‹ Les Borgia histoire du pape Alexandre VI., de césar et de Lucrèce BorgiaChapitre 25 sur 108 · CHAPITRE Xni · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xni

La résolution de Charles est désapprouvée par quelques-uns. — On flatte la vanité du prince. — Il fait la paix avec Ferdinand d'Espagne, et Maxim ilien, roi des Romains. — Ovations du peuple k Charles. — Hésitation du roi, vaincue par le cardinal de la Rovère.

— Départ de Charles VIII. — Puissance et beauté de son armée.

— Recrutement de Tarmée italienne. — Marche triomphale de nos troupes. — Traité honteux de P. de Médicis avec les Français. — Révolution a Florence et chute de P. de Médicis. — Charles VIII à Florence. — Alexandre VI se met en rapport avec le roi de France. — Echec de la négociation. — Nouvelle ambassade. — 11 espère dans une ligue de TEurope contre Charles VIII, et se prépare à résister. ~~ Le droit des gens ! — Il est forcé, par les événements, de traiter avec le roi. — Entrée des Français k Rome.

— Alexandre se retire au château Saint-Ange. — Conduite coupable de quelques cardinaux. — Quatre cardinaux prennent la défense d* Alexandre VI devant Charles VIII. -* La justice de Dieu ! ^ Accommodement entre le Pape et le roi. — Entrevue des deux souverains. — Cérémonie de Tobédience et soumission filiale de Charles VIII au Pontife. — Le roi entend la messe du Pape.

Charles VIII se prépai'ait à la guerre, et cependant sa résolution ne réunissait qu'un petit nombre de suffrages. De vieux serviteurs de Louis XI la désapprouvaient ouvertement. On avait raison de redouter une expéiiition qui serait ruineuse en cas de succès, funeste eu cas de revers. D'un autre côté, tout poussait Charles à cette funeste entreprise : son âge, sa vanité, ses courtisiuis. ses ennemis eux-mêmes. Partagé entre ces deux partis. le roi était irrésolu, t Ung jour, dit Com-

mines, estoit l'allée rompue, et Taultre renouvellée. • La vanité du prince devait l'emporter. Comment résister ? On lui faisait entendre qu'il était prédestiné pour accomplir cette œuvre; on lui rappelait des prophéties qui annonçaient qu'il subjuguerait les Italiens, passerait les mers, relèverait le royaume de la Grèce et entrerait en triomphateur à Jérusalem (1). De l'autre côté des monts, un moine, se proclamant prophète, annonçait publiquement le ch&timent de l'Italie et la délivrance du monde entier par f épée d'un monarque français. Tout cela enflammait le malheureux Charles d'un héroïque enthousiasme, et il aspirait à accomplir ces projets romanesques (2).

Cependant ses différends avec Ferdinand d'Espagne et Maximilien semblaient devoir s'opposer à l'accomplissement de cette campagne. Charles ne regarda à aucun sacrifice, pour acheter la paix qui lui permettrait de porter la guerre en Italie. L'Espagne réclamait le

(1) Il fera de si grants bataiUes

Qu'il subjugera les Ytailles (les Italiens).

Ce fait, dMIec il s*eii ira

Et passera de là la mer.

— Entrera puis dedans la Grèce,

Oti par sa vaillante prouesse,

Sera nommé le roi des Grecs.

En Jérusalem entrera.

Et mont Olivet montera, etc.

ha prophétie du roi Charles huitième, par maître Ouilloche de Bourdeaux, rapportée dans les Eclaircissements historiques sur quelques circonstances du voyage de Charles VIII en Italie, par M. de Foncemagne. V. Mémoires de VAcad. des Inscript., t. XYïl, p. 539.

(2) Phiupps db Ségur, Histoire de Charles VIII, t. I, p. 259 et seq.

Houssillon ; il le céda, pensant que la conquête d'un royaume valait bien l'abandon d'une province. Il paya plus généreusement encore le repos que lui promit Maximilien (1).

Le besoin d'argent se lit alors sentir. Charles en emprunta à la première banque venue, à celle de Sauli de Gênes, mais « à gros interest pour cent, remarque Commines, et de foyre en foyre. i Ces, intérêts étaient de cinquante pour cent (2).

La nation était dans l'illusion; elle crut longtemps à une nouvelle croisade. Des manifestations joyeuses saluèrent partout le passage du roi. Lyon lui prépara des fêtes magniliques. Il fut là « parmi les princes et les gentilshommes, menant joyeuse vie à faire joustes et tournois chaque jour, et. au soir, danser et baller avec les dames du lieu, qui sont belles et de bonne grâce. • A Grenoble, les rues étaient tendues de tapisseries € et devant, histoires et beaux mystères parfaitement démontrés, désignant l'excellent honneur et louange du roi et de la reine, i

L'hésitation s'empare encore une dernière fois de l'esprit du roi au moment de passer les monts. Charles

(1) Mariana, De rébus Hisp., lib. XXVI. — Glichardin, lib. I, c. II. — Pauli Jovii Hist,t lib. I, p. 16. — Corio, Istov, di Milano^ p. 895-899. — Commines, liv. VII, c, iv.

