‹ Les Borgia histoire du pape Alexandre VI., de césar et de Lucrèce BorgiaChapitre 49 sur 108 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Le Pape tombe malade. *- Sa mort édifiante. — La mort d'Alexandre VI a été calomniée comme la vie. — Les incrédules les plus crédules. — La fable de Tempoisonnement. — Voltaire, avocat des Borgia. —^ Ses ai'guments de bon sens font justice de la fable. — Son jugement sur Ouichardin. — Funérailles solennelles du Pape. — La violence des soldats en interrompt la cérémonie. — Ap* préhensions légitimes du peuple k la mort de son défenseur. •— Douleur de Lucrèce. — Jugement sur Alexandre VI. — Ses qualités. — Prot(M;tion qu*il accorde aux lettres et aux arts. — Conclusion.

Une épidémie venait de s'abattre sur la ville. Avec les chaleurs de Tété 1503, les fièvres avaient fait leur apparition et décimaient la population romaine.

Un des premiers jours de juillet, Alexandre entouré de convives dînait dans une de ces belles villas disséminées sur le versant des collines qui regardent Rome^ et où le cardinal Adrien Corneto recevait quelquefois le pontife* La conversation se prolongea jusqu'à la nuit tombante ; c'était imprudent en ces jours d'atmosphère malsaine. Le Pape, en effet, rentra indisposé au Vatican ; tous les autres convives se ressentirent également de cette imprudence, mais César Borgia fut atteint de ces fâcheuses fièvres plus violemment que personne. Ce fut là, dit Giustiniani. qui nous donne ces

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détails, Forigine du mal qui emporta Alexandre VI, alors âgé de soixante-treize ans (1).

Pendant plusieurs jours, la forte constitution du vieillard lutta contre le mal ; il continua à donner des audiences, à recevoir les ambassadeurs et à s'occuper du gouvernement de l'Eglise et de ses Etats. Msds le mal faisait des progrès : le 11 août, jour anniversaire de son élection, Alexandre assistait à l'office divin. L'ambassadeur vénitien fut frappé de l'altération de ses traits. Il n'était bruit alors que d'une nouvelle descente des Français en Italie; le Pwpe trouva encore la force après la cérémonie d'entretenir Guisliniani de ce siqet, et termina par ces paroles :

c Voyez, seigneur ambassadeur, quels maux nous arrivent pour ne pas nous être entendus. Tout cesserait si chacun s'unissait à nous; tous ensemble nous pourrions gouverner en paix et rendre au plus tôt l'Italie à son ancienne liberté (2). »

Ce furent les dernières paroles de son gouvernement et comme son testament politique; il était à la veille de sa mort.

Le samedi 12 août, au matin, il se sentit plus mal. Deux jours après, son état parut mortel. Le 16, une saignée fut jugée nécessaire; on tira au malade dix à quatorze onces de sang, quantité considérable, remarque 6iustiniani,pour un vieillard de son âge. c Le 16 août, dit également Burcbard, on lui tira environ treize onces de sang. La fièvre tierce se manifesta

(1) ViLLARi, Dupaeci di Giustinian., tom. Il, p. 107 et soir., V. mnx PiftcBs Justif., n* 23, B.

(2) Ibid. V. aux PiAcss Justif., n* 23, B.

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presque aussitôt. Le lendemain, 17, il dut prendre médecine (1). »

Sentant sa fin prochaine, Alexandre voulut se disposer à paraître devant le Juge suprême et se confessa le 18, au matin, à Mgr Pierre, ëvèque de Gulm. Un autel fut ensuite dressé dans sa chambre et le saint sacrifice de la messe commença. Le Pape reçut, assis sur son lit, la divine Eucharistie. Cinq cardinaux, ceux d'Ârborra, de Cosenza, de Montréal, de Casanova et de Constantinople étaient présents à cette cérémonie.

Peu après le Pape laissa deviner qu'il se sentait plus mal. L'évèque de Culm, qui depuis plusieurs jours veillait à son chevet, lui donna, à Theure des vêpres, les derniers sacrements, et le pontife mourut entre ses bras, le 18 août, à l'heure où expire le jour.

Pendant tout le temps qu'avait duré sa maladie, sa pensée avait été absorbée dans la contemplation deson éternité ; il sembla avoir oublié ses enfants qu'il avait tant aimés et tout ce qui pouvait le rattacher à la terre.

Tel est le récit de la mort d'Alexandre YI, contresigné par Burchard lui-même. Le Diarmmy en effet, ne rapporte pas autrement la mort du Pape (2). Ce récit est encore confirmé par un témoignage que Muratori tient pour décisif, celui de l'ambassadeur de Ferrare à Rome, Beltrand Costabile. On conserve à la bibliothèque d'Esté une histoire manuscrite d'Alexandre Sardi, contemporain de Guichardin et de Paul Jove, qui rapporte ainsi le témoignage de l'ambassadeur fer- Ci) V. aux Pi&cBS JusTiF., n* 23, A.

(2) Ibid.

468 MOHT D* ALEXANDRE VI.

rarais. Cet historien, après avoir mentionné le bi-uît du poison, ajoute : c Mais Beltrand Costabile qui était alors ambassadeur du duc Hercule de Ferrare à Rome, et Nicolas Boncane de Florence, intime ami du gonfalonier Soderini, dans dix lettres écrites par eux en l'espace de cinq jours seulement^ au duc et au cardinal d'Esté, et lues par nous, montrent que la mort du Pape fut causée par la fièvre tierce qui régnait cet été à Rome. En ayant été attaqué le dixième d'août, sans que la saignée ni la manne pût en calmer la violence, il expira le soir que nous avons dit (18 août). Et comme l'effervescence du sang putréfié en ces jours dechaleurs rendit le cadavre noirâtre et gonflé^ ceux qui ne connaissaient pas la cause de ces eSets donnèrent naissance au bruit du poison qui se répandit ensuite (1). > Combien d'accusations lancées contre Alexandre VI n'ont pas de fondement plus solide ! « Les soupçons de poison purent naître de la rapide décomposition du corps, très naturelle au mois d'août, mais les dépèches de Giustaniani, observe très bien M. Villari, ont porté le dernier coup aux contes imaginaires des prétendus empoisonnements (2). »

Bornons-nous ici à une remarque. Pourquoi, tandis qu'on use et abuse du témoignage du vrai ou du faux Burchard, s'obstine-t-on & taire cet endroit du journal du Maître des Cérémonies ? Us ne redoutent donc pas les ennemis de Borgia, qu'on les soupçonne de trouver cette mort trop naturelle t  une vie qu'on s'est appliqué à noircir, les règles de l'art dramatique imposent une

(1) Annali d'Italia, ann. 1503.

(2) Villari, DUtpacci di Giustinian., t. I, Préf., XLII.

fin, un dénouement tragique. La légende du diable venant chercher Alexandre en veriu du pacte contracté avec lui pour obtenir la tiare ou la fable classique de l'empoisonnement se prête bien mieux au drame ou au roman 1

Ces incrédules sont les gens les plus niaisement crédules que l'on puisse voir. Ds ne croient peut-être pas aux miracles de l'Evangile, mais ils croient avec ferveur aux sept démons rôdant auprès de la couche du Pape moribond , ou au chien noir errant à travers Saint-Pierre (1). On avait cru jusqu'ici que c chiens et chats noirs > ne se rencontraient que dans les contes de bonnes femmes aux veillées du village. Il appartenait à nos philosophes d'assigner un rôle et de donner une place à ces deux personnages dans l'histoire! Mais détournons nos regards de ces ineptes sottises qui n'ont rien à faire avec la réalité : guarda e passa.

Nous pourrions nous arrêter ici ; mais parce que la fable de l'empoisonnement est reproduite tous les jours dans les recueils anecdotiques, il convient d'en faire justice : elle est simplement absurde.

Nous réunissons ici tout ce qu'il peut y avoir de plus dramatique dans les détails fournis par Guichardin, P. Jove, Tomasi et les autres.

César Borgia, dans un besoin pressant d'argent, ré solut d'hériter des cardinaux les plus riches du Sacré- Collège, en se débarrassant d'eux par le poison. Le Pape

(1) L*a]lemand Orégorovius, dans son livre marqué au coin de toutes le» haines protestantes à regard den Papes, accrédite cei^ sornettes en les mettant sur le compte de Burchard» dont on a lu plus haut le récit. Voila re quVn plein xix" sièclf* on prétend donn<>r comme r histoire î

470 MORT D'AUEXAJtDRB YI.

approuva ce moyen de battre monnaie et prêta même son concours à l'exécution du projet.

Donc, le 2 août 1503, le Pape invita tous ceux dont il voulait hériter à une fête qu'il donnait soi-disant pour célébrer les victoires de César. Quel était le nombre des cardinaux? Les uns disent quatre, aucuns sept, quelques-uns douze. La fortune de Gorneto — le cardinal de « basse extraction > qui trois ans auparavant ne possédait aucun revenu (1) — était particulièrement convoitée.

