DE PAUL II
Relàchemeat de la discipline ecclésiastique au commencement du XV* siècle. — L*Ëglise prononce la première le mot de réforme. — La caricature de Thistoire. — La cour romaine sous Paul II. — Car> rajal. — Capraniea. — Turrecremata. — D'EstoutevilIe et Jean d'Albret. — Bessarion. — Jacopo dei Ammanati. — Prélats secondaires.
— Gravité de ces personnages. — Problème de l'obscurité de la vie privée de Rodrigue. — Sa liaison avec dei Ammauati. — Ce que le célèbre cardinal pense de son ami. — Les contemporains. — Un cercle vicieux ! — A quelle époque commencent les accusations contre Borgia. — Un trait de la vie privée de Borgia. — Comment 8*y prennent certains écrivains pour perdre la mémoire d'un pape.
— Lucrèce Borgia. — La Lucrèce léj?cndaire et la Lucrèce réelle. — Lucrèce, un modèle de grdces et de beauté. — Son éducation. — Le couvent. — Education des femmes à la Renaissance.
— Lucrèce reçut renseignement des jeunes filles nobles de son temps.
Le quinzième siècle de Tère chrétienne s'était levé sous de mauvais auspices. Le front de l'Eglise était voilé de tristesse. La fatale scission connue sous le nom de schisme d'Occident, en jetant le trouble dans les esprits, avait favorisé le relâchement de la discipline ecclésiastique. Dans un grand nombre d'églises et de monastères, à la vie de l'âme avait succédé la vie du corps ; l'homme, en bien des endroits, avait remplacé l'ange. Mais le mal. quoique grand, ne fut pas partout également profond.
LES BOAOIA. 7
Et quand il fut parvenu au milieu de sa course, le quinzième siècle avait vu relever bien des ruines, réparer bien des maux. Chaque nouveau pontife qui s'assied sur la chaire de saint Pierre tente des essais de réforme pour le rétablissement de la saine discipline. Le mot de réforme n'a jamais effrayé l'Eglise ! Elle le prononce hautement sous Nicolas V, elle le redit sous Pie II, elle le fera entendre sous Paul II. sous Sixte IV, sous Innocent VIII. Mais étonnons-nous que des écrivains sans honneur et sans conscience, qui ne connaissent de ce siècle que ses plaies, aient décrié la cour pontificale à l'époque dont nous parlons ! Cette mise en scène n'était-elle pas nécessaire pour peindre la figure des Borgia ? Ils ont fait de la caricature, et on a cru à la ressemblance ! Quelle était, à l'heure où nous parlons,, la face de la cour romaine ?
La cour romaine était demeurée le séjour de la piété et des vertus; la sainteté des mœurs s'y trouvait réunie aux lumières. Nous pensons qu'à moins de fermer les yeux à l'évidence, on ne saurait nier que Rome poursuivait ardemment la résurrection des lettres humaines et l'amélioration intellectueUe et morale du clergé, c'est-à-dire un rayonnement plus grand de la raison et la réforme spiritualiste.
Eveillons de leur sommeil quelques-unes des gloires oubliées qui illustrèrent alors la cour romaine ! Ou verra dans quel milieu vivait Borgia.
C'était Jean Carvajal, l'ami de Pie II, homme de mœurs austères, un vrai Père des temps primitifs. C'était Bernardo Capranica, frère du célèbre Dominique Capranica; Felippo Calandrini, frère de Nicolas V:
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Francesco Piccolomini. neveu de Pie II. qui n'étaient. point au-dessous de Carvajai pour la régularité sacerdotale (1). C'étaient Marco Barbo. qui mena toujours la vie d'un saint et mourut dans une pauvreté volontaire (2);Turrecremata. le théologien pai* excellence (8); le vieux cardinal d'Estouteville. noble rejeton de la maison de France, qui rehaussa l'éclat de la naissance par la noblesse de ses actions; son parent, le jeune Jean d'Albret, qui fut surnommé les délices du Sacré- Collège (4).