(2) Commines, liv. VII, ch. i et v. — Nous avons consulté, pour ce travail, Pédition des Mémoires, donnée en 1649 par Denys Godefroy ; mais on ne la trouve pas toujours facilement. Aussi nous avons établi la concordance de nos citations avec l'édition publiée naguère l)ar M. Cbantelauze ; Mémoires de Philippe de Commynes, nouvelle édition revue sttr un manitscrit ayant appartenu d Diane de Poi^ tiers et à la famille Montmorenctf-Luarembourg. 1 vol. in-8», Paris, Firmin-Didot, 1881.

allait-il écouter les avis prudents de ceux qui désapprouvaient cette lointaine expédition ? On serait tenté de le croire. Briconnet lui-même- ce courtisan dont la fortune avait monté rapide comme le flot, blâmait, à son tour, une guerre à laquelle, tout à Theurè. il poussait ardemment. On ne peut dire à quel parti se fût arrêté Charles, quand arriva tout à coup au camp français le cardinal Julien de la Rovère. Ce cardinal, nous le savons déjà, avait suivi d'abord la maison de Naples ; mais quand celle-ci, pour l'intérêt de sa cause, eut changé en bienveillance cette antipathie qu'elle nourrissait contre les Borgia, alors la Rovère, craignant sans doute d'être forcé dans Ostie par Alphonse, changea aussitôt de parti, se jeta de nuit sur un brigantin, et se rendit à Savone, d'où il passa à la cour du roi de France. Il releva le courage du roi et poussa, par ses conseils, les Français en Italie (1).

Le roi quitta la France vers la fin de l'été 1494. à la tête de son armée. Elle était nombreuse et brillante, cette

armée, et depuis Charlemagne, on n'en avait pas encore vu de plus belle (2). t Elle offrait k l'œil un mélange curieux d'armes, de vêtements, d'armures et de bannières. La Suisse avait fourni son contingent; c'étaient des soldats sortis, en partie, des montagnes de l'Uri et de rUnterwald, qu'on reconnaissait à leurs hallebardes étincelantes, à leurs jupons collants, de deux couleurs, à leur chapeau relevé sur le front et orné de

(1) CoRio, Istor, di Milafio, p. 921. — Guichard., lib. I, c. ii et III. — Pauli Jovii HUt., lib. 1, p. 23. — Philippe de Séour, ibid., t. I, part. III, liv. IV, p. 2S6 et seq.

(2) L^évaluation de cette armée varie beaucoup ; les uns la portent à 50.000 hommes, d*autres k 60.000 et même à 68.000,

plumes ondoyantes. La Gascogne avait levé six mille arbalétriers, lestes, pimpants et dont le costume théâr tral, les mouvements vifs et précipités, Tallure toute militaire et la figure basanée frappaient d'une sorte d'admiration respectueuse. La noblesse était parée de sayons de drap d'or. Dans cette aventureuse expédition, il fallait à Charles des capitaines déterminés; il les avait cherchés, sans distinction de rang, parmi ses plus braves soldats. On trouvait dans son armée des chefs de milice qui n'avaient d'autres titres que ceux que le sang de nos ennemis avait écrit sur leur hallebarde ou sur leur écusson. Le roi comptait sur leur bravoure presque autant que sur l'effet de ces grosses pièces d'artillerie qu'il traînait à sa suite. « instruments plus diaboliques qu'humains », çuesto pin tosto diabolico che umano insirumento, comme dit Guichar* din (1). .

La formation de l'armée italienne était tout autre. C'était, la plupart du temps, un ramassis de spadassins qui se louaient fort cher, pour un temps limité, aux condottieri, lesquels se louaient encore plus cher aux princes qui avaient besoin de leurs services. Ces chefs prenaient des noms faits pour épouvanter la populace; l'un s'appelait Fier-à-Bras, l'autre Cœur-d' Acier, ou Fracasse, ou Sacripant. Chacun d'eux ménageait le plus qu'il pouvait ses hommes. Dans une bataille, ils bousculaient et refoulaient plus les ennemis qu'ils ne les frappaient. Il y avait beaucoup plus de sang répandu dans les vengeances particulières, dans les enceintes

(I) ÂUDiN, Hùt. de Léon X, ch. vu, résamani la description que donne de l'armée française Paul Jove, Hiti, »ui temp.,lib. II, p. 41.

des villes, dans une émeute populaire, dans les conspirations que dans les combats. Machiavel rapporte que, dans la bataille d'Ânguiari, il n'y eut de mort qu'un cavalier, étouffé dans la presse. Us n'avaient d'autre artillerie que de petites couleuvrines de cuivre, traînées par des bœufs.

Jamais expédition dans sa marche militaire ne ressembla davantage à un triomphe. L'épouvante précédait l'armée française et préparait partout sur sa route la soumission.

En vain le poète napolitain Cariteo, en véritable Tyrtée, a pris sa lyre pour ranimer le courage des Italiens et les exciter à arrêter le torrent qui débordait sur leur patrie ; la peur rendait toutes les oreilles sourdes ; c'était à qui se précipiterait le plus vite dans la servitude. Les villes ouvraient leurs portes, les châteaux abaissaient leurs ponts4evis. Cette campagne paraissait plutôt le voyage d'une cour : Turin, Chiari, Âjsti. Casale, Pavie, Plaisance en sont les premières étapes.

Un moment on put croire que Plaisance en serait la dernière. Là, on apprit la mort de Jean Galéas. Les soupçons de cette mort soudaine pesèrent sur le More. Celui-ci s'empressa de revêtir Thermine ducale en vertu d'une investiture extorquée d'avance au roi des Romains Maximilien P' (1).

Le bruit se répandit en même temps^ qu'il trahissait ; qu'il n'avait appelé les Français que pour exécuter

(1) OnicHARDiN, lib. I, c. III. — Pauli Jotii Hist, sui temp., Hb. II, p. 37. — C!oMMiNE8, lÏT. VII, c. rx.

216 EXPÉDITION DE CHAliLES VIII EN ITALIE.

impunément son usurpation, et que, son crime accom-

pli, il voulait se faire absoudre par l'Italie en perdant ses alliés. Ses hommages obséquieux avaient déjà fait naître la défiance dans Tesprit du roi. Charles eut entre les mains des preuves de sa trahison. Mais celuici, fait à la dissimulation, paya d'audace, et, dans une circonstance où il ne pouvait, ce semble, éviter sa ruine, il sut si bien en imposer à Tinexpérience de Charles, qu'il réussit à donner à son infernale politique l'apparence d'un trait d'habileté inventé pour favoriser l'expédition. Les craintes du roi ainsi endormies, on se remit en 'marche (1).