Le délicieux jardin du Belvédère fut choisi pour cette fête que devait précéder un banquet. César empoisonna quelques flacons d'un vin généreux et les remit avec ses instructions au boutillier, Botligliere. Le Pape et son fils étant descendus avant l'heure au Belvédère, sans doute pour mettre la dernière main à leurs préparatifs, et la chaleur du jour étant accablante, voulurent se rafraîchir. Le sous-boutillier, à qui on vient demander du vin pour le Pape, croit faire merveille en prenant celui qu'on amis à part comme le plus rare, et donne, par une erreur où Ton a vu le doigt de Dieu, un flacon empoisonné. Le Pape but avec avidité. L'effet du poison fut rapide. Bien qu'il y eût mis beaucoup d'eau, César Borgia éprouva les mêmes symptômes. Le Pape mourut au bout de quelques heures dans des convulsions horribles, et son fils n'échappa au même sort qu'en se faisant enfermer dans le ventre d'une mule.

Nos très véridiques historiens ajoutent encore que

(1; Raynald., ann. 1500, n» 9, nuUos hahet reàditut.

César, quoique luttant contre le poison, eut la force de s^emparer du trésor pontifical contenant cent mille ducats d'or.

La fable manque bien un peu de Traisemblance, et,

moins un fait est vraisemblable, plus il exige de preuves. Mais demander des preuves, ce serait couper les ailes à l'imagination i Plus de romans possibles ! que d'innocents libelles seraient étouffés au berceau !

Ces mensonges d'écoliers effrontés ont pourtant reçu leur juste récompense dans la correction que leur administra celui qui eut le plus d'esprit après tout le monde, Voltaire, qui ne peut se débarrasser d'un certain fonds de bon sens, même quand il délire. Il faut les voir menteur à menteur s'arracher le masque t C'est un spectacle réjouissant que Dieu permet quelquefois pour soulager les cœurs honnêtes. Borgia, quel vengeur s'arme pour ta défense f Oui, Voltaire s'est révolté en sa qualité de poète tragique de cette violation des premières règles de Fart dramatique. Entendonsle plaidant aujourd'hui pour les Borgia :

c Le cardinal Bembo, Paul Jove, Tomasi et enfin f Guichardin semblent croire que le pape Alexandre VI

< mourut du poison qu'il avait préparé, de concert c avec César Borgia, au cardinal Saint- Agnolo, au f cardinal de Capoue, à celui de Modène, à plusieurs c autres; mais ces historiens ne l'assurent pas positi- « vement. Tous les ennemis du Saint-Si^e ont accréf dite cette horrible anecdote. Je n'en crois rien; et

< ma grande raison, c'est qu'elle n'est point du tout c vraisemblable. Le Pape et son fils pouvaient être f des scélérats, mais ils n'étaient pas des fous.

c D est évident que l'empoisonnement d'une douzaine de cardinaux aurait rendu le père et le fils si exé> crables, que rien n'aurait pu les sauver de la fureur du peuple romain et de Tltalie entière. Un tel crime n'aurait jamais pu être caché, quand même il n'aurait pas été puni par l'Italie conjurée; il était d'ailleurs directement contraire aux vues de César Borgia. Le Pape était sur le bord du tombeau : Borgia avec sa brigue pouvait faire élire une de ses créatures ; est<^ un moyen pour gagner les cardinaux que d'en empoisonner douze?

f Enfin les registres de la maison d'Alexandre VI le font mourir d'une fièvre double-tierce, poison assez dangereux pour un vieillard qui est dans sa soixante et treizième année (1). > Ce n*est pas tout. Ecoutez encore* Il continue : c On prétend que dans un besoin pressant d'argent il (César) voulut hériter de ces cardinaux; mais il est prouvé que César Borgia emporta cent mille ducats d'or du trésor de son père après sa mort : le besoin n'était donc pas réel?

c D'ailleurs, comment se méprit-on à cette bouteille de vin empoisonnée qui, dit-on, donna la mort au Pape et mit son fils au bord du tombeau ? Des hommes qui ont une si longue expérience du crime ne laissent pas lieu à une telle méprise : on ne cite personne qui en a fait l'aveu ; il parait donc bien difficile qu'on en fût informé. Si, quand le Pape mourut, cette cause de sa mort avait été sue, elle l'eût été par ceux-là

(1) Œuvres complètes, tom. XX (Mélanges historiques, tom. I}, p. 241, édit. 1818, Paris, Perronneaux.

mêmes qu'on avait voulu empoisonner : ils n'eussent point laissé un tel crime impuni; ils n'eussent point souffert que Borgia s'emparât paisiblement des trésors de son père.

• Le peuple qui hait souvent ses maîtres, et qui a de tels maitreis en exécration, tenu dans l'esclavage sous Alexandre, eût éclaté à sa mort; il eût troublé la pompe funèbre de ce monstre; il eût déchiré son abominable fils. Enfin le journal de la maison de Borgia porte que le Pape, âgé de soixante et douze îins, fut attaqué d'une fièvre-tierce, qui bientôt devint continue et mortelle : ce n'est pas là Tefifet du poison. .

c On ajoute que le duc de Borgia se fit enfermer dans le ventre d'une mule. Je voudrais bien savoir de quel venin le ventre d'une mule est l'antidote. Et (comment ce Borgia moribond serait-il allé au Vatican prendre cent mille ducats d'or? Etait-il enfermé dans sa mule quand il enleva ce trésor?

€ n est vrai qu'après la mort du Pape il y eut du tumulte dans Rome. Les Colonne et les Ursins y rentrèrent en armes. Mais c'était dans ce tumulte même qu'on eût dû accuser solennellement le père et le fils de ce crime. Enfin le pape Jules II, mortel ennemi de cette maison, et qui eut longtemps le duc en sa puissance, ne lui imputa point ce que la voix publique lui attribue.

c Mais, d'un autre côté, pourquoi le cardinal Bembo, Guichardin, Paul Jove, Tomasi et tant de contemporains s'accordent-ils dans cette étrange accusation ; d'où viennent tant de circonstances détaillées? Pour

€ quoi nomme-t-on l'espèce de poison dont on se servit, € qui s'appelait cantarella? On peut répondre qu'il c n'est pas difficile d'inventer quand on accuse, et € qu'il fallait colorer de quelque vraisemblance une € accusation si horrible, que ces écrivains ne se faic saient pas scrupule de charger Alexandre d'un forc fait de plus, et qu'on pouvait soupçonner cette derc nière scélératesse lorsque tant d'autres étaient € avérées (1), »

Ces scélératesses avérées seraient-ce l'appel de Charles VIII en Italie, le crime d'inceste, l'empoisonnement de Zizim? La passion qui égare ici Voltaire, ce grand ennemi des Papes, donne un nouveau poids à sa défense des Borgia. Entendez-le maintenant résumer sa plaidoirie en apostrophant Guichardin :

< J'ose dire à Guichardin : l'Europe est trompée par € vous, et vous l'avez été par votre passion. Vous € étiez l'ennemi du Pape, vous avez trop cru votre c haine... Vous concluez qu'un Pape de soixante- « treize ans n'est pas mort de façon naturelle ; vous c prétendez, sur des rapports vagues, qu'un vieux € souverain, dont les coffres étaient alors remplis de c plus d'un million de ducats d'or, voulut empoic sonner quelques cardinaux pour s'emparer de leur € mobilier. Mais, ce mobilier était-il si important? c Ces effets étaient presque toujours enlevés par les c valets de chambre, avant que les Papes pussent en c saisir quelques dépouilles.

(1) Œuvres complètes de Voltaire, tom. XIII (Essai sur les mœurs et Vesprit des nations, vol. II), p. 445, édit. 1818, Paris, Perron Qeauz.

t Comment pouvez- vous croire qu'un Pape prudent c ait voulu hasarder pour un aussi petit gain une t action aussi infâme, une action qui demandait des c complices et qui tôt ou tard eût été découverte ? Ne c dois-je pas croire le journal de la maladie du Pape c plutôt qu'un bruit populaire? Ce journal le fait € mourir d'une fièvre double-tierce ; il n'y a pas le c moindre vestige de preuve en faveur de cette accuc sation intentée contre sa mémoire. Son fils Borgia c tomba malade dans le temps de la mort de son père : c voilà le seul fondement de l'histoire du poison (1). »

n semble que la cause doit être entendue. Le bon sens est suffisamment vengé. Ayons le courage de nous ranger de son côté.

