‹ Les Borgia histoire du pape Alexandre VI., de césar et de Lucrèce BorgiaChapitre 17 sur 108 · LE CARDINAL BORGIA SOUS LE PONTIFICAT DE PIE II · texte numérisé non relu

LE CARDINAL BORGIA SOUS LE PONTIFICAT DE PIE II

c lui donnent des années de plus; sa science égale celle c du pontife son oncle (1). »

Mais tout à coup la protection de son oncle lui manqua; Dieu venait d'appeler Calixte au repos (8 août 1458). Aussitôt, les Colonna et les Orsini, qui supportaient difficilement le commandement de Pedro-Luiz se soulevèrent, menaçant les biens et la personne des étrangers. La protection du Sacré-Collège aurait été impuissante à sauver l'Espagnol contre les inimitiés de ces deux redoutables maisons, sans le dévouement du cardinal Barbo, qui devait plus tard monter sur le siège pontifical sous le nom de Paul IL Ce cardinal le fit sortir de Rome à la faveur d'un stratagème et ne l'abandonna pas qu'il ne fût en sûreté à Civita-Vecchia (2). Peu de temps après, en décembre de la môme année, don Pedro-Luiz suivait son oncle dans la tombe (3). Rodrigue restait seul pour soutenir l'éclat du nom de Borgia. Sa fortune, il semble, aurait dû être ébranlée par cette révolution; pourtant, il n'en fut rien; son crédit allait même, au conclave, déterminer le choix du successeur de Calixte IIL

Deux factions se trouvaient en présence au sein du Sacré-Collège. Les partisans de la France mettaient en avant la candidature du cardinal d'Estouteville, les Italiens se prononçaient en faveur des cardinaux de Bologne et de Sienne. Le premier était le frère de

(1) Aiit. Sylv., De moribuê Oermaniœ.

(2) JËaiv, ViTBRB., Historia xx sœculo. Bis. de la bibl. angélique. ^N. Sylv., Comment,^ lib. II. — Muratori, Rer, Ital, script., tom. III, part. II.

(3) Ratnaldi, AnnaUSf ann, 1468, n. 41. ^ Oreoorovius, Lu» crèc€, t. I, p. 96, Trad. franc.

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Nicolas V; nous sommes déjà Tamiliarisés avec le nom du second, c'était le célèbre JEaeas Sylvius Piccolomini. Tous deux, ^neas SyWius plus particulièrement, possédaient ce mérite supérieur qui appelle les grandesdignités. Le peuple, souvent bon juge, envoyant les deux prélats faire leur entrée au conclave, s'accordait à dire que l'un ou l'autre serait pape (1).

Le conclave dura quatre jours. Les deux premiers jours se passèrent en conférences ou à préparer divers articles de réforme que chaque cardinal s'engageait, s'il était élu, à faire exécuter. Le troisième jour, au premier tour de scrutin, le cardinal de Bologne et le cardinal de Sienne se partagèrent inutilement les suf> frages.Le quatrième jour, le cardinal de Bologneavait perdu plusieurs voix, mais le cardinal d'Estouteville avait pris sa place et empêché le succès de Piccolomini. Le parti d'Estouteville était puissant; ou pouvait craindre des intrigues. Le conclave résolut de h&ter l'élection en ayant recours à l'accesso. ■

Le moment était solennel : tous les Pèresse tenaient immobiles sur leurs sièges, pâles et silencieux. On sentait, dit un auteur, comme l'action de l'Eïsprit'SaîDt planer sur l'assemblée. Cette scène d'attente soleonelle dura quelques instants. La parole appartenait d'abord au vice-chancelier. Rodrigue Borgia se leva lentement; tous les regards, dans lesquels se peignaient une profonde anxiété, étaient tournés vers lui. Nul n'avait déjà plus d'autorité que le jeune cardinal (2). U

D jiratict di qneito SoggstUi D in giorno lo 1

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parait assez probable qu'il avait été sollicité parles deux partis, mais rien n'avait trahi sa préférence. Alors, de sa voix forte et vibrante, il dit : J'accède au cardinal de Sienne (1).

