‹ Les Borgia histoire du pape Alexandre VI., de césar et de Lucrèce BorgiaChapitre 45 sur 108 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

ARRlvéE DE LUCRÈCE BOROIÂ A FERRARfi

Lucrèce en chemin pour Ferrare. — Entretue d'Alphonse arec la duchesse à Bentiroglio. — La cour du due Tatteod à Terre deUa Foesa. — Séjour à la -villa d'Alberto d'Esté. — Présents du duc Hercule à sa belle^ftlle. — Les ambassadeurs k Ferrarje. — Préparatifs de fôte à la cour ducale. — Entrée solennelle à Ferrare. — Description du cortège nuptial. — Réveil de ranimositë de M. Qrégorovius contre le Pape. — Accident de la porte Tedaldo. — Jeux scéniques. — Délivrance des prisonniers. — Hommages rendus à Lucrèce. — Le peuple accueille avec joie sa souveraine. — Contentement du duc Hercule. — Commencement de la liaison de Lucrèce avec Isabelle Gonzague de Mantoue.

Ferrare attendait, en ce moment, avec une vive impatience, l'arrivée de la duchesse. Chaque messager qui annonce l'approche du cortège accroît sa curiosité. Le peuple et la cour se préparaient également à la fêter. Son entrée fut un des plus brillants spectacles de l'époque. Les éloges des chroniqueurs ferrarais ne tarissent pas sur ces fêtes nuptiales ; leurs récits offrent un tableau trop précieux et trop intéressant des richesses, de la magnificence et des usages des cours princières aux xv* et xvi* siècles pour ne pas nous y arrêter un instant.

Lucrèce sortit de Bologne le 31 janvier 1502 pour continuer sa route sur Ferrare. Elle n'en était plus éloignée que de trois journées. Mais ce voyage i cheval qui durait depuis vingt -quatre jours avait

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brisé de fatigue la jeune femme. La duchesse Tonlat alors franchir le reste de la route en suivant en bateau le canal qui conduisait de Bologne au Pô. Le soir eUe arriva àCastel Bentivoglio, à vingt milles seulement de la résidence ducale d'Esté. La rencontre qu'elle y fit d'Alphonse l'impressionna tendrement. La veille, en effety le prince, impatient de voir son épouse, était sorti déguisé de Ferrare avec une escorte de quatre cavaliers. Il était arrivé à Bentivoglio presque en même temps que Lucrèce. Cette apparition subite la surprit au premier moment, mais elle se remit promptement et le reçut avec beaucoup de grâce. Le prince demeura deux heures avec sa femme; il n'échappa point au charme qu'elle exerçait autour d'elle et qui ravissait tout le monde. Quand Alphonse repartit pour Ferrare son âme débordait de joie. D'un autre côtéy cette démarche où se révélait le cœur de l'époux ravit la duchesse, c Tout le peuple, dit le chroniqueur ferrarais Zambotto , fut réjoui et la jeune épouse ainsi que les siens, en voyant que Sa Seigneurie avait éprouvé le désir de la voir et l'accueillait avec tant d'empressement ; c'était un signe qu'elle serait bien reçue et encore mieux traitée (1). >

Le lendemain elle atteignit Torre délia Fossa où l'attendait toute la cour ducale, c Quand elle fut descendue de son bateau, dit M. Grégorovius résumant les chroniques ferraraises, Alphonse vint l'em-

(1) LuciiBZiA BoROiA IN FsRRARA, etc, fntmorxe êtoriche ettratte dalla cronaca ferrarese di Bbrn. Zambotto, etc., p. 13 : <* E questo piace a tutto U popolo e inolto più a la Sposa e a tutti i suoi che Sua Signoria la desiderasse vedere, e anche la togliesse di baou cuore che fu indizio la saria ben ricevuta e meglio trattata. •

brasser après qu'elle-même lui eût baisé respectueuseihent la main. Ils montèrent ensuite tous ensemble sur un Bucentaure pompeusement armé, où les ambas- «adeurs étrangers et plusieurs cavaliers furent présentés à la fiancée, dont ils baisèrent la main. On se rendit au Borgo San Luca, où Ton mit pied à terre au son de la musique et au bruit des salves d'artillerie. Lucrèce se rendit alors au palais d'Alberto d'Esté» frère d'Hercule. Elle y fut reçue par Lucrèce Bentîvoglio, et par plusieurs dames d'honneur. Le sénéchal du duc lui présenta Mme Teodoi*a et douze jeunes filles nobles qui devaient être ses dames d'honneur à Ferrare. Cinq belles voitures avec un attelage de quatre chevaux lui furent amenées en présent de la part de son beau-père. Lucrèce passa la nuit dans cette villa qui a disparu depuis cette époque; le faubourg San Luca reste encore, mais Taspect des lieux a changé au point de n'être plus reconnaissable.

