DRAME DE SINI6A0LIA
de la rencontre, huit chevaliers armés de la suite de César, huit complices initiés à ses projets, s'étaient rangés deux par deux. pour servir d'escorte à chacun des barons et les observaient attentivement. Arrivés à la maison préparée par le duc ils furent entraînés aussitôt dans un appartement retiré où ils furent enfermés sous bonne garde.
Le duc remonta presqu'aussitôt à cheval* Les troupes d'Oliveretto furent aisément surprises et un sanglant carnage commença. Celles des Vitelli et des Orsini cantonnées plus loin eurent le temps de s'échapper. Non contents du butin qu'ils avaient fait sur les troupes d'Oliveretto, les soldats du duc se mirent en devoir dé saccager Sinigaglia ; la ville eût été mise au pillage si le duc désireux de s'attacher la population n'avait tué de sa propre main plusieurs pillards.
La nuit suivante Yitellozzo et Oliveretto furent étranglés. Ces deux hommes qui avaient si souvent et toujours froidement donné la mort se montrèrent faibles. Yitellozzo confessa tout haut ses crimes, et demanda grâce à son bourreau, et Oliveretto, versant des larmes, imputa au premier les torts qu'il avait eus à l'égard de Boiigia. Quelques jours après Paolo Orsini et le duc de Gravina subirent le même sort. Le duc différa seulement la mort de ces deux chefs parce qu'il voulait être assuré de l'arrestation du cardinal Orsini et de quelques autres membres de cette fa^ mille (1).
Machiavel a décrit minutieusement les détails de ee
(1) Machiawl, Relation de la prise de» Heaires et Epist. 43, 44 et 45 de la Légation. — Ouichardin, lik V, c it et v. — Nar0i»
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drame sanglant ; sa narration est aussi froide que s'il eût parlé d'une expédition des Yolsques. Dans les vingt pages de son récit il n'y a pas une parole de pitié pour les victimes ni d'indignation contre le bourreau ; il en parle en homme qui a été l'impassible conseiller d'un drame dont le récit ne peut plus l'émouvoir.
Sans doute les feudataires immolés par César étaient des hommes souillés de toutes sortes de crimes, et cette pensée diminue considérablement la compassion pour leur sort ; c'étaient des scélérats châtiés par un autre scélérat si l'on veut ; mais de pareils exploits n'en outragent pas moins la morale publique et le devoir de l'histoire est de les stigmatiser.
Florence se hâta d'envoyer à Borgia un de ses plus grands citoyens, Jacques Salviati, pour le féliciter (1). Du moins ici Machiavel nous vient en aide pour commenter la joie de la république en nous rappelant» ce que nous savions déjà, que la plupart de ces condottieri étaient perdus de débauche et souillés de toutes espèces de crimes et la terreur de Florence.
Ajoutons aussi l'effroi de l'Italie.
L'un d'eux, Oliveretto, un an auparavant Jour pour jour, avait invité son oncle Jean Fogliani & un souper, et, le repas fini, l'avait conduit dans une chambre voisine de la salle du festin, où des soldats armés le poignardèrent. Le crime commis, Oliveretto monte â cheval, parcourt Ferme, force le palais du gouverneur,
lib. IV, p. 85 et seq. — Diario di Biaoio Buonaccorbi, p. 67«74. — BuRCHARD, Diarium, etc. (ap. Eccard, etc.), p. 2148-2150. (1) Razzi, Vita di Pietro Soderint, p. 7, Padoua, 1737.
4ÔH DIIAME DE SINIGAGLIA.
tue les partisans de son oncle, et arbore son étendard sur les murailles de la ville 1 1^.
Vitellozzo était, au témoignage du même écrivain, le inaitre trOliveretto dans Tart de la guerre et de Thomicide (2k Quant aux deux Orsini. Paul et le duc de Gravina. ils étaient de ces princes brigands qui se faisaient un jeu du pillage et du meurtre.
Aux yeux de la morale qui croit en Dieu et respecte sa loi, César fut grandement coupable. Machiavel posa un principe scélérat. César en poursuivit Tapplication : associés dans le crime , l'histoire doit les vouer à la même indignation. Mais aux yeux de la politique moderne qui repousse les principes de la morale et de la religion pour se fonder exclusivement sur le principe d'utilité. César et Machiavel ne doivent paraître que de fortes têtes vaillamment trempées pour des entreprises hardies. Admettre le principe et les blâmer d*en tirer les conséquences, c'est aussi déraisonnable que planter des épines pour y récolter des raisins ? Bien des écrivains et des orateurs en sont là ! Nous entendrons encore demain prôner cette politique et flétrir César Borgia.
On ne nous accusera pas de dissimuler la vérité ; nous avons raconté le drame de Sinigaglia d*après la version populaire où César apparaît sous le jour le plus défavorable. Nous devons à la vérité de dire que la critique moderne lui donne un rôle moins odieux.
(1) Machiavel. Le Prince, ch. viii, De ceu.r qui panieyinent au jMuvoir par des cri $ nés.