Cette déclaration, en entraînant les cardinaux Théobaldo et Colonna, ruinait le parti d'Estouteville. Piccolomim fut aussitôt acclamé, malgré les résistances d'Estouteville et du cardinal de Saint-Sixte. Mais ces derniers ne pardonnèrent jamais à Borgia leur défaite, et il rencontrera plus tard sur sa route les rancunes du parti vaincu.

Pie n était digne de la place éminente à laquelle la Providence venait de l'appeler par les suffrages du Collège apostolique. Aucun nom n'était, à cette époque, plus généralement célèbre et populaire que celui d!JE' neas Sylvius. Son désintéressement, son impartialité, sa justice étaient proverbiales. Le nouveau pape n'a pas de parents; servez l'Eglise, vous serez ses fils bienaimés. On a dit avec vérité que la figure historique de Pie II occupe une place à part, au milieu des hommes illustres du xV siècle. Tout-puissant sous le règne précédent, il ne faisait qu'échanger le rôle de ministre contre celui de souverain ; ses habitudes restèrent les mêmes, comme son cœur.

Borgia continua à occuper la charge de vice-chancelier. Ses ennemis n*ont jamais étudié attentivement les documents de cette époque; ils y auraient remarqué

eoD gitmdîtsima loro contento di reder stabilito nel loro numéro nno che aTanzava tutti cou la soprabondanza di tanti dotti : « Vita ms, di Rodrigo Borgia, papa col nome di Atessandro VI, in- 4, bibliot. Casanataiise.

(1) Ratnaldi, aan. 1458, n. 3 : PU II annus i.

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l'estime publique qui entourait le jeune cardinal. La maturité de son jugement, la rare pénétration de son esprit, la gravité de ses actions relevaient chaque jour à un plus haut degré d'estime dans l'esprit des cardinaux ses frères. Le peuple était fasciné par ses talents, ses libéralités et ses manières royales: les lettrés exaltaient la protection qu'il donnait aux lettres, aux arts et aux sciences. Les pauvres n'imploraient jamais en vain sa munificence. On pourrait peut-être lui reprocher trop de recherches dans ses vêtements et de faste dans sa maison.

Pie m'entretenait souvent et reportaiten témoignage d'affection à Rodrigue la reconnaissance qu'il av^t vouée à, la mémoire de Calixte III, son bienfaiteur.

C'est cependant ici qu'il faut placer un document qui semble indiquer que Rodrigue faillit une fois & cette sage réserve qui doit toujours entourer un prince de l'Eglise.

Cette pièce accusatrice est-elle réellement authentique ? Quelques critiques en doutent (1). Mais tout en

(1) Nout nom bornerons b exposer îd &vec la plus etrieie imp&rtialitë les BrgumeDti de* deai opioloai en présence. Le lecUar te proiiaiicer& luî-m^me.

D'uWrJ, ceui qui atlaquent l'authenticité da la lettre ne troaTent àans sa forme lîtlérairs rien qui rappelle ^néaa Sylvius. On connaît le culte qu'jiCnéaa &;lvius atait fouë aui Muses. Lee liltérateuri ae dÎEputateat sesletlreB. Qu.ind il ceignit la tiare, il ne renonça pasfeton culte pour la forme; à ce point de Yue, cette lettre est indigne de lui.

Mail ce qui eil plus déâeit que l'argiimeDl littéraire, c'est la silence de Qob^llian. Comment lui, »i attentif k décrira les moindres actes lie ce ^torieui pontiHcst, ne parla pas de ce faiti Ce silence ett au moins étmnfe ; ne t'orce-t-il pas b regarder cette lettre comme apocryphe I

Enâu. le fooj Je l'accuHation est inTraisemblable. Invraisemblable c* vieui cnnlinal, compagnon de Rodrigue, se livrant h dei