Le sort de la camx)agne dépendait de la route qu'on allait maintenant suivre. On pouvait marcher directement contre Naples à travers la Romagne. Le plus expérimenté des capitaines français, d'Aubigny, avait frayé la voie en culbutant les troupes napolitaines. Mais soit qu'on se fit un point d'honneur de montrer aux Florentins et au Pape qu'on pouvait passer malgré eux, soit plutôt qu'on regardât comme dangereux de s'engager dans le royaume de Naples. en laissant derrière soi des pays dont on ne se serait pas assuré, on se décida pour la route de la Toscane et du territoire de Rome, Les Apennins ne leur oflFrirent d'autres difficultés que celles de la nature. Fivizzano , la première place de la république que rencontrèrent les Français, voulut résister. La forteresse fut attaquée A coups de canon* et battue promptement en brèche.

tP GriCHARiK. ihid* — Commines^ Ut. VII, c- vu tt vin. — Machia-

Irrité du premier affront que recevaient nos armes, Gilbert de Montpensier, qui commandait l'attaque, fit passer toute la garnison par les annes (1).

Sarzanella ne fut point effrayée de la chute de Fivizzano. Cette place, jadis fortifiée par Laurent de Médicis, était défendue en outre par sa situation naturelle : « Si la place eust été bien pourvue, l'armée du Roy estoit rompue : car c'est ung pays sterille, et entre montaignes , et n'y avoit nulz vivres , et aussi les neizes estoient grandes (2). » Quelques patriotes déterminés résolurent de s'ensevelir sous ses ruines. On les somma de se rendre, ils répondirent en chargeant les assiégeants. Pierre de Médicis allait lui-même leur en ouvrir lès portes.

La nouvelle des traitements indignes que le vainqueur avait fait subir à la garnison ainsi qu'aux habitants de Fivizzano remplit d'alarmes Florence ; les riches marchands craignaient pour leurs ballots de laine et de soie. Pierre de Médicis avait la volonté de se défendre ; il avait fait réparer les murs de la ville, creuser des fossés autour des fortifications, garnir l'arsenal. Le mécontentement public se manifestait et le rendait responsable des calamités que devait entraîner la résistance. Dans cette extrémité il abandonna le parti de Naples, et résolut de faire sa soumission à Charles VIII, en implorant son amitié et la protection de nos armes. Il sortit secrètement de Florence et prit le chemin du camp français, après avoir d'Empoli

(1) GuicHARDiN, lib. 1, c. III. — Pauli Jovii Hist.f lib. I, p. 3J,

(2) OuicHARDiN, ibid, — Commines, liv. VII, ch. ix.

218 EXPÉDITION DE GHâBLES VIII EN ITALIE.

adressé à la seigneurie une lettre pleine d'affectueux sentiments, n se présenta aux avant-postes de notre armée. De Pienne et Briconnet, deux officiers français, furent chargés par le roi de traiter avec le Magnifique. Ces négociateurs, devinant le double sentiment de crainte et d'espérance qui remplissait le cœur de Pierre, se montrèrent d'autant plus exigeants que le Florentin semblait aller au-devant de leurs désirs, c Ceulx qui traictaient avec ledict Pierre le m'ont conté, dit notre historien Commines, en se raillant et en se mooquant de luy : car ilz estoient esbahys comme si tost accorda si grant chose, et a quoy ilz ne s'attendoient point. > Ils demandaient qu'on leur livrât jusqu'après la conquête de Naples : Sarzanella, Pietra-Santa, Liivourne, Pise et quelques autres places. Pierre courba la tète devant toutes les conditions qu'on lui imposa (1).

Florence accueillit cette nouvelle par un cri de réprobation universelle. Ce n'est pas que les habitants fussent disposés à repousser l'invasion par les armes ; non, mais ils avaient déjà publié les sei*vices que les Médicis avaient rendus à la république. La reconnaissance n'est pas la vertu dominante des peuples non plus que des individus. Ce peuple qui naguère accompagnait, les larmes aux yeux, le corps de Laurent à l'église, supporte déjà difficilement la domination de son fils. D'ailleurs Savonarole, le moine tribun dont le nom se trouvera bientôt sous notre plume, ne

(1) GcicHARDiN, ibifi. — Pauli Jovii Hist., lib. I, p. 31-32. — Marimo Sanuto, Chran. Venet., p. 8 et seq. — Commîmes. Ut. VU, ch. IX.

dénonce-Ml pas^ tous les jours, du haut de la chaire, Pierre de Médicis comme un tyran ? Sur-le-champ la seigneurie d pécha cinq citoyens, Savonarole entre autres, avec ordre d'obtenir que le monarque français modérât la rigueur des conditions imposées à la république (1).

Pierre connaissait les dispositions des Florentins; il n'avait pas de temps à perdre s'il voulait éviter une émeute. Déjà même le mot de traître était murmuré tout bas, en attendant qu'on le proclame tout haut. Des groupes armés se formaient sur les places publiques et devant les églises, Pierre marchait vers Florence suivi d'assez loin par un corps de troupes que commandait Paolo Orsini. Son premier mouvement fut de se rendre au Palazzo Vecchio où la seigneurie était assemblée; il en trouvâtes portes gardées. A la vue de Pierre, la populace poussa des cris de fureur. Les Florentins aimaient le cardinal Jean de Médicis ; son frère le pria de se montrer au peuple. La soutane rouge du cardinal ne produisit aucune impression sur la foule. Ici, comme au début de toutes les séditions, des enfants ramassent des cailloux et les jettent au Magnifique. On ouvre les prisons et les détenus en sortent pour grossir la foule des séditieux. Cela menaçait de finir dans le sang. Pierre n'avait plus d'autre parti à prendre qu'à s'éloigner ; il s'enfuit à Bologne (2).