Mais inclinons-nous devant un nom qui efface tous les autres : Bessarion. le doyen des princes de l'Eglise. Les écrivains protestants eux-mêmes ont loué son savoir, sa vertu et sa grandeur d'âme (5). Les savants formaient sa cour. Pendant qu'il était légat à Bologne, il releva à ses frais les bâtiments de l'Université, qui tombaient en ruines. Sa collection de manuscrits grecs et latins était célèbre; il la légua à Venise, et elle devint le premier fond de la riche bibliothèque de Saint-Marc (6).
Mais, de toutes les intelligences que le collège apos-
(1) Gaspard de Vérone, lib. II, pasaim, — CnRi8Tot>iiE, Hist. de la Papauté pendant le xv« siècle^ t. II, liv. XII.
(2) Marin Sasuto, Vitœ dei duchi di Venezia ; Murat., t. XXII, p. 1247; Jacou.Volaterrani D/artum iîomanuMi; Murat., t. XXII, pp. 118 et 125; Petrus Bembus, Hist. Venet,, lib. I, in-4». Paris, 1551, p. 18.
(3) Primtis inter theologos sut temporis, Jac. card. Papienhis CommentariifVih. II, p. 369. Citi vix universa Italia pavcm hahet. G. DE Vérone, lib. II, p. 1034.
(4) Deliciœ collegii nostri. Comment. Jac. card. PapikNvSIs. lib. II, p. 370.
(5) Revue de Dublin, n" XC, janv. 1859.
(6) Oahpard de Vérone, p. 1033.
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tolique possédait à cette heure, Jacopo dei Âmmanati était la plus illustre. Sa vie est tout un roman. Pauvre à son début, il s'était attaché au cardinal Dominique Capranica, en qualité de secrétaire, et avait exercé la même charge auprès de Calixte III. ^Enéas Sylvius, qui l'avait remarqué, l'attacha à sa personne. Devenu pape, il plaça d'Âmmanatî sur le siège épiscopal de Pavie. lui donna son nom et les armes de la famille Piccolomini. Jacopo avait donné si souvent des marques d'indépendance et de fermeté, que Paul II le redoutait. Il était à la tète de la fraction du Sacré-C-ollège qui demandait dans l'administration ecclésiatîque la testauration des principes le» plus sévères. Les contem-
porains nous ont transmis d'unanhnes éloges de son savoir et de sa vertu (1).
Maintenant, qu'on décrie encore les mœurs de la cour romaine! Noos connaissons quelques-uns des noms les mieux préservés de l'oubli et que l'histoire a recueillis avec respect. Croit-on que c'étaient des hommes de convoitise et de luxure , des hommes uniquement esclaves d'appétits sensuels ?
Il ne faudrait pas croire que le haut clergé donnât seul l'exemple de la piété et de la vertu ; on se tromperait. A côté de cesprélats éminents, on comptait encore dans les rangs inférieurs de la cour romaine une foule d'hommes dignes de leur être comparés : c'étaient Leonardo Dathi. évêque de Massa; Theodoro Lelio. évoque deTrévise; Stephano Nardi, archevêque de Milan; Angelo Poscolo, évêque de Peltro; Antonio Camprano, évêque
(1) Gaspard dk Véroxx, p. 1036. — CnaisTopHE, Hist. de la Pajmvté pendant le xv* siècle, l. U^ liv. XII.
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deTerrena; Lorenzo Zaoe, évoque de Spalatro d).
Tous ces hommes, qui vivaient àl'ombre du Vatican, illustraient la cour romaine par leurs talents, en même temps qu'ils l'honoraient par la dignité de leur conduite et la gravité de leurs mœurs. Tous étaient comme des symboles vivants de l'impulsion donnée par la papauté au progrès littéraire et à la moralisation de la société par la réforme sacerdotale.