c La résidence de la maison d'Esté était déjà remplie de milliers de nouveaux venus, invités par le duc ou attirés par la curiosité. Tous les vassaux nobles de l'Etat de Ferrare se trouvaient là, mais il n'y avait point de princes régnants. Les princes d'Urbin et de Mantoue s'y étaient fait représenter par leurs femmes et ÂJinibal figurait au nom de la maison des Bentivogli; Rome, Venise, Florence, Lucques, Sienne et le roi de France avaient envoyé des ambassadeurs qui avaient été reçus dans les palais de la noblesse. César était représenté par ses cavaliers , mais lui-ïnême n'avait pas quitté Rome. Au contraire, sa femme Charlotte d'Albret de France devait , sur le désir

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d'Alexandre, se rendre à Ferrare pour la noce et y rester nn mois ; pourtant elle n'y vint pas.

c Hercule s'était occupé des préparatifs de la soI^dh nité avec une prodigalité royale, et depuis des semaines les magasins de la cour et de la ville avaient été remplis de provisions. Tout ce que la Renaissance avait fait édore de beau à Ferrare, au sein d'une cour polie et d'une cité prospère où florissaient les sciences, les arts et le commerce, avait été magnifiquement employé et exhibé pour la circonstance (1). i

Tout était prêt à Ferrare. Le 2 février, t à deux heures de l'après-midi, continue le traducteur des chroniques mentionnées, le duc, suivi de tous les ambassadeurs et de sa cour, se rendit à la maison de campagne d'Alberto pour venir prendre sa belle-fille. La cavalcade se mit en ordre pour traverser le pont du bras du Pô et entrer par la porte de Castel Tedaldo, qui n'existe plus aujourd'hui.

c La marche était ouverte par soixante - quinze archers portant les couleurs de la maison d*Este, le blanc et le rouge, derrière lesquels suivaient quatrevingts trompettes et un grand nombre d'hautbois. Venaient ensuite la noblesse de Ferrare sans distinetion de rang ; puis la maison de la marquise de Mantoue, qui était restée au palais ducal, et celle de la duchesse d'Urbin. Derrière suivait à cheval, à côté de son beau 'frère Annibal Bentivoglio, don Alphonse escorté de huit pages. Il était vêtu de velours rouge à la mode française et avait la tète couverte d'une toque

(1) Lucrèce Borgia, t. Il, p. 2M4.

de velours noir, à laquelle était adapté un ornement en or repoussé. Il portait des guêtres françaises de velours noir appelées gamaches, et des bottines de couleur incarnat. Son cheval brun était couvert de caparaçons en velours cramoisi et or.

c II est surprenant qu'Alphonse ne se trouvait pas aux côtés de son épouse pour entrer à Ferrare ; mais l'étiquette de cette époque était soumise à d'autres régies que celle de notre temps. Comme le nouveau marié marchait en tète du cortège dont sa femme occupait le milieu et que terminait le duc Hercule, Lucrèce se trouvait désignée comme la personne en l'honneur de laquelle surtout la solennité avait lieu. Derrière Alphonse venait sa cavalcade composée de pages et d'officiers de cour, parmi lesquels se trouvaient plusieurs cavaliers espagnols, puis cinq évèques et ensuite les ambassadeurs rangés dans l'ordre de leur importance, de sorte que les quatre députés de Rome, montés sur de beaux chevaux et revêtus de longs manteaux de brocart avec une toque de velours noir sur la tête, venaient les derniers. Après eux suivaient six tambours et les deux bouffons favoris de Lucrèce.