On ne se hâta pas, comme l'a dit un écrivain modeme, dé cacher le corps d'Alexandre dans une chapelle souterraine de Saint-Pierre. Les funérailles furent célébrées suivant le cérémonial ordinaire, dit Giustiniani. Le corps fut porté à Saint-Pierre par quatre pauvres précédés de trois cents autres qui portaient des flambeaux de cire blanche. Rome entière, au témoignage de Guichardin, accourut contempler une dernière fois les traits du Pontife, non point toutefois c saisie d'une joie indescriptible », comme l'insinue le Florentin pour atténuer son aveu, mais poussé par un sentiment de religieuse reconnaissance. Si le peuple avait en ce moment pu oublier que ces froides dépouilles étaient celles de l'homme qui pendant onze ans l'avait constamment protégé contre les exactions et les

(1) Ibîd., Diiêertatian tur la mort de Henri IV.

brigandages fréquents à cette époque, le bruit des armes qui résonne déjà aux portes de la villp aurait suffi pour le lui rappeler. Le tumulte allait même commencer autour du cercueil du Pape : après la messe solennelle, au moment où allaient commencer les prières de Yabsoute^ les soldats qui avaient la garde du palais se ruent au milieu de l'assistance pour arracher les flambeaux de cire des mains des fidèles et des clercs ; ils menacent de la voix et du geste ceux qui résistent ; quelques-uns vont jusqu'à tirer l'épée. La foule, à ce bruit d'armes et de voix d'hommes, est saisie de frayeur et se précipite au dehors, chacun court se barricader dans sa demeure, laissant le cercueil tout seul. Quelques ecclésiastiques qui avaient trouvé un refuge dans la sacristie, donnant l'exemple du courage et réagissant contre la panique populaire, reviennent bientôt procéder aux dernières cérémonies des obsèques (1).

Cet effroi universel s'explique facilement par la gravité des circonstances que devinait l'instinct du peuple. Ces factions que la main de fer du Pontife avait su comprimer, en apprenant la mort de leur redoutable adversaire, allaient relever la tète ; la foule des seigneurs qui profitaient de l'interrègne pour ravager la campagne de Rome allaient monter à cheval et re-

(1) Nous empruntons les détails de ce récit à Burchard lui-même, JHarium (ap. Notices de la hiblioth. du roi, yol. I, p. 120).

L*allemand Grégororius (Lucrèce Borgia, etc., 2 vol., p. 109) a écrit : « On Ta enterré (le Pape) sans grandes cérémonies ; un por- « tefaix Ta traîné au moyen d*une corde qu*il lui avait attachée aux •« pieds, du lit mortuaire au lieu de sa sépulture. . . «• C*est la caricature de Tbistoire I

prendre le cours interrompu de leurs déprédations. Déjà, à Rome, les Savelli ont ouvert les prisons et élargi les détenus pour grossir le nombre de leurs partisans. Est-ce les malédictions de ces princes brigands que M. Grégorovius entend nous donner pour • les malédictions de l'Italie » contre la mémoire du Pape ? A cette heure le peuple sent qu'il vient de perdre son défenseur, ses larmes et les terreurs dont il est agité sont Toraison funèbre la plus éloquente d* Alexandre VI.

Si le duc Hercule, beau-père de Lucrèce, écrit à son ambassadeur à Milan qu'il n'éprouve de la mort du Pape aucun déplaisir, il est facile de s'expliquer le rôle qu'il joue ici. Indépendamment des craintes que pouvait lui inspirer l'ambition du duc de Romagne, il avait tout intérêt à ménager le roi de France maître en ce moment du Milanais ; la préoccupation politique perce à chaque ligne de sa lettre; il fait donc arriver des flatteries à Louis XII par le gouverneur de Milan ; mais sa conscience ne lui permet pas d'ignorer sa lâcheté, c'est pourquoi il veut la dérober à tous les autres ; l'ambassadeur dut comprendre ce que signifiait la réserve qui lui était commandée et, suivant le désir du duc, s'empressa de retourner cette lettre qu'on retrouve aux archives de Modène. t ... A la fin, comme il penchait du côté de l'Espagne, tandis que nous restions bons Français, nous n'avions rien à espérer d'amical ni du Pape, ni de Sa Seigneurie. C'est pourquoi cet événement ne nous a pas causé de déplaisir, n'ayant rien à attendre que du mal de la grandeur dndit Seigneur duc (de Romagne). Nous

478 MORT D*ALBXANDBE VI.

voulons qae ta &sses part p<HictaenemeDt de cette eonfideace an Seigneur grand maître (Ghanmont d' Amboise) à qui noas ne voulons pas oéler nos impressions ; mais sois réservé à Tégard de tons les antres, puis retourne cette lettre à Thonorable messire 6ian Luca, notre conseiller. Belriguardo, le 24 août 1503 (1). » Ce n'est pas d'aïqourdliai que la diplomatie est Tart de mentir.

Cependant la nouvelle de cette mort porta le deuil à Ferrare. La douleur de Lucrèce fiit profonde. Bembo,ce jeune gentilhomme vénitien» destiné à tant de gloire, qui venait de trouver un accueil empressé à la cour de la Duchesse, a tracé un tableau saissisant de l'affiiction de sa bienfaitrice. C'est une lettre de condoléance, datée d'Ostellato, le 22 août 1503 :

c Je me suis rendu hier auprès de Votre Seigneurie tant pour lui faire connaître le grand chagrin que me cause son malheur que pour la consoler du mieux qu'il m'était possible et la prier d'être plus calme, car j'avais appris qu'elle se laissait aller à une peine immodérée. Je n'ai pu pourtant obtenir aucune de ces deux choses. Car dès que je vous aperçus retirée dans une chambre obscure, vêtue de noir, livrée à la désolation et aux larmes, tous mes sentiments ont reflué avec tant de force vers mon coeur que je suis demeuré longtemps immobile sans pouvoir parler, ou sans savoir ce que je devais dire. J'avais trop besoin d'être consolé moi-même pour pouvoir offrir des consolations et je me suis retiré ébranlé jusqu'au fond de l'àme du

(1) OaâooROTXus, Lucrèce Bargia^ U II, p. 104 et 8«q.

lamentable tableau que j'avais sous les yeux, presque muet, ou du moins bégayant» comme vous l'avez vu ou avez pu le voir. Peut-ôtre ce fait a-t-il eu lieu parce que vous n'aviez besoin ni de mes plaintes ni de mes consolations; car, connaissant bien mon dévouement et ma fidélité, vous connaissiez aussi la douleur que me faisait éprouver votre douleur^ et votre sagesse sans bornes vous offrait d'elle-môme des motifs d'apaisement, sans que vous ayez à les attendre d'autrui. Aussi m'en veux-je moins d'avoir perdu en ce moment le peu de force que j'avais. Mais si je puis maintenant encore, comme en cette circonstance, vous donner un indice de mes sentiments, je dois dire que le sort n'avait véritablement pas d'autre moyen de me jeter dans l'afQiction et la détresse la plus absolue qu'en vous donnant un motif de chagrin et de désolation ; aucun de ses traits ne pouvait percer mon âme aussi profondément que ne la pénétrèrent les larmes qui coulent de vos yeux. Quant aux consolations à vous donner, je ne saurais vous dire autre chose que vous rappeler que le temps adoucit et atténue tous nos chagrins. Mais il vous convient d'autant moins de rendre ce temps plus long, au lieu de l'abréger intelligemment, qu'on attend davantage de votre sagesse et que les preuves que vous donnez chaque jour de votre force d'âme font espérer que vous saurez la porter au suprême degré en toute circonstance. Bien, en effet, que vous ayez perdu un père si grand que la Fortune elle-même n'eût pas pu vous en choisir un autre qui le fût davantage, ce n'est pas le premier coup que vous ayez à recevoir du destin qui vous poursuit de ses rigueurs. Vous avez eu aupara-

480 MORT d' ALEXANDRE VI.

vant tant de peines à subir que votre âme à l*lieure qu'il est doit être trempée contre Tinfortune. D'ailleurs, les circonstances a<;tuelles exigent que vous ne vous exposiez pas à ce qu'on puisse croire que vous déplorez plus la situation que la fortune vous à fait perd re (les avantages d'être fille du Pape) que celle dont vous jouissez encore (le titre de duchesse de Ferrare). Mais il y a peut-être témérité de ma part à vous tenir ce langage, aussi terminerai -je en me recommandant respectueusement à Votre Seigneurie, Portez- vous bien (1). »

Lucrèce puisa heureusement dans sa piété d'autres consolations que celles que lui offrait l'humaniste ; mais ce document n'en est pas moins un touchant témoignage de la piété filiale de la duchesse.

Alexandre VI avait inauguré une ère nouvelle pour la Papauté, c C'est surtout, en effet, depuis son pontificat que les papes on commencé à figurer comme puissance séculière, et que l'Italie a vu son unité se rétablir sur les ruines d'une foule de petits souverains qui s'étaientpartagé son territoire (3). i Mais le protestan-tisme arriva bientôt qui se fit avec passion l'écho des tristes clameurs des vicaires félons que le Pontife avait sévèrement châtiés. Heureusemntl'histoire pour juger un homme ne s'en rapporte pas aveuglément à des plaintes passionnées; à un journal écrit sous des préventions déplorables et suspect, à plus d'un titre ; aux pasquinades enfiellées d'un poète courtisan des princes d'Aragon; au témoignage d'un historien, qui ne dissimule pas sa haine toute florentine pour les Bor-

(1) Bbubo, Oper., III, S09.

