I.KS BORUIA
194 PREMIERS ACTES d'aLEXANDRE VI.
au merveilleux, et on se prend à se demander si une illumination d'en haut n'est pas venue éclairer l'esprit du Pontife touchant l'homme providentiel, auteur de la découverte, et son œuvre : dilectumfiliumChristophorum Columbnm virtimutiqiœ digntimetplurimum cornmendandum, ac tanto negotio aptum (1). » L'étonnement s'accroit encore, si on prend garde que
la ligne pacifique tracée par le Pontife et courant d'un pôle à l'autre, Test avec une telle précision qu'elle ne rencontre sur sa route nulle terre, ce qui eût pu devenir facilement dans la suite uïi point de contestation entre les deux nations rivales. Il semble qu'un ange ait guidé la main du Pape ! La science ne pourrait choisir, de nos jours, un autre point de notre planète pour opérer une pareille démarcation sans tomber nécessai^ rement sur quelque terre. La science comme l'imagination tombent éperdues devant une sî prodigieuse précision (2).
(1) Paroles de la bulle Inter cœtera.
(2) La démarcation tracée par le Pape part du pôle arctique, arrive directement k la moyenne de cent lieues des Açores, coupe le Tropique et ensuite TËquateur, se prolonge près du cap Saint-Roch, sillonne TAtlantique, s'approche de Tile Clerck, passe entre la terre àe Sandwich et le groupe de Tile Powel, et pénètre enfin dans le cercle antarctique, puis se perd dans les glaces du pôle. Ainsi, eUe parcourt Thémisphère entier, sans rencontrer la plus petite 21e, ni la terre ferme.
« Que Ton prenne, dit M. Roselly de Lorgues, la carte moderne « la plus perfectionnée, celle du Globe politique, par John Purdy, « publiée & Londres en 1844 (a), ou celle, encore plus récente, de M Johnston, Le Monde coinmercial, admirable planisphère réglé au
• méridien de GreenwiclL, édité h Londres en 1850 (6), qu'on tire la « moyenne de cent lieues entre les Açores et le cap Vert, qu'on suive « la ligne mystérieuse solennellement tracée, à travers Tinconnu,
• par le Souverain-Pontife, et Ton sera confondu de voir qu'au-
Ce fait eût certainement assuré Timmortalité d'une académie ! Et pourtant il y a dans cette bulle quelque chose de bien préférable : la sollicitude du Pape pour les intérêts spirituels de ces pays nouveaux. Alexandre VI se montre en cela un digne successeur de saint Pierre. Plaçons ici Tappréciation d'un écrivain qui a bien jugé le rôle delà Papauté dans cet événement prodigieux qui couronna la fin du xv® siècle :
f Cette bulle de répartition, dit M. Roselly de Lorgnes (1), porte évidemment le caractère d'une bénédiction et d'une récompense divines.
« Ce n'est plus ici le style de la chancellerie romaine.
« dessous de rËurope cette ligne parcourt toute Tëtendue de notre •■ planète jusqu^au pôle antarctique, sans rencontrer une terre.
«1 Qu*on essaie ensuite de tirer une pareille ligne, à tout autre « point que celui qu'iodiqua le Saint-Siège, et Ton tombera néces- « sairement sur quelque lie ou quelque partie de continent. La ligne « tracée par le Saint-Siège avec cette précision prodigieuse com- « porte quelque ôhose d'auguste qui fait incliner de respect la science w et rimagination.
« Si rillumination du génie de Colomb, ce regard b portée pro- « phétique, jeté sur la face du globe avec une telle rectitude, nous M confondent, on n*est pas moins saisi d'admiration à Taspect de •( cette confiance absolue que lui témoigne la Papauté. On se courbe » devant cette hardiesse exceptionnelle, qui fait authentiquer et « sanctionner, comme choses déjà vérifiées, les intuitions du génie.
« Rome comprenait Colomb.
• Or, comprendre, c'est égaler. Toutes les sympathies du Saint- « Père et du Sacré-Collège étaient acquises k Colomb.
