucir toutes les infortunes : c'est une jeune fille que sa protection met à l'abri des séductions auxquelles l'expose son inexpérience ; un condamné dont elle obtient la grâce ; un sujet banni qu'elle rend à sa famille; ce sont des époux divisés qu'elle rapproche; des persécutés dont elle se fait l'avocate. Ces œuvres de charité font souvent l'objet de sa correspondance avec Isabelle de Mantoue, qui lui a voué une affection profonde et la seconde quelquefois dans ces pieuses actions (2). Elle protège les lettres, les arts, et tous ceux qui les cultivent. Son apparition à Ferrare marque un réveil dans le monde littéraire; sa cour est devenue l'asile des humanistes, elle les regarde comme des hôtes venus du ciel, elle les admet à sa table, les introduit dans le monde, les retient autant par ses charmes que par ses dons, et ne les laisse pas partir sans leur donner des preuves de sa munificence toute royale ; on l'appelle déjà la providence des lettrés ! Le duc Hercule encourage ces libéralités en élevant à 10.000 ducats la pension de sa belle-fille, lixée d'aborcU6.000(3).

(1) Grégordvics, Lucrèce Borgia, t. II. p. 97-98.

(2) G. Zo'Chetti, Lucrezia Borgia, duchessa di Ferrara.

(3) G. Campori, Una vittima délia storîa : Lucrezia Borgia, extrait de la Nuova antologia, brochure in-8°, p. 7.

Nous avons entendu les ambassadeurs de Fèrrare louer la piété de Lucrèce; elle était, en effet, une fervente chrétienne. Sa tendre compassion pour les malheureux n'était que l'épanouissement de son amour de Dieu. Chaque jour elle assiste à l'office divin, passe plusieurs heures à l'église, et après son dîner, lorsqu'entourée de ses dames d'honneur, elle s'occupe à l'aire de la tapisserie., une d'elles lui fait la lecture d'un livre de méditations ou de la Vie des Saints. Le souvenir de ses premières maîtresses la ramènesouvent parmi les religieuses du Corpus Domini. Elle fonde plusieurs monastères et sollicite de l'autorité ecclésiastique la réforme des abus qui se sont glissés dans quelques autres. Elle porte sous sa robe Phabil du tiers-ordre de Saint-François, se confesse et communie aux principales fêtes chrétiennes : el dans les dernières années de sa vie, par une touchante délicatesse de conscience que comprendront seuls 1rs vrais chrétiens, elle se confessera tous les jours, déplorant comme des péchés graves les moindres fautes échappées à la fragilité humaine ; et en regard de ce sentiment ce cœur blessé de l'amour divin sent croître le besoin de s'unir plus intimement à son Dieu, elle communiera plus souvent : trois ou quatre fois par mois (1).

A toutes ces vertus chrétiennes Lucrèce ajoute un penchant royal pour les lettres. Elle occupe à leur culture les instants que lui laissent les travaux d'aiguille particuliers aux femmes, ses exercices de piété, les bienséances de la cour et ses œuvres de charité.

/' CHETTI, <>p.

« La petite collection de livres que Lucrèce avait apportée avec elle de Rome prouve qu'elle avait assez d'instruction et de goût pour prendre part au mouvement intellectuel de Ferrare. Nous en possédons un inventaire dressé en 1502 et 1503; ce document nous renseigne sur les études dont Lucrèce s'occupait de préférence. D'après les indications qu'il fournit, elle possédait les livres suivants ornés pour la plupart de belles et riches reliures en velours rouge, en or et en argent : un bréviaire; un petit livre contenant les sept psaumes de la pénitence et d'autres prières: un ouvrage sur parchemin avec des miniatures en or. intitulé : De Copelle à la Spagnola; un recueil imprimé des lettres de sainte Catherine de Sienne; une édition des épitres et des évangiles en langue vulgaire; un livre espagnol traitant des matières religieuses; un recueil manuscrit de chansons espagnoles avec les proverbes de Domenico Lopez; un ouvrage imprimé ayant pour titre : YAquila volante; un livre imprimé intitulé: Supplément des chroniques, en langue vulgaire; le Miroir de la foi, imprimé en langue vulgaire ; un Dante, imprimé avec commentaire ; un ouvrage « sur la philosophie », en langue vulgaire; les Légendes des Saints, en langue vulgaire; un vieux livre intitulé de Ventura; un Donat; une Vie de Jésus-Christ en espagnol ; un Pétrarque manuscrit et sur parchemin, de format in-12. — Un autre inventaire dressé en 1516 ne contient plus aucun livre de littérature profane, mais seulement une série de bréviaires et de livres d'offices magnifiquement reliés que possédait la pieuse duchesse. On voit par cette liste que les lectures de

Lucrèce n'étaient pas bien profondes ; elles se partageaient entre des ouvrages d'édification chrétienne et de belles-lettres (1). »

« Lucrèce, ajoute le même auteur, disposait en toute liberté de sa cour ducale. Elle était maintenant l'âme et le centre de toute la vie intellectuelle de Ferrare. Son esprit cultivé., sa beauté et la grâce irrésistible qui lui était propre ravissaient tous ceux qui l'approchaient (2). » Ses relations avec les familles princières d'Italie étaient des plus amicales : elle recevait des visites de ces princes et se trouvait en commerce actif avec beaucoup de personnages distingués, tels que Baldassar Castiglione et Ottaviano Frégoso , Le Trissino et Latino Giovenale , Aide Manuce et Bembo.