(2) Ibid.
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li résuite des documents publiés récemment que les confédérés auraient joué la comédie pour attirer à Sinigaglia le Yalentînois et s'emparer de sa personne; ésar aurait flairé le danger et les aurait pris à leur propre piège en feignant de se fier à eux. Une lettre Isabelle de Mantoue rapporte ainsi le fait d'après des ^
témoins bien renseignés : c Quoique convaincue,
écrit la marquise à son mari, que vous connaissez déjà la prise et la mort des confédérés de la Marche, je ne résiste pas au désir de vous mander ce que j'en ai appris par le seigneur Giovanni, notre parent.
• Il m'écrivait dans sa lettre du 3, que l'illustrissime seigneur duc de Romagne se réjouissait avec G. Bentivoglio de la prise qu'il avait faite à Sinigaglia de la personne du seigneur^ Paolo Orsini, de Vitellozzo, du duc de Gravina et tîe Liveretto da Ferme; il excusait cette prise sur ce que ces seigneurs, malgré le pardon qu'ils avaient déjà obtenu de leur première révolte, contre 8a Sainteté et Son Excellence, en apprenant le départ du camp de César des troupes françaises, avaient, sous prétexte d'aider à la prise de Sinigaglia, rassemblé toutes leurs forces dans le dessein de s'emparer de la personne de Son Excellence; mais le duc ayant eu connaissance de leur dessein les avait prévenus et leur avait fait subir le sort qu'ils lui réservaient.
• Dans une autre lettre en date du 5, il me donne sur cette événement les détails qu'il tient du chevalier Orsino et de Mario liainiero délia Sassetta qui s'étaient prudemment enfuis de Sinigaglia et réfugiés
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à Ravenne : ce récit est de tout point conforme à celui de Ferrara da Stefano.
< Ces seigneurs, sur l'ordre et munis du sauf-conduit de César, étaient allés avec leurs troupes assiéger Sinigaglia au nom de Son Excellence ; puis tous les quatre furent à sa rencontre, le duc leur prit les mains, les embrassa et entra dans la ville au milieu du duc de Gravina et de Yitellozzo causant amicalement avec eux. Mais arrivé dans l'appartement qui lui était destiné. César les arrêta de sa propre main, les fit aussitôt charger de liens, instruisit leur procès et le matin du jour suivant il fit décapiter Yitellozzo et Liveretto (1). »
L'historien moderne de César, Alvisi, rapporte plusieurs documents, qui tous unanimement présentent l'exécution de Sinigaglia comme le juste chfttiment d'un complot tramé contre la vie du Yalentinois (2). Machiavel s'est contredit mieux que tout autre sur ce point ; sa lettre au Conseil des Dix, pour les instruire de l'événement (3), dément la fameuse' Relation de la prise des Yicaires, dite officielle, parce que sans doute elle fut écrite longtemps après l'événement. Dans la préoccupation d'accuser Borgia on n'a pas pris garde que toutes les chroniques romagnoles louent César d'avoir frappé si soudainement les traîtres de Sinigaglia ; un poète, Francesco Uberti, qui a célébré dans ses vers la c clémence » de César, alla
(1) Arch. Stor. Ital., Appendice^ II, p. 262. — V. Pièces Jus- TIF., n» 22, A.
(2) Altisi, César, etc., p. ^5.
(^ V. PdscBs Jlstif., n* 22, B.
jusqu'à le féliciter publiquement dans la langue des dieux d'avoir vaincu la trahison.
Foriiter et Titulos Btemens nrsosqae furentes (1).
Encore un de ces faits avérés dont on charge la mémoire de César Borgia et dont tout le fondement est une première assertion.
Le cardinal Orsini qui avait conspiré contre la vie du Yalentinois ne tarda pas à être arrètéetfut enfermé au château Saint-Ange. H était sujet à des accès de frénésie, le Pape lui fit prodiguer les soins de plusieurs médecins (2). Il succomba aux suites de son mal un matin de février 1503. On n'a pas manqué de prétendre que le poison avait abrégé ses jours et on a fait peser ce crime sur Alexandre YI. Pourtant Burchard ne l'accuse pas. Giustiniani, partisan dévoué des Orsini, qui tenait le doge au courant de tout ce qui intéressait le prisonnier, en lui annonçant le 22 février que le cardinal était à l'extrémité et que les médecins désespéraient de le sauver, ne dit rien qui puisse faire soupçonner un crime dans cette mort (8). L'ambassadeur de Ferrare, Beltrando, et celui de Florence, Soderini, dans leurs dépêches, ainsi que Brancatalini dans son Diario (4), mentionnent simplement la mort du cardinal sans en dire la cause. On ne voit pas trop quel intérêt aurait eu le Pape à user du poison envers un sujet rebelle auquel il pouvait faire son pro-
(1) Alvui, ihid.
(2) BuRCHARD, Diarium^ févr. 1503.
(3) Dùpacei di Oiustiniah, 286, 293, 294, 296.