(2) Encyclopédie universeUe, Diderot, d^Alembert, art. Valence.

gia. Elle consulte les faits ; les faits ont répondu en montrant qu'Alexandre ne manqua pas de zèle pour la religion, qu'il apporta dans le gouvernement de l'Etat ecdésiatique une intelligence, une fermeté, une prudence, un activité, une prévoyance peu communes.

c Quand les feudataires de l'Etat ecdésiatique voulaient, dit Àudin, ils pouvaient affamer le Pape, les cardinaux et les habitants de la Romagne. A peine Alexandre VI a-Wl pris les rênes du pouvoir, que l'abondance renaît dans Rome, que de la Sabine on y peut venir vendre sans crainte ses denrées, que personne n'a plus peur de mourir de faim comme autrefois. Avec l'existence de tous ces demi-monarques aux portes mêmes de la capitale^ toute justice était devenue impossible; il suffisait à ces exarques d'acheter, au prix de quelques milliers de ducats, la conscience des juges pour s'assurer d'avance l'impunité de méfaits qui attristaient l'humanité. Ce n'était pas la bonne volonté qui manquait à Innoncent Ym, mais la santé; l'âme était belle, mais le corps débile. Sous Alexandre VI le pauvre comme le riche peut trouver des juges à Rome ; peuple, soldats, citoyens, se montrent attachés au Pootife, même après sa mort, parce qu'il avait des qualités vraiment royales (1). i Gela explique comment aucun soulèvement ne troubla jamais son règne et le bonheur dont jouit Rome sous son pontificat, au témoignage d'un contemporain (3).

Malheureusement, disons-le de nouveau, lliistoire

(1) Histoire de Léon X, etc.

(2) Félix igitur tanto pontiflce Roma, Anonyme à la suite de Platina. V. aux Pièces Justif., n*l.

LU BOROIA. 31

lui reprochera toujours d'avoir fait servir sa puissance à la grandeur de sa famille. Nous voudrions, au prix de ses plus indiscutables mérites, pouvoir arracher cette page de sa vie i Cette faute projette son ombre sur tout le pontificat d'Alexandre YI. Habile politique, il rendit de grands services à l'Eglise et à lltalie, mais il lui manqua une chose pour être le grand Pape que présageait P. Martyr au jour de l'élection du cardinal Borgia, ce fut de n'être que Pape.

Mais cette ombre obscurcit-elle donc toute lumitee ? Dans tous les manuels d'histoire c'est toujours l'ombre qu'on nous fait remarquer, un homme sans aucune vertu qu'on nous montre, et cependant nous avons avec le lecteur admiré de belles pages dans l'histoire de ce pontificat; nous avons entendu des ennemis déclarés vanter ses qualités. Un autre ne confesse-t-il pas que les vices d'Alexandre furent contre-balancés par ses vertus (1) ? M. Audin a pu écrire d'après des autorités décisives : c La nuit, Alexandre dormait à peine deux heures ; il passait à table comme une ombre, sans s'y arrêter ; jamais il ne refusait d'ouïr la prière du pauvre; il payait les dettes du débiteur mal* heureux, et se montrait sans pitié pour la prévarication (2). 1

Alexandre VI, dit un contemporain, fut encore le

(1) «... In Alexandro, ut de Annibale Livius scribit, aequabaat yitia TÎrtates. Inerant namqae ingoDium, ratio, cognitio, memoria, diligentia, eloquentia yiro quœdam naturalis, et ad persuadendum

apta, ut nemo rem cautius proponeret aut acrius defensitaret »

Raph. Volatbr., AntkropoL, lib. XXII, p. 683.

^2) BUtoire de Léon X, etc.

protecteur des lettrés et le Mécène des artistes (1). U les honora magnifiquement. Les lettres, les sciences et les arts sous son pontificat donnaient de la gloire et des richesses. Les humanistes et les savants accouraient en foule à la cour du Pontife.

n y avait à Rome un jeune homme, venu à pied du fond de l'Allemagne, pour gagner le Jubilé de Tan 1500, et obligé pour vivre de donner des leçofns de mathématiques et de mécanique. Alexandre l'apprend et mande Tétranger au palais pontifical. L'entrevue fut courte. Alexandre, après avoir relevé le jeune homme qui s'était agenouillé et Tavoir interrogé, lui confie la chaire d'astronomie du gymnase romain. Quelquefois le Pape, se dérobant aux préoccupations du gouvernement, arrivait, sans se faire annoncer, écouter la leçon de ce jeune homme de vingt-sept ans. Le savant que la Papauté honorait ainsi était Copernic. Dans l'enthousiasme de Taccueil que lui avait fait le Pontife, il dédiera, dans quelques années, à un pape son livre : Du mouvement des sphères célestes (2). »

Alexandre YI protégea la libellé de penser dans la plus hardie intelligence du quinzième siècle en imposant silence aux adversaires de Pic de la Mirandole (3). Les ennemis de Borgia ne parlent point de ces faits glorieux; notre devoir, à nous, était d'en rappeler le souvenir.

Alexandre VI voulait que Rome n'eût pas de rivale

(1) L'anonyme à la suit^ de Platina. V. aux Pièces JurrirtCATiVBS,

(2) SçuLTKTO RjcTico, Narrât io de Copemtco, — Berti, Copemico,

(3) AuMN, Histoire de Léon X, ch. ii.

dans le inonde, n travailla à lui donner ce qui manquait à cette époque à toutes les villes^ de l'air. D fit détruire des édifices, élargir des places et percer de nouvelles rues ; il multiplia les écoles, fonda et dota richement des hospices, restaura d'anciens aqueducs qui amenaient des eaux abondantes dans la ville, fortifia plusieurs places des Etats pontificaux, releva de leurs ruines d'anciennes églises, sauva de glorieux restes d'antiquité (1).

Julien de San-6alloqui devait donner à Michel-Ange le secret de ses fresques et continuer avec Raphaël l'œuvre de Bramante, l'église Saint-Pierre, refit par les ordres du Pape la toiture de Sainte-Marie Majeure et dora les lambris du temple avec le premier or rapporté d'Amérique (2). Son frère Antoine de San-Gallo fortifia comme il l'est aiigourdliui le château Saint- Ange (3). Le Pape n'épargna aucune dépense pour attacher à son service des deux frères florentins (4). L'estime qull faisait de ces deux artistes, selon la remarque de l'historien protestant Roscoê, témoigne hautement de son goût pour les beaux travaux.

Michel-Ange était déjà à Rome où il achevait son chef-d'œuvre delà Pietà. Torrigniano. Balth. Peruzzi., Bornnrdino Pinturrichio et une foule d'autres y arrivaient de tous les pays. Alexandre YI avait ajouté au

(1) (Wf".!* Hartmann* ms« d« U bibliotb. naU de Mooaco. — Ok>v« ^TKt.t.\, riW A>«irî/irtMt« etc. — BcRCBAU», Diarium^ etc.,

yt) VAStAHi, %'iU 4i GMmmo « ilnfiiiiM «K S. Ballo. (9) Vamri, iMts ^ Gué^MiiioTirs, Histoire de U piUt de Rome, t, VU.

{A\ Va»a»i« iM,

Vatican les belles salles qui ont retenu le nom de c Borgia. i Le Pinturrichio en revêtit les voûtes d'un stuc doré et les orna de belles peintures empruntées à la vie des saints, à TÀncien Testament et aux mystères de la Religion. Jamais pinceau ne se montra plus chrétien ; le naturalisme de la Renaissance n'a point pénétré dans ces salles du Vatican (1). On l'a pourtant accusé d'avoir peint le Pontife à genoux devant une Vierge dont les traits seraient ceux de la belle Julie Farnèse des romans. Si le Pape^ si l'artiste se rendirent coupables de cette inconvenante profanation, on comprend qu'on ait crié au sacrilège. Mais le sacrilège n'esMl pas le conte ridicule dlnfessura que rééditent certains écrivains, mais que repousse quiconque a visité dans Vappartemeni Borgia l'œuvre du Pinturrichio T

L'Université de Rome attira la munificence d'Alexandre VL Eugène IV avait jeté les fondements au milieu de la ville d'un Gymnase où des maîtres habiles devaient enseigner gratuitement les sciences humaines (2). Le nom d'un Pape se retrouve à l'origine de toutes les Universités I Nicolas V continua l'œuvre de son prédécesseur; Pie II lui accorda de nombreux privilèges. Innocent VIII avait formé le dessein de rebâtir le Gymnase sur un plan plus vaste et plus

(1) Vasari, Vita del Pinturrichio.

(2) Oymnasium média ipectatar ia arbe,

Musarum stadiis, et puberiate décorum Eugenii quarti aaspicils et munere primum Fandatum.