Celui - ci , noble Vénitien , avait accompagné à Ferrare , en 1503 , son père chargé par l'illustre République d'une mission auprès du duc Hercule. Bembo avait alors vingt-huit ans et passait pour l'un des premiers hellénistes de l'époque. H avait puisé auprès du célèbre Urticio, son professeur, un culte fanatique pour le paganisme . auquel, lorsqu'il fut devenu cardinal, dans les dernières années de sa vie. il ne put pas entièrement se soustraire. L'humaniste ne croyait rester à Ferrare que peu de temps, mais il y trouva tant de séductions parmi les amis des lettres et des arts que pour lui les mois s'écoulèrent sans qu'il s'en aperçût . Bembo était déjà connu dans le

(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 1S5-13T. — V. aux Pièces justificat., n°24.

(2) Griîgorovils, Lucrèce Borgia, '. II. p. 137.

LfcS BORGIA. 33

514 LUCRÈCE A FËBRARE.

monde littéraire ; il reçut un accueil empressé à La cour de la belle et noble duchesse.

Ce fut sous l'inspiration de cette Muse qu'il acheva les Asolani dont il avait conçu l'idée dans une fête donnée en 1496 au Château d'Asolo par Catherine Oornaro, veuve du roi de Chypre, pour célébrer le mariage d'une de ses demoiselles favorites. P. Bembo . lié à la reine non seulement par les liens de l'amitié, mais encore par ceux du sang, assista à ces fêtes. Au milieu des festins, des danses et des plaisirs de tout genre, on y tenait des discours joyeux. Dans la première journée, l'amour fut célébré avec force hommages, comme étant la source du plus grand bonheur. La seconde journée , au contraire . fut consacrée à blâmer l'amour, comme étant la source principale des malheurs des hommes. Enfin, dans la troisième journée, un homme sensé tempéra les louanges et les blâmes, en affirmant que l'amour esi le créateur d'un mélange de biens et de maux : de biens, sil est sage; de maux, s'il est déréglé. Il termina son discours en racontant qu'étant allé, de grand matin, se promener pour jouir de la beauté et de la fraîcheur de la campagne, et ayant l'esprit préoccupé de pensées d'amour, il pénétra sans y faire attention dans un lieu escarpé et solitaire où le hasard lui fit rencontrer un ermite, blanchi par la vieillesse, auquel il se mit à raconter les discours sur l'amour qu'on tenait à la cour de la reine. Ce récit fournit au vénérable anachorète l'occasion de s'élever de l'amour humain à la contemplation de l'amour divin, dont il parla en platonicien plutôt qu'en théologien. Platon

était devenu à la Renaissance le dieu de tous ces humanistes !

L'Italie entière accueillit chaleureusement cette œuvre de Bembo qui rappelle souvent la grâce de Pétrarque, mais plus souvent encore sa mignardise. Ses poésies que nous considérons ici uniquement sous le point de vue de l'inspiration ont mérité les louanges des écrivains les plus habiles. Sa langue est claire. limpide, harmonieuse. Après plus de trois siècles on répète encore dans l'Ombrie quelques-uns de ses sonnets. Le poète dédia cette œuvre à Lucrèce. Dans la dédicace des Asolani il célèbre avec enthousiasme les charmes, le savoir, l'esprit et les vertus de la duchesse : elle est la plus brillante étoile du ciel italien, un modèle de grâces, une beauté qui l'emporte sur Hélène, une jeune femme plus jalouse de briller par les dons de l'esprit et du cœur que par ceux de la nature. Comment croire que Bembo déjà célèbre aurait osé, à la face de l'Italie, chanter une femme qui eût ressemblé au portrait qu'en ont tracé Sannazar et Pontano ?

Lh.< dons qui brillaient en la belle duchesse captivèrent le poète. Le spirituel Vénitien resta de 1503 à 1506, époque qu'il passa à Ferrare ou à la cour de Guidobaldo à Urbin. dans des relations personnelles avec Alphonse dont il a plusieurs fois loué le courage et la justice et avec la duchesse Lucrèce; il adressait des lettres à celle-ci quand il résidait à la villa Ostellato chez ses amis les Strozzi. Eloigné de Ferrare il continua à lui écrire à des intervalles irréguliers. Ce commerce littéraire qu'Alphonse approu-

516 LUCRÈCE A FERRAHE.

vait dura depuis 1503 jusqu'à 1519 qui fut l'époque de la mort de la duchesse. Toutes ces lettres sont empreintes d'une respectueuse amitié.

Il est quelques autres lettres de ce littérateur adressées « à une amie inconnue » qui respirent une tendre familiarité. On a voulu reconnaître dans cette inconnue la duchesse de Ferra re, mais ce n'est là qu'une hypothèse et la vérité historique a d'autres exigences.

La duchesse répondait au poète: ses lettres à Bemho au nombre de neuf, sept en italien et deux en espagnol, sont conservées à la célèbre bibliothèque ambrosienne de Milan. Elles sont accompagnées d'une C anzone espagnole. Leur authenticité paraît incontestable. Elles ont été décrites et compulsées pour la première fois par Baldassare Oltrocchi (1) et publiées enfin en 1859 par Bern. Galti (2).