« Jamais affaire plus grave, plus délicate, commandant plus de « lenteur, ne put être soumise au Pontificat; et pourtant, comme le « remarque judicieusement Humboldt, jamais négociation avec la • cour de Rome n'avait été tertninée avec une rapidité plus « grande, n
a) A ckart of ihe World on mercators projection, hy John PURDY. — 1844.
h) Johxston's Commercial chart of the World, — 1850.
(1) Christophe Colomb, sa vie et ses voyages, 2 vol. in-8*. Palmé, Paris.
l;K> "KIvMIM;:> actes D ALEXANDRE VI.
l , .s Siiiui- tViv parle avec sa personnalité propre. Après avvui lutvxiô I.JU il connaît les denx souverains pour ivA^ \iaiuiKjiu catholiques; qu'il les a toujours connus coanao lols^ et que leur piété est notoire dans toute la V Uicueuié ; après avoir mentionné leur constance, leurs tiavauX) leurs dépenses, leurs fatigues, leurs périls. lourn i^onquôtes de Grenade, leur expulsion des Mahouiétaus, le Souverain-Pontife rappelle qu'ils ont joint à ces titres de gloire Tintention de répandre la foi dans toii lies et terre ferme inconnues, d'y faire adorer le Kéderapteur. Le chef de l'Eglise déclare qu'il recommande à Dieu ce saint et louable projet. 11 annonce aux rois que Dieu donnera bonne fin à leurs efforts. Il affirme qu'il octroyé ce don de privilège exclusif, non point aux obsessions directes des deux rois ou d'autres personnes de leur part ; mais qu'il le fait spontanément, de sa propre et pure libéralité, agissant sciemment, avec certitude et dans la plénitude de sa puissance apostolique.
t Toutefois cette libéralité du vicaire de Jésus-Christ est, comme la plupart des récompenses divines, soumise à une condition. Le Souverain-Pontife ordonne aux deux rois, en vertu de la sainte obéissance, d'envoyer des honmies probes et craignant Dieu, instruits, expérimentés et habiles, former à la foi catholique et aux bonnes mœurs les habitants de ces contrées.
< Dans tout l'ensemble de cette bulle on sent une grandeur, on respire une majesté imposantes. U y a comme un pressentiment des grandeurs futures, une vision de l'accroissement et de la supériorité de l'Espagne dans le monde chrétien.
< En terminant, le vicaire de Jésus-Christ, après avoir solennellement confirmé les dons et privilèges qu'il a déclaré faire de plein gré, mû par son propre mouvement et sa libéralité apostolique, rappelle aux deux souverains que la source de tout pouvoir, de tout empire et de tout bien découle de Dieu seul; et leur annonce que si, confiant en lui, ils suivent Taccomplissement de leur dessein de la manière indiquée. Dieu dirigera leurs actions, et que prochainement leurs travaux et leurs eflforts îèuront le succès le plus heureux, pour le bonheur et la gloire de toute la chrétienté. >
Il semble que ce magnifique monument n'aurait dû recueillir que des applaudissements; mais point du tout. L'auteur des Incass. décidé en propres termes que de tous les crimes de Borgia cette bulle fut le plus grand (1)' Cet- inconcevable jugement est un exemple frappant de l'aveuglement où la haine des Papes peut jeter un disciple de Voltaire ! Cette bulle est depuis devenue, pour quelques écrivains, le thème de récriminations contre les empiétements de la Papauté dans les affaires temporelles desPrinces. Ils s'indignent avec ferveur contre cette prétention des Papes à donner à leur gré des sceptres et des couronnes ! Comme s'il leur appartenait déjuger le moyen âge avec les idées mesquines de notre siècle t Juger ces temps à la mesure du notre, c'est rabaisser les hommes des jours passés et mal apprécier les institutions du temps présent. Le moyen âge avait fait du Pape un véritable monarque universel, auquel obéissaient le prince et le dernier de ses sujets.
(1) Marmontel, Les Ineaa, t. I.
