‹ Les Borgia histoire du pape Alexandre VI., de césar et de Lucrèce BorgiaChapitre 46 sur 108 · DES VICARIATS · texte numérisé non relu

DES VICARIATS

Alexandre VI Tisite Piombino. — Nouveaux projets de César contre Florence. — Mécontentement de Louis XII. — Une double vertion au sujet de la prise d'Urbin. — Prise de Camerino. — Sages règlements du Pape pour le gouvernement de la Romagne. — Orage contre Borgia à la cour de Louis XII, dissipé par le cardinal d*Amboise. — Ligue des vicaires pontificaux à la Maggione.

— Moment critique pour César. — Florence vient à son secours.

— César Borgia et Machiavel. — César fait la paix avec les Confédérés. — Préparatifs contre Sinigaglia. — Scène de Sinigaglia.

— Victimes et bourreaux ! — Les ConCédérés sont tombés dans leur propre piège. — Mort du cardinal Orsini et accusation à ce sujet. — Anéantissement de tous les adversaires du Saint-Siège.

— César sur le point de devenir roi.

Pendant que Ferrare fêtait l'arrivée de sa souveraine, César continuait ses exploits militaires.

Après le départ de Lucrèce, Alexandre voulut visiter les dernières conquêtes. Il s'y rendit avec toute la pompe de sa royauté. Partout sur son passage il reçut les hommages des paysans accourus souvent de fort loin pour contempler leur souverain et qui s'agenouillaient pour recevoir sa bénédiction. Les Contadini pensaient comme les Allemands du moyen âge qu'il valait mieux vivre sous la crosse que sous Fépée. Le Pape assura la bonne administration de ces provinces, donna des ordres pour ajouter de nouvelles fortiiica-

442 DRAIŒ DE 8INIGAGLIA.

lions aux anciennes et répandit partout ses libéralités avec profusion. Avant de rentrer à Rome il fit don au duc de Romagne de la seigneurie du pays recouvré (1).

L'armée de celui-ci était maintenant imposante. La renommée avait attiré sous ses drapeaux tout ce qui en Italie savait manier une lance. On voyait là, à côté des condottieri volontaires qu'attiraient une paie régulière et le droit de pillage, des capitaines renommés : Vitellozxa Vitelli, François Orsim, PandoUb Petrucci de Sienne, Giovanni Paolo BagBone de Pérouse, Oliveretto da Fermo. César crut le moment venu de mettre à exécution ses projets de conquête contre la Toscane. Pour préparer son expédition, Vîtellozzo, 6iov. P. Baglione et Pàndolfo Petrocd essaient dé provoquer dans Arezzo un mouvement populaire en faveur «de Médicia. César attend à Viterbe prêt à monter à cheval pour courir sur Florence si le coup réussit, mais secrètement disposé à le désavouer s'il a:¥Drl6. La révolte éclata,, eut eSkt, le 4 juin 1500. Jamais Florence n'avaîfe eonnu un plus grand danger ; mais un patriote a deviné dans cette émeute la main de César. Tout récemment le roi de France avait promis sa protection à la république^ te moment était venu de lui rappeler ses engageoients. Mais ea nêm» temps que les doléances des Florentins parviennent aux oreilles de Louis XII, un courrier du goovemefu* de Milan lui rraiet un rapport alaroiiant sur rafiôve même d'Ârezso qui Fhmte i prendre des mesmses àe

(I) GuicHARDiN, lîb. V, c. ni. — Nardi, lîb. TV, p. 75-7Ç. — To- Miiiao* TovASi, p. 340. — Bt;RcirABDv JHarium, mono ISœ.

précaution. Le monarque pour qui les entreprises de César sur Florence étaient devenues un grave sujet de pensées^ éclata en menaces contre Julien de Médicis et les agents de Pandoifo et de Vitellozzo qui se trouvaient à la cour de France et donna ordre au duc de laisser la république en repos. Un détachement de quatre cents lances devait appuyer cet ordre en attaquant Borgia s'il refusait de quitter la Toscane.

L'homme qui venait de déjouer le plan de César s'appelait Soderini. Il fut considéré comme le sauveur de la république et ses concitoyens, dans Tivresse de la délivrance, lui conférôrent, sous le Utre nouveau de gonfalonier k vie , une autorité plus étendue que celle dont aucun autre Florentin eût joui jusque-là (1).