Avec ces lettres trouvées parmi les manuscrits de l*Ambrosienne, on découvrit une enveloppe de vélin blanc que nouent quatre rubans, renfermant une boucle de cheveux blonds. On s'empressa de rapprocher ces deux trouvailles l'une de l'autre, et, depuis., la tradition s'est faite pour voir dans cette tresse de cheveux un gage de tendresse de Lucrèce à Bembo. Aujourd'hui on montre aux visiteurs de la célèbre bibliothèque les lettres comme la marque d'authenticité de

(1) Dissertazione ciel sig. Dottor Baldassare Oltrocchi sopra i primi amori di Pietro Bembo, indïrizzata, al sig. Conte Giatnmaria Mazzucchelli Bresciano dans la Xuova Racolta d' Opusculi scientifici del Calogerà, t. IV.

(2) Lettere di Lucrezia Borgia a messe r Pietro Bembo, dagli autografi consercati in un Codice délia Bibl. Arhbrosiana. Milano, coi tipi del!" Ambrosiana, 1859.

la boucle de cheveux. Mais quand il serait prouvé qu'elle a été la possession de Bembo, rien n'indique qu'il l'ait reçue de la duchesse. Nous savons par les lettres du littérateur, que sa jeunesse fut orageuse, et il n'y a rien d'étonnant avec ses idées de paganisme dans l'esprit et le cœur ; les chevelures blondes sont encore de nos jours communes parmi les Ferraraises et les Vénitiennes. On pourrait dire encore que la couleur très pâle de ces cheveux ne répond pas à la description des contemporains qui parlent toujours des cheveux d'or, capelli aurei, de Lucrèce. Nous pensons comme le protestant Grégorovius. « qu'il est « permis de douter de l'authenticité de cette boucle de « cheveux (1). »

Il est possible que Lucrèce ait éprouvé pour Bernbo autre chose que de l'amitié, car il était un cavalier accompli, beau, aimable, spirituel. Elle était femme, elle a pu ressentir ce sentiment que La Bruyère classe à part, parce qu'il n'est ni la passion, ni l'amitié pure. Lucrèce était pour Bembo une source de poésie. Existet-il dans le monde une femme belle, qui n'ait un grain de vanité, qui ne soit heureuse de l'admiration qu'elle excite? Mais bien qu'on puisse supposer que la duchesse avait remarqué les dispositions du poète à son égard, l'attachement qu'elle lui témoigna n'eut jamais rien de contraire aux lois de la sagesse, de la décence et de la vertu. Les plus grandes condescendances de Lucrèce se réduisaient à quelques paroles qui, dans notre langue, peuvent paraître plus douces que de coutume, mais qui

(i) Lucrèce Borgia, ', . II. p. 130.

n'avaient rien de choquant à l'époque de la Renaissa:;<r. « La passion de Bembo pour la duchesse, dit M. Grégorovius, est incontestable, mais ce serait une entreprise infructueuse de chercher à tirer des témoignages d'affection que lui donna la belle Lucrèce, la preuve que cette passion a jamais dépassé les bornes permises (1). » Ajoutons que si au commencement la passion terrestre régna dans le cœur de Bembo, elle fit bientôt place à la plus grande réserve, au respect le plus humble. On en trouve la preuve dans les excuses fréquentes du littérateur, relatives aux négligences et aux petites singularités de caractère dont il se reconnaissait coupable : il est facile de s'apercevoir, à leur simple lecture, qu'il n'aspirait auprès de Lucrèce qu'au titre d'ami et de protégé (2).

« Lucrèce était à Ferrare. dit M. Grégorovius, l'objet des hommages et de l'idolâtrie de plusieurs autres poètes. Les vers des deux Strozzi sont môme plus passionnés encore que ceux de Bembo, peut-être parce que leur talent poétique l'emportait sur le sien. Titus, le père, exprimait les mêmes sentiments que son fils, le spirituel Hercule, pour la belle princesse et se rencontrait avec lui à cet égard dans les mômes motifs et les mêmes conceptions poétiques. Ces coïncidences donnent à croire que leur amour n'était qu'un hommage purement esthétique. Titus célébra en vers une rose que Lucrèce lui avait envoyée, mais son fils renchérit

(1) Grégorovius, Lv.crèce Borgia, t. II, p. 138.

(2) On peut voir, sur ce sujet, une longue et intéressante dissertation dans W. Gilbert, Lucrezia Borgia rhœhess- of Ferrara, t. II, p. 120-137.

encore sur lui dans l'épigrarnme suivante sur la * rose de Lucrèce », laquelle ne devait pas être la même que celle dont son pure avait été gratifié :

« O Rose, née sur un sol aimé où la main t'a cueillie, pourquoi as-tu des couleurs plus brillantes que les autres? Vénus aurait-elle rehaussé l'éclat de tes nuances ? Ou n'est-ce pas plutôt Lucrèce qui t'a embellie ente touchant de l'incarnat de ses lèvres il)? ■

t Titus déclare dans son épigramme que lui. vieillard, se croyait à l'abri de l'amour, mais que pourtant il est tombé dans les chaînes de Lucrèce. Elle réunit en elle, dit-il. toute la magnificence du ciel et de la terre, et l'univers ne renferme pas sa pareille. Il adressa une épigramme à Bembo, dont il connaissait la passion, où il suppose spirituellement que le nom de Lucrèce est formé de la combinaison de Lux et de retia, et il plaisante sur les filets dans lesquels Bembo se trouvait lui-même enveloppé 2 .

« Son fils Hercule l'appelait une Junon pour les œuvres utiles, une Pallas pour les mœurs, une Vénus pour la beauté. Il chantait, dans le style de Catulle, le Cupidon de marbre que la duchesse avait fait placer dans son salon: un regard de ses yeux, disait-il. avait

Lato nata ^olo, dextra, rosa, pollice carpta;

Unde tibi solito pulchrior. unde color ? Nom te iterum tinxit Venus? an potins tibi tantum

Borgïa purpureo praebuit ore decus ?