AxDR. FuLTius, De Antiquitate urbis, ad Leonem X, ap. Carm. illust, Poet, ItaL, tom. V, p. 229.

commode, mais il ne put consacrer que des modiques sommes à l'entretien de cette belle école. Alexandre YI, au milieu de ses préoccupations politiques, n'oublia pas l'œuvre de ses prédécesseurs ; il réalisa l'agrandissement rêvé par Innocent Ym et la dota splendidement (1).

c Si la paix avait régné en Italie, dit très bien Audin, t Alexandre YI aurait produit le premier une partie c des merveilles qui signalèrent les règnes de Jules n c et de Léon X. > Les artistes et les poètes ont célébré plus d'une fois la protection qu'Alexandre accordait aux savants; et puisqu*on reproduit à satiété les traits de bile des poètes napolitains contre le Pontife, il sera bien permis de rappeler les hommages de ceux qui avaient éprouvé sa libéralité. C'est Burcbard qui nous a conservé cet éloge sans restriction d'Alexandre YI dans la langue de Sannazar. Sans rechercher si lès vers de l'un valent ceux de l'autre, recueillons ce témoignage.

Le poète s'adresse à la ville de Rome :

c Yieille cité de Rome, célèbre par tant de triomphes c et à qui Dieu a confié un empire éternel, réjouis-toi. c Si glorieuse que tu aies été sous le règne des Césars,

(1) Haec loca Alezander sextus renorarit et auxit, Adjungens œdes spatio majore propinquai, Atria porticibus designans ampla superbis. Atque academiacas priscoram more diœtas, Et Bubjecta suis subsellia docta Catbedris ; Pallas ubi, et rausœ custode sub Hercule florent, Cecropiis qaondam veluti florebaut Atheuîs.

Andr. Polv., loco cit,

— Renâzzi, Storia delt Universita di Roma, tom. I, p. 197 et »eq.

et Appendice, p. 281.

< ta Tes encore plus sous la domination de tes pontifes, t Les merveilles que nous voyons l'emportent sur les c prodiges enfantés par ton antique puissance, c Alexandre YI^ Espagnol d'une noble origine, règne c et exerce les fonctions du ministère divin. Sa pru-

< dence, sa justice, sa constance, sa piété, sa modestie « le rendaient digne du rang suprême. Nations chré- « tiennes, rendez au Seigneur des actions de grâce, et € que chacun redise : Vive Alexandre, déjà grand par € lui-même, devenu plus grand encore par sa dignité c et non moins grand par sa probité (1) 1 >

Encore un mot avant de sceller la pierre de la tombe du pontife. Quand ils arrivent à son histoire, les ennemis de l'Eglise poussent des ricanements qui dissimulent mal leur joie. Sans doute dans cette vie l'ombre se mêle en plusieurs endroits à la lumière, mais quel avantage pensent-ils en Urer contre l'Eglise? Un jour n'est pas l'humanité entière, un fait n'est pas toute l'histoire, et un homme ne personnifie pas toute la pa-

(l) Oaade Roma velus magnis celebrata iriumphis

Gui Deui nternum coataltt imperium.

Claris Csesaribus quondam regnata fuisti,

Multo clarior es sûbdita Prœsalibus.

Qui vircute licet nituerunt tempore prisco,

Hand ▼iocuni isiasquem modo nostra yidet. Seztus Alezaader Hispanus origine celsa

Régnai et officio fungitur «etbereo ; Qui prudens, justus, oonstans, pius atque modesuu

Pro meritis tanto ealmine dignus erat ; Eia ! Christicolse, Domino persolvite grates

Qui li bel et veatmm mente pia resonet : Vifat Alezaader eelebrandus imagine Magni

Faatigio major, non probitate minor.

Amen.

(Dioritcm Bukohardi, édit. Gbnnarblli» p. 218.)

pauté. La papauté! Us ne l'ont donc jamais vue dans son voyage à travers les siècles, donnant l'exemple des plus austères vertus, des grands caractères, du zèle, de l'abnégation ; accomplissant de sublimes sacrifices et d'héroïques dévouements; semant partout la vérité, favorisant de tout son pouvoir la diffusion des lumières naissantes; sauvegardant le droit contre la force, la justice contre l'arbitraire; sauvant la civilisation de la barbarie; défendant le peuple contre la tjrrannie ! Voilà la Papauté accomplissant sa mission divine I L'œil malveillant ne verra-t-il donc jamais que la paille dans la moisson? Mais quand Alexandre VI serait le monstre des satires, est-ce que ses scandales prescriraient contre la divinité et le caractère général de sainteté de l'Eglise?

f L'immoralité des membres d'une société, disait c naguère l'éminent conférencier de Notre-Dame de c Paris, n'est imputable à la société elle-même que c lorsqu'elle est la conséquence pratique des vices de

• sa législation. Tant que les codes protestent contre

• le crime, le crime demeure un fait individuel, et la c société est d'autant plus recommandable qu'elle le dé-

• termine plus clairement, le ch&tie plus sévèrement.

• Or, il n'est dans l'Eglise aucun vice, aucune imperc fection même, qui ne soit en contradiction avec son c enseignement, ses lois, sa discipline. Elle n'a jamais c cessé de condamner, de flétrir, de réprimer, autant c qu'il est en son pouvoir, le mal qui la déshonore. Ce c mal est un fruit de la liberté que le Christ a resc pectée parce qu'il voulait que la sainteté fût le prix

• de nos glorieux combats; mais on n'en peut rendre

c responsable l'institution divine qui ne donne authenc tiquement et publiquement que des leçons de perfec- • tion (1). »

(1) p. MoNSABRÉ, Carême 1881, V« Conf,

» •«•MNiMMtMMAAAfWMWMWWkt»

%'A/',,/yrtt-\. yr.T>// -ir c^ l^i :i.>r: d« s:ii père, hormis 'l'iJl vrf^ji; ] w^x/,é:;.*r K'jraijî. C^ep-endanî son mal r/;*v;^;t /5;r;,jr,'j^ ni la vi/'iefjr ni l'artirité de son c»- (/rit; 4 j/^'îrifr e^l-il instniit qTie le Pape vient d expirer 'l'i /l '/rJ'/nrifî à v>rj fidèle capitaine Michelletto de fiiire «Afl/rr l^t> portes do Vatican et d'enlever da pabùs

tous les trésors avant que la nouvelle fût répandue dans la ville. Celui-ci, ayant rencontré le cardinal Gasanuova, menace de Tétrangler ou de le précipiter par la fenêtre s'il ne lui livre sur-le-champ les clefs du trésor pontifical. Le cardinal ne fut pas long à prendre un parti et les gens du duc dépouillèrent le palais de toutes ses richesses évaluées à plus de cent mille ducats d'or. Une cassette renfermant des pierreries d'une valeur de vingt mille ducats échappa seule à leur rapacité. Quand les richesses furent en lieu sûr, César fit ouvrir les portes et publier la mort du Pape (1).

Le Valentinois avait avec lui 12.000 hommes fidèles à sa fortune. On peut croire qu'il fût resté maître de Rome et de l'Etat ecclésiastique s'il n'eût été malade à mourir. Dans cette extrémité, son intérêt n'était pas d'alarmer les cardinaux. Il leur dépêcha en toute hâte Agapit d'Amélia, son secrétaire, pour les rassurer sur ses intentions et leur offrir la protection de ses armes. Plusieurs cardinaux, créatures de son père, étaient favorables à ses vues. Le Sacré- Collège accepta sa soumission avec ses protestations de fidélité, et le confirma dans sa dignité de généralissime des troupes de l'Eglise. On pouvait donc espérer que la tranquillité de la ville ne serait pas troublée, quand lesColonnaet les Orsini, que leur haine commune contre César avait unis pour la circonstance, entrèrent dans Rome et attaquèrent les

troupes du Valentinois ; celles-ci surprises par l'attaque, découragées par l'absence de leur hardi capitaine,

(1) BuRCHAHD, Diarium^ ap. Concl. de Pontif. Romani^ tom. I, p. 137. — Ratnald., ann. 1503, n» 12. — Panvin., in Alex, VI, — Machiavel, Le Prhwe^ ch. vri. — Fleury, Hist. eccl., liv. CXX, n" 7.

plièrent sous le choc. Le tumulte fut grand dans Rome ; le peuple, comprit, ce jour-là, la grandeur de la perte qu'il avait faite. Dans cette commotion, les Orsini pillèrent impitoyablement plus de deux cents maisons (1).

L'élection du nouveau Pape devenait impossible, aussi longtemps que Rome serait livrée aux factions. Les cardinaux eurent recours aux ambassadeurs de l'empereur d'Allemagne, des rois de France et d'Espagne, et de la république de Venise. Ceux-ci, pénétrés de l'urgence de la situation, commencèrent par déclarer le Sacré-GoUège inviolable et obligèrent les Orsini, les Golonna et Borgia à quitter Rome pendant la vacance du Saint-Siège. Comme l'armée française était déj& à Népi et celle des Espagnols à Terracine, et qu'elles menaçaient de s'unir pour rétablir Tordre, les factions n'osèrent résister.