César, pour ne pas paraître avoir trempé dans le soulèvement d'Arezzo, s'était hâté de faire sortir ses troupes de la Toscane avant même l'arrivée des ordres de Louis XII. Ainsi, les barons restaient seuls exposés à la colère du roi de France. C'est durant l'embarras où les jetait eette révolution avortée qu'eut lieu la prise d'Urbin. Cet important duché touchait aux possessions de Baglione et de Vitellozzo. Le voisinage du duc créait pour eux un grand danger qu'ils auraient combattu en tout autre temps. Cette campagne a sa légende que viennent détruire les documents récemment publiés.

GuidobfildO) fils de l'illustre Federigo de Montefidtro, avait hérité de son père du duché d'Urbin. Son

(I) OoxcHARDXN, lib. V, c. III. — Nardi, lîb. IV, p. 77. ^- Abcki- RATO, sut. Fiar., lib. XXVII, c. ui. — Tomaso Tomasi, p. 321 et seq. — Machiavel, Décennale, lib. I.

444 DRAME DE SINIGAGUA.

palais, a dit le poète, était le séjour de la vaillance et de la courtoisie :

€ Valore e cortesia poser soggiomo. »

Gomme il fallait s'attendre de sa part à une vive résistance. César aurait feint d'en vouloir à Gamerino qu'il fait assiéger par Paolo Orsini,le duc de Gravina et Oliveretto da Fermo. De Nocera où il était resté avec ses troupes, il aurait fait prier Guidobaldo de témoigner son attachement au Saint-Siège en secondant les entreprises de son capitaine. On était à Urbin dans une confiance parfaite, parce qu'on était sans crainte. Guidobaldo céda ses troupes et son artillerie que son talent pour les arts mécaniques avait portée à un degré de perfection jusqu'alors inconnu. Il s'apprêtait môme à fêter l'arrivée du Yalentinois; tout à coup il apprend qu'une armée nombreuse qui saccage tout sur son passage approche d'Urbin ; c'était César qui, par un stratagème inique, ayant porté le prince sans défiance à dégarnir la ville de ses forces, venait fondre sur son allié sans défense. Guidobaldo n'aurait eu que le temps de monter à cheval et de fuir (1).

Tel est le récit de Guichardin et de ses copistes ; mais nous n'en sommes plus réduits au seul récit du haineux Florentin ; nous avons les dépêches de Giûstiniani. Cet ambassadeur, malgré ses penchants à accuser les Borgia, n'attribue pas à la trahison la prise d'Urbin. En outre, la lettre que de Mantoue le

(1) Guichardin, lib. V, c. m. — Diario di Biaqio Buonaccorsi. p. 58 et 800. — F. Matarazzo, La crontica délia citta di Perugia, ap. Arch. rtor. Ital.

EXTINCTION DES VIOAItlATS. — 1502-1508. 445

fugitif Guidobaldo adressa au cardinal de la Rovère. et que nous connaissons aujourd'liui, suffit seule k laver César de cette accusation.

Verano, seigneur de Gamerino, avait donné bien des sujets de plainte au Pape ; son palais est devenu Tasile de quelques brigands qui de ce repaire fondent sur les terres de TEglise pour les piller ; lui-même avait naguère saccagé Nocera, violant le droit d'asile des monastères et des églises, et comme pour échapper au châtiment il s'était allié aux Colonna. César reçoit Tordre de marcher contre Camerino, En route il a la preuve que Guidobaldo fournit des secours d*hommes et d'argent à Yerano. Il se détourne aussitôt de sa route, et, sans même en donner avis au Pape, il fond sur Urbino pour tirer vengeance de cette félonie. Mais déjà Guidobaldo, peu confiant dans l'attachement de ses Urbinates, a pris la fuite. César en arrivant devant Urbin rencontre trois ambassadeurs du peuple qui viennent lui présenter les clefs de la place (1).

Pendant que César entrait dans Urbin où il séjourna un mois entier, ses lieutenants s'emparaient de Camerino. Le peuple, exaspéré au souvenir de ses anciennes souffrances, s'empare de ses maîtres, de Pandolfo Malatesta, de Trajan Colonna et de quelques autres personnages importants venus de Pérouse et les livrent aux lieutenants de César. Jules -César Yerano était un vieillard septuagénaire, la fureur du peuple l'eût déchiré sans la protection des soldats.

(I) Dispacci di Giustinian, t. I, Disp. 23,25, 53. — Alvisi, Cetare Jiorgia, etc., cap. it.

446 DRAME DE SniTIGAGLIA.

Les prisonniers furent envoyés & Borne où ils recouvrèrent bientôt la liberté (1).