(1) GuicHARD.. lib. I, cap. IV. — Pauli Jovii HisL, lib. I, p. 32- 33. — Nardi, Hist. di Firetua, lib. I, p. 11. — Commwes, liv. Vn, cap. X.

(2) Nardi, Und,, lib. I, p. 11-13.

La fuite de Pierre fut le signal de scènes horribles. La bète populaire une fois déchaînée ne se reconnaît plus. Elle se rua sur les maisons de ceux qu'elle supposait attachés aux Médicis ; tout ce qui peut rappeler le souvenir de la famille déchue est brisé au milieu d*un tumulte indescriptible. Trois générations avaient entassé dans le magnifique palais de la Via Larga les richesses de l'industrie, les trésors de la science, les merveilles de l'art; tout fut dévasté, brisé ou volé. La tempête populaire renversa jusqu'aux arbres que les Médicis avaient plantés dans le magnifique jardin de San Marco (1).

Alors la seigneurie se disposa à recevoir Charles VIIL Il fit son entrée dans Florence, monté sur un cheval superbement harnaché et sous un riche baldaquin, porté par des jeunes gens de noble famille, au milieu de l'accueil enthousiaste du peuple. Le roi, après avoir prié dans l'église de Santa Maria del Fîore, prit le chemin du palais des Médicis d'où la seigneurie venait de faire effacer à la hâte les traces de la sédition. Si Pierre au lieu de se retirer à Bologne se fût réfugié dans le camp français, Charles aurait assurément réintégré son allié dans sa magistrature souveraine (2).

Le roi voulut traiter Florence comme une ville conquise et lui imposer des magistrats de son choix. Mais déjà Florence se repentait d'avoir trop cédé à la crainte, l'effervescence populaire grandissait d'heure en heure. Un patriote déterminé, Capponi, menaça de faire

(1) Ammirato, Istorie Fiorenthie, voL III, p. 223. — Paltli Jovii Hiêt., lib. I, p. 33. — Comminbs, liv. VII, ch. xi.

(2) Xardi, Hitt, di Fiorema^ lib. I, p. 14. — André de La Vigne, Le Vergier d'honneur^ etc. — Commines, liv. VII, ch. x.

sonner les cloches delà cité comme un appel à l'extermination des Français. Il fallait à Charles non point des résistances mais des succès prompts, décisifs pour paraître l'ange exterminateur, prédit par Savonarole, pour châtier les péchés de Tltalie. D'Aubigny le pressait en outre de partir afin de ne pas laisser aux ennemis le temps de revenir de leur surprise. Le roi comprit qu'exaspérer Florence ce serait jouer la conquête de Naples, Il conclut un traité d'amitié avec les Florentins par lequel il s'engageait à protéger leurs libertés; ceux-ci, de leur côté, promettaient de fournira Charles, pour son entreprise, cent vingt mille ducats en trois paiements égaux et de laisser dans ses mains les forteresses jusqu'à la fin de l'expédition de Naples (1). Charles partit aussitôt de Florence pour poursuivre sa grande expédition. Peu auparavant il avait publié un manifeste par lequel il annonçait son intention de combattre les Turcs, dès qu'il aurait reconquis la couronne de Naples. La côte orientale de ce royaume devait faciliter le succès de ses armes contre Constantinople. Avec Naples, en effet, il avait la Méditerranée, et avec la Méditerranée il se voyait déjà maître de l'Orient. En conséquence, il priait le Pape de ne pas s'opposer au passage de ses troupes sur le territoire du Saint-Siège, promettant de payer fidèlement les subsides, mais menaçant aussi, en cas de refus, de traiter le pays en ennemi (2). Maintenant ses troupes victorieuses défilent par le Val d'Arno, traversent la Toscane et

(1) OuicHARD., lib. I, cap. iv. — Nardi, ibid., lib. I, p. 15-18. —

BURCHARD, ap. ECCARD, p. 2049. — COMMINES, lîv. VII, ch. XI.

(2) ToMASo ToMASi, p. 02 et seq.

entrent déjà, sans trouver de résistance, dans les Etats de l'Eglise. Aquapendente, Yiterbe el plusieurs autres citadelles sont prises et livrées au pillage (1). On s'aperçoit bien, à mesure que Charles se rapproche de Rome, que la terreur de ses armes Ta devancé. Tout tremble au seul nom du roi de France. Le duc de Calabre avait résolu d'arrêter la marche de son ennemi et il s'est replié vers la Ville Eternelle sans même livrer bataille; les Ck)lonna et les Orsini envoient de tous côtés les clefs de leurs forteresses au vainqueur (2) ; la campagne continue à être une promenade militaire.

Le danger augmentait avec l'approche du Roi. Le Pape était dans la consternation ; le cardinal Piccolomini qu'il avait envoyé vers le Roi n'avait pas même été admis en présence du prince (3). Le tort du légat était son nom : Charles ne lui pardonnait pas d'être le neveu de Pie II, qui avait énergiquement soutenu la cause de la maison d'Aragon contre les prétentions de la maison d'Anjou. Que faire ? Rome était incapable de soutenir un siège : l'artillerie française aurait trop vite raison de ses mauvaises fortifications ; l'armée napolitaine, composée d'étrangers mercenaires^ n'inspirait que peu de confiance sur le courage d'hommes plus propres au maraudage qu'au métier des armes. Puis les factions n'attendaient peut-être que ce moment pour se réveiller, n arrêta d'envoyer une nouvelle députation au roi de France, pour lui demander en son nom et

(1) Nardi, t&îd., lib. I, p. 18.

(2) COMMINES, liv. vu, Ch. XI.