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la' supposant incontestable, hàtons-nous de dire, si nous l'avons bien comprise, qu'on en a tiré des conclusions peu rigoureuses et par conséquent trop partiales. La haine et l'esprit de parti grossissent démesurément les objets. Ce document est, du reste, le seul qu'on puisse invoquer contre la vie privée de Borgia. Pie II était allé demander aux bains de Pétrioli le

danses effrénées et aux jeux de la galanterie comme un jeune homme. Invraisemblable principalement cette réunion dans les jardins Bichi des dames Siennoises avec deux cardinaux et quelques domestiques, à l'exclusion de tou9 les pères, de toutes les môres, de tous les frères, de tous les parents et surtout de tous les maris. Cette dernière invraisemblance ne dépasse-t-elle pas toutes les bornes et ne suffit-elle pas pour faire sérieusement douter de Tauthenticité de la lettre t

A ces raisonnements, les défenseurs de son authenticité répondent : « La constatation de Texistence de la bulle dans un volume des archives du Vatican ne met-^lle pas à néant toutes les objections présentées contre Tauthenticité de la pièce. . . f la bulle est dans le liber hre^ vium ad principes, p. 161-163, oti Tindique Raynaldi; cela suffit à la preuve de Tannaliste... » Cette présence de la bulle dans le lïber bre^ vium « équivaut à une transcription officielle. » {Revue des ques^ tions historiques, l" avril 1S8I).

Mais les adversaires répliquent : conclure de la présence d'une bulle dans un volume des Archives du Vatican k son authenticité, lorsqu'elle porte d'ailleurs des signes de fausseté, peut ne pas sembler ti tout le monde un argument décisif. Est-ce donc un dogme qu'aucune pièce fausse ne peut se glisser dans les recueils des actes pontificaux f Qu'est-ce qui peut garantir sa transcription officielle ? Ainsi, Pie II avoue écrire sur de simples rapports; et néanmoins, sans attendre le retour du cardinal, sans avoir entendu ses explications, sans s'être assuré jusqu'K quel point son jeune ami a mérité des reproches, il aurait fait transcrire dans les Archives du Vatican un pareil blâme contre un cardinal si haut placé, dont il se déclare l'ami dans ce même document, contre un cardinal k qui il doit la tiare, qu'il pressent devoir lui succéder un jour I Tout cela paraît bien invraisemblable ! Jamais Pie II n'a agi ainsi !

Tels sont les arguments présentés de part et d'autre, pour ou contre Tauthenticité de la lettre. (V. le journal V Univers, n* du 15 mai 1881.)

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rétablissement de ses forces. C'est là qu'il revint aux oreilles de ce rigide Pontife que le jeune cardinal, à Sienne, au milieu d'une réunion mondaine, n'avait pas gardé suffisamment la dignité de son état. Si ce document est authentique, il est impossible d'excuser Rodrigue de toute imprudence. Mais, même dans ce cas, disons dès maintenant qu'il est probable que la malignité avait exagéré les faits. Le Pape adressa à son jeune ami de sévères reproches. Ne poursuivant ici d'autre but que la recherche de la vérité, qu'elle soit favorable ou défavorable à Borgîa, nous n'hésitons pas à mettre ce document dans toute son intégrité sou s les yeux du lecteur, et nous le prions de le lire, comme nous, avec attention et sans aucune idée de parti pris . € Cher fils, dit le Pape, plusieurs dames de Sienne qui sont adonnées aux frivolités mondaines s'étant réunies il y a quatre jours dans lès jardins de Jean de Bîchi, Votre Grandeur, peu soucieuse des fonctions dont elle est revêtue, s'est trouvée au milieu d'elles, comme nous l'avons appris, depuis la dix-septième heure jusqu'à la vingt-deuxième ; et vous y avez eu pour compagnon un de vos collègues, que son âge, à défaut de la révérence due au Saint-Siège, aurait dû rappeler à son devoir. Là, à ce que nous avons entendu dire, on s'est livré aux danses les plus licencieuses; là. nulles séductions amoureuses n'ont été oubliées, et TOUS vous y êtes conduit comme si vous faisiez partie de la jeunesse mondaine. Nous rougirions de répéter tout ce qui s'y est passé, car non seulement de tels actes, mais même les mots qui les désignent sont indignes du rang que vous occupez. Les maris, les pères.