Du reste, sous l'apparence d'une concession, il n'y a ici qu'un acte de pur arbitrage. Qui ignore que le moyen âge avait fait du Siège Apostolique un arbitre sans appel, un tribunal suprême au jugement duquel les plus grands intérêts étaient soumis? N'est-ce donc pas un spectacle magnifique que celui de deux puissantes nations consentant à soumettre leurs discussions actuelles, et même leurs discussions possibles, au jugement désintéressé du Père commun de tous les fidèles, à mettre pour toujours l'arbitrage le plus imposant à la place de guerres interminables (1) ? L'humanité ne perdrait rien à retourner à un état de choses qui pendant quinze siècles sauvegarda sa liberté.
Marmontel prétendrait-il rendre le Pape responsable de l'oppression que les chercheurs d'or firent subir aux Indiens ? L'ignorance seule pourrait être ici la dupe de l'écrivain. Eh quoi ! il faudrait alors accuser plus encore l'auteur de la découverte ellemême ? Non. Le malheur de ces pays ce fut de devenir la proie d'aventuriers que la soif de l'or attira sur les traces de Colomb. Ils traitèrent ces belles provinces en conquérants qui avaient découvert d'inépuisables mines d'esclaves et d'or. Mais un disciple de Voltaire peut seul ignorer que ce fut la religion qui vengea l'humanité et l'Europe. Ses missionnaires se firent les défenseurs des Indiens avec une intrépidité héroïque. Ils attaquèrent les oppresseurs pai* tous les moyens dont on pouvait alors disposer pour créer l'opinion et en accabler la tyrannie. Tant de dévoue-
(1) Dk Maistrk, Dit Pape, li%'. II, ch. xir.
ment a consacré leurs noms aux hommages de la postérité ; une gloire particulière s'attache à celui de Las Casas. L'Amérique a gardé le souvenir de *ce que l'Eglise fit pour ces régions infortunées au temps de leur oppression, et en retour elle lui a prodigué les marques de son inviolable attachement ; sa reconnaissance a inscrit dans les chartes de sa constitution les droits éternels de la religion.
Dans ces deux années de règne, Alexandre VI s'était acquis la réputation d'un homme magnanime, habile, prudent, et le Saint-Siège était entouré de gloire. La bonne renommée de ce pontife s'étendait jusque dans les pays éloignés du centre de la catholicité. C'est l'hommage que, saisi par le rayonnement des témoignages contemporains, a rendu à la mémoire d'Alexandre un de ses ennemis. Il est un de ces documents qui s'est imposé à lui avec le caractère d'une véracité inéluctable ; c'est le Liber Chronicarum. Dans ce livre fini d'imprimer à Nuremberg, le 12 juillet^ 1493, l'allemand Hartmann Schedel c déclare, dit le protestant GrégoroVius, que les vertus d'un si grand pontife faisaient concevoir à toute la chrétienté les plus belles espérances (1). * On voit combien l'opinion que P. Martyr émettait sur Borgia au jour de son élection était juste. S'il eût moins aimé les siens, l'histoire eût perdu le souvenir des emportements de sa jeunesse. Alexandre VI eût laissé la mémoire d'un grand Pape, s'il était mort après deux années de pon-
(1) Orégorovius, Hist. de la ville de Rome au moyen àge^ t. VII, p. 370-371. — Voir aux Pièces justif. le fragment du LiBsa Cbro- NiCARUM, auquel fait allusion Fauteur protestant.
âOO PREMIERS ACTES D' ALEX ANDRE VI.
tificat. Preuve frappante que la paternité spirituelle est la base inébranlable du sacerdoce catholique. Le jour où le prêtre aurait une paternité naturelle il perdrait le sens de sa mission céleste. Les écrivains qui crient lé plus haut contre Alexandre YI n'en blâmeront pas moins le célibat ecclésiastique !
D lui restait trois enfants à pourvoir : César, Lucrèce et Godefroy. Il faut voir ce que l'amour déréglé de son sang le poussa à faire pour eux; on jugera ainsi des torts du Pontife et des travers de l'exagération.