La vie privée de Rodrigue pendant son long cardinalat (1457-1492) reste plongée dans une grande obscurité, c Cache ta vie », a dit Tantiquité. Le cardinal Rodrigue a-t-il caché la sienne? ou naturellement, par son amour du recueillement et son éloignement des coteries et des sociétés retentissantes, a-t-il vécu à peu près caché à la foule? On ne saurait le dire; les monuments contemporains font défaut pour ausculter, comme on le voudrait, l'intimité de cette existence qui se partageait entre sa famille et quelques amis. Mais les exem|fles et les vertus apostoliques de tant d'illustres personnages, qui tous se préoccupaient de relever le sacerdoce devant Dieu et devant les hommes, ne furent pas sans exercer leur influence sur Rodrigue. Nous en avons la preuve dans ses amitiés; cette ^ie, ombragée d'ombres paisibles, fut fleurie d'affections d'élite. Au début, c'est Piccolomini ; aujourd'hui, le membre le plus influent du collège apostolique : Jacopo dei Ammanati.
n reste du célèbre cardinal un recueil de lettres, où se trouve- la preuve de l'amitié qui unit ce vertueux prélat au vice-chancelier. Cette amitié ne prouve-t-elle
(1) Christophe, Hist, de la Papauté pendant le xv* siècle, t. H, liv. Xll.
pas, une fois de plus, que Borgia n'était pas Thomme auquel on nous a habitués? Ayons la naïveté des anciens pour croire que les semblables s'attirent, que ceux qui se ressemblent s'assemblent. L'illustre cardinal de Pavie professe une estime particulière pour son ami; il le regarde comme un des membres les plus distingués du collège apostolique, et va jusqu'à lui prédire la tiare (1). Le sentiment populaire, se rencontrant avec l'amitié, l'avait nommé pape avant qu'il montât sur le trône (2). Un autre contemporain trace de lui ce portrait : « C'est un homme dont l'esprit est apte à tout et de grande intelligence; il parle liabilement et sait très bien faire profiter ses discours de connaissances littéraires médiocres ; il est naturellement adroit et apporte un art merveilleux dans la conduite des affaires. Il est extrêmement riche, et la protection de plusieurs rois et princes lui donne du renom (3), » Des scélératesses de Borgia, il n'en est pas question !
Le môme historien nous le montre, vers 1486, c'est-
(1) Epist. 670 et 078, et in additamentis Oldoisi, t. III, p. 15G. — V. aux Pièces ji-stificatives, n» 7.
(2) Cœlestis quœdam in eo (Alexandro) specics, utrique et no» mini et pontificatui apte conveniens. Philip, dk BsiKiAME, li)>. XVI,
(3) •< Vir est ingenii ad quaecumque venatilis, et aoimi magni : sermo ei promptus est et in inediocri litt^^ratura. Natura est callidus, sed ante omnia mir» ad res tractandas industrise. Claret mirum in modum opibus, reffum etprincipum plurimorum clienteliK admodum clarus. » Jacob. Volatkrkam's, ms. arch. Vatic. Sifrn.» num. m, ap. Raynal, ann. 1492. n* 27.— P. Martyr, qui hait Borgia, ne peut lui refuser un génie supérieur et de vastes pensées : pollet ingenio vir iste, magnique animi argumenta prœ se tulit niulta, Petr. Martyr, Epist. <, lib. V, epist. 117.