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les frères, et les parents des dames qui se tronvalent là n'ont pas été admis auprès de vous, et cela pour que vos divertissements licencieux fussent d'autant plus libres; vous seuls, avec quelques serviteurs, auteurs et panégyristes de cette dissipation, avez été témoins de ce spectacle. Aujourd'hui, à Sienne, dit-on, il n'est question que de votre légèreté et tout le monde la tourne en dérision; et ici, à ces bains où se trouvent réimis une grande quantité d'ecclésiastiques et de laïques, vous êtes la fable du jour. Notre déplaisir est inexprimable, car cette conduite est un opprobre pour la condition et les fonctions ecclésiastiques; on dira de nous qu'on nous fait riches et puissants, non pas pour mener une vie irréprochable, mais pour nous fournir le moyen de donner libre cours à nos passions. Aussi les princes et les puissances nous méprisent-ils, et nous sommes journellement en butte aux railleries des laïqvtes; on nous reproche notre propre conduite, quand nous voulons blâmer les autres. Vous êtes préposé. cher fils, à Tévêché de Valence, qui est le premier d'Espagne ; vous êtes de plus chancelier de l'Eglise, et, ce qui rend votre conduite encore plus blâmable, vous siégez avec le Pape au milieu des cardinaux qui forment le conseil du Saint-Siège. Nous soumettons le cas à votre propre jugement : est-il convenable pour un homme de votre condition de vous montrer ainsi assidu auprès des femmes, d'offrir à celles que vous préférez des fruits et des vins choisis, d'assister à ces spectacles qui flattent les sens ? On nous blâme à cause de vous. on s'en prend à la mémoire de votre bienheureux oncle Galixte, qui a eu tort, selon bien des gens, d'accumuler

tant d'honneurs sur votre tète. C'est en vain que vous feriez valoir votre âge pour excuse; vous n'êtes plus trop jeune pour ne pas comprendre les devoirs que vos dignités vous imposent. Un cardinal ne doit pas offrir de prise à la censure, et ses mœurs doivent servir d'exemple à tous. Avons-nous bien le droit de nous fâcher si les princes temporels nous désignent sous des titres peu respecteueux, s'ils nous contestent la possession de nos biens et s'ils nous obligent à nous soumettre à leurs injonctions ? n faut avouer que nous dirigons nousmêmes les coups qui nous sont portés, et que nous préparons de nos propres mains ces afflictions en diminuant chaque jour l'autorité de l'Eglise par nos façons d'agir. Nous en sommes châtiés en ce monde par le déshonneur, comme nous le serons dans l'autre par les peines que méritent de telles fautes. Puisse donc votre sagesse mettre un frein â ce dérèglement ; puissiez-vous avoir toujours présentes devant les yeux les dignités dont vous êtes revêtu, et ne pas p^mettre que le nom de galant vous soit donné parmi les femmes et les jeunes gens ! Si ces désordres se réitéraient, nous serions obligé de montrer qu'ils ont lieu malgré nous et à notre grand regret, et, en pareille circonstance, notre blâme aurait pour effet de vous couvrir de confusion. Nous vous avons toujours aimé, et nous croyons que vous méritez notre protection comme un homme en gui Fon peut reconnaître tm caractère sérieux et modeste. Conduisez-vous donc de telle façon que nous puissions garder l'idée que nous avons de vous, et rien ne peut y contribuer davantage que l'adoption d'une vie régulière. Votre âge, qui permet encore d'espérer

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un amendement, nous autorise à vous donner ces admonestations paternelles. Pétrioli, le 11 juin 1460 (1). »