On se rappelle que Lucrèce était fiancée à un gentilhomme espagnol, disent les uns (1), napolitain suivant d'autres. Les ennemis du Pape prétendent qu'après son élévation, Alexandre n'aurait plus voulu pour sa fille qu'un mari bien allié, riche et de famille vraiment princière; en conséquence il aurait repris la parole donnée. — La rupture de ces fiançailles, dit au contraire Palaggi, écrivain hostile aux Borgia, fut régulière (2). — Lucrèce fut alors donnée en mariage à un prince de la maison de Sforza, seigneur de Pesaro. Louis le More et son frère le cardinal Ascagne avaient favorisé ce mariage. L'amitié du Pape servirait si bien leur politique, dont le but était, nous le savons déjà, de provoquer une révolution à Naples I Aussi, le goût de Lucrèce, comme il arrive pour beaucoup de princesses, ne fut apparemment pour rien dans le choix de son époux et la politique au contraire pour tout. La nouvelle que la fille du Pape devenait la souveraine
(1) Nardi, Hist, Fior,, lib. IV, p. 75.
(2) Vita dei Papi : in AUstandro VI.
1493-1494. aOl
de Pesaro n'y excita pas moins une vive allégresse parmi le peuple. Les noces furent célébrées le 12 juin 1493 dans le palais pontifical avec la magnificence particulière aux Borgia, et la galanterie propre à cette époque (1).
Le moment est venu où la fortune va sourire à César; son histoire se lie doréna\:ant à celle de sa maison*
Alexandre, ayant conçu le projet d'augmenter le nombre des membres du Sacré-Collège, Téleva à la dignité cardinalice. C'est ici que les ennemis du Pontife ont poussé des cris de triomphe. César cardinal ! L'indignation de certains écrivains n'a plus connu de limites. Notre siècle nous a tant familiarisés avec les exemples d'un austère désintéressement, que rien ne semble pouvoir faire absoudre Alexandre VI. Il serait temps cependant de revenir de ces exagérations. Le moment venu, nous apprécierons sans faiblesse la conduite du Valentinois. Mais si la haine était moins aveugle, elle se serait aperçue qu'au moment où il fut revêtu de la pourpre, César n'était pas le fourbe, le scélérat, le condottiere dont l'imagination des écrivains se montre saisie. A ce moment, Césat* n'avait encore donné de lui aucune mauvaise impression. Il ne paraissait dans la conduite de ce jeune homme, qui* venait de dire adieu à l'Université de Pise, aucun des défauts qui devaient lui faire une renommée si terrible.
. Personne ne connaissait son caractère, il l'ignorait peut-être lui-même. On avait seulement remarqué la vivacité de son esprit.
(1) MuRATORi, Annali d*Ital., ann. 1493. — Orégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 118<12d.
202 PREMIERS ACTES D'aLEXANDRE YI.
Le Pape se flattait que César honorerait le Collège Apostolique. Cela prouve que le Pape n'était point prophète. César s'en montra plus tard indigne. Où est le tort d'Alexandre VI ? La faute est-elle aux Apôtres si^ plusieurs néophytes qu'ils baptisèrent se firent plus tard apostats et persécuteurs ? Ce qu'on peut blâmer dans Alexandre VI, c'est un amour ardent d'élever ses enfants, sentiment dont il ne sut pas assez se défendre; c'est une tendresse partiale qu'en montant sur le trône pontifical il avait lui-même pris soin de condamner d'avance, et à laquelle néanmoins il finit par céder ; cette faiblesse d'Alexandre pour son fils a obscurci son règne* Si cette faiblesse fut un tort, ce fut le tort de l'amour paternel ; mais il y a un autre tort qui n'a pas d'excuse, c'est celui de l'exagération.
