CHAPITRE XXIX
DfiRNlÈRES ANNÉES (1512-1519)
Plan d« Jules Ilpour chasser les étrangers de Tltalie. — Alphonse d'Esté refuse d« se séparer de Louis XII. — Bayard aceourt aa secours de Ferrare. — Portrait de la duchesse par le Loymi serviteur. — Alphonse cherche à se réconcilier arec le Pape. — DaogeFS qu'il court à Rome. — Fabrioe et Marc- An t. C<^onna (aTonsent sa fuite. — L*Arioste à la cour de Jules II. — Combien lAicrèce était libérale. — La cour de Ferrare après la guerre. — Vie intérieure de Lucrèce. — Combien la poésie et Thistoire «xaltent la duchesse. — Mort du nuorquis Goasague. — Lncfèee tombe malade et se prépare à mourir. — Sa lettre à Léon X. — Douleur du duc Alphonse. — Regrets qu*excite la mort de la duchesse. — Conclusion.
La ligue de Cambrai avait fait triompher la politique de Jules II ; Venise pour se réconcilier avec le Sain^ Siège restitue les anciens domaines du patrimoine de TEglise. Mais l'œuvre du Pape n'était qu'à moitié accomplie; il lui reste à chasser les étrangers.
Pour sauver la nationalité italique, en refoulant par delà les Alpes Louis XII, il étouffe ses ressentiments contre Venise, détache Ferdinand de la coalition française en lui accordant l'investiture de Naples, enrôle au service de l'Eglise les montagnards d'Uri et de rUnterwald, brouille Maximilien avec Louis et entraine le roi d'Angleterre dans une guerre contre la France. Jules II ordonne alors à Alphonse d'Esté de
joindre ses armes à celles de l'Eglise. Alphonse, quoique vassal de Sa Sainteté, refuse de rompre avec le monarque français. Le Pape ne s'était pas trompé; le duc était un puissant auxiliaire pour Louis XII ; à la célèbre bataille de Ravénne (11 avril 151S), à laquelle donna lieu la Sainte-Ligue, son artillerie devait déterminer le triomphe de nos armes, c Ce grand capitaine, dit TArioste, eut la gloire de vaincre dans les champs de la Romagne Jules II et les Espagnols (1). »
Aussi Jules II punit par l'excommunication le refus d'Alphonse de se séparer des Français et en même temps Tarmée pontificale envahit les domaines du dnc(â). Louis XII qui savait que le crime réel d'Alphonse était son attachement aux intérêts de la France vint au secours de son fidèle allié. On peut lire dans le Loyal serviteur par quel hardi coup de main Bayard sauva l'Etat de Ferrare. c Je ne sais comment les chroniqueurs et historiens n'ont autrement parlé de cette belle bataille de la Bastida, mais cent ans devant n'en avait point été de mieux combattue ni à plus grand hasard. Toutefois ainsi le convenait faire, ou le duc et les François étaient perdus. » C'est dans ces circonstances que le célèbre capitaine eut roccasion de s'arrôter à Ferrare où il fit connaissance de Lucrèce. Les chevaliers français , accompagnés de leurs frères d'armes de Ferrare, étant entrés triomphants dans cette ville, y furent accueillis avec les plus grands hon
(1) Orlando, Cant. HI, st. 55.
(2) MuRATORi, Annaii (tïtalia, wo\. X. — Histoire du hon Chevalier ^ le seigneur de Bayard^ composée par le IjOTai. SsRTiTKL'Rr liv. III, chap. 31-33.
neurs. C'est en rapportant ce fait que Jacques de Mailles, le biographe du c chevalier sans peur et sans reproche • , trace de Lucrèce ce remarquable portrait : c Sur toutes personnes, la bonne duchesse qui estoit
< une perle en ce monde, leur ' fit un merveilleux ac-
< cueil, et tous les jours leur faisoit festins et banquets
< à la mode d'Italie tant beaulx que merveils. Bien ( ose dire que de son temps, ne devant, ne s'est point ( trouvé de plus triomphante princesse, car elle estoit ( belle, bonne, douce et courtoise à toutes gens. Elle c parloit espagnol, grec, italien, Arançois et quelque c peu très bon latin, et composoit en toutes ces lant gués. Et rien n'est plus certain que, combien son « mari feust sage et hardy prince, ladicte dame, par
< sa bonne grâce, lui a rendu de grands et bons ser- « vices (1). •
On sait que la mort du jeune héros Gaston de Foix, qui seul valait une armée, tombé à la bataille de Ravenue, eut pour effet de changer la victoire de la France en défaite et la défaite du Pape en triomphe. Alphonse se trouve maintenant sans défense ; il songe donc à se réconcilier avec Jules H.