(3) Diarii Sanesi di allegretto allegretti, Muratori, t. XXXIII, p. 833. — Paulii Jovii Jïwt., lib. U, p. 39.

au noui d'Alphonse de Naples une suspension d'armes. Naturellement le roi ne voulait pas donner du temps au roi de Naples; il repoussa la proposition. Toutefois Charles faisait grand cas de Tamitié du Pape : il estimait que, s'il parvenait à l'obtenir, elle lui vaudrait une armée. Il fit donc partir pour Rome, comme plénipotentiaires, le duc de la Trémouille, le président du parlement de Paris, de Ganay, et les cardinaux Sforce et Colonna (1).

Mais dans le temps de cette ambassade, le duc de Calabre était entré dans Rome avec son armée, et la vue de ces troupes nombreuses avait un moment ramené le courage au cœur du Pape. En apprenant le refus du roi, on organisa la résistance. Venise était alors le foyer de la politique hostile à la France, et les représentants des principales puissances européennes y étaient déjà réunis, afin de se concerter dans le but de ruiner cette expédition, dont les résultats étaient une menace pour leur sécurité. On put croire un moment à une coalition de l'Europe contre le monarque français. Aussi quand les ambassadeurs du roi se présentèrent à Rome, ils furent hautainement accueillis parle Pape qui se montra résolu à une vigoureuse résistance (2).

Il retint prisonniers les deux cardinaux rebelles que le roi avait eu le mauvais goût de lui députer. Il parsdt même que, dans l'agitation du premier moment, on arrêta la Trémouille et le président de Ganay; mais ceux-ci furent immédiatement mis en liberté par l'ordre

(1) GuicHARBiN, lib. I, cap. IV. — C01CMINB8, liv. VH, ch. xii.

(2) GuicBARDiN, ibid. — Tomaso Toicasi, p. 69-71. — Commines, Ut. VII, ch. XII.

du Pape. U serait puéril de démontrer que le Pape ne porta aucune atteinte au principe du droit des gens. Charles VIII ne parut nullement s*émouvoir de cet incident, et notre historien Commines ne laisse apercevoir aucune indignation dans son récit, bien différent en cela des écrivains postérieurs, dont Tindignation est toujours si prompte, et dont le mot crime coule si facilement de leur plume quand il est question d'Alexandre VI, « Les ambassadeurs estans là (à Rome) le Pape mit de nuict en la cité Dom Ferrand et toute sa puissance, et furent nos gens arrêtez, mais peu (pour l)eu de temps) : le jour propre les despêcha le Pape: mais il retint prisonniers le cardinal Ascaigne vicechancellieretfrèreduducde Milan et Prospère Colonne, aucuns disent que ce fut de leur vouloir ; et de toutes ces nouvelles j'eus incontinent lettres du Roy (1). »

Cet enthousiasme devait bientôt faire place au découragement. La retraite précipitée des colonnes napolitaines devant Viterbe ne donnait pas le temps à la coalition de s'organiser. En même temps la défection de Virginio Orsini, parent et allié des Aragon, qui, pour conserver ses possessions, livrait ses places fortes aux Français, achevait de rendre toute résistance désespérée. Le Pape eut la pensée un moment de sortir de Rome (2).

Le roi, qui n'avait encore éprouvé de revers, ni môme de retardement dans sa marche, avait intérêt à marcher rapidement sur Naples. Mais il voulait aupara-

(1) COMMINBS, liV. VII, cap. XII.

(2) GuicHARDiN, lib. I, cap. jv. — Tomaso Tomasi, p. 72-73. — Commines, liv. VII, c. xi.

vant s'assurer de la neutralité du Pape à défaut de son appui. Une nouvelle députation partit pour Rome. Le roi assurait qu'U n'entreprendrait rien sur Tautorité du chef spirituel de TEglise, qu'il ne demandait que ce qui était nécessaire au passage des troupes, et suppliait le Pape de lui permettre de visiter la capitale du monde chrétien (1).

La fierté d'Alexandre fut obligée de fléchir. Il était plus sage d'accepter les: éventualités d'une paix sans garantie, que de s'exposer aux chances d'une lutte trop inégale. D ne fallait pas mettre en présence l'une de l'autre, dans la Ville Eternelle, les deux armées ennemies ; Alexandre pria Ferdinand de se retirer avçc son armée, ajoutant qu'il lui obtiendrait du roi de France un sauf-conduit jusqu'aux frontières de Naples. Ferdinand refusa fièrement, en laissant entendre, que les Âragonais n'avaient besoin d'autre protection que de leurs épées (2).

L'armée napolitaine sortit de Rome, le dernier jour de l'année 1494, par la porte de Saint-Sébastien, pendant que l'armée française y entrait par la porte Flaminienne, aujourd'hui Santa-Maria del Popolo. Ce fut un imposant spectacle pour les Romains, que la pompe de ce défilé militaire. Charles parut armé de toutes pièces. Les 50.000 hommes qui le suivaient, les lanciers tenant la lance en arrêt sur la cuisse, les archers l'arc à la main, les Suisses armés de* leurs hallebardes ou de leurs haches d'armes, se déroulé-

(1) GuiCHARDXX, ibid,

(2) GuicHARDiN, ibid. •— Tomaso Tomasi, p. 77-79. — Commines, liv. VII, ch. zii.

LKS BOROIA. 15

rent depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à neuf du soir, à la clarté des flambeaux dont les lueurs vacillantes, frappant sur tant d'armes^ faisaient paraître les hommes et les chevaux plus grands et plus terribles (1). Les magistrats allèrent en corps oflErir au roi les clefs de la ville, au nom du Pape et du peuple romain. Après avoir reçu cet hommage, il alla prendre son logement au palais de San Marco.