€ Ensuite s'avançait montée sur un coursier blanc en caparaçon écarlate et suivie d'écuyers, la mariée étincelante de beauté et de joie. Lucrèce portait une camorra de velours noir aux manches larges, avec de délicates franges d'or et une sbemia de brocart d'or, garnie d'hermine. Sa tète était couverte d'un réseau sans diadème, en forme de voile, étincelant d'or et de diamants, que lui avait donné son beau*père ; autour

. . ' ti,. ''ai.. ve I

> *» : ^ . , luisaient les dames d'honneur de Ferrare en

•: ..^ - .. . .nagnifique, parmi lesquelles se trouvaientdouze

rui v V ~ ...<^^^^^ destinéesàlacour de la nouvelle duchesse.

.^^. . . enaient deux mules blanches et deux chevaux

;. ;^.-^ ^ * couverts de velours et de soie et de précieux

Z'^'-^ .^ ,♦ ents d'or. Quatre-vingt-six mulets, qui portaient

•" -i -, . ^ de-robe et les objets précieux de la mariée, sui-

-■ . . t ceux-là (1). I

l^f^^^ . . M. Qrégorovius s'interrompt pour remarquer

/"ne venait pas à l'idée des curieux qui s'ébahis-

. "" '^"^'^'it devant les richesses de la mariée, « que tous

*-- -'. .: . ç^gj.çg qu'on étalait à leurs regards avec une

'^ ""'"' "ipe orgueilleuse contenaient les dépouilles de la

' r^. ..'?-- étienté mise à contribution pour subvenir aux pro-

"* ''^'^îf^ =^^alîtés de son chef. » Mais nous aurions eu la naïveté

'■ '^^*^ 3 Ferrarais ; M. Grégorovius ne nous a-t-il pas ap-

■r^ Lucrèce w-js q^Q le cardinal Rodrigue était immensément riche,

irsumMi?:iQ plus riche des princes de l'Eglise (2)? »Du Pontife

fe même àé h' ni protège les lettres, les savants et les artistes, em-

rWà. (/«//lyÊi^ellit la ville, restaure ou crée tant de monuments,

jruichardin a voulu faire un avare : notre allemand

.i/(e/?//(?yiwte^'au contraire reproche sa prodigalité au souverain qui

i maim éU''^2LYec les faibles ressources financières du Saint-Siège

crêce.Tm^''''k cette époque devait laisser dans le trésor pontifical,

^:Dé Ldcréa^^- quelques mois plus tard, plus décent mille ducats

vipl épc^^" d'or. Si les richesses offertes à Lucrèce avaient insulté

'tpâsééSe'-' à la misère du peuple, ce spectacle de luxe n'eût été

te.râ.' qu'odieux ; mais le même homme qui avait doté ma-

ki:ày' gnifiquement la duchesse de Ferrare avait ramené

^•' '^' ' (1) Lucrèce Borgia, tom. II. p. 24-29.

(2) Lucrèce Borgia, t. I, p. 48 et seq.

l'abondance dans Rome. H avait rempli les gre-niers publics, 11^ protégeait le peuple contre les exactions des brigands titrés de la Romagne, il se préoccupait des intérêts spirituels de la chrétienté et de la défense de l'Europe contre l'Islamisme ; nulle partie de l'administration n'était négligée ; il était permis, après cela, au père de doter sa fille.

« A la porte de Castel Tedaldo, continue M. Gr^orovius, le cheval de Lucrèce, effrayé par une salve d'artillerie, jeta à terre l'héroïne de la solennité. La nouvelle mariée se releva; le duc la fit monter un autre cheval et le cortège se remit en marche. En approchant des arcs de triomphe et des tribunes, eurent lieu les salutations d'ussyge ainsi que les déclamations et les

scènes mythologiques Quand le cortège arriva sur

la place du Dôme, deux danseurs de corde descend!, rent de deux tours et vinrent complimenter l'épousée. Â cette époque, le facétieux se mêlait toujours au so lennel.