Ad Bembuni de Luc retia.

Si mutatur in X. C. tertia nominis hujus

Littera lux net, quod modo lue fuerat.

Retia sub-equitur, cui tu luec subjunge paratque,

Subscribens lux haec rotin, Bembo, parât.

pétrifié le dieu de l'amour. Il comparait les beaux yeux de Lucrèce au soleil qui éblouit celui qui ose le fixer. Comme la tête de Méduse, son regard changeait en pierre, après que ses yeux avaient ébloui ; mais la peine d'amour persistait même après la métamorphose, et la pierre versait des larmes.

« Est-ce possible en lisant ces gracieuses pièces d'imaginer que ces poètes eussent pu les écrire s'ils avaient cru Lucrèce Borgia réellement coupable des crimes que Sannazar lui reprochait même après la mort de son père ! (1) »

Ce ne sont pas seulement ces poètes lauréats de Ferrare qui ont parlé avantageusement de Lucrèce. Lisez encore; voici : Antonio Tebaldeo et Celio Calcagnini qui chantent la beauté et la vertu de la duchesse (2) ; Lelio Giraldi qui la regarde comme une femme accomplie (3); Marcello Filosseno qui vante sa sagesse, sa prudence, sa beauté,, sa douceur, sa chasteté restée toujours à l'abri de tout soupçon (4) ; Sardi qui la loue comme la princesse la plus belle et la plus aimable de ce temps et douée en outre de toutes les vertus (5); Libanori qui lui accorde la beauté, la vertu, toutes les qualités de l'esprit, un goût exquis, et qui la proclame les délices de ses contemporains et un véritable trésor pour eux (6); Jacopo Caviceo, le vicaire de l'évêché de

(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 140-143.

(2) Quadrio. Storia iV ogni poesia. — Tiraboschi, Stor. délia litteratura ital.

(3) Comment, délie cose di Ferrara, p. 181.

(4) Tiraboschi, Stor. délia litt. ital. — Quadrio, ibid. <• Lucrezia savia, prudente, bella, monsueta, Casta sopra ogni altra donna. >•

(5) Istorie Ferraresi, lib. X, p. 198.

(G) Mazzuchelli, Scrittori d'Italie., vol. V.

Ferrare, qui dans la dédicace de son Peregrino lui donne les épithètes de » belle et savante, sage et modeste i (1) ; Antonio Cornâzzani qui lui dédie son poème en terza rima sur le Christ et la Vierge (2) ; Giorgio Robusto d'Alexandrie qui lui rend le même hommage (3), et Luc Valenziano, de Tortone, qui dédie à la divine Lucrèce, ad divam Lucretiam, comme il l'appelle, le volume de ses poésies (4). Comment ne pas douter en entendant ce concert de louanges? Comment croire que l'abominable Lucrèce des romanciers ait été la même personne que cette Lucrèce Borgïa, duchesse de Ferrare, si aimée, si admirée, si louée par tous ses contemporains?

Nous entendrons tout àl'heure d'autres témoignages : mais puisqu'on a invoqué la poésie dans cette cause il convenait de rechercher si elle était représentée uniquement par Sannazar et Pontano. « La quantité de poètes qui étaient à ses pieds, dit M. Grégorovius, doit avoir été considérable et elle recevait leurs hommages avec la vanité satisfaite dont les belles femmes d'aujourd'hui font encore usage en pareilles circonstances. Quelques-uns de ces poètes étaient peut-être enivrés d'amour pour elle, d'autres l'encensaient par courtisanerie et pour capter sa faveur, mais tous se félicitaient de posséder en elle un idéal qui pouvait être, au moins pour eux. la source platonique de rimes et de poésie (5). »

(1) Caviceo, ajt. Qu.vdrio, Storia cVogui poesia, tom. VU.

(2) Tiraboschi, Stor. délia litt. ital., tom. VI.

(3) Qladrio, Stor. d'ogni poesia, tom. VIII.

(4) Roscoe, Vie et pontificat de Léon X, t. I, p. 385-386.

(5) GréijOrovils, Lucrèce Borgia, t. II, p. 143.

Parmi ces poètes qui louèrent Lucrèce, tous ne méritaient pas également d'attirer notre attention. Il suffisait de rappeler ceux qui firent un moment quelque bruit en Italie, sans que leur renommée pût traverser les Alpes. Mais voici l'Arioste dont la gloire n'aura pas de fin et que l'on n'oublie de citer que parce qu'il est favorable aux Borgia.

« Son Roland furieux, dit un auteur, est un document de la plus haute importance, si on le rapproche des documents historiques qui le complètent en l'expliquant. Arioste a connu les Borgia, et il les nomme presque tous, le duc de Yalentinois (cant. xxxui). Lucrèce (cant. xni), les enfants qu'elle a eus d'Alphonse d'Esté (cant. m), Graziosa et Angèle Borgia (cant. xlvi). Il se plaît à transporter les héros de son poème dans les lieux chers aux Borgia : Valence, Xativa; il y revient avec une complaisance marquée. Et ce qui mérite une sérieuse attention, ce n'est pas en courtisan qu'il le fait; s'il veut plaire par ce moyen, il ne prétend pas abdiquer une certaine indépendance, rare chez les poètes de ce temps-là. Il prononce avec éloge des noms qui pouvaient sonner mal aux oreilles des enfants d'Alexandre. Les Sforza. les Bentivogli, les Duguast coudoient les Farnèse et les Strozzi. Il blâme Jules II, mais il ne se gène pas pour railler les Espagnols et faire l'éloge de Sannazar. Il y avait sans doute dans les alliances contractées par les princes de Ferrare, et dans le changement d'idées accompli, des motifs pour Arioste de louer et de blâmer avec cette espèce d'indifférence. Toutefois, s'il n'eût été que courtisan, il n'eût pas évité, plus que Sannazar et Pontano.