Charles était entré dans la capitale du monde chrétien en souverain victorieux. Pendant son séjour, un mois environ, il s'en considéra comme le maître, faisant rendre la justice en son propre nom (2). Cette prise de possession ne se distingua guère de la conquête que par son ordre du jour qui interdisait tout pillage et menaçait des peines les ^plus sévères les violences envers les particuliers (3).

Alexandre n'ajoutait pas une entière confiance aux protestations de dévouement et de respect du monarque français pour le chef spirituel de la catholicité. Pardonnons-lui ses anxiétés. Deux des cardinaux qui accompagnaient le roi étaient Julien de la Bovère et Ascagne Sforce, vice-chancelier et frère du duc de Milan, < qui estaient deux grans ennemys du Pape et ennemys Tun de l'autre (4). » n se réfugia au château

(1) Pauli Jovii Hùt., lib. II, p. 42.

(2) Akdkè de La Vione : I> vergier â^honneur, etc., dans las archives curieuses de THist. de France, t. I. — BuacHARD, Voir aux Pièces justif., n» 17, lettre g.

<3) Pakyini, In Alexandrum VI,

(4) CoMMiNES, liv. VII, ch. XV. — « Quelques éditeurs mettent amys, ce qui est une contradiction avec la suite du récit de Ck>mmynes qui les représente comme rivaux pour la dignité pontificale, v (Nota de M»* Dupont dans son édit. de Commynes, t. II, p. ZSS.\

Saint- Ange ; c'était une faute , car ses ennemis devaient profiter de cette détermination pour essayer de le perdre dans Fesprit du prince. Deux cardinaux, Orsini et Caraflfa, accompagnèrent dans sa retraite leur souverain malheureux; quelques-uns restèrent dans leur palais, suivant avec anxiété les événements et attendant l'heure de se dévouer; quelques autres moins courageux sortirent précipitamment de Rome ; enfin d'autres, parjures à leurs devoirs de princes de l'Eglise et de patriotes, se détachant du Saint-Siège, cherchèrent à gagner les bonnes grâces du roi de France, et allèrent grossir c la séquelle dudict vice-chancellier et de Sainct-Pierre ad vincula (1). • C'était un attentat contre l'autorité du chef spirituel de la chrétienté que la révolte des cardinaux de Gurck, de Saint-Denis, de San Séverine, de Savelli, de Golonna, etc. ; ajoutons une lâcheté que l'orgueil national eût dû prévenir. Oublieux du respect qu'ils avaient juré au Pontife, de l'obéissance qu'ils avaient promise au souverain, ils croient le moment propice pour assouvir leur ressentiment haineux ou leurs espérances déçues, et proposent au roi d'affranchir l'Eglise d'un homme qu'ils < chargeoient d'avoir achapté ceste saincte dignité (2). > Commines nous édifie sur le mobile qui pousse Sforce et la Rovère, « car eulz deux estoient à l'envy qui serait Pape (3). » Le même historien juge ainsi la sincérité de la conduite de Sforce : € combien qu'on croyoit que Ascalgne faisoit ceste

(1) Commines, liv. VII, ch. xvi.

(2) Ibid., ch. XY.

{3\Ihid,, ch. XV.

feinte et que au cueur estoit content du Pape ; mais son frère ne s'étoit point encore desclaré contre nous (1). » Au besoin ils consentiraient à ce qu'on place la triple couronne du pontificat sur la tête d'un courtisan de Charles. € Toutesfois, je croy qu'ilz eussent consenty tous deux (Sforce et la Rovère) d'en faire ung nouveau (pape) au plaisir du Roy, et encores d'en faire ung françois (2). »

Mais parmi les cardinaux restés fidèles au Pape, quatre, dont Paul Jove nous a conservé les noms, Giov. Alexandrino, Ant. Pallavicini,Bem. Carvajal et Raphaël Riario, allèrent courageusement trouver le roi et lui parlèrent un langage qu'il n'était pas accoutumé à entendre (3). Ils lui reprochent d'attaquer le chef de la chrétienté, alors qu'il proclame hautement qu'il est en route pour aller combattre les mahométans, ces ennemis du nom chrétien ; ils rappellent que les plus grands rois furent ceux qui protégèrent et défendirent l'Eglise et ses Pontifes ; ils lui montrent l'étonnement où jette les autres souverains la nouvelle que le Roi Très Chrétien s'est fait le juge de celui qui a reçu icibas toute puissance sur les consciences et qui ne relève que de Dieu seul. — Le roi était particulièrement irrité de l'investiture accordée à AJphonse d'Aragon. Mais le Pape, disent les cardinaux, a suivi la politique de ses prédécesseurs qui, plusieurs fois déjà, avaient accordé la couronne de Naples à la maison d'Aragon,; ensuite le roi de Naples menaçait d'appeler les Turcs

(1) Ibid.<, ch. XVI.

(2) Commîmes, liv. VII, ch. xv.

(3) Pauli Jovii Hht. ,lïh, II, p. 42 et seq.

à son secours : le Pape ne devait-il pas détourner de ritalie et de la chrétienté entière cet effroyable danger? Après avoir assuré le roi de toute la bienveillance du Pape, de la disposition où il est d'examiner ses droits sur le royaume de Naples, les cardinaux poursuivent ainsi : t Prince chrétien, ajouterez-vous foi aux accusations des ennemis du Pontife? Est-ce que celui dont il est le vicaire ne fut pas accusé et chargé de crimes ? Où sont les crimes d'Alexandre VI depuis son élévation ? Et au jour de son élection les cardinaux u'avaient-ils devant eux qu'un hypocrite ? Non. Pendant trente-sept ans qu'il a occupé les charges les plus éminentes sa vie a été connue de tous ; il n'est pas une de ses paroles, pas un de ses actes qui soient restés ignorés. Ses accusateurs d'aujourd'hui furent les premiers à lui donner leurs suffrages; pas un seul des cardinaux ne lui refusa le sien ; un tel accord régna dans son élection qu'on pourrait dire qu'elle fut plus l'œuvre d'une inspiration du ciel que des hommes. J

Les cardinaux terminent en pressant Chai'les Vni, par les plus vives instances et par toutes les considé-* rations de l'honneur et de la religion, d'entourer le Pape de son respect et de sa protection (1).