< Le soir tombait quand la cavalcade arriva à cette plaça En ce moment tous les prisonniers furent mis en liberté etlestrompettesetles hautbois se groupèrent et se mirent à jouer de leurs instruments (1). >

La nuit était venue quand le cortège atteignit la résidence préparée pour les nouveaux mariés. Les époux furent conduits au son de la- musique à la salle de réception où ils prirent place sur un trône. Alors commença la présentation officielle des personnes de la cour à la nouvelle souveraine. Un orateur vintaus-

(1) Grégorovius, Lvcréce Borgia^ t. II, p. 29-30. — Cf. Lucre^ Mta Borgia in Ferrara^ etc., p. 15-19 et 40-47.

sitôt après adresser à Lucrèce le discours d'usage, dans lequel il rappelait tous les souvenirs glorieux de la maison de Borgia. L'année précédente, le duc Hercule avait chargé ses ambassadeurs à Rome de lui envoyer des notices dont l'orateur aurait à tirer parti. Leur dépêche est un document désormais acquis à l'histoire de cette famille.

< Illustrissime prince et notre Seigneur particulier.

< Nous n'avons épargné ni le zèle ni les recherches pour découvrir tout ce qui concerne les acte^ de cette illustrissime maison de Borgia, ainsi que Votre Excellence nous en avait donné l'ordre ; nous avons donc puisé partout nos informations et nous y avons également employé ceux des nôtres qui se trouvent à Rome et non seulement les savants, mais encore les personnes dont, à notre avis, cela pouvait être le goût. Bien que nous ayons fini par découvrir que cette maison est très noble et très ancienne en pays espagnol, nous n'avons pourtant pas vu que ses ancêtres aient accompli quelque grand fait remarquable, car on mène en ce pays une existence très civile et délicate, et Votre Excellence sait que telle est la coutume en Espagne et surtout à Valence.

c C'est seulement depuis Calixte jusqu'à nos jours qu'il a été fait mention particulière de cette maison et ^ surtout des actes de Calixte sur lesquels Platina a donné des renseignements suffisants. Mais tout ce qu'a fait ce ^ape est généralement connu. Qui voudrait en faire un sujet de discours aurait un vaste champ devant soi. Nous n'avons donc, illustrissime Seigneur, rien découvert sur cette maison que vous ne sachiez déjà,

LM BonoiA S8

et, <en ce qui regarde la personne des papes, pas autre chose que les données fourmes par cet auteur et les discours d'obédience qui leur ont été adressés. Mais les actes mêmes de ces papes indiquent tout ce qu*on peut dire d'eux. Si nous apprenons quelque chose de plus. nous le communiquerons à Votre ExceUence, à laquelle nous nous recommandons humblement. Rome, le 18 octobre 1501(1), »

Après l'éloquence, la poésie eut son tour.

On aime à penser que Lucrèce ignora toujours les outrages inspirés parla passion et la haine aux poètes de Naples. S'il en a été autrement, quel martyre pour la jeune femme ! Mais la réparation commence. Jamais une femme n'a été insultée comme le fut par Pontano et Sannazar la fille d'Alexandre, jamais aussi aucune autre femme n'a été exaltée comme elle par les enlants des Muses.

Nicolô Paoîciato célèbre son avènement à Ferrare, dans un cycle de poèmes qu'il réunit sous le titre de c Borgias« » Dans ses Yers harmonieux, souples, élégants, il place Lucrèce au-dessus d'Hélène , parce qu'aux charmes du visage elle joint une incomparable chasteté (2).

(1) Cité par M. O&Agorovius, Lucrèce JBorgia, t. I, p. 370-371.

(2) Voici une des épigrammes de Paniciato :

Tyndaridem jactant Heroica sœcala cujiis

Armavit varios forma superba Ducea, Hœc collata tibi, xnerito Lucretia cedit,

Nam tuus omne Helenes tamen obumbrat honor : lUa neces populis, diutarnaque bella paravit :

Tu bona tranquillœ pacis opima refers.

. Moribus illa suis speçiem temeravit honestatn :

Innumeris speciem dotibu« ipsa colis :

La veille de rentrée de la princesse à Ferrare, un sTûïcè humaniste^ qui est à la fois poète, théologien, numismate, archéologue, avait fait imprimer des vers latins à la louange des nouveaux époux (1). Dans sa gracieuse souveraine, Gœlio Calcagnini a deviné la providence des lettrés : il en éprouva dans la suite les libéralités.