Mais secrètement appuyé par les Français, qui voulaient se l'attacher contre les Espagnols en vue de la conquête de Naples, César obtint des cardinaux le libre passage à travers l'Etat de l'Eglise pour ses troupes et ses munitions. Le Sacré-Collège s'engagea en outre à demander au Sénat de Venise de ne point inquiéter César dans la possession de la Romagne. Alors il sortit de Rome avec son armée et s'arrêta à Népi sous la protection de l'armée française (2).

Le Conclave se réunit au Vatican. Les cardinaux commencèrent par faire un règlement qu'ils jurèrent

(1) OiusT., Dépéches^^Ol^ 514-517. — Burchakd, loc. cit. p. 141-142. — Guichard., liv. VI. — Ray.n'ald, ann. 1503, n» 12.

(2) GiusT., ibid.,y 514, 51G, 517. — Bl rchard, loc. cit. p. 145. — Fleury, Hisl. eccLy liv. CXX, n»« 13 ci 14.

tous d'observer, et à l'exécution duquel le Pape futur devait s'engager par serment : c'était d'assembler dans deux ans un Concile général pour rétablir la discipline de l'Eglise, réformer les abus qui s'y étaient glissés et remédier à la corruption des mœurs (1). On voit que ces hommes se préoccupaient de l'honneur de l'Eglise.

Le cardinal d'Amboise, en apprenant la mort du Pape, accourut à . Rome. Il aspirait à la tiare. Mais l'éloignement de César et les défaites que nos armes avaient déjà essuyées à Naples furent préjudiciables à ses vues. L'élection tomba sur le plus zélé et le pliis propre qu'il y eût dans le Sacré-Collège pour entreprendre la réforme spirituelle réclamée alors par tous les hommes vertueux. Francisco Piccolomini, neveu d'iEneas-Sylvius, prit le nom de Pie III, en souvenir de son oncle. Ce choix fut considéré comme un heureux présage pour la gloire de TEglise (2). Malheureusement la tiare ne devait servir qu'à orner peu de temps après son tombeau.

Le nouveau Pape permit à César de revenir à Rome. D considère « le Valentinois comme le fléau dont Dieu s'est servi pour ch&tier les barons romains. » Mais pour tenir en respect ces mêmes seigneurs qui recommencent à s'agiter, il a sous la main l'instrument qu'il lui faut : il l'utilisera. Il nomme donc César gonfalonier de l'Etat de l'Eglise. Venise, malgré la demande du Sacré-Collège de respecter la Romagne, a surpris et

(1) Raynald., ann. 1503, n* 13.

(2) Raymald., ann. 1503, n» 13. — P. Delphini, Epiât., lib. VII, êp, LXXXI.

pillé Césène; le Pape se plaint dans un bref de cette violation des droits du Saint-Siège dont dépend le duché de la Romagne. C'était, on le voit, la continuation de la politique d'Alexandre YI. Mais ces faveurs, dont le Pape entoure le Yalentinois, ne font qu'irriter la colère des ennemis du duc (1).

Les Orsini et les Colonna poursuivant leurs projets de vengeance ont résolu de l'attaquer jusque dans le Vatican. César, prévoyant qu'il ne pourrait peu^-être pas résister longtemps aux forces coalisées de ses adversaires, tenta de se réunir à l'armée française qui s'avançait toujours vers Naples. Il quitte précipitanmient la ville, porté dans une litière au milieu de ses troupes. Mais si secret que César eût tenu son dessein, les Orsini en avaient été instruits. H trouve le chemin gardé par des forces considérablement supérieures aux siennes. L'habileté qu'il mit à faire opérer la retraite et le dévouement d'un de ses plus fidèles capitaines, Jacques de Silly, bailli de Caen, le sauva ce jour-là d'une ruine totale (2).

Orsini le suivit, mais en arrivant à la porté del Torrione, par laquelle César était rentré dans la ville pontificale, il la trouva barricadée et gardée. H voulut tenter par la force ouverte ce que la ruse n'avait pu réaliser. U surprit les approches de la porte, y mit le feu et par cette brèche pénétra dans Rome. Mais César s'était déjà réfugié au château Saint-Ange, avec

(1) Raynald., ann. 1503, n« 15. — Giust., Dépèches, 553, 556, 5d3, 565-569.

(2) Flburt, Hist. eccL, liy. CXX, n« 22-23.

quelques serviteurs, les débris de son armée et six cardinaux dévoués à ses intérêts (1).

Cette retraite amena des changements dans les affaires de César. Lés barons vaincus et dépouillés croient le moment propice pour reprendre les fiefs dont ils furent chassés, tes Baglioni reprirent Pérouse, Sforza Pesaro, Guidobaldo Urbin, les Vitelli rentrèrent dans Città di Castello, les Âppiani dans Piombino et les Rovère dans Sinigaglia (2). Et toutefois les forteresses de ces différentes places ne partagèrent point cette révolution ; les affaires de César n'étaient donc point désespérées. La Romagne demeura immuablement fidèle au duc ; les habitants qui, au témoignage de Guichardin lui-même, n'avaient jamais été aussi heureux que sous le gouvernement de Borgia (8), résistèrent à l'exemple de ces défections et aux tentatives de Venise.

Cette puissante république convoitait depuis longtemps la Romagne ; profitant des troubles de Tinter règne elle avait paru tout à coup sous les murs de ses forteresses. On se rappelle que dans la surprise du premier moment ses soldats s'étaient rendus maîtres de Césène ; ils s'emparèrent encore de Faenza et de Rimini. Mais leurs succès s'arrêtèrent là.

Le dernier coup qui atteignit Borgia fut la mort de Pie ni. Chargé d'années, sa santé qui était chancelante au conclave se trouva affaiblie quelques jours

(1) Raynald., ann. 1503, n» 15. — Fleury, loc. citât, — Oidst,, Dépêches, 573-610, passim,

(2) Raynald., ann. 1503, n* 12.

(3) Guichardin, Ub. VI. — Machiavjcl, Le Prince, ch. vu.

après son élection (23 septembre-lS octobre 1503).

Machiavel estime comme une faute de César d'avoir favorisé, au moyen de l'influence qu'il avait sur les cardinaux espagnols, l'élection de J. de la Rovère. S'il put croire un moment qu'en aidant ce cardinal à obtenir la tiare il s'affermissait dans la possession de la Romagne, il ne tarda pas à se désabuser. L'avènement de Jules II fut la ruine de Borgia (1). En apprenant qu'il était Pape, la Rovère s'était écrié : « Seigneur, délivrez-nous des barbares (2), i et par les barbares, il entendait d'abord l'étranger, puis tous ceux qui retenaient quelque parcelle du patrimoine de saint Pierre. Jules II allait achever l'œuvre d'Alexandre YI. n intime aussitôt l'ordre aux Vénitiens de restituer au Saint-Siège les places qu'ils avaient prises. Venise répond qu'elle n'a pas enlevé ces villes à TEglise romaine, mais à César Borgia. Le Pape envoie des ambassadeurs à Venise qui plaident devant le Sénat la cause du Saint-Siège : on les écoute à peine.

< n se rappelle alors qu'il tient entre ses mains un capitaine auquel la plupart des villes de la Romagne sont restées fidèles, parce qu'il les a délivrées des bandits qui les pillaient, et qu'il maintient par le sang et les supplices la sûreté des rues et Tadministration de la justice. César était alors à Ostie, prêt à fiiire voile* soit pour la France* soit pour la Toscane, lorsque! est arrêté au nom du Pape.

« César, étonné de ce grand coup de foudre, en demande le motif : on lui répond qu'il sera libre dè<

(1) Machlitcu Le Prince^ ch. tu, in 6n«, (t\ OcicHAU>ix. — Pacl Jove.

ÉVASION ET MOUT DE CÉSAii. — 1503-1507. 497

qu'il aura restitué ou fait rendre au Pape, comme il l'a du reste promis (1), toutes les places fortes de la Romagne ; en d'autres termes, quand il aura chassé jusqu'au dernier Vénitien des terres de l'Eglise. . « On peut juger de la colère du Valentinois, qui se vantait d'avoir fait donner la tiare à Jules II, et qui, pour prix de son dévouement aux Rovère, avait reçu le titre de gonfalonier de la sainte Eglise. La liberté pour César, c'était plus que la vie : les forteresses seront restituées. Voici un blanc-seing qu'il donne pour gage de son obéissance; mais ses lieutenants — le supposant arraché par la violence — refusent de le reconnaître; l'un d'eux même, don Diego Ramiro, qui tient Césène, fait pendre aux créneaux de la citadelle, Oviédo, porteur des ordres du prince (2). »

Cet excès de fidélité faillit être nuisible à celui qu'il entendait servir. < A ce sang méchamment versé, le Pape répond en confinant le duc dans un château qui, depuis, en souvenir du prisonnier, a porté le nom de < Tour de Borgia. » Pour la première fois de sa vie, César avait trouvé son maître : il fallait qu'il restituât, ou qu'il languit peut-être toute sa vie entre quatre murailles ; son choix ne pouvait être douteux. Cette fois il comprend que la ruse a fait son temps ; des ordres sérieux sont donnés aux commandants des forteresses occupées par ses partisans. Presque tous obéissent, et, dans quelques mois, le Pape recouvre, sans effusion de

(1) D*apré8 Moréri, César Borgia aurait proposé h Jules II de lui remettre les places de la Romagne, mais le Pape aurait d*abord refusé de les accepter.