Cette lettre qu'a reproduite M. Grégorovius, par laquelle César annonçait à sa sœur, et par elle à la cour de Ferrare, le succès de ses armes, prouve une nouvelle fois qu'il ne commanda point en personne l'attaque de Camerino. C*est à Urbin qu'il acquiert la certitude de la prise de cette place.

c Illustre signera, notre très chère sœur, je tiens

pour certain que pour guérir la maladie dont soufifre

Votre Excellence il ne saurait y avoir de médecine

plus efficace et salutaire que de recevoir de bonnes et

heureuses nouvelles. Nous lui faisons savoir que nous

avons en ce moment acquis la certitude de la prise de

Camerino (2). Nous la prions de faire honneur à cette

nouvelle par une amélioration réelle de sa santé et de

nous en informer. Car son indisposition nous empêche

d'éprouver aucun plaisir de cet événement et de tout

autre. Nous la prions aussi de vouloir communiquer

la présente à l'illustre seigneur don Alphonse son

époux, comme à notre frère bien-aimé, car le temps

nous manque pour lui écrire en môme temps qu'à

Elle.

€ De Votre Seigneurie, le frère qui l'aime conmie

soi-même.

Césab.

€ Urbin, le 20 juillet 1502. »

(1) Dispacci di aiuSTiNiAN ; 50, 51, 53, 56, 58, 97, 117, 221, etc.

(2) « Li facemo intendere che in questo punto liavemo hauta nova et certeza de la presa de Camerino... » Ms. aux archives d*Etat, à Moddne. Qrégorov., Lucrèce Borgiot t. II, p. 94-95, et Docicments, n«43.

EXTINCTION DES VICAIUATS. — 1502-1503. 447

C'est donc encore un conte que le récit où Guîchardin représente César commandant l'assaut de la place au moment même où il parait accueillir les négociations de Verano ; un conte aussi que cette mort violente qu'il aurait fait subir au tyran et à ses deux fils (1).

César laissa pour lieutenant général de la province un évêque, Giovanni Olîvieri. De son côté le Pape fit de sages règlements, pour l'administratloQ de tout le pays . Tout récemment , un historien italien , M. Alvisi, a démontré d'après des documents authentiques que les Romagnols virent, avec la domination des Borgia, naître la justice, l'ordre et l'abondauce (2). Le paysan commence à vivre sous une rude main gantée de fer qui le protège ; aussi sa reconnaissance devait survivre aux malheurs de ses bienfaiteurs.

Cependant des nuages s'amoncelaient contre la puissance de César qui semblait vouloirtout envahir. Tous les princes dépouillés ou qui craignent de l'être ont travaillé mystérieusement à irriter le monarque français contre Borgia. Les liens qui unissaient le Valentinois et Louis Xn paraissaient rompus. Le roi de France menaçait tout haut de dépouiller sou allié de toutes ses conquêtes. Je veux commander en personne cette expéditîonet je traiterai Borgia comme s'il était le Turc (3). Ce revirement de sentiment alarma le hardi capitaine. Il se transiK>rta aussitôt en Lombardie (4). n était non moins séduisant par sa politique que redoutable par son

(1) CKjichardin, ibid,

(2) Alvisi, Cesare Borgia^ etc., cap. m, Documents, 70.

(3) GuicHARDiN, lib. V, c. m. — Nardi, lîb. IV, p. 80.

(4) Machiavel, Décennale, lib. I.

448 DliAM£ DE SIXIGâGLIA.

audace et son habileté. Il s'apprêtait à faire usage des ressources de son esprit, mais déjà la situation de ses propres affaires avait fait encore une fois changer Louis Xn de sentiment. Depuis la conquête de Naples. la division, par un juste châtiment du ciel, était entrée dans le conseil des deux rois coalisés contre Naples; ils ne s'accordent plus maintenant qu'est venue l'heure de se partager les dépouilles du vaincu. En outre, Maximilien est dans le Tyrol à la tète d'une armée formidable, prêt à entreprendre, sous prétexte d'aller se faire couronner à Rome, un voyage inquiétant pour la position de Louis XII en Italie. Mécontenter le Pape, ce serait le pousser à se jeter entre les bras de l'empereur ou à se tourner du côté des Espagnols. Llntérêt acheva donc un rapprochement préparé déjà par le cardinal d'Amboise, désireux de conserver les bonnes gi*àces de Sa Sainteté. Le roi de France et le duc de Romagne se promirent une assistance réciproque et César regagna ses Etats plus puissant que jamais (1).