De son côté, le More poursuit toujours son œuvre antipatriotique; il voudrait entraîner avec lui le Pape et tente une nouvelle fois de le détacher de la maison de Naples. Il représente à Sa Sainteté les avantages que lui procurerait son union avec Charles VIII, et les maux que peuvent appeler sur Elle son opposition à la venue des Français en Italie. Alors le Pape lui adresse un bref qui mérite toute notre admiration. Dans ce bref il déclare avoir prévu et annoncé tous les maux qu allait attirer sur l'Italie entière l'invasion du roi de France. 11 se préoccupe des dangers que cette entreprise fiiit courir à la Péninsule, alors que les Turcs, ces ennemis communs de la république chrétienne, ne cessent de la menacer. 11 adjure donc Ludovic de prendre pitié de l'Italie, sa mère et sa nourrice ; de l'Italie à laquelle lui-même, Alexandre, ne doit pas la nais-
saiice, mais qui Ta nourri depuis plus de quarantequatre ans, qui a fait sa grandeur, qu'il déclare aimer plus que son pays natal et qu'il voudrait, s'il était possible, préserver de tout mal et de tout péril, au prix même de son sang. Après lui avoir dit que ce n'est pas sans un profond dessein que le suprême Dispensateur •de toutes choses lui a départi le gouvernement qu'il exerce, Alexandre poursuit ainsi : c II dépend de vous, il est entre vos mains, il repose maintenant sur vous, le salut de l'Italie. Ne souffrez pas qu'on puisse dire plus tard ce que dit Jéremie dans ses lamentations sur Jérusalem : Comment l'Italie, pleine de peuple, est-elle assise solitaire? La maitresse des nations est devenue comme veuve ; la reine des provinces en est maintenant la servante, elle est assujettie au tribut. L'heure est donc enfin venue, mon très cher fils, de vous réveiller, de vous lever et de faire face à tant de périls qui se prépai'ent. Cet éternel bienfiût de la paix, le remède à une perte imminente, le salut, c'est de vos mains que nous l'attendons, et nous, et l'Italie entière, et toute la république chrétienne; aussi, nous n'en doutons pas, vous pourrez, vous voudrez, vous saurez y pourvoir. » Alexandre termine ce bref eh pressant Ludovic, avec les plus grandes instances et par toutes les considérations de l'intérêt et de l'honneur, de se dévouer à cette œuvre. 11 l'assure de son concours le plus entier et le plus résolu, et lui promet, outre sa reconnaissance perpétuelle, une gloire immortelle parmi les hommes, une vie étemelle auprès de Dieu (1).
(1) E. La Rochelle : Les droits du Saint-Siège^ Alexandre VI et César Borgia, cité par M. Chantrel : Histoire populaire des Papes :
Ces avertissemeots à la fois fermes et paternels trouvèrent le More insensible. Il engagea son frère Ascagne Sforce à amener le Pape par d'habiles insinuations au but qu'il n'avait pu atteindre lui-même. Mais une lettre du cardinal ne tarda pas k lui ôter tout espoir : ce document que l'histoire a recueilli suffirait à lui seul pour venger le Pontife de Taccusation de ses ennemis (1).
Nous nous rappelons que le mariage de Godefroy, le dernier fils de R. Borgia, avec une princesse de Naples avait scellé l'alliance du Pape avec le roi Ferdinand. Celui-ci mourut subitement (janvier 1494), dans la soixante et onzième année de son âge, lorsqu'il s'occupait le plus activement d'organiser la défense de son royaume. Il emporta dans la tombe la haine du peuple auquel il s'était rendu odieux par ses ruses, ses fourberîes, son despotisme, son avarice et sa tyrannie. D laissa ainsi à son fils Alphonse un trône non seule-
Le pape Alexandre F/, p. 180 et suiv. — Ce bref porte la date du 3 décembre 1493. — Corio parle également des instances du Pape auprès de Ludovic, pour que celui-ci dissuade Charles VIII de son entreprise.
(1) Duci Bari. (Ludovico Sfortiœ.)
« IIIus., etc. Nostro signore... mi ha parlato in questa sententia, M che essendo sempre stato el desiderio suo de conservare la quiète, «• è continuamente stato di parère che la unione del re de Napoli <• cum la Excellentia Vostra conjuncta cum la Beatitudine Sua « havesse a portare questi effetti... et perô la Beatitudine Sua voleva « ne scrivessi a la Excellentia Vostra, et da sua parte la confortassi «* strettamente a questa unione et a considerare le provisioni oppov' « tuneper impedire lavenutade' Francesi in Italia, etc. » Romœ, 29 jan. 1494.