l'écueil où s'est brisée toute inspiration poétique de ce temps-là : il eût servi sans scrupule les préjugés de ses protecteurs. L'histoire pense mieux d'Arioste, et ce n'est pas sans raisons. Elle lui reconnaît des qualités auxquelles on ne peut refuser l'estime et dont son œuvre a dû se ressentir. Sans orgueil ni ambition, aimant le silence, sobre et modeste dans ses habitudes, fidèle à ses amis et dévoué à son pays, il eût mérité tous les éloges s'il n'avait subi la molle influence qui passa des mœurs générales dans son cœur, et de son âme dans ses vers (1). »

Dans son Orlando Furioso où l'on retrouverait les archives de la maison d'Esté si elles pouvaient se perdre, Arioste célèbre deux fois Lucrèce dans des stances pour lesquelles elle n'aurait jamais pu offrir au poète des remerciements suffisants si elle avait prévu leur immortalité. Au chant treizième du Furioso la magicienne Mélice montre à Bradamante les femmes célèbres qui doivent naître d'elle ; après avoir parlé d'Eléonore d'Aragon , l'heureuse mère d'Alphonse, d'Hippolyte et d'Isabelle, elle continue :

« Comme une plante naissante croît et s'élève dans un terrain fertile, de même la beauté, la vertu, le bonheur et la haute réputation augmenteront sans cesse, et feront admirer sa belle-fille Lucrèce Borgia. Quoiqu'elle ne soit pas encore en vie, j'admire d'avance celle vis-à-vis de laquelle les autres femmes seront comme l'étain est à l'argent, le cuivre à l'or, le sombre pavot à la rose, le pâle saule au vert laurier et

(1) Le P. Olivier, Le pape Alexandre VI et les Borgia, p. 35-36, «t Préface de Roland Furieux, parPhiHpon de la Madeleine.

le verre peint aux pierreries orientales. Mais parmi toutes ces louanges qui lui seront prodiguées pendant sa vie et après sa mort, la plus belle de toutes sera ces brillants, ces grands principes , ces sentiments qu'elle aura fait passer à ses enfants , également illustres dans l'Eglise et dans les armes. L'éducation qu'ils auront reçue restera sans cesse empreinte dans leur âme, ainsi que l'argile neuve se ressent toujours de la première liqueur que le vase a reçue (1). »

Au chant quarante-deuxième le poète élève à l'excellence féminine un temple dont les superbes niches sont occupées parles statues des huit femmes du plus grand mérite qu'il y eût en Italie. Deux des poètes les plus célèbres accompagnent les héroïnes que l'Arioste fait entrer dans ce temple d'honneur. L'image de Lucrèce Borgia que portent comme ses champions les deux illustres

(1) Traduct. par le comte de Tressan.

Che ti dirô délia seconda nuora, Succeditrice prossima di questa, Lucrezia Borgia. di cui d' ora in ora La beltà, la virtft, la fama onesta, E la fortuna crescerà non meno Che giovin pianta in morbido terreno ?

Quai lo stagno all'argento, il rame ail' oro. Il campestre papavero alla rosa, Pallido salce al sempre verde alloro, Dipinto vetro a gemma preziosa; Tal a costei ch' ancor non nata onoro, Sara ciascuna insino a qui famosa Di singular beltà, di gran prudenza, E d' ogni altra lodevole eccellenza.

E sopra tutti gli altri incliti pregi Che le saranno e a viva e a morta dati.

poètes de Ferrare, Antonio ïebaldeo et Hercule Strozzi, occupe la première et la plus apparente de ces niches. L'inscription qui figure au-dessous de l'image dit que i Rome, sa patrie, doit lui donner le pas pour la beauté et la chasteté sur la Lucrèce antique (1). »

Il faut bien voir là autre chose qu'une exagération poétique. Si Arioste avait donné comme un modèle de vertus la femme qui eût mérité la plus faible partie des reproches adressés à cette princesse, s'il avait entouré d'une auréole de gloire un nom justement flétri et condamné à l'oubli, son hommage eût paru à tout le monde une sanglante ironie. « Quelque large qu'on fasse la part de la courtisanerie des poètes à cette époque et les égards pour ainsi dire serviles auxquels inesser Lodovico était tenu ouvris la famille d'Esté, remarque un écrivain italien moderne., il faut pourtant bien accorder que fart même de la flatterie a ses lois et ses bornes et que ce serait ignorer complètement

Si loderà che di costnmi i -

Ercole e gli aliri tigli avril dotati :

E dato gran principio ai ricchi fregi

Di che poi s' orneranno in toga*e armati,

Perché 1' odor non se ne va si in i'retta, Ch" in novo vaso, o buono o rio. si nietta.

(Cant. XIII, St. 69-71.

1 La prima inscrizion ch' agli occhi occorre,

Con lungo onor Lucrezia Borgia noina, La cui bellezza ed onestà preporre Debbe ail* antiqua la sua patria Roma.