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ànlire quelques années plus tard, habitant dans le «quartier du Pont-Saint-Ange une maison magnifique qu'il s'est fait bâtir. C'était sans doute un de ces palais dans le goût de la Renaissance, où il avait réuni avec une prodigalité de grand seigneur tout ce qui pouvait réjouir Tartiste ou Thumaniste : des meubles riches et précieux, des étoffes brodées d'or et de soie ; des objets précieux en or ou en argent de toute sorte, des œuvres artistiques de tout genre. A cette époque, les fouilles du sol de Rome livraient chaque jour à l'antiquaire des merveilles nouvelles, que Rodrigue paj^ait en vrai prince. Il n'y manquait même pas la crédence chargée de vaisselle d'or et d'argent, qui, dans les palais de l'époque, attestait la richesse du maître. Mais surtout on voyait là des manuscrits et des livres, qu'il avait fermés, comme de véritables reliques, dans des couvertures d'or et de nacre. Car c'était un beau trésor, qu'une collection de livres au xv« siècle. C'était aux bibliothèques des monastères qu'il fallait aller demander le pain des intelligences. Les manuscrits étaient aussi rares que coûteux ; et l'imprimerie, qui venait à peine de naître en Allemagne, ne reproduisait que lentement les chefs-d'œuvre de l'antiquité ou les Livres Saints. Et puis, les Fuggers allemands et italiens vendaient leurs volumes au poids de l'or ! Mais Rodrigue disait volontiers avec Laurent de Médicis : Je les aime tant, ces livres, que je vendrais jusqu'à ma garderobe pour m'en procurer. • 11 s'en était procuré un nombi-e considérable sur toutes sortes de sciences (1). »
(1) Jacob. Volater., Ibid.
IM LE CARDtKAL BOHGIA
Voilà rhomtne que Guichardin accuse d'avarice I Son salon justifiait bien ce vice! ïlodriguc aimait la magnificence. Né au sein d'une famille patricienne, sous le beau ciel qui sert de pavillon à Valence, il a le culte de la forme. Vous retrouverez toiyours en lui ce penchant matériel. Pour le contraindre à renoncer à ses habitudes fastueuses, il faudrait lui faire une autre nature. Cette mondanité, est-ce tout le crime de Borgia ? Nous avons entendu vanter sa sévère justice, son activité infatigable, sa sobriété exemplaire. Sa sobriété I EUIe a arraché les louanges même de ses ennemis (1). Le crime, ne serait-ce pas la mauvaise foi qui l'accuse i
Plus tard, en eifet. lorsque Borgia sera donné en spectacle au monde, lorsque sa sévérité aura châtié les félonies des feudataires du Saint-Siège, lorsqu'il aura humilié les oppresseurs du peuple, lorsqu'il aura excité contre lui les passions politiques, on noircira sa vie. ou incriminera sa conduite ; mais ce qui est hors de doute, c'est que, jusqu'au jour où il fut élu pape, ou ne connut de lui que ses grandes qualités qui semblaient, •dit un ennemi, le prédestiner à l'empire (2).
Ses ennemis ont dénaturé, pour l'expliquer, cette obscurité de la vie privée du cardinal. Ds ont voulu y voir un masque à des débordements privés. Ils étayent cette supposition par le récit d'anecdotes scandaleuses, qu'ils racontent avec un luxe inouï de précision dans
{1) Ms. D.Ki^iDiUB DU ViTERBE, p. SGO. — Panv., Vïta Altar. VI.
— GtLKHuKoïius. Luci-èet liorgia, L I, 179.
(2) - Davn a vcdcre a ciunque l'oiservava cb« 'I »ua geoio e t&lento foi^e iialo v^rameiile nll" imperio. - Tomaso Tou.isi, p. 38.
— \, am l'it.co jLSTiriCATivEs, n" 1, 2 et 8. lu jugement des ooniempdrfiins 'iir le card. R. Borgia.
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les détails^ sans s'apercevoir qu'ils tournent dans un cercle vicieux. Eh quoi ! Borgia est pour vous la dissimulation personnifiée ! L'historien Gaspard de Vérone va jusqu'à dire que pendant son cardinalat on ne soupçonnait même pas le cardinal de dépasser les bornes •d'une simple mondanité (1). Quelle garantie dans vos détails ? Qui a soulevé ce voile impénétrable ? Qui a surpris ainsi la vigilance de Borgia ? Pour qui donc la nuit n'art-elle eu plus de ténèbres ? les palais de gardes, les cœurs de secrets ? Ennemis de Borgia, votre haine vous sert mal. Vous ramassez les on-dit malveillants de Guichardîn, les menteries de P- Jove, les crachats «de Burchard qui ont fait mal au cœur de Voltaire, et TOUS nous les donnez pour des faits authentiques, indiscutables. Ce n'est pas là de l'histoire, et le premier tribunal venu flétrirait ces procédés de gazetier.
