CHAPITRE PREMIER
Lorsque le baron Legoff, — car nous conserverons au maquignon ce nouveau nom jusqu'à plus ample éclaircissement ; — lorsque le baron Legoff entra dans le cabinet du ministre, M. de Pontchartrain, occupé à lire des dépêches, ne parut même pas s'apercevoir de sa présence, et continua son travail comme si de rien n'était.
Ce ne fut qu'après un quart d'heure qu'il aperçut ou fit semblant d'apercevoir le visiteur.
— Qui êtes-vous et que me voulez-vous? lui demanda -t- il avec une brusquerie presque grossière.
— L'huissier vous a annoncé le baron Legoff, répondit avec sang-froid Mathurin, et le baron Legoff vous rappelle, monseigneur, que vous parlez à un gentilhomme.
Cette réponse audacieuse sortait tellement des habitudes des solliciteurs, que Pontchartrain en fut comme abasourdi.
— Quel grade occupez-vous dans la marine, et que souhaitez-vous? dit-il avec moins dé rudesse.
— Je n'occupe, grâce à Dieu, aucun grade dans la marine, monseigneur, et loin de solliciter votre bienveillance, je viens au con-
traire vous offrir mes services et mon appui ! Cette fois, Pontchartrain éprouva un étonnement tel, qu'il resta un moment sans savoir que repondre.
— Je dispose, monseigneur, continua Legoff toujours avec le même sang-froid, de forces maritimes considérables; la flotte que je commande, quoique privée (l'administra teurshabiles, n'en est pas moins redoutée et redoutable ; elle pourrait sans trop de désavantage tenir tête à celle du roi...
— Ce d'Aubigné est impardonnable! Me faire recevoir un tel fou, murmura Pontchartrain, c'est dépasser toutes les bornes du respect : je me plaindrai à Sa Majesté d'une pareille légèreté.
— J'attends, monseigneur, reprit Legoff.
— Vous pouvez vous retirer, monsieur, répondit Pontchartrain se disposant à reprendre son travail.
— Pas avant toutefois, monseigneur, que vous n'ayez pris connaissance de cette lettre que je me suis engagé à vous remettre.
— Retirez-vous donc, monsieur, vous m'importunez! s'écria le secrétaire d'État en se laissant aller à la violence de son caractère.
— Cette lettre est d'un de mes lieutenants,