I duo che voluto ban Bopra se torre Tanto eccellente ed onorata soma, Noma lo .-critto : Antonio Tebaldeo, Ercole Strozza ; un Lino, ed un Orfeo.

(Cant. XLII, St. 83.)

le monde et les usages de cour, de célébrer chez une personne princière les qualités mêmes dont le défaut l'aurait exposée à l'animadversion publique. Dans ce cas l'éloge aurait eu l'air d'une satire et eût été suivi sans doute de conséquences funestes pour le courtisan trop peu circonspect (1). » Le Tasse est un exemple presque contemporain de la susceptibilité de cette maison d'Esté. « Il n'est pas d'écrivain ferrarais, dit encore le marquis de Campori, qui n'ait loué les vertus et spécialement la chasteté de la belle duchesse | J . « Il reste acquis, dit à son tour M. Grégorovius. qu'à partir de son arrivée à Ferrare jusqu'à s;i mort. Lucrèce fut considérée comme un modèle de vertu (3). »

Une seule joie manquait au cœur d'Alphonse : un héritier de la couronne ducale. Deux fois déjà ses espérances de postérité avaient été anéanties par suite d'accidents arrivés à Lucrèce. Mais le 4 avril 1508 il vit son rêve se réaliser. Lucrèce lui donna un fils qui reçut au baptême le nom de son grand -père paternel.

« Hercule Strozzi vit. dans la naissance de cet héritier du trône ducal, l'accomplissement de ses prédictions. Dans un poème destiné à célébrer cet événement, il souhaitait, pour flatter la duchesse, que cet enfant prît pour exemple les actions de son oncle César et celles de son grand-père maternel Alexandre, car

(1) G. de Campori. Una vittima délia storia : Lv.crezia JJorgia, p. 10-11.

(2) Ibid.

(3) Grégorovios, Lucrèce Borgia, t. II. p. 146.

l'un et l'autre lui rappelleraient Camille, les Scipions et les héros de la Grèce.

» Quelques semaines à peine s'étaient écoulées, que le spirituel poète trouvait une mort terrible. L'attachement qu'il avait pour Lucrèce ne différait pas de celui d'un cavalier courtisan ou d'un poète qui rend hommage à la beauté; l'objet véritable de sa passion était Barbara Torelli, la jeune veuve d'Hercule Bentivoglio. Elle le préféra à un autre noble ferrarais et l'heureux Strozzi l'épousa en mai 1508.

« Treize jours après, le matin du 6 juin, on trouva le poète gisant à l'angle du palais d'Esté qu'on appelle aujourd'hui Pareschi ; il était enveloppé dans son manteau; on lui avait arraché les cheveux et son corps était percé de vingt-deux blessures. Ferrare tout entière s'en émut, car Strozzi était la gloire de la ville, un des plus spirituels poètes de son temps, le favori de tous ses émules, l'ami de Bembo et d'Arioste ; il jouissait des bonnes grâces de la duchesse et était bien vu à la cour. Après la" mort de son père Titus, il avait été investi de ses fonctions de président des douze juges de Ferrare. Il était encore à la fleur de l'âge ; il avait à peine vingt-sept ans (1). »

L'auteur de la mort de Strozzi resta inconnu. On a accusé généralement Alphonse ; sa passion pour Barbara Torelli dont il était devenu amoureux l'aurait porté à se souiller de ce crime (2). « Personne ne dit

<'l) Gtrégorovios, Lucrèce Borgia, t. II, p. 171-175.

(2) G. de Campori, Une. vittima délia storia : Lucrezia Borgia,

p. 8. — \Y. (tilbert, Lucrezia Borgia, etc.. t. II. p. 24G. — Tira- :. Storia délia Hit. ital.

le nom de l'auteur du meurtre, dit Paul Jove dans son éloge du poète, car le préteur se tut. Mais qui pouvait faire taire la justice, ajoute-t-il, sinon celui-là seul qui en possédait le droit (1) ? » Le duc, en effet, malgré sa vigilance à faire appliquer les lois, ne saisit pas les tribunaux de cette affaire.

Un méchant petit poète, Casio de'Medici, dans ses Epitaphii imprimés en 1525, donna Lucrèce comme ayant fait perpétrer cet assassinat :

« Hercule Stroci, a cui fu dato morte Per aver di Lucrezia Borgia scritto. »

Cette accusation posthume ne repose sur aucun fondement. « Les auteurs modernes, dit M. Grégorovius, n'ont pas accordé la moindre foi à cette accusation insensée. Arioste n'y croyait pas non plus, car autrement il n'aurait pas osé associer à Lucrèce, dont il place la statue dans le temple d'honneur des femmes de la maison d'Esté, Hercule Strozzi comme le héraut de sa gloire. En supposant même, ce qui n'est pas vraisemblable, que cette stance ait été composée avant la mort de Strozzi, Arioste, dans cette hypothèse, l'aurait modifiée avant de publier son poème qui parut en

f Aide Manuce ne croyait pas davantage à la culpabilité de Lucrèce, car il lui dédia en 1513 l'édition des poésies des deux Strozzi, le père et le fils, avec une introduction dans laquelle il la porte aux nues (2). »

Comme contre-poids aux hommages dont la du—

(1) Elogia doctorum virorum, p. 104.