Cependant quelques traits nous sont restés, qui nous livrent en partie le secret de cette existence intime. Le cardinal Rodrigue allait peu dans le monde. Les occu* pations de sa charge et ses travaux littéraires, dont nous parlerons ailleurs, absorbent sa journée. Si vous voulez entretenir Rodrigue et qu'il ait quitté le palais •de la chancellerie, vous le rencontrerez en compagnie du cardinal de Pavie ou de quelques autres amis, respirant la brise du soir sur cette rampe de verdure d'où le regard domine la Ville Eternelle ; c'est sa seule récréation. Le reste de son temps, il le donne à des cBuvres particulières de charité (2); il visite un pauvre ,
(1) Lib. II, p. 1036.
<2) ... Inopes plurimos alit, qui inedia facile périrent. . . Oaspard
106 LE CAIIDINAL BORGIA.
un malade, une église ou un couvent. Voici le récit que nous fait un ennemi avéré de Borgia :
t Un jour de carnaval, raconte-t-il, Rodrigue avait în\ité à sa table quelques amis. Après le repas, quelqu'un de la compagnie propose de consacrer 1& reste de la journée à certains jeux en vogue dans les salons de l'époque. Le cardinal les ignore totalement, on en propose d'autres qu'il ne connaît pas davantage. Malgré les habitudes sérieuses bien connues de leur hôte, cette déclaration ne resta pas que de surprendre les convives. On le laissa juge des délassements auxquels on pourrait se livrer.
« — Je ne puis vous proposer rien autre chose, répondit-il en souriant, que ce dont j'use moi-même; et si vous voulez en faire Cessai, rien n'est plus facile dès maintenant. Venez avec moi ; je vais vous montrer, à votre choix, des églises à visiter, des malades à soigner, ou des pauvres à qui vous pourrez laisser des secours. C'est là ma récréation ordinaire; ou, pour mieux dire, je n'en connais pas d'autre (1). »
€ Quand le voyageur passe, à la fin de l'automne, dit le P. Lacordairo, dans un pays dépouillé de toutes ses moissons, il rencontre quelquefois pendant aux arbres un fruit échappé à la main du laboureur, et ce reste d'une fertilité disparue lui suffît pour juger les champs inconnus qu'il traverse. » Notre narrateur, lui, juge tout autrement. Il ne voit là, de la part du cardinal, qu'un orgueilleux étalage de vertu destiné à lui
de Vérone, ap. Muratori, Rer, Ital. Script. III, part, ii, de Rébus gestis tempore Paidi II, (1) Gordon, Histoire d'Alex. VI, etc.
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concilier la popularité. Mais nous surprenons dans les écrivains qui se sont occupés d'Alexandre VI un penchant si fréquent à dénaturer les plus belles actions, qu'une saine critique ,est en droit de leur en demander compte. Comment ne pas s'étonner, en effet, que de tant d'actes de charité, de dévouement, de tempérance, de piété qu'ils rapportent, ils n'en mettent aucun sur le compte de la vertu, de la religion ou de la conscience ; qu'ils attribuent toute action louable à une cause vicieuse ; qu'ils expliquent les plus nobles sentiments par une vile spéculation ; qu'ils supposent le mal partout où ils ne voient, où ils ne touchent, où ils ne saisissent que le bien ? Le beau entre leurs mains se change en laid! Est-ce là de la sincérité? Que diraient-ils, si nous leur appliquions à eux-mêmes ce procédé ? Qui ne voit que cette manière d'apprécier les choses et les hommes ne permettrait plus de voir que des fourbes dans les plus vertueux et les plus saints? Il n'y aurait plus de belles actions? Non, mille fois non, l'humanité n'est point tombée à ce degré d'abaissement. Ecrivains sans honneur et gorgés de fiel, ils ont visé l'Eglise catholique dans la personne de Borgia; et. aveuglés par leur haine, ils ont menti à leur conscience et à la postérité.