En apprenant l'abandon des Français sur l'appui desquels ils comptaient, les barons romains furent saisis de crainte. Ils se sentaient livrés sans merci au ressentiment de Borgia. Aussi le danger imposa-tnil silence à leurs défiances réciproques. Le cardinal Orsini fut l'âme de la conjuration qui allait s'ourdir. Il gagna secrètement chacun des lieutenants de César, Paolo Orsini son frère, le duc de Gravina, Vitellozzo Vitelli, Giov. P. Baglione, Pandolfo Petrucci et OU-

(1) GuiCHARDiN» lib. V, c. IV. — Nardi, lib. IV, p. 80 et seq. — Machiavel, Décennale^ lib. I.

veretto da Ferme et il leur donna rendez-vous à la Maggione, dans le territoire de Pérouse. Là, cette c diète de bandits », comme l'appelle Machiavel, forma une ligue ouverte contre Borgia, s*engageant à rétablir tous les barons dépossédés et particulièrement le duc d'Urbin. On réunit à la hftte toutes les forces disponibles, dix mille hommes environ, pour exécuter cette hardie résolution (1).

César se trouvait à Imola , se disposant à surprendre Bologne, quand ce premier coup de la fortune adverse tomba sur lui. Quel coup de fondre! Lui, accoutumé à surprendre les autres, était prévenu cette fois par eux. n mesure d'un coup d*œil la situation; elle était pleine de difficultés et de dangers. Les Bentivogli de Bologne pouvaient fondre tout à coup sur lui, ses lieutenants sont révoltés, TOmbrie est soulevée, la Romagne agitée par les émissaires des confédérés et les troupes que devait lui envoyer Louis Xn n'arrivent pas. Il croyait toucher au faite de la puissance et tout d'un coup son rêve menaçait de s'évanouir, n y eut pour lui un moment d'indicible détresse!

Mais rétoile de César n'avait pftli qu'un moment. Le secours lui vint d'où il devait le moins l'attendre, de la République de Florence que son ambition avait plus d'une fois alarmée. Il semble de prime abord que son intérêt eût dû porter la république à se réunir aux confédérés. Elle y fut invitée, mais Florence nourris-

(1) OuiCHARDiN, lib. IV, C. IV. — Naroi, lib. IV, p. S3. — Tomaso T0MA81, p. 355-360, — Raynald., aon. 1502, n« 13. — Dispacci di OiusTiNiAïf, 132-138.

LES BOROIA. 2tf

audace et son hal> ressources de boii propres affaires Louis XII de sent la division, parmi dans le conseil deuils ne s'accordent j de se partager If?^ Maximilien est d:i i formidable, prêt à se faire couronner la position de Lo Pape, ce serait le p l'empereur ou à s< ■*

L'intérêt acheva de ' ■ par le cardinal d'A. * ■ bonnes grâces de S - * duc de Romagne && X ' que et César rega^^ » ' jamais (i;.

En apprenant I'îj L> - ' desquels ils comptt»-* * saisis de crainte. U^ ^^ ressentiment de Boj-fc^' ' silence à leurs déi i -£*- * Orsini fut l'âme de J -"^ II gagna secrètemen t ^ ' Paolo Orsini son frè*'* ViteUi, Giov. P. B^glS *=^ '

(1) Ouica*iiDw. lib. \ c- î Machiavbl, Décennale, iib -

.TINCTIOX DKS VICARIATS. — 1502-1503. 451

' envoyait de toutes parts faire de nouvelles pressait Tarrivée des troupes françaises. iiger était un peu relâché. L'assoupissement is servait admirablement les intérêts de Bori -ci connaît bien les confédérés; une jalousie les divise et la peur seule a été assez puisr réunir un instant leurs forces en un seul <les hommes comme lui* n'ont d'autre morale ùt personnel et ne doivent pas résister à la 'une offre qu'on sait rendre séduisante. D donc à calmer l'alarme commune; il se 1 disposé à laisser aux alliés leurs possesi. s fait du titre de prince, il ne leur disputera le ni la souveraineté : puis il ouvre avec ^ d'entre eux de secrètes négociations et

f à peu des défiances et des querelles sans

i les alliés (1).

manœuvres jettent l'hésitation parmi Iléunis à Ghinazzano, ils lui députent )ar excuser et justifier ce qui s'était oue et pour connaître ses intentions.

;i ligue n'était plus qu'un vain fanâtes les séductions de son esprit ; il ravoir éveillé la défiance de ses anespérait bien que ce nuage ne laisms leur esprit et que rien à l'ave-

■ près le duc de Valentinois. — Nardi, ^^ ^ ./, etc., Epist. 14. — Naudi, lib. IV, p.

Page 1