(2) AuoiN, Histoire de Léon X, eh. xi.

LES BOROIA. 32

sang, des châteaux forts où César comptait se maintenir, et le duc, dirigé sur Ostie, sous la conduite de Carvajal, cardinal de Sainte-Croix, s*embarque bientôt à Netcuno pour Naples (1). i

César se voyait enfin libre. La citadelle de Forli ne s'était pas rendue à Jules II. Il lève à la hâte quelques troupes à Naples ; quatre cents hommes, son nom et son épée, c'était plus qu'il n'en fallait pour ne pas perdre courage (2).

n allait quitter Naples, lorsqu'au mépris d'un saufconduit qull lui avait précédemment délivré, Gonzalve de Cordoue le fait arrêter par Nugno del Campijo et le déclare prisonnier du Roi son maître (3). La perfidie qui fut quelquefois l'arme de César, dira-t-on, consommait sa ruine. On n'en doit pas moins flétrir la trahison dont Borgia fut victime. La félonie sera toujours méprisée par tout ce qui a un cœur d'homme. C'est en vain que pour excuser Gonzalve on alléguerait son obéissance aux ordres de son prince, ou sa complaisance aux désirs du Pape qui regrette maintenant la liberté laissée au Valentinois ^4). A quelque point que la perte d'un homme soit à désirer il importe encore plus de respecter les principes qui forment le lien de la société. D'ailleurs, en accordant le sauf-conduit, Gonzalve avait agi en vertu de l'autorité que lui avait déléguée son souverain; et ni l'un ni l'autre ne pouvaient légitimement révoquer un acte sans lequel celui

(1) At'DiN, loco citât,

(2) OiusT., Dépêches, 835, 845, 851. — Raynald., ann. 1504, n» 12.

(3) (riusT., Dépêches, i^2, — Raynald., ann. 15()4, n» 13. (A) Raynald., ann. 1504, ip» 1:?-13.

qui Tavait obtenu n'aurait pas compromis sa sûreté. C'est ce que comprit plus tard Gonzalve, lorsque, pros* crit à son tour, il se reprochait amèrement sur son lit de mort sa trahison envers Ferdinand de Napleset son manque de parole envers César (1). Son historien, en cherchant à le justifier de ce reproche, est descendu au-dessous du guerrier, dit Roscoë : car du moins celuici a effacé son crime par son repentir; et l'on peut supposer qu'en pareille occasion il ne se fût pas de nouveau rendu coupable, tandis que le panégyrique fait par Paul Jove blesse toutes les lois de la justice et de la bonne foi (2).

On vit alors dans Borgia les extrémités des choses humaines : le premier capitaine de l'époque cherchant son salut dans la fuite ; le vainqueur de tant de tyrans vaincu par la perfidie; celui qui avait été sur le point de porter sur son front la couronne des rois n'était plus qu'un malheureux captif. Un autre homme dans ce siècle donna l'exemple d'une ambition aussi démesurée que celle de César et connut une semblable misère : Ludovic le More. Sannazar laissa éclater sa joie et put écrire cette fois sans blesser la vérité : t 0 César, tu triomphais de tout et ton ambition ne connaissait pas de bornes t Mais voilà que tout te manque à la fois et tu n'es plus rien ! i

■ Omoia vincebas, sperabas omnia, Ceesar ; <Jmnia deficiunt, incipis esse iiibil (3). *»

(1) P. Jov., Vita Gomalvi, lib. III.

(2) Roscoë, rie et Pontificat de Léon X, tom. II, p. 4«-4y.

(3) Un autre poète fit ce distique :

Borgia Csesar erat, factis et nomine Ctesar, Aut oibil, aut C'esar dixit : utrumque fuit.

500 COI8ËQUENCSS DK CET ÉVÉNEMENT.

César <lemeura deux ans prisonnier en Espagne : d!abord à Séville. ensuite au château de Médina del Campo en Castille. Louis XII, qui patronait naguère ses entreprises, Toublia du jour où Borgia ne pouvait plus lui être utile pour la conquête du royaume de Naples* Il 9lla même plus loin ! Et quand après son évasion César lui envoya son majordome don Jayme Resequenz lui demander la permission de reparaître à la cour et de rentrer à son service, pour toute réponse le prince lui ôta son duché du Yalentinois et sa pension. Ses amis lui furent plus fidèles. Les cardinaux espagnols s'employaient à abréger sa captivité. Mais c'est surtout Tamour fraternel qui a ici une belle page. Lucrèce tenta tout ce qui lui était possible pour obtenir de la cour d'Espagne la liberté de son frère avec lequel ello était toujours restée en rapport au moyeu de messagers. Isabelle de Mantoue était gagnée à sa cause et la servait admirablement auprès de son mari le marquis de Mantoue (1). Mais avant que les démarches eussent abouti, une main amie fit parvenir secrètement à César une corde au moyen de laquelle il put s'échapper de sa prison. Il se réfugia auprès de Jean d'Albret, roi de Navarre, son beau-frère (2).

c La délivrance de Borgia, dit Xurita, consterna le Pape, i Nous comprenons cet effroi de Jules II. U disputait en ce moment aux Vénitiens la possession de la Romagne; mais jamais il n'eût humilié Venise, jamais il n'eût obtenu la restitution des anciens domaines du patrimoine de l'Eglise, si César eût songé à mettre son

(1) Gréoorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 130-133; 159-165.

(2) ToMASo TouASi, p. 416 et seq.

ÉVASION ET MORT DE CÉSAR. — 1508-1507. SOt.

êpée au service de l'illustre République. « Oar te duc, dit rhistorien d'Aragon, était un homme qui suffisait à lui seul pour jeter le trouble dans toute iltaJie; il était très aimé, ^on seulement des gen$ de guerre, mais de beaucoup d'habitants de Ferrare et des Etats de l'Eglise t ; et il conclut spirituellement : t ce qui arrive rarement à un tyran (1). »

La mort vint mettre un terme aux craintes du Pape et aux espérances que César pouvait conserver de relever son pouvoir dans la Romagne. Il commandait l'armée du roi de Navarre son beau-frère contré dto Loys de Beamonte, comte de Lérin, connétable de Castille, vassal révolté, qui s'était renfermé dans le château de Viana. Un jour qu'il chargeait l'ennemi à la tête de ses troupes, entraîné par son courage trop en avant de ses hommes, il tomba dans une embuscade.

11 fut tué les armes à la main. Sa mort, arrivée le

12 mars 1507, fut celle d'un vaillant soldât. Le courage ne l'avait pas abandonné jusqu'à la fin (2).

(1) XuRiTA, Annales de Aragon. ., . .

(2) ToMASo ToMASi, p. 418-420. — Guichardin, lib. VH. — P. Marttris Bpist, lib» XX, Bpist. cccxxxvi.

— Uo peèté espagnol rendit hominage à ce courage par TépiUphe que nous reproduirons ici avec sa traduction française :

A qui jaze en poca tierra Ici gît, sous un peu de terre,

El que toda la temia, Celui qtte la terre CFaignit, > '

£n este vulto se encierra Dont le nom, en paix comme en A que la paz j la guerra [guerre,

En BU mano lo ténia. Dans tout Vunivers retentit.

Toi qui cherches k rendre boni-

O tu que vas a mirar [mage

Cosas dignas de notar, A rhéroîsnie, au vrai courage.

Si lo major es mas digno Pour bien ^acquitter de ce soin,

A qui acabas tu camino Jusques ici fais un voyage...

De à qui te puedes tornar. Arr^tf*. et n^ va pas plus loin.

c lia nouvelle de la mort de César parvint à Ferrare de Rome et de Naples en avril 1507, en l'absence du duc Alphonse, Son conseiller Magnanini et le cardinal Hippolyte cachèrent les dépêches oui Tannonçaient ù la duchesse souffrante; elle était près d'accoucher et avait eu plus d'un pressentiment de cet événement. On se borna à lui dire que son frère avait été blessé dans un combat. En proie à une profonde inquiétude, elle se rendit dans un cloître de la ville où elle passa deux jours en prières, puis revint dans son palais. Dès qu'elle avait entendu parler de la mort de César, elle avait envoyé en Navarre un de ses serviteurs appelé TuUio, qui s'arrêta chemin faisant pour revenir à Ferrare quand il eut obtenu la confirmation des rumeurs dont il était allé s'enquérir. Graslca, Téouyer de César, qui avait assisté à Pampelune aux funérailles du duc. était aussi arrivé à Ferrare et apportait des détails précis sur les circonstances qui avaient accoaipagné sa mort. Le cardinal se résolut en conséquence à apprendre la vérité à Lucrèce en lui remettant la lettre de son mari qui relatait la nouvelle (1). i

Ce coup atteignit profondément la duchesse dans son amour fraternel ; elle ne se borna pas à verser des larmes^ elle pria et fit prier dans les cloîtres pour le repos de l'âme de son frère.