Il y a une autre figure, dans cette famille de Borgia, dont nous voulons exquisser les traits. Lucrèce est, parmi, les femmes, la plus infortunée de l'histoire moderne. En est-elle en même temps la plus coupable ? Ou bien est-elle seulement la victime d'une prévention qui s'est attachée à tort à son nom ? Tel est le problème que nous essaierons de résoudre.
Il y a deux Lucrèce ; une fausse et une vraie, celle de la légende et celle de l'histoire . La scène lyrique popularise la première, l'autre est connue seulement d'un petit nombre qui étudie l'histoire ailleurs que dans les romans. Leurs portraits sont tout différents. La fausse est une Ménade, portant d'une main une fiole de poison et de l'autre un poignard. Sa vie est écrite avec les ïambes latins de Sannazar et de Pontano. Son épitaphe fut faite vingt ans avant qu'elle descendît dans la tombe (1) ! Son image a été reproduite de nos jours dans un drame, véritable débauche d'imagination, où le poète, infidèle à la vérité historique, a créé un personnage dont le nom seul est réel, mais dont les mœurs et le langage sont tout d'invention (2). Mais comme le statuaire de la fable après avoir achevé l'image du Dieu se prenait à redouter son propre ouvrage, ainsi Victor Hugo, une fois sa capricieuse création opérée, a donné son personnage à ses contemporains comme un être réel qu'il fallait maudire.
La véritable est une femme accomplie, unissant tous les dons de la nature à ceux de l'âme. C'est d'elle que
(1) Ëpif^mme de Pontano.
(2) Lucrèce Borgia, de Victor Hugo. — • Victor Hugo, dit le protestant Oréporovius (Lucrèce Boroia, introduct.^ p.*9), a représenté Lucrèce, au moral, sous des traits monstrueux ; c*e4t ainsi qu*on la voit apparaître aujourd'hui sur les scènes lyriques de TEurope et qu'elle s'est (rravée généralement dans l'imagination des hommes. Le drame étrange intitulé Lucrèce Borgia, composé par ce poète romantique, doit être considéré par les amis de la poésie véritable comme un fruit de l'égarement du génie, tandis que tout homme au courant de Thistoire rira des erreurs sur lesquelles il repose, en excusant néanmoins le grand dramaturge de son défaut de renseignements et de la trop grande confiance avec laquelle il a adopté une tradition qui avait cours depuis Guichardin. •
M. ÂudlQ u dit : < Quelqu'un qui s'aviserait de recueillir les témoignages contemporains favorables à Lucrèce formerait un livre d'h>Tnnes comme on n'en composa jamais à la louange d'une femme (1). > Il n'y a rien en elle de l'aspect d'une héroïne de drame. C'est une nature calme. Une douceur inexprimable est répandue sur son visage avec les charmes et la beauté d'une Grâce. Est-ce parce que sa main est désarmée, qu'un écrivain regrettait naguère la substitution de l'histoire au mythe ? t Lucrèce, a-t-il dit, devient commune en devenant moins scélérate (2). » On n'est pas plus cynique ! Pour nous, l'erreur enveloppée de son manteau aux couleurs brillantes a moins de charme que la vérité dans la simplicité de sa parure. Nous avons entrepris le livre rêvé par M. Audin. On verra si la femme qui pendant vingt ans fut le plus bel ornement de Ferrare et til de sii cour l'asile des lettrés est moins illustre que la vulgaire scélérate de Victor Hugo. On a trop souvent pris la fausse Lucrèce pour la vraie. Il faut tirer de l'ombre de l'histoire, pour la substituer à la création des romanciers et des dramaturges, la véritable Lucrèce, telle qu'elle apparut à ses contemporains.
Lucrèce était d'une grâce ravissante. Les peintres les plus en renom à cette époque, Titien, Léonard de Vinci, Mantegna, Dorsi, Garofalo, etc., etc.. reproduisirent ses traits, mais ces pages sont perdues pour nous. Il ne reste de portrait véritablement authentique de Lucrèce que quelques médailles gravées à Ferrare
(1) Audin, HUt. de Léon X, chap. xvii.