Le P. Olivier fait au sujet de cette lettre de très judicieuses remarques (2). t Le Pontife ne dit pas qu'il sait de source certaine les désordres attribués au jeune cardinal; il en parle simplement comme d'un bruit accrédité à Sienne, d'où il est arrivé jusqu'à Pétrioli. Il accorde, il est vrai, une grand importance à ce bruit, non pas en raison de l'autorité de ceux qui le colportent, mais en raison de la défaveur qu'il peut jeter sur le ministère apostolique et la dignité cardinalice. Sa pensée est aussi claire que possible, et les allusions à l'amoindrissement de l'autorité et de l'influence pontificales, que de tels reproches pouvaient causer parmi les princes et les peuples, ne laissent aucun doute sur sa conviction. Pie II se souvenait d'^Enéas Sylvius; le Pape empruntait au lettré le souvenir de cette épouse de César qui ne devait pas même être soupçonnée, et il en faisait l'application à la renommée du prélat, compromise parce qu'elle était devenue suspecte. C'est ce que montre plus clairement encore l'allusion faite aux récriminations des ennemis de Borgia, reprochant à CalixtelII l'élévation d'un si jeune homme à de si hautes dignités. Pie II avait l'esprit trop large et une connaissance trop exacte des hommes pour ne pas apprécier à leur juste valeur les on dit qui défraient les loisirs des baigneurs ; mais il tenait en trop haute estime le caractère dont Rodrigue était revêtu pour soufifrir qu'on y portât atteinte. À ce point de vue, la réprimande du

(1) V. Pièces justificatives, n«6.

(2) Le pape Alexandre VI et les Borgia, p. 162.

Pape n*a rien de trop sévère et nous la considérons comme un des actes les plus louables de ce grand pontificat.

c Si Ton objecte le peu d'à-propos de la sévérité

déployée par le Pape à rencontre d'une faute ainsi atténuée, nous prierons qu'on n'oublie pas la situation exceptionnelle de Rodrigue parmi les Siennois. Il avait à leur reconnaissance des titres particuliers : les regards s'attachaient sur lui avec une attention qui pouvait facilement devenir de l'exigence. En outre, il était à Sienne, en compagnie d'un autre cardinal, à qui son âge eût dû, suivant l'expression de Pie II, inspirer de plus saines pensées, si le souci de sa di~ gnité ne les lui inspirait pas. Ne voulant peut-être pas (comme il parait par la lettre adressée à Rodrigue seul) faire à ce cardinal les reproches qu'il avait mérités plus encore que son jeune collègue, le Pape frappait d'une main plus dure le vice-chancelier, afin d'atteindre en lui le coupable qu'il paraissait épargner. >

Il est digne de remarque que le Pontife n'enjoint même pas à Rodrigue de s'éloigner de Sienne, où cependant sa présence eût été un scandale, s'il avait forfait à l'honneur. Tout se réduit à une étourderie par laquelle le jeune cardinal a exposé au mépris du peuple sa dignité. Il y a là, sans doute, une tache; mais Rodrigue prendra soin lui-même de l'eôacer, en menant désormais une vie exemplaire. L'histoire a néanmoins retenu le blâme tombé des lèvres du vicaire de Jésus-Christ. Mais comme cette ombre fait saillir le zèle du Pontife romain pour maintenir intact l'honneur de l'Eglise ! Les ennemis de la papauté, si

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prompts à s'élever contre Borgia, ont-ils pris garde à ce spectacle ?

En Tannée 1462, eut lieu à Rome la translation solennelle d'une relique insigne de l'apôtre saint André» Le concours du peuple fut immense et son enthousiasme ne connut pas de bornes. Nobles et plébéiens rivalisèrent de zèle pour orner et embellir le parcours de la procession. Un Français, le cardinal de Sainte- Praxède, les avait tous surpassés en splendeur. Il ne fut vaincu dans ce religieux tournoi que par la magnificence et le goût exquis de la décoration du palais Borgia. Mais en même temps que le noble Espagnol surprenait la foule par sa richesse, il l'édifiait par la gravité de sa personne et la ferveur de sa piété (1).

On touchait à Tété de la même année. Les chaleurs étant devenues accablantes à Rome ; le Pape s'était rendu à Viterbe pour y attendre l'automne, et toute la cour pontificale l'y avait suivi. Rodrigue possédait là un superbe palais, qu'il avait hérité de son frère don Pedro-Luiz. Pie II ayant voulu donner à la solennité du Corpus Domini toute la pompe que réclame un si auguste mystère, le zèle des cardinaux rivalisa avec la piété populaire pour orner la route du cortège. Mais ici comme déjà à Rome, Rodrigue les surpassa tous par la magnificence inouïe qu'il déploya en l'honneur de la divine Eucharistie et le triomphe allégorique qu'il lui avait préparé. Avait-il voulu simplement rivaliser de faste avec les autres membres du Sacré-Collège ? Non. La description que nous a conservée de cette cérémonie

(1) ^N. Sylv., Comment,^ lib. VIII.