(4) Ms. de la bibliothèq. nat. à Naplet, marqué X. D, 43
tt>2 DUAME DE SINIGAGLIA.
ct'S. n est clair qu'une fois prisonnier le cardinal n'était plus un danger. Sa mort violente eût été on crime absolument inutile et par conséquent inexplicable. Informé cependant des bruits que ses ennemis propageaient contre lui, le Pape fit réunir les médecins qui avaient soigné le prisonnier pour attester si la mort avait été naturelle; Tenquète repoussa l'idée du crime. Alexandre voulut encore qu'on lui fit des obsèques solennelles ; il fut porté au tombeau en plein midi, le visage découvert (1). C'est précisément dans cette circonstance, bien faite pour dissiper tout soupçon, qu'on a voulu trouver une preuve évidente que la mort du cardinal n'avait pas été naturelle ! On serait trop malheureux si ce qui doit éloigner le soupçon le faisait naître d'habitude !
César ne perdit pas un instant de vue la poursuite de ses projets après le coup terrible frappé à Sinigaglia. Il se précipita sur Citta di Castello que les héritiers effrayés de Vitellozzo lui abandonnèrent aussitôt. Il marcha ensuite sur Pérouse pour surprendre Baglione ; mais la défiance qui l'avait fait sortir à temps de Sinigaglia lui inspira encore de fuir devant son ennemi. Le Valentinois rétablit la domination du Saint- Siège à Pérouse, puis il envahit le territoire de Sienne. En apprenant son arrivée, Pandolfo Petrucci s'exila lui-même (2).
Alors César, du camp pontifical d'Aquapendente,
(1) MuRATORi, Annali éTItalia, ann. 1503.
(2) GuiciiARDix, lib. V, c. v. — Nardi, lib. IV, p. 8(5. — Tomas*» ToMASi, p. 367-380. — Rayxaldi, ann. 1503, u» 9. — Machiavei., Légation prés le duc de Valentinois, Ep, 1, 2, C et 8 Januarii 1503. — GiusTiNiAN, Dépêches j 230.
adressa à la marquise de Mantoue une lettre datée du 1«' février 1503 et conservée aux archives des Gonzague, où on lit ce bulletin de la campagne qu'il vient de terminer :
€ Illustrissime signora , Nous nous sommes
rmparé, le même jour, de la ville et du territoire do Sinigaglia , ainsi que des forteresses ; nous avons infligé la punition que méritait la trahison perfide do 1106 ennemis, puis nous avons délivré de la tyrannie les villes de Çastello, Ferme, Cisterna, Mantone et Pérouse ; nous les avons ramenées à l'obéissance qu'elles doivent à Sa Sainteté notre Seigneur et nous avons HUisi dépossédé de la puissance tyrannique que s'arrogeait à Sienne Pandolfo Petrucci. qui avait fait
preuve à notre égard d'une inimitié si implacable
Nous ferons mettre eu liberté le prisonnier, comme , Votre Excellence en exprime le désir. Nous écrivons pour être informé tout de suite à cet égard et dés (jue nous le serons nous ne perdrons pas un instant pour donner satisfaction à Votre Illustrissime Seigneurie à laquelle nous nous recommandons. De Votre Excellence, le compère et frère, le duc de Romagne, etc.. César (1). »
A ce moment il reçut des nouvelles fâcheuses des progrès des Orsini et des Savelli qui avaient repris les armes et qui, maîtres de lacampagne, menaçaient même la ville de Rome. Il s'empressa de revenir avec son armée dans l'Etat de l'Eglise et eut bien vite raison des révoltés. Ce fut le coup de grâce des vicariats qui
(1) Grêuorovils. Lucrèce Borgia, t. II, p. 101-103, et Documenta^ 11- 47.
464 DBAIIB BB SINIOA.OLIA.
depuis des siècles étaient la plaie des Etats Pontificaux. L'abaissement de tant de princes couronnait la prépondérance des Borgia et donnait aux Etats de l'Eglise leur constitution moderne. Jules II ne fera qu'afiermir l'œuvre d'Alexandre YI. On comprend dès lors l'importance considérable du rôle d'Alexandre dans l'histoire de l'Italie. Son népotisme, blâmable en soi si l'on veut, délivra les populations d'une féodalité dégénérée en tyrannie. Si les moyens employés n'eussent été accompagnés quelquefois d'une trop grande cruauté qui trouve en partie son excuse dans les mœurs et les usages du temps, si César Borgia n'eût pas dû recueillir pour lui l'héritage de tant de tyrans abattus , ses succès eussent définitivement affermi l'autorité pontificale et couronné l'œuvre la plus politiquement glorieuse. Mais déjà Alexandre rêvait d'ériger en royaume la Romagne, la Marche et rOmbrie en faveur de César ; il aurait apparemment obtenu le consentement du Sacré-Collège (1) ; mais il comptait sans la mort. ÇeUe-ci frappait à la porte du Vatican.
(1) MuRATORi, Annali d'Itou, ann. 1503.
«MMMHMMWIMMMMMMMMMfMIM*!.