(1) Lb Loyal Serviteur, Histoire du bon Chevalier, etc., Ut. III» chap. XXXIII, in fine, — Ailleurs le I^oyal Serviteur rapportant le combat à outrance de deux Espagnols en champ clos, en présence des chevaliers français et de la noblesse de Ferrare, raconte que Tun des combattants étant sur le point d*étre frappé à mort parce qu*il refusait de 8*avouer vaincu quoique terrassé, « la bonne duchesse priait à mains jointes le gentil duc de Nemours qu*il les Ht départir » (liv. III, chap. xxxvi). Voiià la femme à laquelle la littérature romantique a fait un renom de férocité sans pareille ! Gaston de Foix portait en l'honneur de la duchesse une écharpe à ses couleurs.
c Pendant tout le temps de la domination française en Italie, dit Âudin, le duc Alphonse d'Esté s'était montré Tun des plus obstinés ennemis du Pontife. Ce n'était pas seulement un courtisan accompli, un bon soldat, mais un capitaine savant dans la manœuvre du canon. Nous savons de quelle utilité l'artillerie de ce prince fut à la sanglante journée de Ravenne. La bataille allait finir, quand Fabrice Colonna tomba dans les mains d'Alphonse. Louis XII réclama plus d'une fois ce prisonnier qu'il voulait faire conduire en France ; mais le duc résista; les Français ayant été expulsés, il donna la liberté au captif, mais probablement avec l'intention secrète de se servir de Colonna pour faire la paix avec Jules n. Fabrice consentit à jouer le rôle de négociateur, et il fut plus heureux à la cour du Vatican que sur le champ de bataille ; mais Jules II exigeait que la réparation fût aussi éclatante que l'avait été l'offense. Au mois de juin 1512, le duc, muni d'un sauf-conduit, quitta ses Etats et partit pour Rome.
c Admis devant le Pontife, la couronne ducale sur la tête, il s'agenouilla, et, avec les marques du repentir le plus profond, prononça des paroles de soumission. Le Pape lui pardonna.
t Le Pape voulait réunir Ferrare aux Etats de l'Eglise; il fit offrir au prince en échange la ville d'Asti. L'offre fut repoussée, et le duc apprit bientôt que ses Etats avaient été envahis par les troupes pontificales. A l'aide de Marc- Antoine Colonna, il put s'échapper de Rome. Il se cacha d'abord dans la forteresse de Marino puis parcourut l'Italie déguisé en moine, en soldat, en chasseur, en valet, pour échapper aux émissaires du
Pape. Quand il crut le moment propioe, c'est-à-dire bt colère du Pontife apaisée, il rentra dans sa capitale aux acclamations des habitants.
c Mais cette terrible image de Jules, qu'il avait vue devant lui pendant si longtemps, ne lui laissait plus de repos ; les beaux vers de son poète n'avaient pas même le pouvoir de chasser les funèbres visions qui le tourmentaient le jour et la nuit. Pour les dissiper, il résolut d'envoyer à Rome une ambassade solennelle ; mais il ne trouva pas d'ambassadeur, la peur glaçait toutes les âmes. A la fin, un jeune homme s'enhardit et promit d'intercéder auprès de Sa Sainteté : c'était TArioste. Le poète partit, demanda et obtint une audience. L'Arioste, en sa qualité de poète, crut devoir pailler au pontife le langage de ces fiers paladins qu'il s'apprêtait à mettre en scène; mais Jules II l'interrompit en le menaçant de le faire jeter dans la mer, s'il ne se montrait plus respectueux. Le poète fit comme son maître, eut peur et s'enfuit en s'écriant : c Jamais il ne m'arrivera d'aller à Rome pour calmer la grande ire de Jules II (1). »
La colère du Pontife poursuivit le poète et le soldat; malgré leur courageuse défense Modène et Reggio furent détachées de l'Etat de Ferrare. La mort vint les délivrer tout à coup de leur terrible ennemi- L'exaltation à la papauté du cardinal de Médicis, qui
(1) AuDiN, Hût. de Léon X, etc., ch. xii. — Cf. Muratoi^i Annali d'Ital.y toI. X. — Guichardin, lib. XI. — Jovxus, in vitâ Alfonsi, p. 178. — Sardi, Jstorie Ferraresi, lib. XII. — Giralpi, Comment, délie cose di Ferrara, p. 156. — Mazzuchelli, Scrittori d'Ital. — TiRABOSCHi, Storia délia Let, Ital., vol. VII, part. m. — Ariosto, Satire*,
s'était toujours montré Tami des princes de Ferrare, fit concevoir à Alphonse l'espoir d'une parfaite réconciliation avec le Saint-Siège.