(2) Grégorovils, Lucrèce Borgia, t. II, p. 177.

chesse était entourée, la providence avait mis au fond de son cœur une douleur secrète. Nous nous rappelons que le fils de Lucrèce et d'Alphonse d'Aragon était demeuré à Rome sous la tutelle du cardinal François de Borgia. A la mort d'Alexandre YI le soulèvement armé des Orsini et des Colonna avait mis les jours de cet enfant en danger. Le cardinal voulut le soustraire à de nouveaux périls et le conduisit dans le royaume de Naples, peut-être à Squillace auprès de son oncle don Joffré et de la princesse Sancia sa tante, sous la protection de l'Espagne qui l'avait reconnu pour duc de Bisceglie. La tendresse de Lucrèce souffrait de cet éloignement de son enfant. Cette douleur tempérait toutes ses joies. Le cardinal lui proposait de vendre tous les biens meubles de son fils et de le mettre en sûreté hors d'Italie , en Espagne par exemple. Lucrèce en fit part à son beau-père. La ré ponse du duc trouvée par M. Grégorovius parmi les papiers de Lucrèce conservés aux archives de Modène est un nouveau témoignage de son attachement pour la princesse sa belle-fille.

« Illustrissime signora. notre bien-aimée belle-fille et fille, nous avons reçu la lettre de Votre Seigneurie avec celle que le Révérendissime cardinal de Cosenza vous a adressée et que vous nous avez transmise; nous vous la retournons avec la présente ; elle n'a été lue par personne que nous-même. Nous avons remarqué la prudence qui a inspiré Yotre Seigneurie ainsi que ledit cardinal, dont les conseils sont si raisonnables qu'on ne peut dire qu'une chose, c'est qu'il est rempli de bonté et de sagesse; ayant réfléchi h

530 LUCRÈCE A FERRÀBE.

tout cela, il nous a semblé que Votre Seigneurie peut et doit consentir à ce que ledit révérendissime monseigneur propose de faire. Il me semble que Votre Seigneurie lui a de grandes obligations pour les preuves de profond attachement qu'il vous a données ainsi qu'à l'illustrissime don Rodriguez votre fils, qui, on peut l'assurer, lui doit d'être resté en vie. Il est vrai que don Rodriguez se trouvera bien éloigné de Votre Seigneurie : mais il vaut pourtant mieux qu'il soit loin et à l'abri du danger que rapproché et en péril, comme le cardinal indique qu'il y serait; du reste, la distance qui vous séparera de lui ne sera pas une raison pour que l'affection qui. existe entre vous et lui diminue. Quand il sera grand, il pourra selon les circonstances du moment se décider soit à revenir en Italie, soit à rester à l'étranger. C'est une bonne précaution que celle indiquée par le cardinal de faire de l'argent des meubles pour subvenir à ses besoins et augmenter ses revenus, comme il déclare vouloir faire. Tout considéré et comme je l'ai dit, il me semble bon de consentir à son projet. Néanmoins si Votre Seigneurie qui est remplie de sagesse était d'un autre avis, nous nous en rapportons à sa détermination. Portez-vous bien.

Codegorio, 4 octobre 1508.

Hercule, duc de Ferrare (1). »

Lucrèce tremblait pour son fils ; elle redoutait pour cette précieuse vie la vengeance des barons romains ; ces craintes condamnaient à vivre loin de sa mère le

(1) Aux archives d'Etat, à Moclène. Citée par M. Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. II. p. 12f>-127.

jeune Rodriguez dont la présence aurait été du reste importune à Alphonse. En 1506, le jeune duc de Bisceglie était à Bari auprès de la duchesse Isabelle d'Aragon. La mort de la princesse Sancia arrivée cette même année avait sans doute occasionné ce déplacement. La duchesse de Bari était cette malheureuse veuve de Jean Galéas, la victime de Ludovic le More. On se souvient que Commines a vanté les qualités d'Isabelle dont les infortunes n'ont peut-être pas d'exemple dans l'histoire. Elle s'était retirée à Bari. ville que Ludovic le More lui avait cédée en 1499. Rodriguez se trouvait donc auprès de l'infortunée sœur de son père. La pensée de Lucrèce était sans cesse tournée vers son enfant, elle s'occupait de ses intérêts, des messagers la tenaient constamment au courant des progrès de son fils et apportaient à celui-ci des témoignages de sa sollicitude et de son affection. Mais cette jeune fleur épanouie au printemps de sa vie loin de la tige qui l'a portée ne tarda pas à se flétrir et à mourir.

L'agent de Mantoue, Stazio Gadio, écrivait à Rome, le 28 août 1512. à son souverain Gonzague : « On a reçu ici la nouvelle certaine que le duc de Biseglia. fils de Mme la duchesse de Ferrare et du duc Alphonse d'Aragon, est mort à Bari. où la duchesse de Bari l'avait auprès d'elle. » Lucrèce elle-même informait de cet événement une personne dont on ignore le nom. à laquelle elle disait dans une lettre datée du 1er octobre : « Je suis plongée dans le chagrin et les larmes, en raison de la mort du duc de Biselli. mon très cher fils, sur laquelle le porteur de la présente vous donnera des

5&2 LUCRÈCE A EEKRAEE.

renseignements plus détaillés f'I'i. » Pauvre mère! Sa douleur fut profonde; elle s'augmentait en ce moment des préoccupations dans lesquelles la plongeaient les dangers que courait son mari, dans la guerre qui désole une nouvelle fois l'Italie.

Alphonse était monté sur le trône ducal en 1505 à la mort du due Hercule. Le moment était plein de dangers. Venise, maîtresse de plusieurs places de la Romagne qu'elle refuse de restituer au Saint-Siège, cherchait à enlever à l'Etat ferrarais les bouches du Pô. tandis qu'à Rome Jules II s'apprêtait à soumettre Bologne et. s'il y parvenait, à attaquer peut-être Ferrare. Cet Etat fut heureux d'avoir Alphonse pour souverain.