• Frater et filius Ascanius Mafia » cardinalis Sfortia vice cornes, • S. R. C. vice cancellarias. • Ap, RosMiNi: DelV Istoria di TrivuUio, etc.
ment menacé au dehors, mais mal affermi au dedans. ♦
Alphonse, à son avènement, mesurant d'un coup d'œil tout ce que sa situation avait de difficile, laissa dormir lui aussi les vieilles haines de la maison d'Ara* gon pour les Borgia et renouvela Talliance naguère contractée par son père avec le Pape. Ils firent, à cette occasion, assaut de générosité l'un pour l'autre. Alexandre VI accorda à Alphonse l'investiture du royaume de Naples, la réduction du cens dont Ferdinand avait joui, sa vie durant (1), et promit la pourpre à Louis d'Aragon, neveu d'Alphonse. Le cardinal de Monreale, Juan de Borgia, partit aussitôt pour Naples pour couronner Alphonse. On déploya dans cette cérémonie un faste dont nous nous faisons aujourd'hui difficilement une idée (2).
Le nouveau roi paya avec des fiefs l'appui du Pape, L'alné de ses fils, Jean-François, le duc de Gandie, reçut la principauté deTricarina, le comté deClaremont et autres lieux. De riches bénéfices furent promis à César. D'autre part, Godefroy avec la main de la princesse Sancia reçut la principauté de Squillace et des revenus considérables. Alphonse s'engageait en outre à entretenir à ses frais une compagnie de cent hommes d'armes auprès de la personne de son gendre. La nouvelle mariée trouva dans sa corbeille de noces des bijoux pour 200.000 ducats. La cérémonie nuptiale terminée, les joutes et les tournois commencèrent; ce furent les derniers jours heureux de la maison d'Ara-
(1) SUMMONTB, Ist. di Napoli^ etc.
(2) Raynaldi, ann. 1494, n«« 3-15.
goii ; le momeut était proche où les cris de guerre allaient remplacer le* chants joyeux de fêtes.
Le jeune couple devait rester à Naples ; c'était pour Alphonse la garantie de la parole du Pape. Mais cette stipulation gênait l'indépendance de la politique d'Alexandre. Aussi, à peine le mariage célébré, le légat détermina adroitement Alphonse à permettre que ces jeunes gens allassent à Rome réjouir par leur présence la vieillesse du Pontife (1). Si Alphonse devina l'habileté de cette tîictique. l'intérêt de sa politique lui fit dissimuler son mécontentement.
La France était déplus en plus menaçante. Alphonse et Sa Sainteté convinrent d'une entrevue pour prendre leurs mesures de concert. Vicovaro, petite ville à vingt milles de Rome, près de TivoU, fut choisie pour le théâtre de la conférence. Les deux alliés s'v rendirent chacun de son côté avec un imposant cortège. Le Pape était accompagné de cardinaux, des ambassadeurs de Venise et de Florence et escoi*té d'un corps de 500 cavaliers. Ils se promirent des secours mutuels et arrêtèrent les moyens de s'opposer à Tinvasion française (2). Avant la fin de la conférence, mi courrier annonçait à Alexandre YI que la noblesse romaine avait embnt:$sé la cause de la France. Louis Sforce et le cardinal Aseagne. son frère, avalent gagné dans l'ombre les principaux feudataires du Saint-Siège : les Colonna. les Or-
<1> TOMASO TOXASI, p. 5?.