(2) Revue des Deux-Mondes, livraison du 15 mars 1877.
110 • LUCUÈCE BORGIA..
à l'époque de son mariage avec Alphonse d'Esté (1501- 1502). Celui que nous plaçons en tête de ce livre est la reproduction de la médaille de Philippino Lippi. l'une des plus remarquables de la Renaissance. Des textes nombreux représentent Lucrèce comme étant parée de tous les attraits du corps et de l'esprit.
Elle était d'une beauté parfaite. Un charme indescriptible enveloppait toute sa personne. Son visage conserva toujours une expression un peu enfantine; ses yeux étaient d'un bleu pâle ; ses cheveux blonds, sa taille moyenne, mais élégante et pleine de grâce ; sa démarche noble et majestueuse; sa physionomie respirait la douce.ur. Ces avantages étaient embellis par son esprit; elle plaisait universellement par un tour singulier de conversation mêlée de gaieté, de naïveté et de finesse. Ses lettres sont empreintes d'une aisance et d'une grâce extraordinaires.
Son père prit un soin particulier de son éducation. C'était alors une coutume générale de confier l'éducation d'une jeune fille aux religieuses d'un cloitre. Le moyen âge avait multiplié ces asiles du travail et de la prière sur notre sol européen. Boi'gia dut choisir pour sa fille un des couvents les plus renommés de Rome, peut-être celui de San-Sisto, sur la voie Appienne. Plusieurs années plus tard, Lucrèce se retira pendant plusieurs jours dans cette retraite ; il n'est pas improbable que des souvenirs d'enfance aient inspiré le choix de ce couvent.
Ces religieuses étaient la plupart du temps des maitresses habiles, qui donnaient à leurs élèves tout ce qu'elles possédaient; une piété éclairée, une solide
LUCliÈCE BOllGIA. 111
connaissance des belles-lettres, une habileté particulière pour le travail des mains, une rare culture de Tesprit ; trésors précieux que la jeune fille emportait on quittiint le couvent pour entrer dans le monde.
Ij'éducation des femmes d'un rang élevé, aux xv« et xvi« siècles, était peu étendue, peu variée ; mais en retour elle était plus forte et plus solide que celle de nos contemporaines de condition semblable. Elle embrassait les langues anciennes et leurs trésors littéraires; l'éloquence, la poésie. Le latin et le grec répondaient alors à ce qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de langues vivantes. La culture des arts s'unissait à celle des lettres. En guise de passe-temps, la noble dame de la Renaissance enlumine ces manuscrits qui excitent aujourd'hui notre admiration, ou parfait avec ses filles quelqu'une de ces créations artistiques dont nos musées recueillent si précieusement les débris. Le latin et le grec servaient pour lire et étudier les livres saints, les œuvres des Pères de l'Eglise et même les philosophes. C'est que l'éducation complète des femmes comprenait la philosophie et la théologie. Car, si l'imagination des femmes, la grâce et la délicatesse de leur nature les rendent particulièrement habiles dans les arts, les Italiens de la Renaissance pensaient qu'elles ne sont point incapables de pénétrer dans les régions pures et élevées de l'intelligence.
Lucrèce Borgia reçut l'enseignement de cette époque. Elle était à la fois Espagnole et Italienne, et parlait ces deux langues avec un charme particulier. Elle cultiva la poésie dans ces deux idiomes, sans que toutefois son talent en ce genre lui ait fait assigner de place
112 LUCRÈCE BOBOIA.
parmi les poètes de Tépoque, Elle parlait aussi purement le français, le latin et le grec ; jouait du luth à la perfection, dessinait à merveille et portait une rare habileté à parfaire des broderies de soie et d'or. A Ferrare, où s'écoulera la seconde période de sa vie, elle inspirera une émulation d'esprit nouvelle ; et sa cour sera le centre de la vie intellectuelle de cette ville delettrés, de ce séjour des muses.
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