Le courage de ces quatre hommes fut récompensé. Charles montra de la religion et du bon sens. Il trouvait déjà trop violents les desseins de ces fils rebelles contre leur père. La responsabilité du schisme auquel ils le poussaient l'effraya; il recula devant le rôle pourtant séduisant de réformateur.

(1) SioisMOND dk' Conti, Ms. de la Bibliothèqxie ambrosienne, k Milan, loc. cit.

Mais le scandale devait avoir ici-bas son châtiment. Il vint moins d'un quart de siècle après. Ici encore, c'est un Pape, un roi et des cardinaux félons. Louis XII est descendu en Italie pour venger la défaite de Charles VIII. Il a posé son camp devant Pise. Là, quelques cardinaux rebelles viennent lui demander de prononcer la déchéance du Pape qu'ils accusent d'avoir acheté la tiare. Le Pape ainsi accusé n'est plus Alexandre VI, mais Jules II, et l'un des accusateurs le cardinal de San Séverine que la Rovère a formé à la rébellion. Jules II, malheureux, lâchement trahi par quelques-uns de ses frères, dut l*econnaitre dans ce trait la justice de Dieu. Il y a, dans l'histoire de l'hu* manité, de ces retours imprévus par lesquels l'homme est purifié comme par le feu du châtiment.

Lorsque à son lit de mort on lui demandait s'il pardonnait la faute des rebelles : < Julien de la Rovère, répondit-il, leur pardonne ses injures ; mais Jules II ne peut leur remettre l'injure faite à l'Eglise de Dieu. » Cette parole est vraiment belle ; mais il y a quelque chose d'aussi admirable : le pardon d'Alexandre VI.

Le Pontife s*opiniâtrait à refuser le château Saint- Ange que les Français voulaient posséder comme gage de sécurité. Deux fois les canons furent tournés contre ces faibles murailles ; la forteresse de Rome n'aurait pas plus résisté que Fivizzano à notre artillerie dont le poète ne parle qu'avec eflfroi : t Partout où se présentait le canon, dit-il, chaque édifice se hâtait de faire la révérence (1). » Mais à chaque fois Charles

(1) DoTe va in personna,

Ofcmi edifizio gli fa riverenza. (Cornazani : De re mil.X HI, etc.)

sut se contenir dans le respect qu'il devait au Pape.

De son côté, Alexandre gagna, par des promesses et des présents, ceux qui avaient le plus d'influence sur l'esprit du roi, Uarchevêque Brisonnet, dans l'espérance d'obtenir le chapeau de cardinal, acheva de disposer favorablement le prince.

Les plénipotentiaires duPape, les cardinaux d'Alexandrie, Pallavicini, CarvajaletRiario, que nous avons vus si dévoués, finirent par persuader à Charles d'abandonner ses prétentions sur le château Saint-Ange. Un accommodement eut lieu. Le Pape consentait à laisser, jusqu'après la conquête de Naples, les Français occuper Spolète,- Viterbe, Terracine et Civita Vecchia; — il renonçait à tirer vengeance des cardinaux, ainsi que des barons romains, qui avaient embrassé la cause du roi ; — il s'engageait, en outre, à remettre entre les mains du roi qui désirait s'en servir dans ses desseins sur Constantinople, Zizim frère de Bajazet, qui, par un enchaînement de circonstances dont il sera parlé ailleurs, se trouvait au pouvoir du Pape. La stipulation portait qu'après le délai de six mois le roi rendrait le prince au Pape. Charles de son côté promettait d'assurer l'autorité du Pontife dans Rome et de lui rendre hommage d'obédience. — Le cardinal César Borgia devait accompagner la personne du roi en qualité de légat ; mais en réalité comme un otage et une garantie de la parole du Pape (1).

On s'occupa, au cours des pourparlers, de la^juestion

(1) BuRCHARD, V. Pièces justip., n» 17, lett. a. — GuiCHARD.,lib. I, cap. IV. — Pauli Jovii Hist,, lib. II, p. 42-43. — Tomaso Tomasi, p. 82-84. — CoMMiNBS, Ut. VII, ch. xv.

de Naples. Ce sujet tendit plus d'une fois les négociations. Charles désirait toujours vivement obtenir l'investiture de ce royaume. Son dessein devait pourtant échouer. C'est à tort que Guichardin a affirmé le contraire (1). Nous allons voir le roi de France solliciter, dans la cérémonie même de l'obédience, cette grftce, preuve irrécusable que l'entente ne s'était pas faite sur ce point.

On peut douter, d'ailleurs, que l'accord intervenu entre le Pape et le Roi soit véritablement un traité. Les cardinaux de la Rovère et de Gluck, mécontents qu'on eût traité en dehors d'eux, le trouvèrent inopportun, inconvenant, inutile aux intérêts de- Sa Majesté, funeste même à ses partisans, et en empêchèrent la ratification (2).

Ainsi il n'y eut que des pourparlers et point de décisions arrêtées, un échange réciproque de propositions et point de signatures. Cela explique comment l'historien Roscoë a pu trouver des différences entre les diverses copies de ce traité (3); comment aussi plusieurs de ses articles furent, postérieurement à la conclusion des négociations, un sujet de discussions entre les deux souverains. Le Pape refuse-t il de tenir ses engagements ? Charles demande-t-il l'exécution d'une convention? Non. Ce senties clauses mêmes qui font l'objet des débats de leurs conférences (4). Il est donc bien

(1) « Convennero investisselo il Pontefice del regno di Na

poli, etc. . . I»

(2) C01fMINE8, liv. VII, Ch. XVI. — BURCHARD, V. PlÈCES JUSTIF.,

n« 17, lettre h.