Ce fut pendant ces jours de tristesse que la duchesse signala sachante et fit paraître toutes les richesses de sa vertu. Pendant qu'Alphonse étouffait par son énergie la guerre qui menaçait Ferrare, elle s'appliquait à soulager les souffrances du peuple accrues par la famine qui éclata en cette année. Ecoutons un auteur peu accessible à l'enthousiasme :
< Lucrèce s'était acquis dans les Etats de son mari la considération et l'affection de tous. Elle était devenue la mère du peuple. Tous les malheureux trouvaient auprès d'elle accueil et protection. La famine, l'augmentation du prix de toutes choses et l'épuisement des finances avaient été les conséquences de la guerre ; elle se priva, de ses joyaux pour les mettre en gage. Elle renonça, comme Paul Jove le rapporte à sa louange, à la pompe et aux vanités mondaines auxquelles elle était habituée depuis son enfance (1). >
Mais ce n'était pas encore assez ; son cœur ému des misères de son peuple voulut y porter remède, ou, comme elle le disait à Aide, c laisser des monuments qui 'prouvent que ce n'était pas en vain qu'elle aurait vécu > ; elle. fonda des hospices où les pauvres et les malades pourraient trouver à toute heure les secours de l'art et de la charité.
La guerre avait un moment obscurci la splendeur
(1) OajtooRovius, Lucrèce Bargia, t II, p. 195.
de la cour de Ferrare ; mais, dai^ les années de paix qui suivirent, elle redevint bien vite ce qu'elle était auparavant, c'est-à-dire l'une des plus brillantes ^ d'Italie, grâce au patronage dont Lucrèce et Alphonse honorèrent toujours les arts et les lettres. Presque tous les artistes et les humanistes de l'époque furent leurs créatures ou leurs protégés. Panetti, Mazzolino, Dosso Dossi, Fra Bartholomeo, Garofolo, Michel Costa travaillent pour la cour à Ferrare, à Belrl guardo ou à Belfiore ; Titien est le peintre en titre de la Duchesse; Michel-Ânge a sculpté pour elle un Cupidon qu'a chanté plus d'une fois Strozzi ; Raphaël approvisionne le muséum d'antiquités que le duc a établi dans son palais et promet de devenir pendant un mois l'hôte de Ferrare.
Cependant quand Léon X régna au Vatican, la coût d'Esté perdit de son éclat. La passion de ce Médicis pour les arts attira à Rome les talents les plus brillants de l'Italie.
< C'est là que se rendit le poète Tebaldeo; c'est là que vivaient Sadolet et Bembo, secrétaires de Léon. Les deux Strozzi étaient morts. Âlde, sur la carrière duquel, comme érudit et imprimeur, Lucrèce n'avait pas été autrefois sans exercer une influence favorable, s'était fixé à Venise; pourtant il continua de rester en rapports littéraires avec sa protectrice. Celio Cal cagnini était demeuré fidèle à Ferrare. L'université restait toujours florissante. Lucrèce était en termes très intimes avec Trissin , noble Vicentin et rival malheureux d'Ârioste dans l'épopée. On possède cinq lettres adressées par Trissin à Lucrèce dans les
dernières années de sa vie. Mais l'orgueil de Ferrare était Arioste dont Lucrèce vécut assez pour voir toute la gloire. Ce ne fut ni à elle ni à Alphonse qu'il dédia son poème, mais bien au cardinal Hippolyte au service duquel des circonstances fortuites l'avaient fait entrer. Jamais famille princière ne recueillit une célébrité pareille à celle qu'Arioste valut à la maison d'Esté. Grâce à VOrlando furioso, il l'a assise sur un monument littéraire immortel, ou qui dureradu moins aussi longtemps que la langue italienne. Lucrèce ellemême occupe une place d'honneur dans le poème; mais quelque belle que soit cette place, Arioste lui eût pourtant offert des hommages plus réitérés et plus chaleureux, si elle l'eût elle-même excité à le faire en s'intéressant à son œuvre avec un enthousiasme réel (1). t
On pourrait s*étonner avec raison qu'un cardinal ait accepté la dédicace d'un poème où La Fontaine a trouvé le sujet de quelques-uns de ses contes. Mais le Roland publié en 1515 ne ressemble pas à celui que nous avons quelquefois traduit; il était moins étendu ; l'Arioste le fit reparaître en 1532 avec de notables ehan-
gements.