Mais le plus connu de ces lettrés était un jeune homme de vingt-sept ans dont le génie naissant faisait déjà la gloire de lltalie, et qu'elle devait proclamer bientôt un second Homère. Si nous écoutons le poète lauréat de la maison d'Esté, la ville de Ferrare provoquera désormais l'envie de tous les étrangers & cause de l'incomparable joyau qu'elle possède ; cet incomparable ornement de la patrie du futur chantre de Roland, c'est la duchesse, c la, pulcherrima virgo, qui égale, sous le rapport des charmes et des mœurs, les femmes des temps modernes ou anciens, célébrées par l'histoire et la fable (2). >

Ore deam prœstas : virtute Tenustior aima : Fodda Helen» faciès œquiparata tuœ.

Recueil ma. k la bibliothèque de Ferrare, soua ce titre :

NicoLAi Ha&ii Paniciati FaRKARicNus BoaoïAS. Ad SsecelL D, Lucretiam Bargiam IlL Alphonti Sstensù Sponsam celehtr. MDIL

(1) Cœlu Calcagnini Ferrariensis. In illitst. Divi Alphonsi Primogeniti IlercidU Ducia Ferrar. ac divœLucretiœ Borgiœ nuptiat Epithalamium, Laurentius de Valentia imprimebat Ferrarise Deo Opt. Max. Favente, Calend. Febr. MDII. '

(2) LuDOVici Areosti Ferrariensis Epithalamium ap. Carmina Illtistr. Poetarwn Itàlorum, vol. I, p. 342-346.

Ce n*est là encore qu'un essai de ce que la poésie devait dire à sa louange ; ce n'était là non plus que le prélude des fêtes nuptiales préparées par le duc Hercule. Ces solennités brillantes durèrent six jours et surpassèrent en pompe et magnificence celles de Rome. On se rappelle que ces divertissements consistaient principalement en joutes, tournois, moresques et représentations dramatiques. Au sortir de ces spectacles magnifiques, deux spectateurs qui n'avaient pas détaché leurs regards de l'héroïne de ces fêtes se rapprochèrent pour se communiquer leurs impressions sur la nouvelle souveraine. Cagnolo de Parme a jugé davantage les charmes physiques de la princesse. < Elle est de moyenne grandeur, dit-il, et de mine élégante ; sa figure est un peu allongée, son nez bien profilé, ses cheveux blonds, ses yeux de couleur pâle ; elle a la bouche un peu grande et les dents très blanches, la gorge mince et blanche et pourtant belle et suffisamment opulente. Toute sa personne respire sans cesse la gaieté et la bonne humeur (1). » Bern. Zambotto a mieux saisi les qualités de cette nature, il signale en même temps l'allégresse et l'admiration de la foule : c La nouvelle épouse est très belle de figure, ses yeux sont remplis de vivacité et de gaieté, elle est mince de taille, sagace, prudente, intelligente, de

(1) Lucrezia Borgia in Ferrara^ etc., p. 39. « La detta Dlustrissima madama Lucrezia Borgia sposa si ô di médiocre statura, gracile ia aspetto, di faccia^alquanto lunga, il naso profllato e beUo, li capelli aurei, gli occhi bianchi, la bocca alquanto grande con li denti caodidissimi ; la gola schietta e bianca ornata con décente valore, ed in essere contiunamente allegra e ridente. t»

bonne humeur, gracieuse et polie. Elle a plu tellement au peuple que tous l'ont accueillie avec le plus grand contentement et attendent de Sa Seigneurie protection et bon traitement (1). •

L'impression ressentie par Hercule n'est pas moins favorable. Sa joie et son contentement débordent dans sa lettre au Pape, c Très saint Père et seigneur, avant l'arrivée ici de rillustreduchesse, notre fille commune, ma ferme intention était de lui témoigner de l'amitié et de l'honorer comme il convient, et de ne manquer aucune occasion de faire acte à son égard de tendresse particulière. Maintenant que Sa Seigneurie est auprès de moi, elle m'a causé une si grande satisfaction par les vertus et les qualités remarquables que je découvre en elle, que non seulement je suis confirmé dans mes bonnes dispositions, mais que la volonté d'agir ainsi en est considérablement accrue en moi... J'agirai de telle sorte envers la duchesse que Votre Sainteté devra reconnaître que je la considère comme ce que j'ai de plus précieux au monde. — Ferrare, 14 févr. 1502(2). •

Les fêtes de Ferrare avaient reçu leur principal éclat de la présence de trois femmes, Lucrèce, Isabelle Gonzague de Mantoue et la duchesse d'Urbin. c Toutes les trois, dit M. Grégorovius, comptaient au nombre des plus belles femmes de leur temps et les connaisseurs pouvaient ne pas savoir laquelle, surtout d'Isabelle et de Lucrèce, était la plus digne de la pomme de

(1) Lucirtzia Borgia in Terrara^ etc., p. 20.

