RODRIGUE BORGIA, CARDINAL
enfants aux soins de Vanozza et convinrent sans doute avant de se séparer qu'elle irait le rejoindre un peu plus tard en Italie.
On se figure aisément l'accueil qui l'attendait à la cour de son oncle. Il fut reçu au palais pontifical avec toutes sortes d'honneurs. Le Pape se montra paternellement affectueux pour son neveu ; il promit de le regarder comme son fils et lui fit quitter le nom de son père pour celui de sa mère Borgia (1). Le saint vieillard ne pouvait se représenter ce nom flétri un jour par le mensonge et la calomnie i Pour permettre à Rodrigue de tenir un rang honorable, il lui dozma en commende l'évêché de Valence.
Depuis plusieurs sièdes, les seigneurs et patrons ecclésiastiques avaient introduit la coutume de disposer d'une partie des revenus d'un bénéfice; une partie restait au titulaire sous le nom de mense^ l'autre était attribuée à un commenditaire, adpiinistrateur purement temporel et la plupart du temps séculier. Cet usage, que l'Eglise tolérait comme un témoignage de déférence pour des bienfaiteurs zélés de l'Eglise, ouvrit la porte à de nombreux abus ; là, surtout, où l'intrigue et une ambition sacrilège avaientfaittomber la crosse épiscopale ou abbatiale aux mains de la puissance séculière. On vît alors les princes séculiers se servir des biens de l'Eglise comme monnaie courante pour payer leurs favoris et leurs favorites. Calixte III suivît, dans le cas actuel, une législation en vigueur et qui aux mains de l'autorité spirituelle n'engendra jamais les mêmes désordres.
(1) Raynaldi, ann, i4S8^ num. 4i.
Le pieux pontife n'oubliait pas qu'il avait des deroirs <le discrétion, de prudence et de sagesse; l'histoire dit qu'il n'y manqua jamais. Aucune pensée égoïste ne fit jamais battre ce grand cœur. Il était plus jaloux de gagner la haute intelligence de son neveu & la cause du bien que d'amasser des honneurs surla tète des siens. Le nom de Borgia n'avait aucun besoin de l'éclat des distinctions. Sa gloire illumine les premières «t les plus belles pages de l'histoire nationale. Pour ne pas arracher brusquement Rodrigue aux fonctions du siècle y il lui confie une administration toute temporelle : la légation des Marches (1). Il le crée en même temps cardinal du titre de S.-Nicolas in Carcere TuUiano* Insigne faveur, sans doute, pour un jeune homme de vingt-cinq ans. Mais qui ne voit que cette dignité, qui ne l'obligeait nullement à entrer dans les ordres sacrés, devait par son prestige rendre plus facile le gouvernement de sa légation? D'ailleurs, les cardinaux qui avaient remarqué le savoir, la tenue modeste et l'air digne de Rodrigue ne firent entendre aucune plainte (2).
Ce n'est pas sans une intention particulière que CaUxte avait donné à son neveu le gouvernement des Marches. Bologne, renommée par sa fameuse Univer-
(1) Mn. Stltii, HUt. de Europa, cap. xl.
(2) « Bif cardmalet a Galixto creati sunt ; priitto tref ex qnibot d«o Dépotes ejnB fuere (a), quorum etai fuit aetas aliquanto minor qnam tanta dignitas videretur exposcere, doclrina tamen et circumspectio et morum snafitas id honoris haud injuria consecuta oenaetur. . • • jEh, Sylvii Hist. de Europa, p. 461, édit. de B&le.
(a) Ce second neveu était le cousin de Rodrigue, Jean de Mila qui nionrut bientôt après.
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site, qui n'avait d'égale que TUniversité de Paris, Bologne, la ville savante par excellence, était dans le voisinage de sa légation. Son cousin Jean de Mila, créé cardinal en même temps que lui, en était légat. Rodrigue pourrait, dans les loisirs que lui laisseraient les soucis des affaires, aller perfectionner là ses études sous la direction de maîtres célèbres. La Renaissance avait mis en honneur les lettres; leur culte s'alliait très bien avec les fonctions publiques, la cour de Laurent le Magnifique avait donné une impulsion qui fut suivie dans toute Tltalie.
L'année suivante eut lieu un événement qui révéla toute l'activité, tout le courage et toute, l'intelligence de Rodrigue. Le Picenum, aujourd'hui la Marche d' Ancône, avait été pendant un demi-siècle séparé des Etats de TEglise et soumis à Francesco Sforza, général des troupes de Visconti, qui s'en était emparé par trahison sous le pontificat d'Eugène IV. Le pontife tenta plusieurs fois vainement de reprendre ce fief de l'Eglise. Depuis, Sforîa fut renversé par un jeune aventurier d'Âscoli, nommé Giosia, qui prit sa place; les habitants, indignés de la tyrannie que ce dernier faisait peser sur son propre pays, s'étaient soulevés et l'avaient chassé. La province se replaça alors sous la protection du Pape. Elle jouissait de la paix lorsqu'au moment où nous sommes arrivés, secrètement appuyé par Ferdinand de Naples, irrité contre Callxte III qui lui refusait rinvestiture de la Sicile pour son fils naturel, Giosia, à la tète d'une armée d'aventuriers formés à sa discipline et dont la fortune était liée à celle de leur chef, s'empara d'une citadelle voisine d'Âscoli. De là,
il portait la désolation et la mine dans les campagnes environnantes. Le succès de cet aventurier mettait en péril le patrimoine de saint Pierre (1).
Bodriguequela nature avait doué d'une haute pénétration servit merveilleusement les intérêts du Saint-Siège. Quelles mesures il prit pour rétablir la paix dans la province, nous l'ignorons; ce que nous savons, c'est que le succès de sa légation fut complet. Le célèbre Piccolomini, évèque de Sienne, qui devait ceindre bientôt la tiare, adresse à Rodrigue une lettre remplie de son admiration.
• Je me réjouis, lui dit-il, de voir briller votre vertu € au milieu des contrariétés et des difficultés de votre
• situation. Tous ceux qui viennent de la province rap- € portent que c'est par votre sollicitude, votre dili-
• gence, votre zèle et la supériorité de votre esprit, € qu'elle a évité de graves dangers. Votre Eminence a « été élogieusement recommandée aux cardinaux par « le Souverain-Pontife. Le Sacré-Collège proclame, lui « aussi, votre mérite. Vous avez sauvé Ascoli d'une « ruine qui entraînait non seulement la perte des Mar- « ches, mais encore celle de tout le patrimoine de saint
• Pierre. Courage donc ! Prenez toujours votre part du c fardeau commun. Travaillez sans relâche, comme € VOUS avez fait, à la conservation du patrimoine ecclé- « siastique. Ce sera pour vous une source de gloire « qui rejaillira non seulement sur Votre Eminence,
(1) MuRATORi, t. XXI, p. 226 ; t. XXIV, p. 1110.— Corio, Tstoria di Milano, p. 676. — Macchiavklli, Storia Fiorent,, libr, VI. — Raynaldi, ann, i442^ num, 2, — ^n. Stlv., Hist, de Europa^ cap. IV.