On connaît le mot intraduisible que l'on prête au cardinal d'Esté qui venait d'achever la lecture du Furioso : c Où diable, messer Arioste, avez-vous pris toutes ces extravagances ? > Le mot a fait fortune aux dépens du prélat. Mais c'est une impertinence qu'il n'a pas dite, remarque très bien Audin, et d'autant plus
(1) Orkoorovius, Lucrèce Bargxa, t. II, p. 198-199.
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inyraisemblable que, vaniteux comme il l'était, il devait être flatté des fines louanges que le poète dùnUe à la maison d'Esté (1).
Depuis 1515, où tout bruit de guerre avait cessé, Lucrèce menait une vie plus retirée. Ses enfants avaient grandi et elle s'occupait activement de leur éducation ; elle goûtait un bonheur suprême à donner la première vie de Tintelligence, la vie de Tàme à ceux qui lui d&* valent la vie du corps. Nous avons entendu Ariostc louer les principes pédagogiques de la duchesse ; son palais n'était pas seulement une académie, c'était quelque chose de plus beau, une véritable école chrétienne.
En avril 1514» Lucrèce devint mère pour la quatrième fois, elle donna le jour à un troisième fils appelé Alexandre et qui mourut à deux ans. Les scdns de la maternité la forcèrent à donner un précepteur à ses enfants. Niccolô Lazzarino^ protégé du Trissino et homme recommandable parmi les lettrés de réix>que» devint le maître des princes d'Esté.
Alphonse trouvait le bonheur dans son union avec Lucrèce; la naissance d'ime seconde fille en juillet 1515 et celle d'un quatrième fils en novembre 1516 vinrent encore resserrer les nœuds de leur tendresse.
c Alphonse se voyait avec satisfaction père d'enfants qui étaient ses héritiers légitimes. H allait à ses plaisirs particuliers, mais il éprouvait un vif contentement à, constater le respect, l'admiration même dont son épouse était l'objet (2). »
La voilà, cette Lucrèce qu'ont tant calomniée les en-
(1) AuDiN, Jfist. de Léon X, chap. xxzi.
(2) GRéooRovios, Lucrèce Borgia^ t. II, p. 199.
Demis d'Alexandre YI et de César Borgia I Est-ce là la femme des épigrammes de Sannazar et de Pontano ? Reconnaissez -vous laFurie mise en scène par les dramaturges et les romanciers ? Les hommages des contemporains, poètes, historiens, ambassadeurs la vengent bien \ La poésie lui donne la première place dans le temple d'honneur élevé à son sexe ; l'histoire en fait, suivant une heureuse expression, la plus triomphante princesse de son siècle. Ce n'est pas même la célèbre Isabelle de Mantoue qui tiendra le premier rang parmi les femmes illustres d'Italie à la Renaissance ; Gaviceo pourra essayer de flatter cette remarquable princesse en disant d'elle pour tout éloge qu'elle approche beaucoup de la perfection de Lucrèce (1).
Lucrèce n'avait plus que quelques mois à vivre. Elle était déjà souffrante quand elle apprit la mort du marquis Gonzague de Mantoue. On se rappelle que les deux belles-sœurs ne formaient plus depuis leur première rencontre qu'un même cœur ; la duchesse adressa à la veuve une touchante lettre relevée par les vues de la foi. Rien ne peut assurément faire mieux connaître le caractère d'une personne que ses écrits. Nous osons donc former ici le souhait qu'il se rencontre un homme de talent, de loisir et de bonne foi pour recueillir et publier les lettres de la duchesse. Cette publication aiderait à compléter son histoire.
(1) • Accède alla tua excelleiitta qae]lo liiine che exting^ere non •î pii6 di qaalla Tera mortale dea, Elitabetta Estense di Oooiagaa, principessa Mantuana , alla quale le Muse fanno rivereatia. *• Caticso, ap. QuADaio, Storia di ogni poetia, t. II, Tel alias toI. vil, p. 70.
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