(3) Vie et pontificat de Léon X, t. I, p. 222, note.

(4) BuRCHARD. V. Pièces justif., n» 17, lettre cf.

évident que ce que Ton a souvent regardé comme un traité ne sortit jamais de l'état de projet.

Néanmoins , aussitôt après cette sorte d'entente pacifique, le Pape quitta le château Saint-Ange et eut avec le monarque français une entrevue dans les jardins du Vatican. Le Pape arriva le premier au rendez-vous ; il était là depuis quelques instants, et priait à genoux au pied d'une statue, quand le roi survint. La majesté et la grâce répandues dans la persoiine d'Alexandre impressionnèrent vivement le prince et les gens de sa suite. Charles sentit ses préjugés se dissiper comme par enchantement ; il ne retrouvait plus sur ses lèvres les paroles hautaines, que les accusations répétées contre le Pape y avaient mises l'instant d'auparavant. L'amour et la vénération firent place dans son cœur à la haine (1).

Le Roi s'approcha et fléchit deux fois le genou ; comme il s'apprêtait à faire la troisième génuflexion prescrite par le cérémonial de la cour pontificale, le Pape, s'avançant vers lui, le reçut dans ses bras et l'embrassa. Il l'invita aussitôt à se couvrir et l'entrevue continua très cordiale. Avant de se séparer, le Roi demanda le chapeau de cardinal pour son fidèle Brisonnet. Ce prélat avait toujours suggéré la modération au

(1) • Carolufl VIII commoto in Alexandrum animo urbem ingreditur, cum multa audisset agi, quss minus pastoris sancti officio convenirent ; ducitur in hortum Rez ad Pontificem, quo cum positis humi genibus orantem invenisset, ipse, cum proceribus quibus stipatus ibat, attoniti facti, quem prius oderant, statim amare, observare et venerari cœpere, falsis in eum calumniis se deceptisrati. » ^oidius ViTB&BiENsis GARD. In Hiêtorta XX sœculorttm Ms, — Bibliothèque Angélique de Rome.

prince. Le Pape raccorda, et. comme l'archevêque de Saint-Malo remerciait Sa Sainteté : C'est au Roi, lui dit-6lle, que doivent s'adresser vos remerciements (1).

Le 19 janvier 1495 tout fut préparé pour un consistoire public. Le Iloi y fut admis avec tous les princes ses chevaliers. Trois coussins de drap d'or, placés à des intervalles déterminés, marquaient les endroits où le Roi devait s'agenouiller pour rendre hommage. Il s'arrêta au dernier pour baiser la croix de rubis sur la mule du Pape et se releva pour le baiser sur la joue. Ce cérémonial étant accompli, Charles Vin se plaça à la gauche du Souverain-Pontife. Alors le président Gannay, s'étant mis à genoux, dit à haute voix que le Roi était venu pour faire solennellement acte d'obédience au vicaire de Jésus-Christ. Mais il suppliait Sa Sainteté de lui accorder auparavant trois faveurs : — la confirmation de tous les privilèges accordés à la famille royale, et dont l'énumération était contenue dans un livre dont il cita le titre; — l'investiture du royaume de Naples ; — l'annulation de la clause du traité relative aux otages que les plénipotentiaires du Pape avaient exigés, comme garantie de la reddition du prince turc Zizim (2).

Le Pontife répliqua qu'il confirmait tous les privilèges dont on lui parlait, s'ils étaient en usage ; — que la seconde demande, préjudiciant aux droits d'un tiers, il ne pouvait que promettre d'examiner soigneusement la question et de prendre là-dessus l'avis ^u Sacré- Collège. La question fut donc réservée. — Enfin, il

(1) BuRciiARD. V. Pièces justif., n* 17, lettre c.

(2) BuRCHARD. V. FiKCES JUSTIF., D» 17, lettre d.

manifesta la confiance qu'il avait de tomber d'accord avec le Roi sur le troisième point, pendant les entretiens qu'ils auraient ensemble.

Alors le Roi, se prosternant, dit à haute voix : t Très Saint Père, je suis venu pour faire obédience et révérence à Votre Sainteté, comme ont accoutumé de faire mes prédécesseurs rois de France. »

Jean Gannay ayant encore pris la parole, protesta de l'inaltérable piété du Roi son maître envers le Saint- Siège. Le Pape lui fit une courte mais amicale réponse, parla de son amour pour le fils aîné de l'Eglise, et, prenant Charles par la main, sortit avec lui de la salle consistoriale (1).

Le lendemain, le Pape célébra solennellement la messe pour appeler les bénédictions du ciel sur le monarque français. Celui-ci y assistait entouré de ses officiers. La garde du prince était restée dehors, et les seigneurs parurent sans armes dans le lieu saint. Le Roi voulut lui-même, tenant l'aiguière d'or, verser l'eau sur les doigts du Pontife au moment de l'Offertoire et après la Communion. Les cardinaux furent grandement émerveillés de la conduite du prince, qui savait honorer ainsi son titre de Roi Très Chrétien. Alexandre VI fit plus tard peindre cette scène dans la galerie du château Saint Ange, comme souvenir de la piété et de la soumission du premier roi du monde envers le Saint-Siège (2).

(1) BuRCHARD. V. Pièce» justif., n" 17, lettre e.

(2) Raynaldi, ann. 1495, n. 4. — Albixus, De bello GallicOt lib. VI. — Fleitry, Hist. ecclés.f liv. CXVUI, n» 9. — Burchard. V. Pièces ivarist., n* 17, lettre f.

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