I6 DERNIÈRES
Dans toates celles que noas connaissons, le cœur de Lucrèce s*t révèle par des accents d'intarissable tendresse : un cœur de fervente chrétienne pour Dieu et les pauvres ses membres souffrants, de tendre mère pour ses enfants, d'épouse affectueuse pour le duc Alphonse, de sœur pour ses amis, de protectrice bienveillante p«:>ur ses protégés. Voici celle qu'elle adressait à Isabelle, le 31 mars 1519 :
c Illustrissime Signora. ma belle-sœur et très honorée sœur. La perte cruelle que vous avez éprouvée par la mort de Tépoux illustrissime et de bienheureuse mémoire de Votre Excellence m*a causé pour d'innombrables raisons tant de douleur et de chagrin que j*ai moimême trop besoin de consolation pour pouvoir en donner, surtout à Votre Excellence chez laquelle cette grande perte a dû provoquer la peine la plus vive. Je compatis donc aux regrets dont ce malheur accable Votre Excellence et je ne saurais parvenir à lui exprimer combien il m'impressionne et m'afflige. Mais c'est à rheure qu'il est . un fait accompli qu*il a plu à Notre-Seigneur de vouloir ; nous devons donc nous conformer à ses desseins et je prie et exhorte Votre Seigneurie à supporter ce coup avec fermeté, comme il convient à Votre Sagesse; et j'ai confiaLce que vous le ferez. Je ne vous dirai rien de plus aujourd'hui, sinon que je me recommande toujours à vous. Votre bellesœur, Lucrèce, duchesse de Ferrare (1). •
Le 14 juin suivant, Lucrèce accoucha d'un enfant mort-né. Elle eut comme le pressentiment de sa fin pro-
(1) Zlxhetti op. citato, p. 21. — W. Oilbb&t, op. citato, t. Il, p. 353. — Grjêgorovius, op. citato, l. II, p. 224.
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chaine et la vit s'approcher avec une grandeur d'âme remarquable. En prévision de ce moment suprême, elle demanda au Pape, Léon X, la bénédiction apostolique par cette lettre qui fut la dernière de sa main :
« Très Saint Père et mon seigneur vénérable. J'embrasse avec tout le respect possible les pieds sacrés de Votre Béatitude et je me recommande humblement à votre sainte grâce. Ayant éprouvé de grandes souffrances pendant plus de deux mois par l'effet d'une grossesse pénible, je suis accouchée d'une fille, comme il a plu à Dieu, le 14 de ce mois au matin, et j'espérais que ma délivrance me causerait en même temps du soulagement ; mais le contraire a eu lieu et je dois payer mon tribut à la nature. Et si grande est la faveur que m'accorde le Créateur très clément que je sais que la fin de ma vie approche et me rends compte que dans quelques heures elle aura cessé non sans que j'aie reçu préalablement les saints sacrements de l'Eglise. Arrivée à ce point, je me suis rappelée en chrétienne, quoique pécheresse, de demander à Votre Béatitude qu'elle daigne puiser dans sa bonté au trésor spirituel afin de pouvoir offrir quelque soulagement à mon âme par sa sainte bénédiction. Je l'en supplie dévotement et je recommande à sa sainte grâce mon époux et mes enfants qui sont tous les serviteurs de Votre Sainteté.
t De Votre Sainteté l'humble servante.
€ LucuÈCE d'Esté (1). »
« Ferrare, le 22 juiu 1519, k la 24* heure. «• (1) V. aux Pièces JuixiFiCAT., n»20.