Andréa VittoreUo rapporte cette autre inscription ; c*est la même pensée sous une autre forme :

Terrse qui modo terror universsa

ValentiDUS erat, sepultus hic est.

Tantillo hoc spatio quiescit, orbem Bello qui poterat movere totum.

(1) Or^oorotius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 167-168.

Hercule Strozzi, ce rival d'Orphée, alors à l'apogée de sa gloire littéraire, composa des vers destinés à la consoler. Son élégie est un beau panégyrique (1). Qu'on fasse une part aussi grande que l'on voudra à l'exagération poétique, cet hommage public d'un des plus remarquables poètes d'Italie n'en demeure pas moins un témoignage éclatant des contemporains en faveur de César. M. Grégorovius en a donné l'analyse suivante :

< Ce poème bizarre est remarquable par l'idée qu'il implique relativement à l'homme qui en est l'objet, dit-il, et on peut l'appeler le pendant poétique du Prince de Machiavel. Le poète commence par dépeindre la douleur de Lucrèce et de Charlotte qui versent de plus chaudes larmes, celle-ci sur son mari, celle-là sur son frère, que Cassandre et Polyxène n'en répandirent autrefois aux funérailles d'Achille. Il décrit la carrière héroïque de César. Ses exploits, dit-il, ont égalé ceux du grand Romain dont il portait le nom. Il énumère toutes les villes de la Romagne conquises par lui, et déplore la jalousie du destin qui ne lui a pas permis d'en soumettre davantage ; car autrement il n'aurait pas laissé à Jules II la gloire de s'emparer de Bologne. Le poète raconte qu'autrefois le génie de Rome est apparu au peuple romain et lui a prophétisé la mort d'Alexandre et de César en se plaignant qu'avec eux disparaîtraient ses espérances de voir un sauveur sortir de la race de Calixte, comme les dieux

(1) CœaarU Borgia DucU Epicedium per Herculem Scrozzam ad Divam Lucretiam Borgiam Ferrariœ Ducem. Int. Stroza* Pair, et Fil, Poetnata. AM., 1513, et Parin, 1530.

504 OONSÉQUEKCES DE CET ÉV^VEMEKT.

le leur avaient promis. Erato fait ensuite des révélations au poète à propos de ces promesses formulées dans rOlympe. Pallas et Vénus, l'une protectrice de César et des Espagnols, l'autre amie de Tltalie et ne voulant pas que des étrangers vinssent gouverner les descendants des Troyens, avaient en se querellant mutuellement porté plainte à Jupiter ; elles lui reprochaient de n'avoir pas rempli sa promesse et donné à l'Italie un héros pour roi. Jupiter les avait calmées en leur rappelant que les arrêts du destin sont irrévocables. César avait dû mourir prématurément comme Achille, mais des souches d'Esté et de Borgia, qui venaient de Troie et de Grèce, sortirait le héros promis par lui. Pallas se rendait ensuite à Népi où César gisait malade de la peste après la mort d'Alexandre ; elle s'approchait de son lit sous les traits de son père et lui dévoilait sa fin prochaine dont il accueillait le présage comme un héros ayant conscience de sa gloire.

c Pallas disparaissait ensuite sous la forme d'un oiseau et s'envolait à Perrare auprès de Lucrèce. Après la peinture du trépas de César en Espagne, le poète consolait sa sœur, d'abord au moyen de lieux communs philosophiques, puis en lui révélant qu'elle serait la mère du héros prédestiné (1). »

César Borgia en mourant laissait une fille issue de son mariage avec la princesse d'Albret. Elle s'appelait Louise, et vivait avec sa mère sous la protection du roi de Navarre. Dans la suite, alors que la tombe

(1) Gréoorovius, Lucrèce JHorgia, t. II, p. 170-172.

avait englouti du même coup et la puissance du Pontife et la fortune de sa maison, le Sire de la Trémouille, la gloire de son siècle, rechercha en mariage cette petite-fille d* Alexandre VI. Comme on lui demandait un jour pourquoi il préférait Louise de Valentinois à tant d'autres princesses qui auraient tenu son alliance à honneur, c parce que, répondit-il, elle est d'une" maison où la chasteté des femmes n'a jamais connu d'injures, » D y a loin de ce jugement d'un contemporain qui avait vu de près les Borgia aux. peintures fantaisistes des romanciers. Après la mort de ce premier époux, Louise de Valentinois épousa Philippe de Bourbon, baron de Busset. Sa mère, Charlotte d'Albret, s'était consacrée, après le mariage de sa fille, à la vie contemplative dans un couvent ; elle quitta ce monde, le 11 mars 1514 (1).

Maintenant quel jugement faut*il porter sur le duc de Valentinois ? Les romanciers depuis Tomaso Tomasi jusqu'à Alexandre Dumas en on fait un monstre à face humaine ; sa vie est un tissu de meurtres, de trahisons, d'empoisonnements, de débauches, d'excès de tous genres qui ne permettent d'autres sentiments que l'horreur et le dégoût. Mais tout autre est le roman, tout autre l'histoire f Quelle place doit^il occuper dans celle-ci ? Guichardin a épuisé contre lui tous les traits du blâme et Machiavel en a fait le plus grand homme de son temps. Il y a de l'exagération dans le jugement de chacun de ces deux célèbres écrivains.

(1) XvRiT A, Annales de Aragon. — Citadella, Saggio di Albero genealogico, etc. — Jean Bouchet, Panégyrique de h Trémomlle, — MoRKRi. Dict. hht., art. César Borqia.

César eut tout à la fois de grands vices et de grandes qualités. P. Martyr loue sa magnanimité envers les soldats et cela explique comment il parvint à se maintenir toujours à la tète d'une armée formidable pour cette époque. Sa justice et ses bienfaits lui concilièrent au plus haut degré, de Taveu de ses ennemis, l'amour des peuples qu'il avait conquis par ses armes ; son génie des afiaires lui fit jeter les fondements d'une puissance dont la courte durée doit être imputée à sa mauvaise fortune et à la trahison dont il fut victime et nullement à ses fautes; ses qualités naturelles et son incomparable talent de séduction le firent s'allier aux premiers souverains de l'Europe ; sa libéralité envers ses amis lui ménagea des preuves d'attachement et de dévouement, chose rare, au milieu de ses infortunes. Raphaël de Volterre qui l'avait étudié de près affirme que César, s*il fût tombé, dès le principe, en de bonnes mains, était capable de faire la gloire éternelle de Rome (1). L'histoire même telle que l'ont faite ses ennemis le décharge d'une foule de crimes qu'on lui a imputés sur de simples suppositions ou des bruits vagues, c La liste des forfaits de César, dit le. protestant Roscoë, a été probablement fort enflée. Il avait un grand nombre d'ennemis ; et comme il eut vraiment à se reprocher plusieurs atten* tats, on crut implicitement toutes les accusations portées contre lui (2). »

Un écrivain a jugé de la manière suivante la cruauté dont il usa envers les brigands titrés de la

(1) Raph. Volât., lib. XXII, ap. Kaynald., ann. 1504, n* 13.

(2) Roscoë, Vie et Pontificat de Léon X, t. Il, p. 24.

Romagne : t César Borgia était considéré comme cruel, néanmoins sa cruauté avait arrangé, réuni, pacifié et inspiré confiance à la Romagne. Et, cela bien considéré. Ton verra qu'il a été beaucoup plus clément que le peuple florentin, qui, afin de ne pas passer pour cruel, a laissé détruire la ville de Pistoie. Un prince qui veut contenir ses sujets dans l'unité et dans la foi ne doit point se préoccuper du reproche de cruauté ; car il aura été plus humain en faisant un petit nombre d'exemples, que ceux qui, par trop d'indulgence, laissent surgir des désordres, d'où naissent des massacres et des brigandages qui troublent ordinairement tout un Etat. . . (1). >

César ne fut ni plus cruel, ni plus perfide que beaucoup de princes de son temps. On ne lui a prêté une attention particulière qu'afin de rendre Alexandre VI son complice; sans cela, le Valentinois tomberait au-dessous de Ferdinand de Naples, de Ferdinand d'Espagne, de Ludovic le More, de Gonzalve de Cordoue et d'une foule d*autres personnages historiques d'un caractère analogue.

Le résumé décoloré, sans doute, mais impartial que nous avons tracé de l'histoire de César Borgia permettra au lecteur de se prononcer.

(1) Machiavel, Le Prince, ch. xvii.

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