Cependant la ligue de Cambrai se forme contre Venise. Alphonse entre dans la coalition et sa valeur aide puissamment à humilier l'orgueil de Lion de Saint- Marc.

La commotion qui agita à cette époque l'Italie se fit sentir à Ferrare. Les premières années de tranquillité dont Lucrèce avait joui étaient passées. Sa vie est dorénavant influencée par la politique. « Il n'est pas surprenant, dit M. Grégorovius, que pour ces raisons la personnalité de Lucrèce disparaisse tout à l'ait pendant cette époque, ou du moins soit éclipsée par les événements politiques dont Ferrare était le théâtre. Les chroniqueurs de Ferrare ne font mention d'elle qu'à piopos de la naissance de ses enfants, et, dans toute la biographie d'Alphonse par Paul Jove. elle n'est nommée que

(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia. t. II. p. 180-1 --T.

deux ou trois fois, mais avec des témoignages de grande considération (1). »

Un moment cette tempête politique parut devoir emporter Ferrare. C'était après la bataille d'Agnadel. où Louis XII se couvrit de gloire (14 mai 1509); le roi venait de reprendre le chemin de la France, laissant à La Palisse un corps de troupes qui devaient faire leur jonction avec les forces coalisées. Ce fut pour les Vénitiens un événement heureux que l'éloignement du monarque français, ils crurent le moment favorable de relever la fortune de la république et de faire expier à Ferrare l'appui que le duc avait prêté à la coalition. Dix-huit galères remontant le Pô dévastent tout sur les deux rives du fleuve et jettent la terreur dans la ville. Mais la bravoure d'Alphonse et du cardinal son frère firent payer chèrement à Venise cette tentative. Elle perdit 3.000 hommes et le cardinal d'Esté ramena en triomphe à Ferrare quinze des galères vénitiennes; les trois autres avaient été coulées pendant l'action. L'artillerie, que l'habileté d'Alphonse dans les arts mécaniques avait portée à une grande perfection, avait décidé de la victoire. La duchesse, suivie de tout le peuple, sortit au-devant des vainqueurs.

Alphonse s'était couvert de gloire; cette même année lui apporta une grande joie. Lucrèce donna le jour à un deuxième fils qu'on appela Hippolyte.

La guerre obligeait Alphonse à quitter ses Etats; il en confiait en son absence la régence h la duchesse. « C'était une femme prudente, dit M. Grégorovius

(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. II. p. 170-180.

534 LUCRÈCE A FERRAKE.

dont nous nous plaisons à reproduire le témoignage. Son père ne s'était pas trompé dans l'idée quil avait de son intelligence. Elle se fit aussi reconnaître en qualité de régente de Ferrare. On la voit agir à ce titre pour la première fois en 1506, et d'une manière hautement honorable pour elle. Les Juifs avaient été maltraités à Ferrare. Lucrèce édicta une loi pour les protéger et donna des ordres pour que les coupables fussent punis sévèrement. En lui dédiant les poésies de Strozzi. Aide, après avoir célébré ses autres qualités, telles que sa crainte de dieu, sa bienfaisance envers LES PAUVRES ET SA BONTÉ POUR CEUX QUI L'EN- TOURAIENT, ajoutait tout spécialement qu'elle était une excellente régente, dont le jugement sagace et l'esprit pénétrant émerveillaient ses sujets (1). »

Le caractère irréprochable du célèbre Aide Manuce donne un poids inestimable à cet éloge. De l'aveu de tous, le panégyriste était ici incapable de prostituer la louange en l'adressant à une femme qui eût ressemblé au portrait qu'ont tracé les poètes napolitains. Il y a encore dans cet éloge quelque chose qui nous montre Lucrèce Borgia sous un jour bien favorable. On sait combien Aide eut de peine à réaliser ses vastes desseins. Il n'épargna pour cela ni dépenses, ni fatigues. Erasme, qui le seconda de tout son pouvoir, avait une si haute idée de la constance et des talents du célèbre imprimeur qu'il dit dans ses Adages que si quelque divinité tutélaire lui avait prêté son assistance, le monde savant aurait été bientôt en possession des

(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. II. |>. 178-17!». — V. Pièces Justificatives, u° 25.

œuvres, non seulement de tous les écrivains grecs et latins, mais aussi des auteurs hébreux et chaldéens, tellement que les littérateurs n'auraient plus rien eu à désirer sous ce rapport. Or. la noble duchesse de Ferrare fut jusqu'à un certain point cette divinité tutélaire que le célèbre humaniste désirait pour son ami. Il ressort de cette dédicace dont nous parlions que Lucrèce lui avait proposé de couvrir tous les frais de la grande entreprise qu'il méditait. Si ce que dit Aide Manuce est véritable, et comment en douter ? il fallait que la duchesse eût une âme noble et généreuse. « Votre principal désir, ainsi que vous l'avez assuré vous-même, dit-il, est de plaire à Dieu, et d'être utile, non seulement à vos contemporains, mais aux générations futures, afin qu'en sortant de cette vie, vous puissiez laisser des monuments qui attestent que ce ne sera pas en vain que vous aurez vécu. » Par là, le nom de Lucrèce Borgia s'impose avec celui d'Aide Manuce à la reconnaissance des véritables amis des lettres (1).

(1) Cf. Roscoe, Vie et pontificat de Léon X. t. I. p. 124-133, et 38Ù-3SS.

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