C'est là UD monmneDt précieux qui dépose à la postéritéy en faveur de la pieuse duchesse. Cette lettre écrite en face de la mort a un accent qui ne trompe pas. c Elle est empreinte de tant de calme et de dignité, dit M. Grégorovius; elle est si dépourvue de toute exaltation de sentiment, qu'il est bien permis de poser cette questidh : aurait-elle pu être écrite par une mourante dont la conscience eût été réellement chargée des crimes qui ont été imputés à la malheureuse fille d'Alexandre YI (1)? • Et l'histoire a répondu par la bouche de Léon X, lorsqu'en apprenant la mort de la noble duchesse il dit : c Je suis profondément affligé de cette perte, car c'était une chrétienne d'une éminente piété et très dévouée à l'Eglise (2). i
Elle mourut le 24 juin dans la nuit. Alphonse recueillit son dernier souffle. Son chagrin fut profond et ses larmes coulèrent. Ecoutons-le parler ; agenouillé près des reliques chéries de celle qu'il a aimée, à la religieuse clarté des cierges funéraires il annonça son malheur à son neveu Frédéric Oonzague :
c Illustrissime Seigneur, mon respectable frère et neveu. Il a plu à Dieu Notre-Seigneur de rappeler à lui à cette heure l'âme de l'illustrissime dame duchesse, ma très chère épouse ; je ne dois pas négliger d'en faire part à Votre Excellence en raison de notre amitié réciproque, qui me donne la conviction que le bonheur et le malheur de l'un affectent également
(1) Lucrèce Borgia, tom. !I, p. 226-227.
(2) Ibid. Dépêche de V orateur de Ferrare, Panlucci Alfonso, Rome, 30 juin 1519.
Fautre. Et ce n'est pas sans répandre des larmes que je trace ces mots, tant il m'est cruel de me voir privé d'une compagne si chère et si douce ; car elle l'était pour moi par sa bonne conduite et le tendre amour qui existait entre nous. Après une perte si cuisante j'aurais recherché volontiers les consolations de Votre Excellence, mais je sais que vous prendrez part à ma douleur et je préfère que vous accompagniez mes larmes des vôtres que de m'adresser des paroles de consolation. Je me recommande à Votre Seigneurie, f Ferrare, le 24 juin 1519, à la cinquième heure de la nuit.
« Alphonse, duc de Ferrare (1). •
La duchesse fut aussi regrettée après sa mort qu'elle avait été louée pendant sa vie ; les consolations vinrent de toutes parts au duc Alphonse. Toutes les lettres de condoléances font l'éloge de la morte en même temps qu'elles déplorent sa perte. Mais parmi tous les documents relatifs à cet événement il en est un qu'il convient de déposer comme un dernier hommage sur cette tombe encore ouverte. Le marquis Giovanni Gonzague écrit de Ferrare où il était venu assister aux obsèques de la duchesse, à son oncle Frédéric Gonzague de Mantoue :
« Que Votre Excellence ne soit pas surprise d'apprendre que je pars d'ici ce matin, car les obsèques solennelles n'ont pas lieu et l'on s'est borné à célébrer les oflices à l'église paroissiale ; pourtant Son Excel-
(1) Cette lettre est reproduite par Zcchetti, op. citato, et Orkgo- KOViL's, ibid.
lence le seigneur duc a accompagné en personne son illustre épouse au lieu de sa sépulture. Elle a été enterrée dans le couvent des Sœurs du Corpus Christi, dans le même tombeau où la mère d'Alphonse a été déposée. Sa mort a causé beaucoup de chagrin dans toute la ville, et Sa Grandeur Ducale a surtout manifesté une douleur extrême. Ici l'on dit merveille de sa vie : il y avait dix ans peut-être qu'elle portait un cilice ; depuis deux ans elle se confessait tous les jours et communiait chaque mois trois ou quatre fois. Je continue de me recommander sans cesse à la faveur de Votre Excellence.
« Ferrare, le 28 juin 1519.
« JoHANNES DE GoNZAGUE, marquis (1). »
Ces vifs regrets du peuple, cette profonde affliction (l'Alphonse , ces éloges et ces larmes sur la tombe de la Duchesse sont des faits plus éloquents que toutes les paroles !
Paix à son ombre ! Nous plaindrions ceux qui pourraient écouter avec indifférence ces hommages publics de douleur et d'amour qui attestent, après tant d'autres témoignages, que Lucrèce Borgia, cette bonne, douce, sage et courtoise duchesse d'Esté, la plus triomphante princesse de ce temps, les délices de ses contemporains et la providence du peuple de Ferrare, n'a rien de commun avec la scélérate que Victor Hugo et Donizetti ont, pour l'introduire sur la scène, parée de l'éclat de ce nom.
(1) IhitL