(2) Cette lettre conservée aux archives d*Etat» fi Modène, a été publiée pur M. GRéooRoviirs, Lucrèce Borgia, t. M, p. 67-68.

Paris (1). » On sait combien les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme ; Isabelle s*était au début opposée au mariage de son frère ; cette rivalité pouvait maintenant faire naître entre elles Taversion et l'antipathie. Mais Lucrèce a tout de suite gagné le cœur de sa belle-sœur, C5elle-d, à peine de retour chez elle, lui écrit affectueusement :

c Illustre Signera. L*amîtiéqiie j'éprouve pour Votre Seigneurie et le désir que j'ai d'apprendre qu'elle continue de jouir de la bonne santé dans laquelle elle se trouvait à mon départ, me font croire qu'elle est dans la même attente en ce qui me concerne, et c'est pourquoi je l'informe, dans Tespoîr de lui être agréable, que je suis arrivée ici saine et sauve lundi et que j*y ai trouvé l'illustrissime seigneur mon époux très bien portant. Il me reste de mon cAté à apprendre l'état de Votre Seigneurie, afin de pouvoir m*en réjouir comme il convient à l'égard d'une sœur chérie, iît, bien qu'il me semble superflu de lui offrir ce qui lui appartient déjà, je veux néanmoins lui rappeler une fois pour toutes qu'elle peut disposer de ma personne et de mes biens comme de ce qui lui est propre. Je me recommande toujours à elle et la prie de me recommander à rillustrissime seigneur son époux, mon très honoré frère. — Mantoue, 18 févr, 1502 (2). »

Lucrèce lui répond aussitôt :

t niustrissîme Signera, ma belle-sœur et très honorée sœur. Quoiqu'il eût été de mon devoir de préve-

(1) iôW.. p. 43.

(2) Aux archives des Gonzague, It Mantoae, et reproduite par M. GRéooRovius, ihid,y p. 62-63.

nir les témoignages d'amitié ctue voHâ; m'avez (tofinéa, je me console néanmoins volontiers de ma négligence parce que je m'en consiâèreconUfflB d'autant plua obligée envers vous. Je ne saurais vons exprimer avec quelle joie et quelle satisfaction j'ai appris votre heureuse arrivée à Mantoue, et le bon état de santé dans lequel vous avez trouvé l'illustre seigneur votre époux. Je demande & Dieu de lui continuer, ainsi qu'à Votre Seigneurie, félicité en toutes choses et accroissement de biens au gré de vos désirs. Et pour me conformer, comme j'en ai le désir et le devoir, à la recommandation de Votre Seigneurie, je lui fais savoir que par la gr&ce de Dieu, je suis en bonne santé et toujours prête à lui complaire. Votre sœur dévouée qui se met à vos ordres. LucREZiA EsTENBis de Borgia(I). — Ferrare, le 22 février 1502. •

Ce fut le début d'une correspondance qui devait durer dix-sept ans entre ces deux femmes célèbres et dont les archives des Gonzague conservent les précieux documents. Dès le premier jour, la prévention d'Isabelle s'était évanouie pour faire place à une estime sincère, à une affection solide pour sa belle-sœur. Quel était donc le secret qui lui conciliait tous les esprits ? t L'agrément et la douceur de sa physionomie, dit M. Grégorovius, la gaieté et l'affabilité de ses discours sont des qualités que tous les contemporains ont célébrées chez Lucrèce (2). • Ces dons de la nature auxquels se joignent les qualités del'âme, une politesse et

(1) Oiov. ZucHKTTi, Lucrezia Borgia, duchessa di Ferrara^ Milano, 1869.

(8) Lucrèce Borgin, etc., t. H, p. 38.

440 A&BI¥É£ DE LUCRÈCE. BOBfiU. à. FCRRABE.

des gràetë exquises arec les grands* une mimifioeiice royale pour les lettrés et ks saTants, et use tendre compassioQ poor tantes les infortanes. étaient raimant qui Ini attachait tons les eorars.

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