Gobellino, le secrétaire de Pie II, atteste la vivacité de la foi du cardinal (1).

Nous retrouvons plusieurs fois le nom de Borgia associé à celui de Pie II; c'est au congrès de Mantoue, c'est dans les courses apostoliques du Pontife, dans les Etats de TEglise; mais il est une circonstance dont il sera intéressant de retracer rapidement l'histoire.

Les Papes, seuls à cette époque, comprenaient les véritables intérêts de la chrétienté; seuls ils sentaient le danger de la puissance toujours envahissante des Musulmans : cette pensée occupa sérieusement Pie II, comme elle avait occupé son prédécesseur. Il mit tout en œuvre pour porter l'Europe à entreprendre une croisade contre les Turcs. Ses efforts restèrent sans résultats. Alors il céda à une sublime inspiration, et, rassemblant les cardinaux, il leur communiqua son dessein de se mettre à la tète de l'expédition contre les infidèles :

c Frères, le moment de mourir est arrivé ; ne disons plus aux princes : En avant! disons-leur: Venez. Quand ils verront le vicaire de Jésus-Christ, vieux et infirme, partir pour la guerre sainte, ils rougiront de rester chez eux. Allons mourir. Notre place sera sur la poupe d'un vaisseau, sur le sommet d'un rocher : nous lèverons les mains vers Dieu; en face de nous, nous placerons le corps de Jésus-Christ, nous lui demanderons la victoire. Vous viendrez avec nous, mes frères, à l'exception des vieillards » .

Un indicible élan d'enthousiasme accueillit dans le

(1) iËN. Sylv., Comment,^ ch. viu.

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monde chrétien la résolution du saint Pontife. L'héroïsme du chef de l'Eglise avait surtout subjugué les cardinaux. Mais, parmi tous, celui qui fit éclater le plus d'enthousiasme, ce fut le cardinal Rodrigue. Ce dessein réveillait dans sa mémoire les souvenirs de sa jeunesse, il allait revoir les champs de bataille, entendre les cris de guerre; aussi d'une voix qui trahissait sa joie : t Pontife, s'écria-t-il, je serai à vos côtés sur mer, sur terre, et quand il me faudrait traverser les flammes, t

Le 18 juin 1464,1e Pape, après avoir fait sa prière au pied de l'autel des Saints Apôtres, remontait le Tibre dans une barque jusqu'à Spolète. Il traversa les Apennins en litière et se reposa quelques jours à Fabriano, avant d'atteindre Ancône. Rodrigue était à ses côtés. Non seulement il avait voulu accompagner le Pape et payer de sa personne, mais encore il avait équipé à ses dépens une flotte. Noble dévouement, dont l'histoire , nous a conservé un irréfragable témoignage (1).

A Ancône, rendez-vous de l'expédition. Pie II trouva un nombre considérable de croisés. Mais, une nuit, le

(1) « ...Inde petens Fabrianum Âpenninos montes superavit, quo in loco dum subsiste T)at, Roderico S. Nicolai in Carcere TuUiano cardinali,qui postea Pontificios apices adeptus Alexander VI fuit vocatus, qui que Pium nna cum nonaullis aliis cardinalibus inTurcica expeditione erat comitaturus, trirememque suo sumptu instruebat, dato Diplomate (lib. brevium XXX. p. 169) permisit.utdomum, quam atisco coemerat ad convertendum in apparatus bellicos redigendum ex ea aurum distraheret : « Cum, inquit, tu nuper in hoc apparatu classis maritimse « quam contra Turcos in proximo moturi sumus, unam galeam M optime dispositam et armatam tuis propriis expensis in eamdem « classem mittendam paraTeris. Dat. Fabriani Camerinensis diœce- « sis anno mcdlxiv, vi id. Julii, Pontificatus nostri anno vi. • Ray- NALDi, anno 1464, n« 37. *

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