{2} OuiCHAKMN, lib. I, cap. u. — Pétri Bbmbi Mist. !>?««., lib. U, p. 28. — ToxASo Tomasi, p. 55-58. — Burcbars, Diarium^ etc. — Ap. EccARo. Corpus kùt. medii <m\ t. II, p. 2W7. — CoRio, Istor. di Miiano, pars VU, p. 925.
sini, les Savelli, etc., etc. (1). Cette défection porta un coup terrible à Alexandre VI. G^st un triste spectacle qu'offrent à cette heure les princes qui, sous des titres divers, régnent en Italie. La peur, la jalousie ou Tambition les domine entièrement ; se mettre à couvert, satisfaire d'envieuses rivalités, ou profiter des circonstances pour s'agrandir sont leurs seules préoccupations, quand il faudrait s'unir contre l'ennemi commun. Ils oublient que la nature a placé à la limite de leur Péninsule un magnifique boulevard de rocs, de neiges et de glace; et il n*en est pas un seul qui, se confiant en Dieu, en son droit et son épée, songe à attendre là de pied ferme l'envahisseur étranger. Un seul homme agit courageusement, soutient franchement les intérêts de l'Italie ; c'est Alexandre VI, qui à Vicovaro proclame qu'il faut prévenir l'insolent adversaire au lieu de l'attendre sur le seuil de ses palais (2). Pensée audacieuse dont la réalisation eût été le salut de l'Italie ! Alphonse n'osa suivre cette politique courageuse.
Le Pape se hâta de rentrer à Rome pour châtier les seigneurs félpns, mais ils avaient prévu la colère du Pape. Celui-ci restait désarmé en pi'ésence d'un ennemi puissant. Il sut dévorer cet outrage, mais il en médita (lès lors la vengeance.
Quelques écrivains se sont hasardés à écrire qu'Alexandre avait imploré le secours du grand Turc pour s'opposer à l'invasion des Français. Le continuateur de Fleury, peu suspect de tendresse pour les fiorgia, pour accueillir ce grief, a senti le besoin d'en adoucir
(1) CoRio, Istor. di Milano, pars VU, p. 9^.
(2) Pauli Jovii Hist,, etc., lib. I, cap. xxiv.
208 PREMIEItS ACTES D' ALEXANDRE VI.
rétrangeté. Il dit qae le Pape agit en cela c non comme Pa]>e, mais comme prince temporel et seigneur suzerain du royaume de Naples (1). » C'est une atténuation que nous n'acceptons même pas. On ne peut cesser de s'étonner d'une pareilleaccusatîonàrendroit d'un Pape, même quand il s'appelle Alexandre VI. Commines a bien entendu dire à Venise que le Turc a envoyé un ambassadeur € qui. àlarequeste duPape,lesmenassait (menaçait les Vénitiens), s'ilz ne se desclai-aient contre le Roy (2) » Charles. Mais il n'en a eu aucune preuve et il le rapporte sans y ajouter foi. Guichardin enregistre cet c on dit t comme tous les autres sans discussion (3). Burchard dit bien quelque chose desemblable^ mais il a oublié de nous donner la moindre preuve à l'appui (4). De bonne foi, est-ce à la satire pamphlétaire de ce maître des cérémonies qu'on doit s'en rapporter? Un censeur sévère des actes d'Alexandre VI et en mesure d'être bien renseigné a examiné soigneusement cette accusation et il la tient pour un vrai commérage : tel est le jugement du célèbre annaliste Muratori (5). Il n'y a vraiment rien de plus honteux pour Thumanité que d'accuser d'avoir eu recours au Turc un Pape, qui une première fois engagea sa fortune pour suivre Pie II et aller chercher lamort en combattant ces enne-
(1) Flbury, Hist, eccL, liv. CXVII ad ann. 1494, ii«90, édit. d'Avignonf 1777.
(2) Liv. VII, cap. xix.
(3) GuicH., lib. I, cap. ii.
(4) Burchard, ap. Eccard, t. II, p. 2023 et seq.
(5) « Dicerie di belli o maligni ingegni verisimilmente furon coteste. » — DoMENico Cerrx : Borgia ossia Alessandro VI papa e suoi contemporanei, t. I, p. 253.
mis de la chrétienté; qui en cette même année où la France tient la menace d'une invasion suspendue sur l'Italie a pressé les princes hongrois de s'unir pour repousser le Croissant, et qui bientôt organisera luimême une croisade pour repousser les hordes musulmanes.